• Charles Bowden, Orchidée de sang, une histoire pas naturelle de l’Amérique, Armand Colin, 2013.

     Charles Bowden, Orchidée de sang, une histoire pas naturelle de l’Amérique, Armand Colin, 2013.

    L’Amérique a toujours donné des écrivains désespérés en grand nombre, et ce désespoir est peut être a marque de fabrique spécifique de la littérature américaine. Excès de lucidité ou impuissance à transformer la réalité économique et sociale en quelque chose de vivable et d’humain, cette littérature se vautre dans la fange et dénonce une société non seulement criminelle dans ses fondements, mais complètement vide de sens. Et sans doute que les écrivains américains sont bien plus « vrais » que les économistes qui essaient de nous démontrer contre toute attente que la vie s’est améliorée au fil du temps sous cette latitude et que la civilisation progresse.

    Ayant fait des études d’histoire, Bowden abandonna la partie en plein milieu de la soutenance de sa maîtrise, agacé par les questions que le jury lui posait. Il vécut ensuite de bric et de broc en écrivant des livres ou des articles pour les magazines. Il s’était fait une sorte de spécialité des récits de la frontières entre les Etats-Unis et le Mexique où lui-même possédait une petite maison.

    En réalité c’est bien plus qu’un mauvais esprit ou un esprit rebelle, il fait partie de cette cohorte d’Américains qui vivent leur société non seulement comme un désastre, mais une détérioration définitive de la qualité d’être humain. Bowden est mort en 2014, âgé de 69 ans seulement, et il semble avoir passé le plus clair de son temps à se séparer du rêve américain et de ses mensonges. Mais il laisse une œuvre sombre, apocalyptique, comme une plongée dans un obscurantisme mâtiné de technologie et de pesticides. C’est seulement depuis 2013 qu’on commence à posséder des traductions de quelques unes de ses œuvres en France et on espère que cela continuera. Bowden est une sorte d’ivrogne, et cette ivrognerie, comme il le dit pour les indiens, le protège des sortilèges malsains de la société consumériste américaine qui est en train de s’écrouler sous nos yeux. Les derniers développements de l’histoire politique des Etats-Unis semblent valider ce constat amer : Trump a redéclaré la guerre aux Indiens qui luttaient contre le développement de pipe-lines sur leurs terres[1].

     

     

     

    Orchidée de sang est seulement le premier des trois volumes qui est consacré à une sorte d’histoire très subjective des Etats-Unis. Il a paru en 1995, il y a plus de vingt ans. Mais il faut croire que les tendances au délitement de l’Amérique se faisaient déjà clairement sentir parce que l’ouvrage est d’un pessimisme absolu : il n’y a pas de solution pour enrayer l’effondrement de l’Amérique ! Il n’existe aucune force sociale capable de compenser les méfaits d’une civilisation qui s’est imposée par le crime, génocide des indigènes, vol des terres, guerre bactériologique, etc. Il est donc le témoin à la fois enragé et fasciné de cette sorte de fin du monde qui s’avance et qui se déploie sous nos yeux avec cynisme et arrogance.

    L’ouvrage commence par parler du triste sort qui a été fait aux Indiens en mettant en parralèle les débris de leurs survivants lointains et l’arrogance de l’assimilation que les colonisateurs blancs leur ont proposé bien hypocritement. Le comble de cette folie est assez bien représentée par un artiste « moderne » évidemment qui crée pour des millions de dollars des bisons de bronze qu’il disperse ensuite dans les grandes plaines, arguant que cela pourrait bien attirer les touristes !!

     Charles Bowden, Orchidée de sang, une histoire pas naturelle de l’Amérique, Armand Colin, 2013. 

    Si aux Etats-Unis ce sont plutôt les Européens anglo-saxons qui ont détruit la civilisation des indiens, au sud de la frontières ce sont les Espagnols qui ont réalisé ce sale boulot. Et la décomposition actuelle du Mexique n’en est que la lointaine conséquence. Dans la description de cette misère qu’on sent impossible à éradiquer, il y a du B. Traven, mais sans doute en plus violent encore et plus sordide parce que le temps a passé et que rien ne s’est arrangé. Et puis B. Traven laissait tout de même des traces d’espérance ici ou là.

     

    Si les deux pôles de la violente histoire criminelle de l’Amérique sont aussi bien la frontière avec le Mexique – Trump a là encore un problème sérieux – que le génocide physique et moral des Amérindiens, le contre-chant de cette sordide saga est la guerre du Vietnam. Elle apparaît en creux comme le résultat des formes d’apprentissage des génocides antérieurs.

     Charles Bowden, Orchidée de sang, une histoire pas naturelle de l’Amérique, Armand Colin, 2013.

    Mais Charles Bowden me direz vous ? Il culpabilise bien sûr, il a honte appartenir à un peuple aussi rustique qui prétend en plus être civilisé et civiliser les autres peuplades ! Alors il picole, et quand il peut il baise des jeunes mexicaines qui ne demandent que ça. Et il nous le fait savoir, car sa manière de faire l’histoire est de partir de sa propre position dans le temps et dans l’espace. C’est donc fortement subjectif mais ce n’est pas moins vrai. Il existe d’autres histoires alternatives des Etats-Unis, par exemple, celle excellente de Howard Zinn[2] qui tente de parler du point de vue des déshérités. Mais Bowden ne veut pas parler pour les autres, il parle pour lui-même. Sans doute parce qu’il ne croit plus à la possibilité de la lutte des classes, ni même à la nécessité de lutter contre la dégradation de l’environnement – deux causes qu’il avait embrassées dans sa jeunesse.  Il va de soi que pour lui l’histoire n’a pas de sens, ou plutôt que ce sens est celui de l’effondrement.

     

    De cette réflexion amère on retiendra non seulement le style, mais ce passage halluciné quand Charles Bowden traverse la moitié de l’Amérique pour ramener  la dépouille de son ami Robert Sundance à sa dernière demeure sur la terre des Sioux. Robert Sundance avait fait la guerre pour le compte des Etats-Unis, était devenu alcoolique, puis ensuite il avait combattu l’alcoolisme qui selon lui assassinait toujours un peu plus les Indiens. Il avait eu une vie de bâton de chaise, fait de la prison, vécu dans les quartiers pourris de Las Vegas et de Los Angeles, gagné et perdu des sommes fabuleuses au jeu. Son enterrement est mis en parallèle avec le développement des troupeaux de bisons qui, certains Indiens veulent le croire, non seulement assurera le retour d’une civilisation meilleure, mais aussi contribuera à rééduquer ces malheureux blancs qui ont perdu le sens de la vie.

     Charles Bowden, Orchidée de sang, une histoire pas naturelle de l’Amérique, Armand Colin, 2013. 

    Robert Sundance

     

    En tous les cas, en lisant Bowden on comprend tout le pouvoir de la littérature, et on comprend mieux pourquoi il est bon de lire... à condition de bien choisir ses lectures. Il touche en effet une partie de nous mêmes qui ne pourrait pas être atteinte par des analyses savantes et soi-disant objectives et distanciées.

     


    [1] http://www.rtl.fr/actu/environnement/projet-d-oleoduc-trump-declare-la-guerre-aux-sioux-7787328816

    [2] Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos joursAgone, coll. « mémoires sociales », 2002

    « Débat pour la présidentielleJournal de campagne »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :