• Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1]

    Les analyses plus ou moins savantes du Brexit continuent d’affluer. Voilà que pêle-mêle on avance aussi bien des critiques sur l’idée saugrenue de consulter le peuple, qu’on suppute les possibilités pour le Royaume Uni de finalement rester dans l’Union européenne sans rien changer, sans tenir compte de la majorité des électeurs qui se sont exprimés pour la sortie. Cette attitude montre principalement que l’Europe ne peut pas se faire avec les peuples, mais contre eux, et ensuite que certains ont beaucoup de mal à admettre que la démocratie signifie qu’on est prêt aussi à se plier à l’avis de la minorité, même si cela nous dérange. Parce qu’en effet si ce verrou saute, si chaque fois on peut remettre en question un vote qui ne nous plait pas, alors il n’y a plus de paix civile possible, et la guerre est l’issue certaine.

     Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1] 

    Les journaux se sont extasiés sur les 30 000 personnes, selon les organisateurs, qui ont défilé le 2 juillet à Londres. Le but est de faire pression sur le gouvernement pour qu’il renonce à tirer les conséquences du vote du 23 juin. Evidemment on peut trouver curieuse cette démarche qui consiste à annuler les résultats des élections au motif qu’il y a très peu d’écarts entre les deux camps. Ce sera un argument qu’on pourra bientôt transposer dans les élections présidentielles françaises, élections où les écarts sont souvent très faibles. J’ai déjà fait remarquer que si les brexiters avaient perdu, ils n’auraient certainement pas demandé l’annulation du vote. Mais trente mille personnes fussent-elles jeunes et londoniennes ça ne fait pas une majorité, elles ne sont rien face aux 17 millions de celles qui ont voté pour la sortie. Cette arrogance à ne pas tenir compte du vote populaire, surtout quand il s’agit comme ici d’un vote de classe[2], confirme évidemment que l’Europe si elle est compatible avec la post-démocratie, ne se fait pas aux vieilles habitudes des votes majoritaires. 

     

    Interdire le référendum 

    Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1]

    C’est l’idée avancée par beaucoup, mais on la trouve développée en long, en large et en travers par l’obséquieux Matthieu Croissandeau qui officie à L’Obs[3]. Il ne s’attarde pas sur le Brexit en particulier mais traite de la possibilité que le peuple aurait de s’exprimer. Selon lui s’exprimer seulement par oui ou par non sur un sujet aussi grave que l’Europe n’a pas de sens. Le peuple étant con par définition il vote n’importe comment, c’est bien connu, prompt à écouter les sirènes trompeuses du populisme affreux, il risque donc de jeter le bébé avec l’eau du bain. Et donc il est mieux de laisser faire les représentants élus qui sont au courant de la complexité des choses. Seulement voilà, le peuple peut tout aussi bien voter pour des élus populistes, pour le FN même. Il faudrait donc aussi interdire aux partis populistes de se présenter, sachant que ces partis populistes peuvent être tout aussi bien de gauche comme de droite, ils pourraient nous mener à la catastrophe. Car comme on le sait la catastrophe unique et avérée, ce n’est pas que l’Union européenne fasse n’importe quoi depuis des décennies, torture les Grecs, autorise les saloperies de Monsanto à détruire l’environnement, non la catastrophe pour Matthieu Croissandeau c’est uniquement de sortir de l’Union européenne, car il est bien connu qu’il n’y a avant et après l’Europe que l’enfer. Il s’appuie pour étayer son argumentaire pour semi-débile sur les propos d’un autre idiot, Pierre Moscovici qui a dit regretter que l’ « on se jette sur le référendum comme des morts de faim »[4].

    Evidemment si le Brexit n’était pas passé, ces mêmes théoriciens du référendum auraient au contraire salué la grande sagesse des britanniques qui dans leur large majorité auraient refusé l’aventure de la sortie et ne nous auraient pas abreuvé de sottises sur l’inanité du référendum. Cette idée saugrenue d’interdire au peuple de se prononcer directement sur ce qui l’intéresse au motif que l’Union européenne perd tous les référendums qu’elle entreprend se heurte pourtant à une idée très simple : d’accord le peuple est con, je veux bien l’admettre, mais outre qu’on est toujours le con de l’autre, on peut se demander qui il envoie à la chambre pour le représenter ! Et donc les élus qui décident en lieu et place du peuple souverain, s’ils sont cons, ils ne font aussi que des conneries. Comment admettre que le peuple est idiot tout en pensant que ses représentants sont clairvoyants ? Matthieu Croissandeau qui lui aussi est tout de même un peu con, va sans doute nous l’expliquer. Journaliste dans un organe de propagande subventionné par l’Etat on ne sait pas trop quels intérêts il défend, en tous les cas pas ceux du peuple.

     

    Oui Monsieur Cohn-Bendit, le peuple a toujours raison

     Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1] 

    L’histrion de Mai 68 est allé un petit peu plus loin que cela dans l’anti-démocratie en laissant entendre que quand le peuple avait tort il ne fallait pas l’écouter[5]. « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison » a dit Cohn-Bendit. Et comme il est un démocrate européiste, il a pris l’exemple saugrenu du nazisme et de l’extrême-droite. Ce type de bêtise post-démocratique laisse entendre que si le peuple se trompe, c’est parce que ce sont des sujets trop compliqués pour lui. Mais ce type de raisonnement qui aurait pu avoir quelques apparentes justifications il y a quelques décennies, n’est en vérité là que pour éviter que l’on aille en arrière. Implicitement il rejoint Attali dans le sens qu’on ne doit pas revenir sur un progrès du genre humain. Le premier problème que pose ce genre de discours est que seule l’élite se rend compte que l’Europe institutionnelle est un progrès. Le peuple pense au contraire que c’est une régression et cette idée gonfle et s’enfle depuis des années, malgré la propagande. Evidemment il est facile de montrer que certes si le peuple se trompe souvent, l’élite elle se trompe aussi. Or Cohn-Bendit n’a jamais tenu ce type de discours lorsque les votes étaient favorables à l’Europe. C’était, il est vrai, il y a longtemps. Mais il y a plus encore, le peuple n’est pas une personne. Il est la somme de différentes personnes qui, pour des raisons différentes, votent contre l’Europe. On a vu que dans le cas du Brexit le fonds de l’histoire était un vote de classe.

    Mais comment sait-on que le peuple se trompe ? Cohn-Bendit évoque le cas du nazisme, comme il nous prend pour des imbéciles, il avance que le peuple a amené Hitler au pouvoir. C’est évidemment faux. Hitler n’est pas arrivé au pouvoir parce que le peuple a voté pour lui : seulement 33% des électeurs avaient voté pour le parti nazi. S’il est arrivé au pouvoir c’est au contraire parce qu’il a utilisé une forme constitutionnelle, concoctée par les élites, qui lui permettait de gouverner en étant minoritaire ! Il est probable que si à cette époque on avait fait un référendum pour ou contre Hitler, une majorité l’aurait rejeté. En outre il faut bien reconnaître que ce sont les représentants élus du peuple qui ont voté pour lui et qui l’ont laissé faire qui sont les premiers responsables. En l’affaire ce n’est pas le peuple qui s’est trompé, mais bien l’élite complaisante. Je pourrais ajouter d’ailleurs que si Hitler est devenu le premier parti d’Allemagne en 1933, c’était indirectement le résultat de la calamiteuse gestion de la crise par les élites : la politique austéritaire du Chancelier Brüning a été déterminante. On pourrait continuer longtemps sur ce thème : ce n’est pas un hasard si le FN est massivement rejeté par le peuple, seul un tiers de l’électorat lui fait confiance.

    Il est facile de voir tout ce que contient comme bêtise la phraséologie de Cohn-Bendit. Les élus, professionnels de la politique, sont le plus souvent à l’écart de la réalité. Les députés qui soutiennent aujourd’hui la loi El Khomri, dans une version dure, ou dans une version molle, sont pour la plupart des personnes qui n’ont jamais travaillé. Rappelez-vous  les bafouillages d’El Khomri sur le CDD qui montraient qu’elle voulait réformer une loi qu’elle-même ne connaissait pas du tout. En outre, les députés sont très souvent des gens qui, à l’image de Cohn-Bendit, n’ont pas fait de très bonnes études et ne connaissent pas grand-chose. En ce cas, comment peuvent-ils savoir ce qui est bon pour le peuple ? N’ont-ils pas pris des décisions qui ont amené le chômage et la faible croissance ?

     

    Alain Juppé ne veut pas de référendum en France

     Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1] 

    Alain Juppé, ex futur candidat préféré des Français pour la présidentielle de 2017 en a rajouté une couche, avançant qu’il avait été irresponsable de faire un référendum, David Cameron n’est pas sérieux, et que pire encore il ne fallait pas en faire un car cela conduirait très probablement à un Frexit[6]. Il va même plus loin en avançant que le résultat du référendum de 2005 n’a pas été ignoré puisque le TCE n’a pas été mis en place été a été remplacé par le Traité de Lisbonne[7]. Il souligne d’ailleurs que ça ne lui plait pas du tout qu’on rappelle cela en permanence, le passé étant le passé, il n’y a pas lieu d’y revenir. Mais il veut réformer lui aussi l’Europe et concocter un nouveau traité – il ne nous dit pas comment il le fera ratifier, sans doute pas par un référendum. Ce discours très confus sur le résultat des différents référendums lui a sans doute fait perdre des points dans la lutte au couteau avec Nicolas Sarkozy qui a choisi de faire profil bas sur la question. Juppé oublie que les Français, et surtout ceux de tradition gaulliste, sont très attachés à l’idée de référendum qui s’approche sans doute un peu plus de l’idée de démocratie directe. Il aurait mieux fait de se taire et se ranger à l’opinion générale selon laquelle les Britanniques qu’on le regrette ou non ont bien le droit de choisir leur destin. 

     

    Les idées moisies de Macron

     Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1] 

    Dans cette conjuration des imbéciles nouvelle manière, Macron pense avoir trouvé la solution à l’impasse révélé par le Brexit. Un référendum c’est bien, nous dit-il, mais il faut le faire à l’échelle de l’Europe. Pourquoi ne pas demander aussi leur avis aux Qataris ou aux Angolais puisqu’ils commercent aussi avec l’Europe ? Il pense évidemment qu’ainsi les récalcitrants, Français, Britanniques, Grecs, ou d’autres encore, verront leur vote protestataire et populiste noyé dans la masse moutonnière de ceux qui pensent bien[8]. Mais cette idée frise la débilité mentale, on se demande si elle est avancée sérieusement ou pour amuser le tapis pendant quelques heures. En effet, tout d’abord vu l’état de l’enquête d’opinion du Pew Research Center, enquête que le faible Macron n’a certainement pas lue, dont nous avons parlé, il semble que c’est l’inverse qui risque de se produire[9]. C’est plutôt la masse des voix de ceux qui sont contents de l’Europe et de son fonctionnement qui risque de se trouver noyée par ceux qui attendent la sortie comme le Messie. Mais il y a un autre obstacle plus prosaïque pour qu’un tel référendum ait lieu, il faut que les 27 pays qui restent en piste prennent le risque de l’organiser. On voit mal Merkel entériner ce genre de fantaisie en abandonnant définitivement la souveraineté de son pays au profit d’une super bureaucratie, or tout le monde vous le dira les Allemands ne veulent pas plus de fédéralisme. Sans doute peu familier de l’histoire contemporaine, Macron parait méconnaitre l’idée du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». 

     

    Non Monsieur Chevènement, construire l’Europe n’est pas une obligation

     Chronique du Brexit VI : la haine de la démocratie[1] 

    Dans diverses interventions, Chevènement pense que le Brexit est une chance… pour l’Europe[10]. Autrement dit, il ne pense pas que le Brexit sera la fin de l’utopie européiste mais au contraire son renouveau. Il est évident que pour lui on a pris le mauvais chemin en créant cette Europe calamiteuse, mais il suppose déjà que l’idée de construire l’Europe est en elle-même une très bonne, c’est même essentiel et peu contestable[11]. Pourquoi cela ? On ne le saura jamais. On voit que des gens qui passent pour iconoclastes et réfractaires, finissent toujours par être gangrénés par ce pont aux ânes qui consiste à laisser entendre l’Europe ce pourrait être bien tout de même ! Il y a quelque chose que Chevènement oublie, c’est que la social-démocratie a été majoritaire dans l’Union européenne à la fin des années quatre-vingts et au début des années quatre-vingt-dix. Mais elle n’a pas changé l’inclination de l’Europe vers le libéralisme échevelé. Pour suivre le raisonnement de Chevènement, il faudrait admettre que les sociaux-démocrates sont le mal et la fourberie incarnée. C’est une analyse à courte vue. Si justement les sociaux-démocrates n’ont pas pu changer le destin de l’Europe, s’ils se sont laissé corrompre, c’est parce que la forme institutionnelle même de celle-ci le permettait. En effet, l’Union européenne est composée de nations et chaque nation met en avant les intérêts de ses propres entreprises. On l’a vu par exemple lorsque Hollande a finalement décidé de ne pas appuyer une réforme bancaire qui aurait été défavorable aux grandes banques françaises. Il est très insuffisant de renvoyer Hollande à sa propre canaillerie. L’Union européenne fonctionne sur des rapports de force entre nations, même si des multinationales peuvent paraître par leur lobbying parfois plus puissantes que des Etats, on le voit bien d’ailleurs avec les velléités allemandes de tout contrôler.

     

     

    Ce rapide tour d'horizon de ce qui se dit dans les médias dominant est massivement hostile à la sortie de l'Europe et à ceux qui votent dans ce sens. L'idée est de créer une ambiance dissuasive à ceux qui voudraient en faire autant. La prochaine étape sera de distinguer une sortie de gauche et une sortie de droite de l'Europe pour dissuader la gauche de voter avec le FN. C'est la même méthode qui est appliquée à l'assemblée en disant qu'on ne peut pas voter, si on est de gauche, une motion de censure en mêlant ses voix à celles de la droite. Ce qui n'empêche pas les mêmes subtils tacticiens de demander aux électeurs de voter directement pour la droite pour contrer le FN ! Ce genre de grimace ne suffira pas toujours.


    [1] C’est aussi le titre du billet de Jacques Sapir, http://russeurope.hypotheses.org/5071

    [2] http://l-arene-nue.blogspot.fr/2016/07/le-brexit-une-opportunite-pour-la-gauche.html

    [3] http://tempsreel.nouvelobs.com/edito/20160628.OBS3498/edito-apres-le-brexit-en-finir-avec-le-referendum.html

    [4] http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2016/06/26/25002-20160626ARTFIG00105-brexit-moscovici-tacle-ceux-qui-se-jettent-sur-le-referendum-comme-des-morts-de-faim.php

    [5] http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2016/07/05/25002-20160705ARTFIG00106-cohn-bendit-il-faut-arreter-de-dire-que-le-peuple-a-toujours-raison.php

    [6] http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2016/06/27/juppe-organiser-un-referendum-sur-l-europe-aujourd-hui-en-france-serait-irresponsable_4958579_4854003.html

    [7] http://www.marianne.net/alain-juppe-referendum-2005-n-pas-ete-ignore-100244020.html

    [8] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/macron-preconise-un-referendum-sur-l-europe-au-niveau-europeen-584092.html

    [9] http://in-girum-imus.blogg.org/nouveau-sondage-sur-l-europe-institutionnelle-a126105574

    [10] http://www.chevenement.fr/Le-Brexit-peut-etre-un-service-rendu-a-l-Europe_a1834.html

    [11] http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/25/jean-pierre-chevenement-sortons-du-deni-de-democratie-en-europe_4958100_3232.html

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