• Chômage

    Le chômage est la première préoccupation des Français, et plus généralement des Européens, sauf des Allemands. Et c’est sans doute la raison première de la déconfiture de François Hollande dans les sondages. Plus la promesse d’inverser la courbe du chômage s’éloigne, et plus le gouvernement est discrédité.

    Les économistes se divisent toujours en deux camps. Il y a d’un côté les orthodoxes, ceux qui croient à la perfection du marché comme à la perfection des plans de la Création, et de l’autre ceux qui pensent que c’est à l’inverse  le marché qui génère les difficultés. Ce deuxième camp peut être ensuite divisé en deux, d’un côté ceux qui pensent que le marché ne peut pas être amendé, ils prônent donc une démarche de rupture avec les lois de l’accumulation du capital, et ceux qui pensent qu’un marché encadré et régulé peut être viable.

    Les théories économiques sur le chômage se divisent naturellement en deux : d’un côté il y a ceux qui considèrent qu’il est « involontaire », et les autres supposent que c’est une situation choisie, donc qu’il est « volontaire », que les salariés manifestent une préférence pour le chômage.

    La première voie suppose que l’économie dans son ensemble ne crée pas assez d’emplois. La conjoncture est mauvaise, il faut alors aider les chômeurs en attendant que l’économie se réorganise. Les allocations chômage sont justifiées, à la fois pour soutenir les chômeurs et pour soutenir l’activité car si le nombre des chômeurs est trop élevé la demande s’effondre et plonge l’économie dans la dépression. Le seconde approche considère que les chômeurs ne sont pas assez productifs et donc qu’il faut soit baisser le coût du travail, soit accroître la formation et les compétences dans un monde ouvert où la compétitive est la clé de la stabilité.

    Ça peut sembler étrange, mais parmi les économistes c’est la seconde hypothèse qui est retenue, quelle que soit d’ailleurs le rapport avec les faits. Cette dominance des théories orthodoxes se traduit dans les faits par une inclinaison des politiques d’emploi vers ce qu’on appelle les « politiques actives » du marché du travail. On a vu par le passé Edouard Balladur tenter d’imposer un SMIC jeune qui aurait été de 40% d’un SMIC « senior », ou encore Dominique de Villepin avancer son idée de Contrat Première Embauche (CPE) qui a amené  fort justement les jeunes dans la rue et qui lui a coûté sa carrière politique. Aujourd’hui c’est le même genre d’idée qu’on trouve à l’UMP soit avec J.-F. Copé lors de son débat télévisé avec une chômeuse alsacienne, Isabelle Maurer, soit avec Bruno Lemaire qui considère qu’une des solutions pour faire baisser le chômage est tout simplement de diminuer la durée des allocations chômages, sous-entendant par-là que les chômeurs se prélassent un peu, ne recherche pas assez activement de l’emploi.

     

    Chômage volontaire et théorie de l’offre

    L’idée générale est que les rigidités du marché du travail empêchent l’emploi. On voit ça dans les recommandations que la Commission européenne adresse régulièrement à la France par l’intermédiaire d’Olli Rehn ou de José Manuel Barroso : la France doit poursuivre la « réforme » du marché de l’emploi. Non seulement parce que le financement du chômage est trop onéreux et plombe les finances publiques, augmentant la dette, mais aussi parce que c’est le seul moyen de combattre le chômage. Pour les bureaucrates autoritaires de l’Union européenne, réformer le marché du travail veut dire trois choses :

    - faciliter les licenciements, en supposant que si les patrons peuvent débaucher comme ils le veulent, alors ils auront moins de réticence à embaucher ;

    - diminuer le coût du travail, cela peut-être une baisse des charges sociales comme le gouvernement l’organise depuis une trentaine d’années, mais aussi une baisse du SMIC. Il y a dans les tuyaux de la Commission européenne une réforme qui va dans ce sens : au nom de l’harmonisation de l’Union européenne, il semble qu’on se dirige vers l’établissement d’un SMIC qui serait évidemment supportable par tous les pays européens, donc par les pays de l’Est. Cette fantaisie – au nom de plus d’Europe – amènerait le SMIC a baissé en France par exemple. On négocie à l’heure actuelle autour de 300 ou 400 €. Vous remarquerez que François Hollande en bon libéral a refusé de donner un coup de pouce au SMIC lorsqu’il a été élu.

    - enfin le dernier point est celui évoqué ci-dessus d’une baisse des allocations chômage, soit en diminuant la durée, soit en diminuant le montant des revenus de remplacement.

    Le soubassement de cette approche est ce qu’on appelle la théorie de l’offre. Il faut diminuer le coût global du travail pour être compétitif. Et si le SMIC est trop élevé, on ne peut plus embaucher, car il y a beaucoup de salariés dont la productivité marginale du travail est inférieure au SMIC. Derrière cette logique qui s’appuie sur « le bon sens », le raisonnement se veut imparable : le salaire est un coût pour l’entreprise.

    En vérité cette approche est complètement erronée, mais en outre elle est hypocrite. Erronée parce qu’elle suppose que la baisse du coût du travail va inciter à l’embauche, et parce qu’elle suggère aussi que les chômeurs sont souvent des chômeurs involontaires.

    Dans le graphique ci-dessus, on voit bien qu’en réalité le chômage, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe est largement indépendant de la réforme des marchés du travail : il suit à l’inverse les soubresauts de la conjoncture. En effet il n’y a aucune raison que le taux de chômage « volontaire » change avec la conjoncture. C’est encore plus évident sans doute depuis l’année 2008. On voit clairement que le chômage progresse fortement suite à l’effondrement des marchés. Du reste depuis le début des années quatre-vingts on s’est lancé dans la réforme du marché du travail tout azimut, et cela n’a pas fait reculer le chômage structurel, bien au contraire.

    Cette manière « de droite » d’analyser le chômage signifie que les entreprises, le marché, ne sont pas responsables de ne pas créer assez d’emplois, les responsables du chômage sont :

    - les chômeurs eux-mêmes qui n’acceptent pas de travailler pour un salaire qui refléterait leur véritable productivité marginale, et qui se laissent vivre sur le compte des allocations chômage ;

    - l’Etat qui par ses règles et ses lois empêche le bon fonctionnement des entreprises. 

     

    Chômage et crise de la demande

    Cette approche est d’autant plus erronée que le monde dans son ensemble est plongé dans une crise de grande ampleur qui est une crise de la demande et non pas une crise de l’offre. On reconnait une crise de la demande au fait que les entreprises ont trop produit par rapport à la solvabilité des clients potentiels. Le symptôme de cette crise de la demande est la mise au rancart d’une fraction plus ou moins importante des facteurs de production, le capital (faillites d’entreprises) et le travail (chômage élevé).

    Dans le graphique ci-après nous voyons d’ailleurs que ce ne sont pas les pays où les marchés du travail sont « libérés » que le chômage est le plus faible. C’est presque l’inverse. L’Irlande, l’Espagne, le Portugal et bien sûr la Grèce sont maintenant les pays européens où le marché du travail est le moins régulé. Et comme on le voit cela ne les guérit pas d’un taux de chômage structurel très élevé. Les seuls pays qu’on pourraient opposer de ce point de vue sont le Royaume-Uni où le chômage est bas et le marché du travail presque totalement dérégulé, et la France où le marché du travail reste malgré tout régulé et où le chômage commence à être très haut. Mais d’autres pays comme la Pologne, la Bulgarie, et d’autres anciens pays communistes, ont un faible coût du travail, un marché du travail dérégulé et aussi un chômage élevé, parfois plus que la France. Il faut donc renoncer à vouloir expliquer le chômage par les rigidités du marché du travail. Cette idée qui était toujours mise en avant au XIXème siècle, a été réfutée par J.M. Keynes, après qu’il se soit converti à une forme d’interventionnisme soft. Pour lui, si le coût du travail explique au niveau d’une entreprise (approche micro-économique) les faibles embauches, ce n’est pas le cas au niveau d’une économie dans son ensemble (approche macro-économique) parce qu’en abaissant les salaires on prive l’économie d’une demande soutenue. C’est pour cette raison que le chômage est faible quand l’inflation est assez importante, et quand l’Etat est très interventionniste sans être totalitaire.


    Le graphique ci-dessous montre que la protection sociale n’est pas le problème, depuis le début des années 2000 elle est mise à mal un peu partout, et cela n’empêche pas le chômage d’augmenter. Il est d’ailleurs curieux que les libéraux – il y a bien sûr dans ce groupe les canailles intéressées mais aussi les « idiots utiles » du parti dit socialiste – n’ait pas compris que dans les disparitions des emplois, il y avait bien autre chose que le coût du travail. Et que certainement la déréglementation financière, fer de lance de la mondialisation, jouait un rôle bien plus important. Pour ce qui de l’Europe et particulièrement de la zone euro, le fait que le chômage y soit plus important qu’aux Etats-Unis d’une manière régulière, non conjoncturelle, montre à l’évidence que la monnaie unique a une part de responsabilité aussi. En outre les statistiques montrent clairement c’est que c’est plutôt dans l’abandon d’un modèle social avancé que s’effondre la croissance économique et l’emploi.

    Le chômage des jeunes

     

    Evidemment dans un contexte économique de plus en plus que dégradé, les jeunes sont bien plus exposés au risque-chômage. Il atteint des taux extravagants dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne, où il est évalué à la moyenne de la population. C’est une constante d’ailleurs, le taux de chômage des jeunes est en moyenne deux fois plus élevé que le taux de chômage du reste de la population. Cette particularité permet d’ailleurs aux économistes libéraux de faire avancer leurs idées moisies. Pour eux, cette réalité statistique s’explique par l’égoïsme des anciennes générations qui défendent leurs avantages acquis. Certains ont parlé de la France comme d’un pays qui préférait ajuster le marché en sacrifiant les jeunes. Dans cette vision des choses, les solutions viennent encore d’un écrasement de la part des salaires dans la valeur ajoutée. En postulant que les jeunes sont moins productifs que les vieux, on peut au choix, faire baisser le SMIC comme le proposait Edouard Balladur, ou comme en Allemagne développer les « mini-jobs » à 300 ou 400 €. Ou encore multiplier les emplois aidés, faisant ainsi supporter la charge du coût du travail sur le « contribuable », ce qui est une autre manière indirecte de faire croître les profits.


    C’est évidemment une vieille ruse du « capital » comme dirait Marx que de présenter les choses ainsi. La vieille tactique d’opposer les travailleurs entre eux. Mais en réalité il est assez facile de voir que le chômage des jeunes n’est pas un problème spécifique : le chômage des jeunes explose lorsque le chômage de l’ensemble de la population augmente. Le phénomène est lié directement au rythme de la croissance. Traiter le chômage des jeunes comme un problème spécifique, c’est encore une fois éviter de se poser la question : pourquoi les entreprises ne créent-elles plus autant d’emplois que par le passé ?

     

    Liens

    Le débat entre J. F. Copé et Isabelle Maurer

    http://www.youtube.com/watch?v=DZ7ef2F3-fY

    « Les difficultés fiscales du gouvernement françaisElections au Chili »
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 17 Novembre 2013 à 17:33
    Chômage
    Bien vu. La conclusion logique est que sur le plan mécanique, qui est sous-jacent au système macroéconomique, c'est la croissance qui ajuste le chômage. Donc quand l'Etat aide les entreprises, il met le curseur au mauvais endroit. Il faudrait absolument augmenter les bas revenus (pour éviter l'épargne),quitte à augmenter le déficit.Hollande et les économistes orthodoxes sont soit des ânes soit des peureux qui s'abritent sous les jupes de Merkel. Ou les deux
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