• Commémorer Mai 68 ?

    Commémorer Mai 68 ?

    On prêtait il y a quelques mois l’idée loufoque à Emmanuel Macron de commémorer Mai 68[1]. La droite tendance Wauquiez a failli s’étouffer. On se demande de quoi cette récupération finalement était le nom. En effet le gouvernement de Macron est le plus réactionnaire qu’on ait pu voir depuis le Maréchal Pétain, le plus à droite aussi dans sa lutte acharnée contre les travailleurs qui dérange son projet de contre-révolution bourgeoise. Or Mai 68 c’était cette irruption d’une jeunesse offensive qui voulait changer la vie. On dénonçait pêle-mêle le travail, la consommation, l’autorité. Le général De Gaulle qui était tout de même bien autre chose qu’un petit banquier aux dents longues, avait vacillé. C’est dire qu’on ne respectait plus rien. Et pourtant on pourrait dire qu’il est presque naturel que la droite libérale commémore cet événement. L’échec de Mai 68 qui a permis à la droite de se rénover en profondeur, de reformuler son programme pour consolider son pouvoir sur la richesse matérielle. C’est en effet à ce moment là que la vieille droite a largué les amarres sur le plan des faits de société : elle a abandonné l’idée de nation pour plonger dans la défense de la mondialisation, et elle a admis une libération des mœurs qu’elle freinait autant qu’elle pouvait par le passé. C’est aux moyens de ces aménagements finalement mineurs qu’elle a pu se maintenir au pouvoir et même augmenter son pouvoir de partout dans le monde. Ce qui est intéressant maintenant c’est de savoir si cet abandon des valeurs de la nation et de la famille est compatible sur le long terme avec le maintien au pouvoir de l’oligarchie financière. Macron le croit, et c’est à ce titre qu’il peut commémorer Mai 68 avec son « pote » Cohn-Bendit, un vrai renégat celui-là. En vérité le programme de Macron est l’exact inverse de celui de Mais 68 sur des points fondamentaux. Par exemple c’est en Mai 68 qu’on a commencé à critiquer sérieusement le consumérisme et les formes d’aliénation qui l’accompagnent. Parmi les slogans apparus sur les murs en Mai 68, il y en avait un qui était très remarquable sur ce thème : « consommez plus vous vivrez moins ». Certes, la critique de la consommation et de son système n’avait pas attendu Mai 68, l’Ecole de Francfort en développait la théorie depuis ses débuts[2], mais elle n’était pas généralisée et restait à la marge des mouvements de contestation traditionnels qui pourtant se réclamaient de Marx, sans voir que le premier chapitre du Capital, s’ouvre sur Le caractère fétiche de la marchandise et son secret[3]. 

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    En vérité nous étions bien naïfs, nous croyions avoir atteint l’apogée du consumérisme et que la critique de la marchandise allait rentrer dans les mœurs, quand ce système n’en était qu’à ses débuts. Comme le montre le graphique ci-dessous, c’est à la fin des années soixante que la température à la surface de la planète commence à évoluer très fortement à la hausse, annonçant sans doute une dégradation irréversible de l’environnement, et il est évident, malgré les dénégations que quelques huluberlus, que cette hausse continue est en rapport direct avec la croissance de la consommation à l’échelle planétaire. Il est donc apparu assez rapidement que les gains matériels de salaire et de productivité, nécessaires pour étouffer la rébellion des années soixante, n’étaient qu’une manœuvre pour sauver le pouvoir de l’oligarchie sérieusement secoué. Ce grand défenseur de l’écologie libérale et libertaire que se targue d’être Daniel Cohn-Bendit n’a semble-t-il pas fait le rapprochement entre la dégradation de l’environnement et les nouvelles formes d’expansion du capitalisme moderne. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    En vérité la contestation de Mai 68 qui a surpris tout le monde, les politiciens de tradition, comme les groupuscules gauchistes, c’est qu’il s’agissait d’une révolte contre la marchandise, et c’est en ce sens que l’Internationale situationniste, même si elle n’a eu aucun impact sur le mouvement a été représentative de ce mouvement[4]. En effet tandis que les organisations syndicales réclamaient de meilleurs salaires et des conditions de travail meilleures, la masse des contestataires réclamaient une rupture civilisationnelle. Cette tendance à la rupture était manifeste un peu de partout dans le monde, même si c’est à Paris qu’elle a été le mieux exprimée. C’est seulement quand le mouvement de révolte s’est enraciné que les bureaucraties syndicales ont détourné le regard vers des revendications matérielles finalement compatible avec le redéploiement des forces productives. C’est sur cette question que tout s’est joué : allions nous rentrer dans le rang en exprimant des revendications matérielles ? Ou au contraire allions nous réinventer fondamentalement le monde ? C’est la première option qui l’a emporté finalement, sans doute à cause de la division des révolutionnaires, mais aussi parce que nous n’avions pas les idées très claires en ce qui concerne ce qu’il fallait faire.

    Parmi les aspects les plus forts de ce mouvement que personne ne pouvait contrôler, il y avait cette capacité à se créer des relations et à alimenter des discussions informelles sur tous les sujets possibles et imaginables, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il y a eu alors, à l’inverse du libéralisme cher à Macron et à son bouffon Cohn-Bendit, une volonté de dépasser l’individu dans ses prétentions à exister tout seul. Il y avait donc beaucoup d’amitié, quelque chose qu’on ne retrouvera plus par la suite quand le mouvement s’effritera et se fondra justement dans la soumission à la logique de la marchandise. Il y a eu pendant un tout petit moment une volonté de contourner les règles et les normes de la production et de la consommation ordinaire. Cela a pu amener certains à se replier sur des communautés un peu narcissiques et assez fermées qui ne passeront guère l’épreuve du temps, certaines tournant même à la secte. Le monde du travail comme on dit a été aussi bouleversé par ce mouvement. C’est d’ailleurs de cette époque que date une défiance accrue à l’endroit des bureaucraties syndicales qui avaient hâte de négocier et qui ne savaient que faire des revendications des prolétaires. Le slogan debordien, Ne travaillez jamais, avait fait son petit chemin. Dans un monde où encore les ouvriers étaient très nombreux, les horaires lourds et l’es salaires maigres, c’était facile à comprendre. Georges Séguy s’était fait huer à Boulogne-Billancourt le 27 mai 1968 quand il est venu rendre compte du succès des accords de Grenelle devant les ouvriers de chez Renault et qu’il commençait à amorcer le discours de l’arrêt de la grève et le nécessaire retour du labeur[5]. C’est en trainant les pieds qu’ensuite les ouvriers reprendront le travail, la rage au cœur. 

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    Travailleurs de chez Renault écoutant le compte rendu de Georges Séguy le 27 mai 1968 

    Mai 68 c’était aussi la fin d’une certaine représentation de la politique et de la société. En effet c’est dès le début de l’année 1968 que les Tchécoslovaques contestaient le régime autoritaire chapeauté par Moscou. On a appelé ce mouvement Le printemps de Prague. C’était un mouvement tout à fait pacifique, quoique déterminé qui réclamait non pas le retour du capitalisme et de l’économie de marché, mais un socialisme à visage humain. Ce mouvement pesait sur les institutions et les menaçait dans son fondement, et donc Moscou envoya son armée et ses tanks y faire le ménage. Cette entrée des troupes soviétiques à Prague peut être considérée comme le début de la fin du mouvement communiste de type léniniste. La brutalité de la répression et les embarras de la direction du PCF en France pour le justifier a fait beaucoup pour accélérer la déconfiture de ce parti qui peu à peu s’est vidé de ses militants. Des mouvements commençaient aussi à se faire jour un peu partout, en Pologne, par exemple, et aux Etats-Unis aussi où le mouvement contre la guerre du Vietnam était très puissant. Il y a bien eu une mobilisation de la jeunesse un peu partout dans le monde contre les vieilles structures du passé. Et c’est même à ce moment là qu’on a commencé à dénoncer la Chine soi-disant communiste[6], seuls les attardés comme Alain Peyrefitte ou Bernard Henry-Lévy ou même encore Philippe Sollers qui ensuite se recyclera en thuriféraire de Guy Debord, toujours à contretemps, continuaient de présenter ce système comme s’approchant au plus près de la démocratie communiste. La liste serait longue de ces pays entrés dans la contestation, les luttes se soutenant l’une, l’autre : en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis où les grèves ouvrières de cette époque restent très mal connues. Du point de vue des grèves ouvrières, Mai 68 engendra une longue traîne, particulièrement en Italie, en 1969, avec ce qu’ont a appelé ensuite le mai rampant qui engendra des émeutes terribles et une contestation tellement acharnée que les autorités envisagèrent un coup d’Etat militaire et usèrent abondamment du terrorisme[7] 

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    Mai 68 est incontestablement une date capitale dans l’histoire de France, comme la victoire du Front populaire en mai 1936, ou encore la Libération de la France en 1944. Dans ce moment-là les règles du jeu ont changé. Dans les accords de Grenelle, les avancées sociales ont été décisives, non seulement en termes de salaire – le SMIG qui est devenu le SMIC augmenta d’un seul coup de 35% et le salaire moyen augmenta aussi de 10%. Cette hausse des salaires a donné un coup de fouet à la consommation et donc par suite à la croissance et à l’emploi. Cela s’est traduit clairement dans un partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés au détriment des profits. Cette brutale augmentation de la part des salaires dans la valeur ajoutée s’est accélérée aussi grâce à la généralisation de la quatrième semaine de congés payés. Il faut se souvenir qu’en avril 1967 dans un débat homérique à l’Assemblée nationale, le réactionnaire Pompidou, s’opposait à la demande de François Mitterrand, leader de l’opposition parlementaire, à une hausse de 5%, au motif tristement habituel que cela ruinerait l’économie français et sa compétitivité[8]. 

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    Mais surtout le fait que le patronat sera contraint de céder alimentera ensuite toute une longue période de revendications tout azimut jusqu’à l’accession de François Mitterrand à la présidence en 1981. De Gaulle proposera la participation, ce qui revenait en fait à considérer que les ouvriers étaient aussi un peu propriétaires des moyens de production. On s’orientait alors de fait vers une forme de cogestion. Les changements dans le mode de vie étaient très visibles : les cheveux s’allongeaient au fur et à mesure que les jupes se raccourcissaient. En tâtonnant un peu, les soixante-huitards découvraient la liberté sexuelle, principalement dans le fait que les filles étaient moins séparées des garçons qu’auparavant. Pour autant, en mai et juin 68, on ne pouvait pas parler de dévergondage, si les mœurs se libéraient nettement, on ne sombrait pas encore dans la pornographie, ni dans l’étalage de la consommation sexuelle comme ce fut ensuite dans les années soixante-et-dix quand le mouvement s’est éteint. On n’en était pas encore à ce stakhanovisme sexuel qui ensuite allait servir d’antidote à l’ennui. Contrairement à une idée répandue, le mouvement de Mai 68 a été assez peu violent, même si de nouvelles formes de lutte sont apparues avec les barricades du 3 mai 1968. Bien évidemment la répression n’a pas été tendre, et les ouvriers comme les étudiants n’ont pas fraternisé avec les CRS. Il n’y eut cependant guère de morts, compte tenu de l’ampleur inédite du mouvement. On l’oublie trop souvent, Mai 68 a eu cette importance parce que ce fut aussi la plus longue grève ouvrière de l’histoire de la France. La durée de la grève avait obligé d’ailleurs les révolutionnaires à s’organiser différemment, on vit ainsi des commerçants et des paysans offrir une partie de leurs biens pour soutenir le mouvement. De même on gérait à peu près collectivement les biens qui commençaient à se faire rares, l’essence, les cigarettes. Et ma foi, cela marchait assez bien. Dans les entreprises, dans les usines, il y avait des assemblées générales régulières où tout était discuté, sans pour autant, il faut bien le dire que les objectifs soient très clairs, aussi bien sur le plan tactique que sur le plan stratégique. Les maoïstes et les trotskistes qui se croyaient représenter l’avant-garde du prolétariat, tentaient bien d’entraîner derrière eux les masses, mais celles-ci n’étaient pas vraiment très chaudes pour rejoindre leur modèle un peu vermoulu. Ces petits partis, groupuscules disait-on alors, ont enrôlé forcément de nouveaux militants désireux de fonder « le » parti de l’avant-garde prolétarienne, mais leurs effectifs restèrent modestes, quelques centaines, par rapport au nombre des manifestants qu'on pouvait compter en millions. Ils déclineront  par la suite régulièrement. 

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    Si manifestement Mai 68 a changé l’ensemble des rapports sociaux, dans le travail, dans l’éducation, les hiérarchies ont été bousculées, il faut bien reconnaître que cela a été un échec complet, en ce sens qu’il n’a permis qu’au capitalisme de se moderniser pour se perpétuer. Rapidement l’ordre fut rétabli. Certes pendant des années encore il y allait y avoir de belles agitations, et beaucoup croyaient que Mai 68 n’était qu’un prélude à quelque chose de plus grand. Guy Debord publia ainsi un article de fond dans Internationale situationniste, intitulé « Le commencement d’une époque »[9] dont le titre semblait indiquer que le mouvement allait s’approfondir et faire trembler plus encore les puissants. Il se trompait : Mai 68 était seulement l’apogée du vieux mouvement révolutionnaire du XIXème siècle. Après 68, les luttes furent bien moins offensives et de plus en plus défensives pour protéger les acquis. C’est encore le cas aujourd’hui face aux agressions continues de Macron et de sa bande, les salariés luttent seulement pour ne pas être écrasés. Ils ne sont pas porteurs, du moins pour l’instant, d’une alternative au monde de la marchandise qui nous dépossède d’à peu près tout, jusqu’à l’air qu’on respire[10]. Les manifestations de Mai 68 étaient assez spontanées, et c’est cette spontanéité qui a surpris les institutions : au départ les syndicats, la CGT en tête, étaient contre, ils tentaient de disperser les manifestants. A Marseille ils avaient envoyé les dockers faire la police sur le Vieux Port, distribuant des tracts dénonçant le caractère groupusculaire de ces luttes. Mais la foule était trop nombreuse pour que ces tracts ne suscitent pas le sourire. Il fallut donc que les syndicats et le PCF, après avoir dénigré le mouvement comme un mouvement petit bourgeois qui ne concernait que des étudiants, appellent eux aussi à la manifestation. Ils couraient après leurs propres militants. On comprend que dans ces conditions ils furent heureux de négocier les accords de Grenelle et de participer au retour à l’ordre, mais également que la jeunesse se détournât d’eux. Ils portent beaucoup de responsabilité parce qu’ils ont laissé se développer une idéologie libérale : en revendiquant exclusivement pour des avantages matériels, ils ont avalisé l’idée que la consommation était un horizon indépassable, sans voir qu’avec son développement, c’était l’essentiel des rapports sociaux qui se défaisaient. Que ce soit le PCF ou les syndicats, ils sont apparus peu à peu comme des représentations d’un passé peu attrayant. Et pourtant cette jeunesse-là était très politisée et très motivée par l’idée d’une société socialiste ou communiste. L’idée d’autogestion était débattue en long, en large et en travers. C’est même en détournant d’une manière opportuniste cette idée que Michel Rocard, avant de se faire le chantre des lois du marché, s’est fait connaître. 

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    Ce mouvement très large et peu contrôle de Mai 68 a eu des retombées sur la culture et les loisirs. A cette époque on lisait beaucoup, des essais politiques bien sûr, mais aussi de la philosophie, Marx, Freud, Hegel, et ce genre de lecture acère la pensée évidemment. Beaucoup d’ouvrage sur les révolutions passées circulaient également. On se passionnait pour la Commune et on se disputait autour du cadavre de Lénine ou de Trotski pour savoir qui était le plus responsable de l’effroyable répression des marins de Cronstadt, ou encore on refaisait la Guerre d’Espagne dont l’issue tragique nous émouvait beaucoup. Mais on lisait aussi beaucoup de poésie, je crois qu’Arthur Rimbaud ne s’est jamais autant vendu qu’à cette époque. On rééditait à tour de bras Dada et les surréalistes. Breton se portait bien, et le porte-drapeau de cette révolution culturelle était Léo Ferré qui retrouvait là une seconde jeunesse. Paradoxalement, la télévision avait assez peu d’impact, et pour cause, c’est seulement avec l’augmentation des salaires en Mai 68 que le taux d’équipement des foyers français a explosé. Les soixante-huitards avaient eu cette idée curieuse et déplacé aujourd’hui d’abolir un certain nombre de séparations. La séparation entre les hommes et les femmes, on l’a dit, mais aussi entre les artistes et le public, directement du producteur au consommateur. Dans les immeubles occupés on faisait ainsi de la musique, des concerts, des représentations de ballets improvisés. Ce n’est pas un hasard si cette époque fut aussi la haute époque du free-jazz. Et puis on avait pris aussi l’habitude d’écrire, des tracts, des affiches. Très souvent il s’agissait d’une vraie création collective. Et toute cela faisait une vraie rupture d’avec le monde de la séparation. Toute cette créativité latente qui s’exprimait d’un seul coup explique pourquoi les anciens de cette époque en ont retenu le côté festif. 

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    Evidemment si c’est pour devenir comme Daniel Cohn-Bendit, autant se suicider tout de suite. En Mai 68, il était assez décrié, déjà, pour sa façon de se mettre en avant et de capter l’image, de jouer les vedettes, alors que ce mouvement s’était défini sur l’exact contraire. Il appartenait alors, avec son frère Gaby, à un petit cercle anarcho-communiste, Noir et Rouge, dont les membres se réunissaient à la Bastille, à la brasserie Le Tambour qui publiait une petite revue qui défendait en même temps des idées libertaires et les analyses de Marx. C’était une manière de contester le caporalisme du PCF et de la CGT, tout en allant dans le sens de l’histoire qui devait nous mener au socialisme. A vrai dire Daniel Cohn-Bendit était plutôt passif, se contentant de répercuter les idées générales. Mais enfin, quoiqu’on pense de ce personnage douteux, il symbolisait assez bien cette époque, notamment quand Georges Marchais, secrétaire général du PCF, s’en prenait à lui[11]. C’est ce qui donna le slogan « Nous sommes tous des juifs allemands », amalgamant dans une même phrase le pouvoir gaulliste qui prétendait chasser Cohn-Bendit du territoire national et le PCF, représentant « agréé » des intérêts de la classe ouvrière. Mais en devenant une figure représentative de Mai 68, Cohn-Bendit s’assurait d’une petite rente dans la politicaillerie plus ou moins dissidente. Il en vint par la suite à militer successivement pour ce qu’il pensait être l’air du temps : l’Europe, l’écologie politicienne, et il sombra définitivement dans la honte en s’acoquinant avec le petit banquier Macron dont il soutint la candidature à l’élection présidentielle. Passer en presque 50 ans de la révolution anticapitaliste au soutien des intérêts de la banque et de la finance ne manque pas de sel ! Une photo fit énormément pour sa publicité, celle où on le voit, goguenard, défier un CRS, ça correspondait vraiment à l’air du temps. Des slogans comme « CRS-SS » dénonçaient la répression de la contestation estudiantine. Mais Cohn-Bendit a une mémoire de poisson rouge. Il vieillit, plutôt mal. Si on l’a vu beaucoup s’agiter pour soutenir Macron et donc indirectement le grand capital financier, on l’a moins vu pour nous dire ce qu’il pense de l’introduction intempestive des forces de ce l’ordre au sein de l’Université. Certes il n’est pas le seul à s’être renié en passant avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie et profiter de ses fastes. Il faut le comprendre, Cohn-Bendit était un médiocre étudiant de sociologie à Nanterre en 1968, s’il n’avait pas fait de la politique politicienne, il aurait eu bien du mal à obtenir un emploi bien rémunéré. Il est aujourd’hui l’heureux bénéficiaire d’une retraite de député européen. C’est un petit gros à la silhouette indécise qui passe son temps à courir les émissions de radio ou de télévision pour tenter de parader encore. S’il est assez compréhensible qu’on évolue avec l’âge, il est plus difficile de justifier de tels reniements, cela fragilise évidemment les convictions antérieures présentées comme solides et réfléchies. Il ne faut pas croire pour autant que tous les soixante-huitards ont sombré dans le reniement. En règle générale ceux qui ont subi l’attrait des sirènes de la notoriété sont ceux qui comme Bernard Henry-Lévy, Bernard Kouchner ou encore Serge July, venaient de milieux très bourgeois et avaient été du reste plus attiré par le maoïsme que par des idées libertaires. Alain Geismar, maoïste également terminera sa représentation en soutenant lui aussi le candidat de l’ultra-droite Macron. Henri Weber, leader trotskiste se recyclera au parti socialiste, devant un grand défenseur de l’Europe, un ardent soutien de la deuxième gauche, cette vieille droite avec un faux nez. On remarquera que ces individus qui aiment à donner des leçons d’antifascisme avaient soutenu dans le temps une des pires dictatures qui soient.  C’étaient des gens qui avaient par leur profil de classe de la facilité à se mouvoir dans l’univers médiatique et donc à en capter les avantages matériels. Mais en vérité la plupart des soixante-huitards n’ont pas fini d’une façon aussi ignominieuse. La bourgeoisie aime bien mettre en scène ces images de reniement, cela participe de son programme démobilisateur. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Avant et après, l’ignoble Cohn-Bendit 

    Si donc Mai 68 fut un échec dans le sens de la remise en question des fondements de l’économie de marché, il n’en demeure pas moins que ce mouvement fut un moment exceptionnel dans l’histoire, un moment de beauté pure. Le commémorer serait du dernier mauvais goût. Surtout si l’Etat s’en mêle. Beaucoup rêvent de recommencer et ont cru voir poindre ce recommencement à la suite des exactions commises par la bande de Macron contre les plus démunis. Mais non, l’histoire ne repasse pas les plats comme on dit. Non seulement la classe ouvrière s’est étiolée, mais la masse des étudiants est aujourd’hui à peu près illettrée, sans consistance politique. Les dernières occupations de Tolbiac ont montré une dégénérescence complète de la réflexion avec la multiplication des réunions racisées et d’autres bêtises du même genre[12]. Il est assez peu probable qu’un mouvement aussi large et spontané que Mai 68 émerge aujourd’hui. Il semble plutôt que le détonateur viendra cette fois d’un effondrement économique de l’Occident miné par des problèmes insurmontables à moyen terme, comme la montée des inégalités, l’endettement extravagant des économies, ou encore bien sûr la crise écologique que les lois du marché sont bien incapables de résoudre, car la destruction des bases matérielles de la vie est nécessaire à la réalisation du profit. L’histoire n’est écrite nulle part, et rien ne dit que des mouvements contestataires puissants ne referont pas surface. Les raisons des mécontentements sont nombreuses. Mais à ce qu’il me semble, ce n’est pas encore l’heure. Une des raisons qui me fait dire cela c’est que la pensée contestataire non seulement ne s’est pas renouvelée, mais elle s’est rabaissée et s’est perdue dans des considérations misérables, centrées sur les problèmes de société comme on dit, émiettant la contestation dans une myriade de problèmes minuscules et catégoriels. L’autre différence d’avec Mai 68, c’est qu’en ces temps on ne luttait pas pour la survie augmentée comme disait Debord dans La société du spectacle[13]. On regardait au-delà de l’abondance de la marchandise. Or aujourd’hui c’est la pénurie générale qui est en train d’être organisée, que ce soit celle de l’air, de l’eau, des aliments, et même du logement : en unifiant le marché mondial le capital a engendré la pénurie générale et justement à obliger les populations à lutter pour leur survie quotidienne. La conclusion de tout cela est que le combat pour l’émancipation du genre humain doit tenir compte des nombreuses régressions qu’on voit à l’œuvre, et donc se renouveler de fond en comble. Le vieux modèle capitaliste, rafistolé avec des bouts de ficelle est à bout de souffle et ne peut plus rien promettre ni offrir. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, son agonie sera longue, et sa décomposition ne pourra pas se faire en un seul coup, elle se fera forcément par étape. Il me semble que le côté où elle est le plus fragile ça reste encore son économie dans sa forme mondialisée. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Guy Debord en 1968 à Nanterre



    [1] http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/10/20/25001-20171020ARTFIG00161-emmanuel-macron-veut-commemorer-le-cinquantenaire-de-mai-68.php

    [2] Theodor Adorno et Max Horkheimer, La dialectique de la raison [1944], Payot, 1974.

    [3] Allia la publié à part en avril 2018.

    [4] L’ouvrage de Guy Debord, La société du spectacle, était paru à la fin de l’année 1967, mais l’ouvrage signé René Vienet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, publié tout de suite dans la foulée du mouvement chez Gallimard, a clairement exprimé ce point de vue qui reste juste aujourd’hui.

    [5] Aimé Halberer affirmera le contraire, mais moi je sais de source sûre et fiable que ce discours a été mal reçu. http://www.frontsyndical-classe.org/2016/08/hommage-a-georges-seguy-aime-halbeher-secretaire-en-1968-de-la-cgt-boulogne-billancourt.html. D’ailleurs Georges Séguy crut bon d’écrire un livre post festum, Le mai de la CGT, Julliard, 1972, pour tenter de réparer une image bien écornée.

    [6] Guy Debord, Le point d’explosion de l’idéologie en Chine, Internationale situationniste, n°11, 1967. Debord n’était pas le seul à dénoncer cette mascarade, les anarchistes en général faisaient la même chose, que ce soit dans Le monde libertaire ou dans Noir et Rouge.

    [7] Gianfranco Sanguinetti, Dello terrorismo e dello stato, 1980.

    [8] http://www.mitterrand.org/Une-certaine-idee-des-droits-du.html

    [9] N°12, 1969.

    [10] https://www.letemps.ch/sciences/plus-95-population-respire-un-air-pollue-dangereux-sante

    [11] L’humanité, 3 mai 1968.

    [12] https://www.agoravox.tv/actualites/societe/article/juliette-etudiante-bloqueuse-a-76850

    [13] Thèse 40, p.30, édition Buchet-Chaste, 1967.

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