• Cédric Durand, Le capital fictif, Les prairies ordinaires, 2014

     

    De Cédric Durand j’avais déjà chroniqué En finir avec l’Europe. J’avais trouvé cet ouvrage fort intéressant, avec cependant un bémol important, c’est qu’il n’ouvrait pas de perspective politique sérieuse pour effectivement en finir avec l’Europe des banquiers et du grand capital. Il avait encore cette timidité ordinaire des gens d’extrême-gauche qui n’arrive pas à croire que la nation soit autre chose que le véhicule de l’extrême droite pour assumer des passions moisies. Ici il s’agit de tout autre chose, du capital fictif. Traiter de ce sujet c’est traiter indirectement des excès des banques et de leurs appétits démesurés qui en viennent à ruiner le système capitaliste lui-même.

    Durand, comme Lohoff et Trenkle et quelques autres se sont rendus compte, avec un peu de retard tout de même, que Marx avait curieusement anticipé l’expansion du « capital fictif », et que pour peu qu’on lise correctement son œuvre, on s’aperçoit qu’il le désignait aussi comme une des limites mêmes de l’accumulation du capital. Mais cette idée de capital fictif se trouve également chez un des plus acharnés ennemis de Marx, Von Hayek, chantre d’un libéralisme économique soutenu par la poigne de fer de la police et de l’armée.

      

    De quoi s’agit-il ? Essentiellement du fait que dans le développement du capitalisme, la sphère financière a tendance à se détacher de plus en plus de la sphère de la production. Cette autonomisation lui permet d’ailleurs de faire des profits extravagants qu’on ne peut pas trouver  ailleurs. En réalité le capital fictif est une promesse que celui-ci sera bien un jour réalisé concrètement dans la production de biens et de service. Il peut prendre la forme du crédit aux entreprises, ou d’une dette de l’Etat. La sophistication du secteur de la finance a permis de lui donner des formes très particulières, notamment dans la titrisation des crédits, mais aussi de le faire circuler à grande vitesse de façon à engranger encore plus de bénéfices si c’est possible.

    Ce capital fictif pose deux problèmes. Le premier est qu’il grossit plus rapidement que le capital productif. Devenant le cœur du système de l’accumulation, il va confisquer pour lui-même la majeure partie des profits réalisés ailleurs. Le second est que s’il gonfle trop rapidement, il provoque une crise de liquidité parce qu’il  ne pourra pas être remboursé. C’est ce qui explique que depuis le début des années quatre-vingts, avec la déréglementation des marchés financiers, les crises financières se répètent avec des conséquences toujours plus dramatiques. L’expansion de ce secteur est permise par l’informatique et les connexions mondiales des marchés, et bien sûr par la modification des règles que se sont données les Etats pour contrôler les flux de capitaux. C’est une question de première importance, Durand montre comment cette canaille de Milton Friedman, mais on pourrait élargir cela à toute la sphère des économistes, a touché de l’argent pour user de sa renommée  et faire avancer les intérêts des banquiers auprès des instances politiques dans le sens justement d’une déréglementation. Il a beau vouloir se situer au-delà de la question morale, le simple fait qu’une profession comme celle des économistes soit très largement corrompue nous ramène justement à la question de la morale : le capitalisme est un système hautement immoral, et le capitalisme financier encore plus. Il y a une pudeur chez certains à ne pas utiliser les mots qui conviennent. Mais le capitalisme a aussi des bases morales qui se retrouvent dans le développement de ce que Charles McPherson a appelé « l’individualisme possessif ». Certes il est bien évident qu’on ne guérira pas le capitalisme en lui injectant de ci de là un peu d’éthique, mais cela ne veut pas dire qu’il est une simple mécanique : il est mis en mouvement par des hommes dont la cupidité et la méchanceté n’ont pas de limites, des antisociaux.

    Cédric Durand va détailler les formes que la croissance du capital fictif peut prendre : ce peut être évidemment le développement du crédit, mais aussi le développement de la valeur sur les marchés financiers, la croissance de la capitalisation boursière. Ce peut être-aussi la dette publique. Si on suit Durand, il semble que le capital fictif prenne successivement ces formes qui ensuite cohabitent.

     

    Il est curieux que Durand ne cite pas mieux Schumpeter, c’est pourtant lui qui a montré le mieux qu’aucune phase d’expansion du capitalisme ne peut se passer d’une modification de ses méthodes de financement, et surtout que cette modification s’apparente toujours à une poussée d’inflation plus ou moins forte. Or il se passe depuis le début des années quatre-vingts que la déréglementation a produit une expansion incroyable des actifs financiers, sans que cette croissance s’accompagne d’une inflation soutenue, ni d’une croissance économique soutenue, c’est même l’inverse pour ce qui est des pays développés, et c’est sans doute ce qui est inédit. S’il est évident que la croissance économique s’est faite sur la base d’un endettement excessif depuis les années quatre-vingts, il ne faut pas oublier que l’endettement est toujours à l’origine de la croissance. Cependant, cela dépend comment l’endettement est utilisé, si cet endettement relance la demande et l’investissement, il y a une corrélation avec la croissance et l’emploi, si au contraire cet endettement ne sert qu’à ponctionner les profits réalisés ailleurs, alors il génère des catastrophes. Le problème du capital fictif est que s’il gonfle sans générer de l’inflation, il n’est que spéculation et aboutira à la crise après la formation d’une bulle.

     

    Mais d’où peuvent bien venir les profits d’un secteur qui ne semble pas participer à l’accumulation ? La question évidemment la plus importante est que les profits extravagants du secteur financier, s’ils ne proviennent pas vraiment de la croissance économique ainsi relancée, ne peuvent être que le résultat de la prédation de la valeur produite ailleurs. Durand refuse cette idée de prédation, du moins il la soupçonne d’être insuffisante. Il préfère la remplacer par une théorie de l’impérialisme : les profits qui alimentent le capital financier vont en fait provenir de l’exploitation de la croissance des marchés émergents.

    Pour résumer il y a trois formes de profits pour la finance : l’exploitation augmentée des salariés via la déréglementation du marché du travail et les exigences des actionnaires ; l’investissement direct à l’étranger, notamment en Chine et enfin, mais Durand ne l’envisage pas, l’exploitation de l’Etat, soit pas l’endettement de celui-ci, soit par le biais des privatisations. Evidemment le moteur de cette prédation au sens le plus large c’est la mondialisation, sans celle-ci rien n’est possible.

    Autre point de désaccord avec Durand, il pense que la limite d’un tel système qui abaisse le niveau de vie des salariés dans les pays développés, est le combat politique. On aimerait qu’il ait raison, sauf que lui-même se rend compte de la grande passivité face aux exigences de ce capitalisme nouvelle manière. En réalité il y a une autre limite qui pointe, c’est une nouvelle crise financière. Si celle de 2008 a été assez facilement surmontée – mais pour combien de temps ? – la crise à venir risque d’être plus difficile à juguler. En effet, on ne pourra plus refaire le coup du renflouement des banques par l’Etat sans que pour le coup cela n’amène des désordres politiques profonds.

     

    Au final l’analyse de Cédric Durand est très intéressante, même si elle reste un peu engluée dans une phraséologie gauchiste. Il n’imagine pas non plus les issues politiques concrètes, comme si la mondialisation financière était une simple continuation/transformation du mode d’accumulation précédent, comme s’il découlait d’une simple nécessité quasi biologique. Mais cette formidable financiarisation du monde qui a ravagé nos économies n’a pu se faire qu’avec la corruption de nos élites. Existe-t-il une possibilité de revenir en arrière ? C’est-à-dire à une forme de capitalisme régulé où la finance serait directement sous la tutelle de l’Etat et l’Etat sous le contrôle des citoyens ? Sinon quelles sont les formes institutionnelles qui permettraient d’échapper à cette sauvagerie ? La réponse mérite d’être posée. 

    « La fin de l’euro ?Tuerie à Charlie hebdo »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :