• Bill de Blasio à la mairie de New York

    Les élections américaines sont toujours très intéressantes à observer, elles donnent la température du pays et très souvent annoncent ce qui sera notre quotidien électoral dans le futur. Et personnellement je trouve qu’on n’a pas assez commenté l’évolution politique de l’Amérique depuis l’élection et la réélection d(‘Obama, mais aussi depuis l’échec des Républicains à entraver le financement de la dette publique américaine.

     

    Que peut-on retenir de l’élection de Bill de Blasio à la mairie de New York ? La première constatation est que cette victoire est extrêmement éclatante. Le candidat républicain Joe Lotha a été balayé, n’obtenant même pas le quart des suffrages. Il était pourtant le successeur désigné par Michael Bloomberg lui-même qui était maire de la ville depuis 11 ans.

    Le succès de Bill de Blasio doit être compris et analysé à plusieurs niveaux. Il y a bien sûr le niveau marketing politique et la façon dont le nouveau maire de New York a mené une campagne très énergique mettant en avant sa famille multi-raciale, le fait que son épouse soit aussi une ancienne lesbienne, la coiffure de son fils, et toutes les conneries habituelles des campagnes américaines. Ce premier niveau est tout à fait adéquat à la population newyorkaise qui possède à la fois un niveau de richesse élevé, un capital humain important et aussi une diversité ethnique très grande. Mais ce n’est évidemment pas tout. La deuxième raison du succès de Bill de Blasio est qu’il a présenté un programme social important pour la ville. Il prétend que celle-ci est coupée en deux et que l’extrême richesse – New York compte le plus grand nombre de millionnaires du monde – y côtoie l’extrême pauvreté. Pour résorber  cette fracture sociale, il réclame une hausse de la progressivité de l’impôt sur le revenu, mais il veut également que la ville produise 200 000 logements sociaux. Rien que pour ces deux points Delanoë et Hollande apparaissent très à droite de Bill de Blasio !

    Bill de Blasio pendant sa campagne électorale avec toute sa famille

    L’autre point important est que De Blasio a obtenu le soutien massif des syndicats. On se rappelle que les syndicats ont été particulièrement maltraités, presque détruits par l’administration Reagan. A l’évidence c’est un changement d’attitude notable, car depuis le succès de la contre-révolution conservatrice les démocrates, qui étaient de moins en moins financés par les syndicats, semblaient avoir pris leurs distances avec eux.

    Evidemment, la droite s’en est donné à cœur joie pour tirer à boulets rouges contre Bill de Blasio. Le milliardaire Michael Bloomberg l’a dénoncé comme un facteur de division réintroduisant la lutte des classes au cœur d’une ville apaisée. La presse de la canaille Rupert Murdoch qui publie entre autre le très populaire New York Post l’a attaqué en le présentant comme un gauchiste, un agent des communistes ! on a rappelé à cet effet qu’il avait soutenu le mouvement sandiniste. Ces arguments de type Guerre froide sont tombés complétement à plat. Non seulement cela est apparu comme anachronique, mais cela n’a pas permis de masquer les vrais problèmes auxquels doivent faire face les Américains.

    La droite n’a rien trouvé de mieux que de faire campagne sur les vieux thèmes de la Guerre froide

    Aux Etats-Unis, la droite a pris l’habitude de dénoncer comme communiste toute velléité de la gauche quant à l’intervention de l’Etat dans l’économie. Elle ne jure que par le marché. Mais cet argument débile, repris seulement par les européistes du Parti Socialiste français et par la droite de type UMP – ce qui semble presque pareil, tombe maintenant à plat. Et pourquoi ? Tout simplement parce que la crise de 2008 est passée par là et qu’elle a dévalorisé le discours sur la déréglementation tel que les banquiers en faisaient la publicité. Il n’y a plus que la Commission européenne qui en fasse aujourd’hui la promotion, face à une opinion qui est de plus en plus sceptique.

    Bien sûr il est très difficile de dire ce que fera De Blasio de ce succès retentissant. Par parenthèse, durant la campagne pour la mairie de New York, on a évoqué le fait que son père avait été une des victimes du maccarthysme : il aurait perdu son travail et sombré par la suite dans l’alcoolisme. Mais cela le rattache à la vieille gauche rooseveltienne américaine. Ce qui me parait intéressant, au-delà de la personne du nouveau maire, c’est que les thèmes sur lesquels il a fait campagne ne sont plus tabous au sein du parti démocrate. En effet jusqu’à une date récente, les démocrates jouaient, comme le PS français d’ailleurs, à se présenter comme des bons petits soldats de l’orthodoxie économique, taillant dans les dépenses sociales, faisant baisser les impôts des plus riches ou encore visant l’équilibre budgétaire. Mais comme il est patent que cette orthodoxie mise en place il y a un peu plus de trente ans ne marche pas, ne produit que la misère et la récession globale de l’économie, il paraît évident qu’il faille changer de politique. Après tout un changement politique commence par se préparer avec la fin d’un certain nombre de tabous, que ce soit en ce qui concerne le rôle du secteur public, ou celui des syndicats.

    Cette nouvelle défaite des républicains, pour attendue qu’elle soit vient après l’échec de l’affrontement entre les républicains et les démocrates à propos du dépassement du plafond de la dette publique. Depuis 2008 on peut ainsi dire que la contre-révolution conservatrice a du plomb dans l’aile et qu’elle ne fait que reculer. Souhaitons qu’elle finisse par disparaître.

    Un mot sur le multiculturalisme américain. Reagan et la famille Bush s’étaient faits élire sur un programme ultra-conservateur qui désignait principalement les Noirs comme les assistés du système. Ce qui facilitait la logique des coupes dans les budgets publics. Or, en 2007 Paul Krugman publiait un ouvrage The conscience of a liberal, traduit en français sous le titre de L’Amérique que nous voulons, paru au Seuil en 2008. Dans cet ouvrage il énonçait fort justement le fait que la politique raciste sur laquelle s’appuyait la révolution conservatrice serait intenable à long terme, du fait de l’assimilation progressive de centaines de milliers de nouveaux américains. Il prédisait d’ailleurs à cette époque que le prochain président des Etats-Unis serait noir. Il semble que Bill De Blasio non seulement a bien reçu le message, mais il a su le mettre en scène correctement.

    Je ne voudrais pas qu’on me croit naïf et que je fais confiance aux démocrates pour changer la donne, je considère toujours Obama comme un très mauvais président. Je veux seulement observer que le succès de De Blasio semble indiquer un changement de mentalité qui est bienvenu dans le contexte morose d’aujourd’hui.

    « Michel Ragon, La mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989Alain Touraine, La fin des sociétés, Le seuil, 2013 »
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