• Brexit : voyage au pays de la peur

     Brexit : voyage au pays de la peur

     

    Dès qu’il s’agit d’Europe les analyses les plus délirantes ont cours, et elles se laissent aller à la débauche analytique d’autant plus que l’Union européenne est en difficulté. Les derniers sondages donnent en effet une avance conséquente aux partisans du Brexit[1]. Plutôt que de chercher à comprendre pourquoi les partisans du « leave » sont de plus en plus nombreux, les défenseurs du « remain » avancent à peu près n’importe quel argument délirant, comme si avant d’adhérer à l’Union européenne, il n’y avait pas eu de vie, ou encore comme si les conditions de vie après l’intégration du grand marché s’étaient considérablement améliorées. 

     

    Le Brexit est-il de droite ou de gauche ?

     

    Comme je l’ai dit dans un récent billet, l’hostilité envers l’Union européenne transcende les clivages gauche-droite[2]. Il ne faut pas confondre les partis qui prônent une sortie de l’Europe, avec les électeurs eux-mêmes. Il est évident qu’au Royaume Uni c’est le parti conservateur qui est en pointe dans ce combat. Mais en Espagne c’est plutôt une opinion de gauche, En France l’hostilité à l’Europe a d’abord été portée politiquement par l’extrême-droite, puis progressivement elle a été reprise par la gauche. Quant à la Grèce le rejet de l’Europe n’est ni de droite ni de gauche, puisqu’il est à 90% plébiscité par le peuple[3]. Si la gauche s’est laissée aussi longtemps abuser par « l’idéal européen », c’est parce que d’une manière paresseuse, elle fait semblant de croire que l’internationalisme passe nécessairement par l’abolition des frontières, mais aussi parce que sa forme de réflexion s’est au fil du temps laissée corrompre par l’ « économisme » ambiant. Et donc que finalement elle s’est mise à croire aux vertus du grand marché en termes de croissance et d’emplois. 

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    Le sinistre Corbyn est l’image même de cette orientation. Il soutient le « remain » et pour cela il a même mis une cravate, histoire de se donner l’illusion d’être un personnage respectable et bardé d’expertise. Il a ainsi avancé sans même le début d’une démonstration que si le Royaume-Uni sortait de l’UE, il s’ensuivrait une débâcle économique qui amènerait l’Etat à diminuer encore les investissements publics dans l’éducation et la santé ou dans les services publics. Par une forme d’idiotie perverse Corbyn laisse donc entendre que l’Union européenne permet de combattre l’austérité ! Soit, il est idiot, soit c’est un menteur. Peut-être est-il les deux en même temps. Mais il nous semble plutôt que l’Union européenne via le contrôle des budgets est l’arme de destruction massive au contraire de l’Etat providence. 

    Cette critique que j’adresse à Corbyn n’est pas anodine, parce que celui-ci en prenant la tête du parti travailliste passait pour un homme très à gauche, peut-être même un révolutionnaire. L’illusion venait sans doute du fait qu’il est ancien trotskyste et soutien inconditionnel de la cause palestinienne[4]. Or le parti travailliste vient de perdre les élections locales dans les grandes largeurs[5], ce qui prouve assez qu’il a manqué son virage populaire. Si les anciens dirigeants du Labour étaient considérés comme trop à droite, ne se distinguant pas suffisamment du programme économique du parti conservateur, Corbyn n’est pas plus populaire.

     

    Brexit et lutte des classes 

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    En effet en Angleterre comme partout ailleurs les ouvriers et les petits salariés, le petit peuple, sont très hostiles à l’Union européenne[6]. Il apparait ainsi que le Labour n’est pas en phase avec les classes qu’il prétend représenter. Mais ce n’est pas étonnant, c’est la logique des partis sociaux-démocrates de partout en Europe. Ceux-ci se croient toujours plus intelligents que les masses. Ils vont donc persister contre le peuple en pensant qu’ils n’ont rien à apprendre de lui et qu’au contraire il faut l’éduquer pour qu’il comprenne son intérêt. Ce n’est évidemment pas une vision marxiste de la lutte des classes. En effet Marx considérait plutôt que le peuple avait les capacités de se penser comme une classe active dans la transformation sociale. Il écrit en 1848 : « …l'émancipation de la classe ouvrière doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes… ». Il considère donc que le peuple n’a pas forcément besoin des leçons qu’on peut lui donner. 

    Mais cette méfiance instinctive des partis et des élus vis-à-vis des peuples a des racines puissantes dans l’incompréhension de ce qu’est une nation : c’est un projet de vivre ensemble, une culture, une histoire et des traditions[7]. Parmi les raisons qui expliquent la montée en puissance des pro-Brexit, il y a une hostilité croissante face à l’immigration d’origine musulmane. Les raisons à celle-ci proviennent aussi bien de la déferlante migratoire sur l’Europe depuis deux ans, les images de Calais sont un bon repoussoir, que de la crainte de la montée en puissance de Daech et la crainte des attentats, mais encore de l’arrogance d’une partie de la population musulmane qui prétend en Angleterre modifier la loi et les mœurs à son profit. Or sur ces points précis, le parti travailliste pense qu’il faut éduquer le peuple à tolérer la différence et donc le communautarisme, et que toute position inverse  amènerait le fascisme. Il ne se pose pas vraiment la question de savoir pourquoi le peuple manifeste une telle peur de la montée en puissance de la communauté musulmane. 

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    Qui sont les perdants d’un Brexit ? 

    La première idée est qu’en ayant un accès moins facile au grand marché européen, la Royaume Uni verrait son PIB reculer. L’OCDE est venue au secours des partisans du « Remain » en publiant une étude assez confuse sur le coût du Brexit[8]. Cette étude conclut qu’à l’horizon de 2020 le PIB global du Royaume Uni reculerait de 1%, ce qui équivaudrait à un « impôt » de 2200 € par foyer sur la période ! On voit tout de suite que le langage employé vise à faire peur, sinon on ne parlerait pas d’ « impôt », mais d’un simple recul du PIB. Mais c’est la façon dont est calculé ce chiffre qui pose plus de problème encore. Parce qu’en effet, elle est fondée sur un simple ralentissement du commerce. La balance commerciale britannique est déficitaire, lourdement déficitaire par rapport à l’Europe, et donc qu’en sortant de l’Union européenne le Royaume Uni bénéficierait d’un double avantage : d’une part la valeur de la livre s’affaisserait, et d’autre part le prix des biens exportés augmenterait. Il y aurait donc un effet de relocalisation.

     

    La question est de savoir si ce déficit un peu comblé du commerce extérieur serait compensé ou non par une perte dans les services. C’est dans le domaine de la banque et de l’assurance que les britanniques apparaissent comme compétitifs dans les services. Mais  comme le montre le graphique ci-après, cela ne suffit pas à compenser le déficit commercial. Autrement dit, il est assez clair que le Royaume Uni n’a rien à craindre en termes de déficit de la balance des paiements et par suite de croissance. 

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    C’est ce qu’a très bien compris l’homme d’affaires James Dyson qui a défendu le Brexit d’une manière moins retentissante et extravagante que Boris Johnson, mais sans doute plus convaincante. Il suppose que le Brexit pousserait à la relocalisation d’une partie des activités industrielles[9]. Je passe sur le fait que les droits de douane, Brexit ou pas, resteront très bas, et même sans une renégociation de ceux-ci avec l’Union européenne. Ils seront en moyenne inférieurs à 5%. Ce qui n’est pas très élevé pour ralentir le commerce car cela peut être facilement compensé par une dévaluation de la livre. Bien évidemment une ré-industrialisation du Royaume Uni serait créatrice d’emplois, puisque le multiplicateur d’emplois est plus fort dans l’industrie que dans les services[10]. 

     

    Conséquences pour l’Union européenne 

    Comme nous l’avons souligné il semble que les banquiers de la City perdraient leur leadership en la matière. On a souligné d’ailleurs que le secteur financier représente 10% du PIB au Royaume Uni. Mais s’il est facile de comprendre que Londres aurait des difficultés à maintenir son rang, il est impossible de quantifier les effets d’un Brexit sur l’emploi puisqu’en effet celui-ci n’est pas proportionnel au chiffre d’affaire[11]. 

    En fait si la question est aussi décisive pour nous c’est qu’une sortie britannique de l’Union européenne changerait radicalement la situation de la configuration institutionnelle du continent. Le premier point est qu’une sortie du Royaume Uni de l’Union pourrait donner des idées aux autres pays où l’euroscepticisme progresse à grand pas. Et en premier lieu la Grèce et la France. Certes dans un premier temps les européistes pourraient se réjouir en disant que l’Angleterre a toujours été le Cheval de Troie des Etats-Unis, ou encore l’empêcheur d’approfondir l’Union vers le fédéralisme[12]. En effet il sera tentant pour les européistes de développer l’idée que si tout va mal dans l’Union européenne c’est la faute des Anglais qui freine l’approfondissement. Mais il n’est pas certain que ce soit cette vision des choses qui l’emporte sur le moyen terme. 

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    L’autre conséquence sera probablement l’accélération des tendances indépendantistes en Ecosse et en Irlande. En effet ces ensembles pensent que l’Union européenne les protège des tendances trop centralisatrices de Londres. Les Ecossais ont annoncé d’ailleurs qu’en cas de Brexit, ils demanderaient leur adhésion à l’Union européenne et donc reviendrait sur la question de l’indépendance de leur nation. Evidemment il serait difficile alors de parler de Royaume Uni face à une telle désunion. Juncker qui sent le vent mauvais souffler à sa porte a déjà prévenu : si le Royaume Uni sort de l’Union européenne, il s’efforcera de pourrir la vie à ceux qu’il appelle « les déserteurs »[13]. Mais il n’est pas certain que les menaces et les insultes suffisent à retenir les britanniques dans l’Union. Il est même probable que ce genre de rodomontades aura l’effet inverse. Les bureaucrates européens n’ont pas hésité à s’immiscer dans les affaires intérieures du Royaume Uni, à l’image du ridicule Pierre Moscovici qui a retrouvé le langage des simplets qui a l’affection de la canaille de Bruxelles pour tenter de dissuader le vote du « leave »[14] 

    Ma conclusion est qu’une sortie du Royaume Uni de l’Union européenne signerait les débuts de la fin d’une Union européenne dont les institutions ont fait la preuve de leur grande nocivité.

     


    [1] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/treize-prix-nobel-britanniques-s-opposent-au-brexit-578495.html

    [2] http://in-girum-imus.blogg.org/nouveau-sondage-sur-l-europe-institutionnelle-a126105574

    [3] http://www.pewglobal.org/2016/06/07/euroskepticism-beyond-brexit/

    [4] https://www.alaraby.co.uk/english/politics/2015/9/29/jeremy-corbyns-cautious-support-for-palestine-as-labour-leader

    [5] http://www.lesechos.fr/monde/europe/021908168550-royaume-uni-le-parti-travailliste-en-perte-de-vitesse-sauf-a-londres-1219995.php

    [6] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/brexit-pourquoi-les-ouvriers-anglais-detiennent-la-cle-du-vote-578339.html

    [7] http://in-girum-imus.blogg.org/jacques-sapir-souverainete-democratie-laicite-michalon-2016-a125395202

    [8] http://www.oecd.org/fr/economie/les-britanniques-s-acquitteront-d-un-lourd-impot-brexit-pendant-de-nombreuses-annees-si-le-royaume-uni-quitte-l-ue.htm

    [9] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/brexit-la-grande-bretagne-a-plus-a-gagner-en-sortant-de-l-europe-james-dyson-578463.html

    [10] Le multiplicateur d’emplois se calcule à partir du fait que la création d’un emploi dans un secteur particulier entraîne à la fois la création d’autres emplois en amont et en aval de la filière, mais aussi des emplois indirects qu’elle induit par la dépense des revenus générés. Ainsi le multiplicateur d’emplois dans l’industrie lourde est compris entre 8 et 10, de 4 ou 5 dans l’industrie manufacturière, mais de seulement 1,1 à 1,5 dans les services.

    [11] http://news.efinancialcareers.com/fr-fr/245974/consequences-du-brexit-sur-lemploi-en-finance/

    [12] On trouve ça dans Libération sous la plume du sinistre Jean Quatremer http://www.liberation.fr/planete/2016/02/17/brexit-faut-il-laisser-filer-les-anglais_1434123.

    [13] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/brexit-jean-claude-juncker-menace-les-deserteurs_1794265.html

    [14] http://www.zonebourse.com/actualite-bourse/Le-Brexit-creerait-une-situation-perdant-perdant-Moscovici--22318072/ 

     

     
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