• Bernard Maris, Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, Albin Michel, 2012

     

    Bernard Maris, professeur d’économie, publie un ouvrage assez curieux dans lequel il essaie de comprendre pourquoi finalement l’idée socialiste d’une amélioration et d’une transformation véritable de la société n’arrive pas à se concrétiser, pire encore elle est toujours trahie – ou à peu près – par les socialistes eux-mêmes. C’est la question d’un homme qui commence à être âgé, issu d’une famille de gauche, et qui s’est investie dans tous les combats sociaux du XXème siècle, avec mai 68 en point d’orgue..

    Le sujet est important parce qu’il traite à la fois des fantasmes de ceux qui font encore confiance au Parti socialiste pour changer la société, mais aussi parce qu’au-delà, il tente de donner une explication historique à l’impossibilité d’une révolution, comme à une impossibilité d’un réformisme qui irait vers plus d’égalité et plus de fraternité.

    On pourrait dire qu’il s’agit là de thèses révisionnistes pour la gauche, ou à tous le moins, de thèses défaitistes. En effet, il est bon de se poser la question de savoir pourquoi la société avance plutôt du côté de sa dissolution que du côté de son amélioration. Il est facile de voir qu’au moins à court terme, c’est l’idéologie conservatrice et cynique de l’argent, de la concurrence, de la corruption et du chacun pour soi qui a gagné. C’est bien avec ça que se fait l’Europe : allant toujours vers un peu plus de misère pour le peuple : bien fait pour lui, me direz-vous, il n’avait qu’à pas rester aussi passif !

    L’ouvrage qui a été écrit un peu trop rapidement et qui donc contient pas mal d’erreurs – il y en a presqu’à toutes les pages – brosse à grands traits l’histoire des luttes sociales, de la révolution de 1789 jusqu’à aujourd’hui. Il essaie de comprendre les tensions qui ont toujours existées entre les différents courants de gauche – on appellera gauche ici le courant politique qui vise à une amélioration de la société dans le sens de plus d’égalité, plus de fraternité et moins de dépendance à l’argent. 

    Les réponses avancées ne sont pas satisfaisantes, non pas parce qu’elles s’appuieraient sur un manque de connaissance ou des erreurs factuelles – il nous manque toujours des faits et des références en la matière – mais parce que le principe même de cette analyse est erronée. Bien sûr, il est assez facile de constater que l’idéologie conservatrice non seulement a pris le pouvoir, mais qu’elle a détruit toute possibilité sérieuse de contester son hégémonie. L’idée de Maris est que finalement la manière de penser le monde de la droite – à partir des tendances sadiques de l’homme – a plus de facilités pour s’imposer que la manière de penser de la gauche qui parie sur un homme originellement bon. « La société capitaliste a réussi, écrit-il, ce miracle, marier l’infantilisme et l’absence de joie, fabriquer des enfants méchants »

    Cette vision est assez juste, et elle permet de mieux comprendre pourquoi le « peuple » se complait dans la contemplation des dégâts de la consommation, sans réagir ou presque. Mais elle est insuffisante parce que justement elle ne tient pas compte de l’économie. Ce qui est curieux tout de même pour un professeur d’économie. La société capitaliste a mis en son centre l’idée que le monde était organisé par l’économie et qu’en suivant les règles de l’économie du marché le sort de chacun pourrait s’améliorer sans remettre en question les inégalités. C’est ainsi que pendant la Guerre froide on pouvait toujours user d’une comparaison entre la richesse matérielle relative des sociétés capitalistes et la pauvreté tout autant relative des sociétés dites communistes. Mais cette présentation est en train de s’effondrer sous nos yeux. En effet, avec la fin des régimes « communistes » de l’Est de l’Europe, les lobbies capitalistes ont donné un coup d’accélérateur pour imposer de manière fort peu démocratique un modèle basé sur la concurrence non faussée et sur le règne de l’argent roi. Or le plus important n’est pas tant que ce modèle social qui vise entre autres choses le démantèlement des Etats interventionnistes dans l’économie, ait été mis en place par les lobbies des grandes multinationales[1], le plus important est qu’il programme sa propre disparition et qu’il n’ait pas d’avenir. C’est-à-dire qu’il n’est même pas capable de tenir ses paris : il ne produit plus l’enrichissement, au contraire, il génère la misère sans fin. Qua va-t-il se passer lorsque l’Union européenne s’effondrera et qu’il faudra reconstruire la société ?

    Poursuivre l’enrichissement matériel sans fin peut apparaître comme un objectif imbécile et criminel, étant donné les dégâts collatéraux que cela peut produire. Mais aujourd’hui, avec la mise en place des plans d’austérité, c’est l’appauvrissement matériel qui est devenu le programme. La théorie situationniste était adéquate à un monde où l’abondance pour tous était proche. "Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échanger contre le risque de mourir d'ennui", écrivait Vaneigem. Mais aujourd’hui il est probable que tout le monde voudrait bien d’un monde où la sûreté de ne pas mourir de faim se troquerait contre la certitude de mourir d’ennui très, très vieux ! Car la simple survie semble aujourd'hui de plus en plus aléatoire pour des millions de personnes.

    Le second point qui, à mon sens, n’est pas traité par Maris est : pourquoi les socialistes ont-ils abandonné l’idée de « socialisme » justement, sans même parler de mettre cette idée en œuvre ? Autrement dit pourquoi les socialistes – au pouvoir aujourd’hui de partout en France – ne sont même plus un parti de gauche ? Si on se penche sur cette question, on va comprendre  pourquoi ce parti a programmé sa propre disparition et ainsi laisser la place à une recomposition politique et intellectuelle qui devient urgente et nécessaire.

    Mais dans l’évolution des idées, il y a d’abord la nécessité matérielle de leur apparition. L’Union européenne a fait le pari très risqué que les pauvres ne se révolteront pas, ou du moins pas suffisamment pour entraver le programme mortifère et sadique qu’elle poursuit, et c'est en 1983 que le PS devint un parti de droite en épousant dans des noces barbares le programme de la Commission européenne. Mais l’histoire enseigne au moins une chose : la révolte est imprévisible !



    [1] Cf. l’ouvrage très édifiant de Belén Balanya, Ann Doherty, Olivier Hoedeman, Adam Ma’anit et Eric Wesselius, Europe Inc., comment les multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale, Agone, 2005.

     

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