• Chronique du Brexit VII : la politique européenne sans boussole

    Chronique du Brexit VII : la politique européenne sans boussole  

    Le Brexit d’une manière ou d’une autre va laisser des traces. D’abord parce que la politique économique globale de l’Union européenne est de plus en plus contestée, et que pour beaucoup c’est cette politique qui est à l’origine du départ des britanniques. On s’agite donc dans deux sens très différents et pas forcément compatibles, d’un côté on recherche de nouveaux pays à intégrer pour remplacer le Royaume Uni, et de l’autre on pose la question de l’efficacité de la politique européenne. 

    Renouveler la politique d’élargissement 

    La sortie du Royaume Uni semble maintenant actée et donc il faut la remplacer par quelque chose. Le président américain, comme ce n’est pas son rôle, a plusieurs fois mis en garde les Européens, il faut selon lui préserver la construction européenne, sans doute parce que maintenant il est clair que le but des Etats-Unis est d’arrimer l’Union européenne à leur pays pour contrer le possible développement d’un axe économique et politique Moscou-Pékin. En filigrane, il propose, par OTAN interposé, que l’Ukraine intègre l’Union européenne[1]. Dans le même temps on assiste à des manœuvres étranges. D’un côté, nous avons l’Allemagne qui tente de pousser à l’accélération de l’entrée de la Turquie, malgré la très grande réticence des pays comme la France, et de l’autre, nous avons Erdogan qui, après une longue brouille, cherche à briser son isolement en se rapprochant de la Russie et d’Israël[2] ! Un peu comme si la Turquie exerçait un chantage direct pour négocier son entrée dans l’Union européenne.

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    Une femme au milieu des décombres après le double attentat à la voiture piégée à Reyhanli Cem 

    Mais les choses sont confuses, parce qu’en même temps, il semble bien qu’Erdogan ait, après l’avoir discrètement soutenu en sous-main, choisi de laisser tomber Daech. Et donc on peut en déduire que les attentats qui ont ensanglanté la Turquie ces derniers mois sont le résultat de ce retournement[3]. Cependant ces attentats montrent que la Turquie est un Etat en déséquilibre dans la région, et aussi que son rapprochement avec la Russie peut nuire à son intégration dans une Europe qui continue de croire à l’efficacité des sanctions économiques contre la Russie. Tout cela est d’autant plus compliqué que l’économique turque est en perdition et qu’elle voit elle-même l’Europe comme une possibilité de relancer sa croissance.

    Au-delà de ces considérations importantes la question qui se pose est la suivante : remplacer le Royaume Uni par la Turquie n’est-ce pas pour beaucoup d’Européens rabaisser encore un peu plus l’Union européenne ? La Turquie d’Erdogan a une très mauvaise réputation, d’abord parce que le parti au pouvoir avance vers une islamisation rampante de la société, et ensuite parce qu’elle a une attitude anti-démocratique vis-à-vis des oppositions, mais aussi vis-à-vis des minorités kurdes par exemple. Quelle que soit la volonté de la bureaucratie européiste et de l’Allemagne, il ne semble pas que l’adhésion de la Turquie soit possible avant très longtemps, ne serait-ce que parce qu’il faudra la ratifier. L’Europe est une fois de plus divisée sur cette question.  En attendant, la bureaucratie européenne verse énormément de subventions à la Turquie aussi bien dans le cadre de la pré-adhésion depuis des années, que dans celui de la politique de gestion des migrants depuis 2015. La somme globale doit certainement être supérieure à 2 milliards d’euros[4]. Cette politique d’aide est destinée à nous faire admettre que la Turquie est déjà un peu dans l’Europe, et que son adhésion n’est qu’une question de temps. 

    Le retour de la question de la dette 

    La question de la politique économique est en train de faire son grand retour à Bruxelles. La politique de QE de la BCE avait mis entre parenthèse l’idée selon laquelle la priorité était plutôt la croissance que la question des déficits. Et à la suite du Brexit, on a vu un certain nombre de ministres des affaires étrangères s’avancer pour dire que si l’Union européenne ne plaisait guère aux peuples, cela provenait d’une trop grande fermeté dans la gestion des déficits budgétaires. Jean-Marc Ayrault, le ministre des affaires étrangères de la France, avançait que pour retrouver une Union européenne attractive et enthousiasmante, il fallait que celle-ci aille vers plus de solidarité, autrement dit qu’elle abandonne l’idée des ajustements budgétaires unilatéraux. Cela pourrait aller dans le sens des idées de Macron qui proposait un ministère de l’économie pour l’ensemble de la zone euro[5]. Mais cela pourrait vouloir dire aussi une inversion de la logique austéritaire qui avance que pour retrouver la croissance il faut d’abord équilibrer le budget.

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    La réponse ne s’est pas fait attendre, elle s’est déployée en deux temps. D’abord Schaüble, le docteur Frankenstein de l’économie allemande a refusé catégoriquement cette tendance au fédéralisme et a, au contraire, demandé à ce que l’on fasse preuve de plus de rigueur encore[6]. En véritable patron de l’Union européenne, il a donc imposé qu’on poursuive maintenant le Portugal et l’Espagne – qui n’a toujours pas de gouvernement – pour dépassement excessif dans le déficit budgétaire ! La logique présentée par Schaüble est imparable : ça ne sert à rien de faire des traités si on ne les respecte pas[7]. Pour compléter son information il faudrait ajouter qu’il ne sert à rien de faire des règles qu’on ne peut pas respecter : on connait l’effet de l’austérité budgétaire, cela entraîne nécessairement une contraction de la demande qui entraîne à son tour une contraction de l’offre et donc une contraction des recettes budgétaires et un déficit aggravé. C’est ce que connaissent les Grecs depuis 2010, avec au bout la récession et le chômage.

    L’idée défendue par Schaüble et les commissaires européens, Moscovici en tête, repose sur le travail de Reinhardt et Rogoff qui avance que quand la dette publique dépasse 90% du PIB, celle-ci conduit directement à la récession[8]. En 2013, quelques jeunes étudiants en économie ont démontré que non seulement les résultats de Reinhardt et Rogoff avaient été  bidouillés pour faire plaisir aux commanditaires, mais qu’en réalité en suivant le protocole de ces deux économistes, on arrivait au résultat inverse selon lequel la dette est bonne pour la croissance[9] ! On se souviendra d’ailleurs qu’en 1945 Mendès France avait démissionné de son poste de ministre des finances  justement parce qu’il ne voulait pas suivre le général De Gaulle dans l’application du programme du CNR qui selon lui aurait plombé la croissance future, il voulait l’austérité d’abord. Et comme on le sait le général De Gaulle ne l’a pas écouté et la dette de la France a disparu en 5 ans, avec beaucoup de croissance et un peu d’inflation. 

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    Pierre Mendès France s’est trimballé une réputation de bon connaisseur de l’économie – tous ceux qui mettent en avant le parler-vrai – le disent, mais finalement il s’est révélé moins bon en la matière que le général qui passait au contraire pour ne rien entendre aux questions économiques. Mais peu importe tout cela, ce qui est étonnant aujourd’hui c’est qu’alors que la Grèce n’en finit pas de s’effondrer, que l’Espagne et le Portugal connaissent des taux de chômage extravagant, et que l’Union européenne est détestée un peu partout sur le continent, Schaüble et la Commission européenne persistent dans une politique qui perd !

    Mais ce n’est pas cela qui est le plus important, même s’il est bon de le rappeler. La logique que l’Allemagne impose à la zone euro va conduire à la mise en œuvre de sanctions qui alourdiront les déficits budgétaires au Portugal et en Espagne. Cette rigueur imbécile va mécaniquement gonfler les flots des eurosceptiques dans les pays du Sud. En effet pourquoi les Portugais et les Espagnols continueraient ils de se faire torturer sans réagir par une Europe bureaucratique et sans cœur ? Le danger a été immédiatement souligné par Martin Schulz le président du Parlement européen[10]. En effet si on veut pousser les pays à sortir encore plus rapidement de l’Europe, donnons tous les pouvoirs à Schaüble ! Mais quelle est sa stratégie ? Veut-il pousser d’autres pays à la sortie ? Pense-t-il sérieusement que la France resterait dans une Europe réduite à la zone mark, compte tenu des tendances eurosceptiques dans ce pays ? Je rappelle que par ailleurs Schaüble est de ceux qui veulent accélérer le processus de divorce entre l’Union européenne et le Royaume Uni. 

    De la sortie du Royaume Uni à la sortie de l’Italie 

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    Il y a encore quelques années parler de la sortie de l’Italie aurait fait sourire. Mais aujourd’hui c’est une option à prendre au sérieux. Comme le montre l’article que Jacques Sapir auquel nous empruntons le graphique ci-dessus, l’Italie ne s’est jamais relevée de la crise de 2008[11]. Son PIB n’est toujours pas revenu au niveau qui était le sien avant la crise, mais compte tenu des inégalités croissantes, cela veut dire que la pauvreté a augmenté dans ce pays. L’écart entre le trend d’avant la crise et la réalité observée est mesuré par la surface en rouge. Ce qui veut dire clairement que le fonctionnement de l’Union européenne s’il a permis rapidement à l’Allemagne de retrouver le chemin de la croissance, a bloqué au contraire l’Italie, et cela malgré les réformes initiées par Renzi. Aujourd’hui l’Italie est confrontée à deux problèmes. Le premier concerne ses banques qui sont au bord de la faillite, et le second concerne les institutions[12]. Depuis des mois l’Italie ne sait plus quoi faire pour sauver ses banques de la faillite, l’Union européenne lui refuse la possibilité que l’Etat prenne en charge la recapitalisation – évaluée à 40 milliards d’euros – du secteur au double motif que cela alourdirait la dette publique, et que cela ressemblerait à une nationalisation rampante du secteur. Ensuite Renzi joue sa survie politique dans le vote de la réforme constitutionnelle à la rentrée prochaine. En effet s’il était désavoué, les Italiens devraient retourner aux urnes et élire une nouvelle chambre. Pour l’instant le « non » caracole ne tête des sondages, mais ce non à Renzi pourrait se transformer en un « non » à l’Europe si le M5* l’emportait. On rappelle que le Brexit a eu un effet immédiat et fort sur les titres bancaires italiens, accélérant la décomposition du secteur. Il va de soi que la sortie de l’Italie accélérerait fortement le processus de dissolution de l’Union européenne. 

    De la corruption de la Commission européenne 

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    Barroso qui a été le président de la Commission européenne pendant dix ans vient de rejoindre Goldmann & Sachs, la sulfureuse banque américaine qui a joué un rôle éminent dans le déclenchement de la crise des subprimes. Tout de suite on s’est inquiété pour dire que cela était inadmissible, une honte, etc.[13]. Pour beaucoup cela tombe à un mauvais moment. Mais enfin, il ne faut pas trop accorder d’importance à cette affaire, d’une part parce que Barroso a été pris de longue date la main dans le sac de la corruption pour ses relations avec le groupe Latsis, et d’autre part parce que le nouveaux président de la Commission européenne, le luxembourgeois Juncker, est lui aussi accusé de corruption pour sa gestion de l’optimisation fiscale des multinationales au Luxembourg. En vérité ce n’est pas seulement Barroso qui fait la preuve de sa corruption passé en rejoignant Goldmann & Sachs pour services rendus – la liste est longue des hommes que cette banque a placé au cœur du système institutionnel européen – mais c’est toute la Commission européenne qui est corrompue. Comment voulez-vous autrement qu’elle autorise finalement l’usage des produits de Monsanto ? Tous les commissaires européens se sont recasés en fonction des intérêts qu’ils ont servis durant leur mandat, de Vivianne Reding, de Siim Kalas à Karel de Gucht[14]. Il ne sert à rien de crier après ce système, il démontre simplement que les intérêts des banques et des multinationales sont imbriqués dans les intérêts personnels des membres de la Commission européenne. Etant donné que la Commission européenne est l’instrument personnel des lobbies, on ne peut pas vraiment parler de corruption : c’est la même chose. 

    Conclusion

    Comme on le voit, les nouvelles de l’Union européenne sont très mauvaises sur tous les plans, et ce ne sont pas les facéties de Barroso ou de Schaüble qui vont améliorer son image de marque, relancer l’espoir d’une « autre Europe ». On retombe cependant sur deux approches de la crise institutionnelle de l’Europe, d’un côté l’Allemagne qui ne veut rien changer, et surtout pas s’engager dans la voie d’une plus grande solidarité entre les nations et donc qui cherchera à compenser la sortie du Royaume Uni par de nouvelles adhésions, et de l’autre une approche, française disons pour aller vite, qui pense que la solution est dans plus de fédéralisme, quitte à diminuer le périmètre de l’Union européenne. Cette opposition fait apparaître maintenant l’Europe comme un navire sans gouvernail, à la dérive, livré au bon gré de la météorologie économique et sociale.

     

     


    [2] https://www.letemps.ch/monde/2016/06/28/virage-diplomatique-erdogan

    [3] http://www.humanite.fr/la-turquie-derdogan-et-daech-604106

    [4] http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/6-milliards-d-euros-de-subventions-70798

    [5] http://www.lepoint.fr/economie/le-plan-d-ayrault-pour-la-zone-euro-27-06-2016-2050023_28.php

    [6] http://www.lopinion.fr/edition/international/wolfgang-schauble-veut-profiter-brexit-imposer-rigueur-budgetaire-a-l-105909

    [11] http://russeurope.hypotheses.org/5079

    [12] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/oubliez-le-brexit-le-vrai-risque-pour-l-ue-pourrait-venir-d-italie-584582.html

    [14] https://resistanceinventerre.wordpress.com/2015/11/02/leurope-du-pantouflage-se-construit-a-bruxelles/

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