• Chronique du Brexit IV – Sondages sortie des urnes

     Un vote de classe ?

     

    Chronique du Brexit IV – Sondages sortie des urnes 

    Il est commun de dire que le Brexit représente un vote populiste, nationaliste, émanant principalement de personnes n’ayant que peu d’instruction et promptes à suivre n’importe qui pour manifester leur racisme. Mais peu regarde les résultats du point de vue des classes sociales. Or le sondage Ashcroft montre que le Brexit est aussi un vote de classe. En effet plus nous descendons l’échelle sociale, c’est-à-dire plus nous allons vers les classes maltraitées par la mondialisation et donc par l’Europe, et plus le rejet de l’Union européenne est fort. C’est ce que ne comprend pas la gauche et plus particulièrement le parti travailliste anglais qui, entraîné par un internationalisme de pacotille, passe à côté de ses devoirs qui devraient être de défendre d’abord les classes laborieuses. Corbyn est en train de payer le prix de ces errements. Expliquons les enjeux qu’il y a dans ce débat.

    Le premier point est celui qui est soulevé par Jacques Sapir dans son dernier billet[1] dans lequel il montre que la gauche ne sait plus aujourd’hui se positionner sur la question étatique. Il attribue à cela l’influence de Marx. En effet celui-ci analysait l’Etat comme essentiellement mauvais, et souvent il reprenait des critiques qui auraient pu venir des auteurs libéraux, y compris de Bastiat. Dans ses premiers écrits[2] il  considérait que l’Etat était une sorte de prédateur – la troisième classe parasite qui ne servait à rien – ensuite il reprendra l’idée que l’Etat corrompu est au service de la classe possédante et donc qu’il faut en finir avec lui. Cette idée qui circule en filigrane de ses travaux sur l’économie sera réaffirmée avec fermeté dans Critique du programme de Gotha, une critique en fait de la social-démocratie naissante qui date de 1875. Pourtant c’est en avançant à la conquête de l’Etat bourgeois pour le mettre au service des plus défavorisés que le progrès social avancera le plus rapidement : nationalisations, développement des services publics, etc. Et donc en ne comprenant pas le fonctionnement de l’Etat, la gauche ne comprend pas plus la question nationale, soit celle de la souveraineté.

    Le second point qui n’a été que soulevé par Moishe Postone[3], est que la gauche se dévoie le plus souvent en oubliant le combat présent et local pour se réfugier dans des combats lointains qui ne concernent pas ou peu les travailleurs. La gauche européenne a ainsi perdu un temps énorme à soutenir successivement la cause palestinienne, Hugo Chavez, comme autrefois elle soutenait la Chine ou le Vietnam. Très souvent elle n’y entend rien, et se réfugie dans des analystes simplistes séparant les « bons » (les Palestiniens, les Vietnamiens, les Chinois ou les Vénézuéliens) des « mauvais » (les Américains et les Israéliens). Cette lecture en termes assez vagues d’impérialisme n’intéresse pas les salariés, elle tourne en rond, se trompe en permanence, s’éloigne pour tout dire d’une lecture en termes de luttes des classes. L’évidence montre que si le Brexit n’est pas qu’un vote de classe, en ce sens qu’il a été utilisé manifestement pour affirmer un nationalisme un peu obtus aussi, il est aussi un vote de classe de la part de ceux qui considèrent que l’éloignement du pouvoir à Bruxelles laisse les coudées franches au patronat britannique. Car récupérer la souveraineté au détriment de l’Union européenne, c’est revenir à une responsabilité des politiques : ce que manifestement le parti travailliste façon Corbyn ne veut pas. Mais sans doute que Corbyn, issue de la petite bourgeoisie ne peut pas comprendre cela, il en est donc revenu à faire la propagande pour l’Union européenne de la même façon que Richard Branson le PDG de Virgin, au nom d’un internationalisme plutôt mal compris. Comme on le voit à force de s’éloigner d’une façon ou d’une autre des aspirations des salariés, la social-démocratie se condamne elle-même à disparaître.  

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    Du vote des jeunes 

    Parmi les manœuvres grossières visant à disqualifier le Brexit, il y a cette idée que ce sont les vieux qui ont, pour préserver leurs égoïsmes, voté pour et les jeunes qui ont voté contre. C’est une analyse qui tient un peu de la magie, d’abord parce que rien n’indique qu’il est plus ou moins égoïste de voter pour la souveraineté de la nation que pour un pouvoir diffus et opaque qui se trouve à Bruxelles. On a donc sorti un sondage arguant que les jeunes ont voté à 73% pour le maintien dans l’Union européenne. Et donc plus les électeurs sont âgés et plus ils voteraient pour la souveraineté de la nation. On pourrait dire aussi que cela provient de l’expérience et que les plus vieux se souviennent d’un temps où il était possible de faire de la politique parce qu’elle n’était pas bloquée par les règles souvent aberrantes de l’Union européenne. Mais laissons là ces disputes qui tiennent plus de l’interprétation que de la preuve et retournons  vers les sondages de sortie des urnes.

    Chronique du Brexit IV – Sondages sortie des urnes 

    Comme le signale Olivier Berruyer sur son blog[4], cette appréciation ne tient pas compte des abstentionnistes. Or ils sont bien plus nombreux parmi les jeunes que parmi les vieux. Et si on rapporte le nombre des jeunes qui ont voté pour le maintien dans l’UE au nombre d’électeurs, on se rend compte que les jeunes sont encore moins enclins que les vieux à voter pour le maintien ! Le pourcentage des électeurs jeunes qui ont voté pour le maintien tombe à 26%, alors que pour les plus vieux, il tourne entre 33 et 37%. On voit que l’enthousiasme des jeunes pour l’Europe institutionnelle est encore moins fort que pour les plus vieux ! Même Samuel Laurent du Monde s’en est aperçu[5]. On voit donc que quand ce même journal titre sur l’amertume de la jeunesse britannique à qui on confisquerait son avenir, il est plus dans la propagande européiste qui plait tant à Arnaud Leparmentier que dans l’information ou même l’analyse[6]. Au mieux les jeunes s’en foutent.

      

    Chronique du Brexit IV – Sondages sortie des urnes

    Cette analyse permet de mettre en doute l’idée selon laquelle les électeurs qui ont voté le Brexit sont seulement des nationalistes bornés. Comme on l’a dit au moins un tiers de l’électorat du labour a voté pour le Brexit, malgré les consignes de la bureaucratie syndicale. Et il est évident que si la gauche travailliste n’était pas venue au secours de Cameron, et indirectement de Juncker, la défaite eut été plus cuisante encore. Il semble que le Brexit a été soutenu par un électorat composite dans lequel se sont mêlées les voix des nationalistes intransigeants, les peurs engendrées par la montée en puissance de la communauté musulmane, mais aussi de ceux qui voient dans l’Union européenne juste un outil aux mains du grand capital.

     

    Leçon pour la France

     

    Si nous admettons que l’appartenance à l’Union européenne bloque toute alternance politique, on comprend que l’urgence est d’en sortir : c’est seulement en retrouvant notre souveraineté, qui n’est pas celle de la France, mais celle de son peuple, que nous pourrons refaire de la politique. Pour cela il est évident qu’il faut prendre conscience de plusieurs paramètres :

    - le premier est que pour en sortir il faut un vaste mouvement alliant dans un même combat l’ensemble des souverainistes, le blocage viendra probablement de la gauche qui ne soutiendra jamais un référendum initié par le FN et qui stigmatisera tous ceux qui seront séduits par cette idée de sortir. En refusant cette alliance ponctuelle, non seulement la gauche refuse de comprendre l’enjeu de la souveraineté, mais elle se coupe de son électorat naturel comme l’exemple britannique vient une fois de plus de le montrer ;

    - le second est qu’un référendum en France est aussi la seule manière de faire éclater la connivence entre le P « S » et Les Républicains. Ce n’est pas un hasard si à quelques heures d’intervalle, Juppé et Hollande ont souligné qu’il était irresponsable de soumettre l’Europe à un référendum[7]. Il ne faut pas oublier qu’historiquement la gauche est antieuropéenne, c’est seulement à partir de 1983 qu’elle s’est progressivement convertie à l’Europe[8]. Je rappelle qu’en 2005 les électeurs du P « S » ont voté massivement contre le TCE. Or ce parti en devenant de plus en plus européiste a perdu 75% de son électorat.

    Il apparait ainsi que le plus urgent n’est pas de faire un front républicain contre le FN, mais d’abord de faire un front républicain contre l’Europe ! Pour épuiser cette question lancinante du FN, je ferais deux remarques :

    - la première est que le FN n’était pas initialement sur le thème de la sortie de l’Europe. Jean-Marie Le Pen avait du reste fait en 2002 une campagne pour une France intégrée dans une Europe blanche sous domination germanique. C’est seulement en s’éloignant des thèses de celui-ci que la FN est devenu le champion de l’anti-européisme. En quelque sorte, il nous a rejoint sur ce terrain !

    - mais c’est aussi grâce à cela qu’il est devenu le premier parti ouvrier de France[9] ! Autrement dit, plus le PCF et le P « S » se sont éloignés de l’anti-européisme en réclamant stupidement une Europe sociale, une autre Europe, et plus leur électorat est parti vers le FN ! Il ressort clairement de cela que la montée du FN est d’abord de la responsabilité de la gauche qui a abandonné l’électorat ouvrier.

     

    Chronique du Brexit IV – Sondages sortie des urnes 

    Soyons clairs, je n’approuve ne rien le FN, mais pour moi c’est un parti hétéroclite, et si on encadrement reste encore marqué par un pétainisme ancien, il est évident, que la masse de son électorat n’est pas fasciste. Il n’est plus temps maintenant de discuter d’une autre Europe ou d’une Europe sociale, on a perdu trente années avec ce genre de fantaisie. Il faut terminer le travail commencé par les électeurs britanniques. Il va de soi que si Mélenchon ne s’empare pas de cette idée, il laissera une fois de plus le champ libre au FN et ne fera qu’un score assez médiocre.

     

     


    [1] http://russeurope.hypotheses.org/5059

    [2] Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843) 

    [3] Critique du fétiche capital : Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, PUF, 2013 

    [4] https://www.les-crises.fr/brexit-l-arnaque-du-vote-des-jeunes/

    [5] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/les-jeunes-britanniques-ont-ils-vraiment-massivement-vote-contre-le-brexit_4957395_4355770.html

    [6] http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/25/vous-voulez-nous-confisquer-notre-futur-apres-le-brexit-l-amertume-des-jeunes-britanniques_4958027_4872498.html

    [7] http://www.lepoint.fr/politique/alain-juppe-juge-irresponsable-la-tenue-d-un-referendum-sur-l-europe-27-06-2016-2050025_20.php

    http://www.europe1.fr/politique/brexit-marine-le-pen-demande-un-referendum-francois-hollande-le-refuse-2782276

    [8] Avant l’européisme était porté par Valéry Giscard d’Estaing, représentant de la droite affairiste en France, et c’est pour ça que cette tendance était moquée, y compris par les socialistes.

    [9] http://www.publicsenat.fr/lcp/politique/regionales-front-national-tete-chez-ouvriers-jeunes-1157186

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