• Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne

     Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne

    C’est sans doute l’événement politique le plus important de l’année. C’est un coup sévère, pour ne pas dire définitif, porté à l’Union européenne, la sanction d’une orientation politique anti-démocratique dont les résultats économiques et sociaux sont extrêmement mauvais. Car le cœur de l’affaire se situe ici : la campagne pour le « remain » a été organisée autour de l’idée que la sortie de l’UE serait une catastrophe sur le plan de l’économie. Il est pourtant très difficile, voire impossible de le démontrer, et les rares économistes qui se sont livrés à cet exercice arrivent à peine à démontrer une possible récession[1]. Mais sans doute les britanniques ont été persuadés de l’inverse et que le chaos ils l’avaient déjà, donc que la sortie ne pouvait pas être pire que le maintien. Cette évidence a sans doute échappé aux europhiles qui ont, faute d’arguments positifs, en ont été réduits à agiter des fantômes. La grossièreté de l’argumentaire de ceux qui voulaient le maintien sautait aux yeux. Par exemple, alors que le Royaume Uni verse une contribution nette de 6,7 milliards d’euros à l’UE, le peu crédible Osborne, chancelier de l’échiquier, avançait que la sortie engendrerait forcément l’austérité budgétaire ! Alors qu’évidemment les britanniques vont récupérer cette contribution pour leur propre usage.

     

    Le procès de la mondialisation

     

    En vérité cette volonté de sortir de l’Union européenne est une critique directe de la mondialisation. En effet depuis plusieurs décennies maintenant les peuples européens souffrent des effets de la mondialisation.  Il faut bien comprendre que la mondialisation est critiquée de deux points de vue bien différents qui se rejoignent et qui font d’ailleurs que la volonté de sortir de l’Union européenne transcende les clivages entre la droite et la gauche : la mondialisation détruit le lien politique à l’intérieur d’une nation, et a également un effet négatif sur le statut des travailleurs.

    Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne

     

    Dans une enquête que j’ai commentée il n’y a pas si longtemps, il y avait un tableau qui mesure  le sentiment de la population vis-à-vis de l’Europe institutionnelle. Il y avait un écart de 4 points de pourcentage au Royaume Uni entre ceux qui ont une mauvaise opinion et ceux qui sont plus favorables à l’Union européenne, c’est cet écart de quatre points qui se retrouve dans le vote. Mais si on regarde bien, on voit que ce sentiment négatif face à l’Europe est encore plus fort en France (un écart de 23 points) et on se dit qu’évidemment la France pourrait être le prochain candidat à la sortie. J’avais souligné que le sentiment anti-européen gonflait depuis quelques années un peu partout, mais surtout en France. Parmi les faits qui expliquent pourquoi cette volonté de sortir maintenant de l’Europe devient aussi fort, il y a :

    - bien entendu la dégradation des conditions de vie depuis au moins la crise de 2008, l’absence de résultat sur le front des salaires et du chômage ;

    - mais il y aussi la question des migrants qui viennent bousculer d’une manière ou d’une autre les rapports sociaux antérieurs ;

    - mais il y a aussi des éléments comme les négociations de TAFTA qui ont également perturbé la vision qu’on pouvait avoir de l’Europe, ou encore la manière brutale dont a été traitée la question de la dette Grecque.

    Bien sûr la puissance que les lobbies étalent dans les décisions prises à Bruxelles rebute également les populations, par exemple celles prises en faveur de Monsanto, la firme multinationale corruptrice. Tout cet ensemble laisse entendre que la politique pourrait être mieux contrôlée par les citoyens si elle revenait dans le giron de la nation.

    Quand on regarde la carte des votes pour ou contre le Brexit, il y a deux catégories d’électeurs qui ont voté pour le maintien du RU dans l’Union européenne : d’abord les londoniens, cosmopolites et n’ayant que peu de problèmes d’emploi, ils sont les produits de la mondialisation, ils en vivent, ensuite les Ecossais et les Irlandais du nord qui considèrent que l’Europe institutionnelle les protège contre la volonté centralisatrice de l’Angleterre[2].

    Les régions où les votes sont les plus forts contre l’Europe sont logiquement les régions les plus pauvres qui cumulent toutes les inégalités. Les électeurs en appellent à l’inverse à un Etat protecteur. Il est d’ailleurs symptomatique que Nigel Farage, un des grands gagnants du scrutin, soit tout de suite revenu sur la promesse d’affecter les sommes que le Royaume Uni (20 milliards £ par an) ne verserait plus à l’UE au développement des systèmes d’éducation et de santé. C’était évidemment reconnaître que les électeurs demandent une plus grande implication de l’Etat national dans le développement d’une politique plus égalitaire[3].

     Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne 

    Le parti travailliste à la ramasse 

    David Cameron est évidemment le grand perdant du scrutin, il devrait quitter rapidement son poste. Il avait pensé que les négociations qu’il avait menées avec Bruxelles lui permettraient de franchir l’obstacle. Mais justement, les Britanniques qui ont suivi les négociations avec la Grèce sont très méfiants pour ne pas dire plus en ce qui concerne les négociations avec la bureaucratie européenne. Le parti conservateur apparait très divisé puisqu’une partie de celui-ci a soutenu le Brexit. Cela entérine la montée en puissance du parti de Nigel Farage, l’UKIP, qui représente une droite très conservatrice, et les élections de novembre 2016 risquent d’être difficiles pour les Tories.

    Mais probablement le plus grand perdant est Corbyn qui, comme la quasi-totalité des partis sociaux-démocrates européens, commet cette erreur magistrale de croire que la souveraineté nationale est forcément une politique de droite : massivement les ouvriers ont voté pour le Brexit[4]. Une motion de défiance a été déposée contre Corbyn pour qu’il quitte la tête du Labour moins d’un an après en avoir pris la direction[5]. Cette motion a d’autant plus de chance d’être adoptée, que Corbyn a obtenu de très mauvais résultats aux dernières élections municipales, alors que son prédécesseur avait dû démissionner à cause de la débâcle du labour aux législatives de l’an dernier.

     

    Que va faire l’Europe ?

     

    Il fallait voir les tristes mines des politiciens au lendemain du vote pour la sortie. On dit qu’Angela Merkel ne s’attendait pas à une victoire du Brexit. Elle aurait donc été saisie de stupeur. Pourtant il ne fallait pas être très malin pour comprendre que c’était au minimum une possibilité sérieuse, et donc qu’il fallait l’envisager, la prévoir dans le détail même de sa mise en œuvre. A croire que les hommes et femmes politiques sont encore moins bien informés que nous !

     Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne 

    Il y a une forte poussée pour que l’Union européenne se transforme, qu’elle s’amende, qu’elle prenne enfin conscience de la haine qu’elle suscite. Pour cela Hollande va rencontrer Merkel avec Renzi, ce sera la réunion de trois politiques très contestés chacun dans leur propre pays. L’idée sera de réclamer un approfondissement de l’Union européenne. Manuel Valls a parlé de refondation de l’Europe, rejoignant dans un même mouvement Jean-Pierre Chevènement qui tient très exactement le même discours[6].

    Décidément incorrigibles, les hommes politiques français entretiennent le mythe que la construction de l’Europe serait une nécessité. Merkel a repris à son compte l’antienne selon laquelle la construction européenne aurait empêché les guerres ou aurait facilité la paix. L’Allemagne est inquiète pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’elle craint un effet de dominos, or c’est le seul pays qui sur le plan économique profite des institutions européennes et de la monnaie unique. Mais il y a autre chose à plus court terme : le Royaume Uni était pour l’Allemagne le contrepoids idéal par rapport à la France. Privé de cet appui, l’Allemagne aura un peu plus de mal à dominer l’Europe, car en effet si la France sortait à son tour de l’Union européenne – il ne fait aucun doute qu’un référendum provoquerait la sortie – l’Europe institutionnelle aurait cessé d’exister. En recevant Marine Le Pen, Hollande a déjà dit qu’il n’était pas question de céder au populisme et de donner sur ce sujet trop important la parole au peuple[7]. On sait que certains ont une vision sélective de la démocratie et considèrent que le peuple ne peut pas être consulté par référendum sur les sujets importants. Toujours dans le  mode drolatique, on a fait circuler au Royaume Uni une pétition pour faire un second référendum, au motif que les jeunes voyaient leur avenir sacrifié par les vieux[8] ! Autrement dit il faudrait voter autant de fois que nécessaire pour obtenir le bon résultat, mais ces bons apôtres ne  nous ont pas dit ce qui se passerait si le référendum donnait la victoire au « remain » ! Devrait-on voter une troisième fois ? Ou nous en tenir là ?

     Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne 

    Tous les politiciens ont donc avancé que l’Europe doit changer, écouter d’avantage les peuples, etc. On connait la chanson. Cela fait trente ans qu’on nous la donne avec des accompagnements divers et variés. Hollande a déjà parlé d’approfondissement[9]. Oubliant volontairement que si l’Union européenne avait toujours préféré l’élargissement à l’approfondissement, c’est qu’il y avait une raison : son but étant de mettre les Etats en concurrence pour s’en débarrasser, le véhicule le plus simple était justement l’approfondissement, plus il y a de pays membre et plus le pouvoir des nations s’effiloche au profit de la bureaucratie européenne convaincue des bienfaits du modèle libéral. L’Europe peut-elle changer ? C’est la seule question valable. Mais la réponse est toujours la même, à 27 elle en est forcément incapable, prisonnière qu’elle est des traités qui ne peuvent être modifiés que suivant la règle de l’unanimité. Certes on peut écrire de nouveaux traités qui passent par-dessus les traités plus anciens, mais on se heurte alors à un autre problème, leur ratification. Les intérêts des 27 sont tellement divergents, qu’on ne voit pas comment pourrait se faire l’entente, et puis les peuples sont maintenant très chatouilleux et risqueraient de s’opposer à tel ou tel traité.

    Le plus probable est qu’on va se dépêcher de se débarrasser du Royaume Uni, c’est ce que veut Hollande, bien que Merkel prétende prendre son temps pour négocier la sortie. Et ensuite on fera quelques annonces cosmétiques destinées à masquer le vide du projet européen. Probablement on desserrera l’étau de l’austérité, un peu de relance style grands travaux, plus quelques privilèges accordés au parlement européen. Et puis on attendra de voir ce qui se passe au Royaume Uni. Car si les choses tournent mal dans ce pays, ce sera un argument fort pour renforcer l’Union européenne.

    Mais globalement les européistes ont très peu d’idées pour changer quoi que ce soit. Ils n’ont pas de plan B. Par exemple Françoise Grossetête, députée européenne LR, a commencé par dire qu’un référendum en France était complètement exclu, que cela ouvrirait la porte au populisme : demander son avis au peuple, vous n’y pensez pas ! La seule idée qu’elle a avancée c’est qu’il fallait mieux expliquer l’Europe ! Ce qui revient à dire que ceux qui n’en veulent pas sont des semi-imbéciles qui n’ont pas compris l’intérêt qu’il y avait à la chose ! D’une manière stupide elle renforce cette coupure qu’il y a entre une élite autoproclamée et le peuple[10]. 

    Conséquences géostratégiques

     Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne 

    Du fait du poids du Royaume Uni, la logique politique de l’Union européenne va être un peu plus tirée vers les pays du Sud. En attendant, l’Union européenne perd un soutien de poids dans les sanctions qu’elle imposait à la Russie sur la question de la Crimée, en effet l’Espagne, la France et l’Italie, sans parler de la Grèce trainent les pieds et prônent au contraire une reprise du dialogue avec Moscou. Restant membre de l’OTAN, elle conservera cependant une influence décisive dans les conflits militaires qui pourraient se nouer dans les années à venir autour de la question russe. Mais le plus important est sans doute que le Royaume Uni en tant que tel risque de ne plus exister. Si on voit assez mal le pays de Galles quitter le Royaume Uni, il est possible par contre que l’Ecosse prenne le large et l’Irlande du Nord également. Certains avaient avancé cette décomposition du Royaume Uni comme un des arguments majeurs contre le Brexit. A mon sens c’était d’ailleurs le seul argument un peu sérieux. Mais quoi qu’il se passe, il faut bien avouer que les pays ou nations qui composent le Royaume Uni ont entre eux des liens très distendus et que cela tient au fait qu’historiquement l’Angleterre a plutôt maltraité ses voisins en manifestant des tendances centralisatrices fortes. Par ailleurs, à ceux que cela désole, on rappellera que l’Union européenne a encouragé de longue date la décentralisation des régions afin d’affaiblir les Etats nationaux entraînant à terme non pas une disparition du fait national, mais une recomposition des nations sur des bases plus étroites. On sait que la Catalogne devrait à moyen terme accéder à l’indépendance.

     Chronique de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne 

    Le processus de sortie de l’Union européenne est engagé, on va en connaître les modalités probablement la semaine prochaine, mais cela prendra du temps, peut-être jusqu’à deux ans. Jusqu’à la mise en œuvre concrète du fameux article 50, le Royaume Uni reste encore dans l’UE. Cela va nous laisser le temps d’essayer de calculer les effets politiques et économiques de ce coup de tonnerre. Après tout la Suisse n’est pas dans l’Union européenne et encore moins dans la zone euro, et ses résultats économiques ne sont pas moins bons que ceux de la Grèce ou de l’Espagne !

     



    [1] http://www.liberation.fr/planete/2016/06/24/la-croissance-risque-de-chuter-de-pres-de-2-par-an_1461927

    [2] http://www.lefigaro.fr/international/2016/06/24/01003-20160624ARTFIG00345-brexit-qui-a-vote-pour-qui-a-vote-contre.php

    [3] http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/la-grande-bretagne-et-l-ue/systeme-de-sante-nigel-farage-retropedale-deja-sur-les-promesses-du-camp-pro-brexit_1515371.html

    [4] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/brexit-pourquoi-les-ouvriers-anglais-detiennent-la-cle-du-vote-578339.html

    [5] http://www.liberation.fr/planete/2016/06/22/a-londres-apres-le-brexit-la-moitie-du-pays-est-tres-enervee_1461205

    [6] http://www.chevenement.fr/Le-Brexit-peut-etre-un-service-rendu-a-l-Europe_a1834.html

    [7] http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/25/le-marathon-post-brexit-du-president-hollande_4958047_4872498.html

    [8] http://www.france24.com/fr/20160625-brexit-royaume-uni-million-second-vote-participation-union-europeenne-referendum

    [9] http://www.20minutes.fr/politique/1872523-20160624-brexit-choix-douloureux-francois-hollande-regrette-profondement

    [10] http://www.euractiv.fr/section/royaume-uni-en-europe/interview/il-faut-faire-preuve-de-fermete-envers-le-royaume-uni/

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