• Aurélien Bernier, La gauche radicale et ses tabous, Le seuil, 2013

    Aurélien Bernier est un autre de ces auteurs qui critique l’idée bien convenue à gauche selon laquelle on pourrait attendre d’une évolution de l’Union européenne et de ses traités une amélioration de la situation économique et sociale. Il avait déjà avancé un peu dans cette voie avec son petit ouvrage Désobéissons à l’Union européenne en 2011.

    La crise de 2008 aurait dû remettre en question les modalités de fonctionnement du capitalisme débridé qui sévit depuis une trentaine d’années en Occident. Or cela n’a pas été le cas. Si la crise bancaire a été l’occasion d’un retour de l’Etat dans l’économie, principalement en fournissant des liquidités pour sauver les banques privées, au contraire, les forces du marché ont marqué des points importants. Par exemple elles ont forcé les partis de la gauche réformiste à adopter une politique économique de droite, avec tous les dégâts qu’on constate aujourd’hui en France par exemple, mais aussi dans des pays plus avancés dans la décomposition comme la Grèce.

    Dans le même temps on assiste à la montée des partis d’extrême-droite un peu partout en Europe. Les raisons de fond à cette situation paradoxale est que la gauche a été incapable de dépasser ses a priori.  Autrement dit la gauche n’a pas été capable de produire une analyse sérieuse de la crise économique. Cela vient principalement que la gauche radicale n’arrive pas à se débarrasser de l’idée que la nation et le protectionnisme sont des armes de la droite capitaliste, elle attend toujours la solution d’un soulèvement international du prolétariat. Or ce que comprend fort bien Bernier c’est qu’au contraire, le cadre institutionnel mondialisé du marché est favorable au grand patronat et défavorable à l’expression des luttes sociales.

    En effet, comment être contre la mondialisation et se passer de la nation ? Mais cela a toujours fait partie des contradictions de la gauche dite radicale : d’un côté elle critique la nation, mais de l’autre elle soutient les luttes d’indépendance nationale.  Elle ne voit pas clairement que la disparition de la nation et de l’Etat ne peut laisser que la place aux forces du marché comme régulateur institutionnel, c’est d’ailleurs ce que vise directement l’Union européenne par ses transformations des pouvoirs à marche forcée. On peut ajouter également que la nation est le cadre institutionnel qui protège bien mieux l’environnement en limitant la concentration du capital, le contrôle de la qualité des productions, et aussi en privilégiant par nature les circuits courts.

    Cet aveuglement de la gauche radicale – Bernier ajoute que la gauche  de gouvernement n’a plus aujourd’hui aucun aspect de gauche justement – a laissé un boulevard au Front National. On pourrait dire d’ailleurs que c’est autour de la question de l’euro que le Front de Gauche a échoué. Avant les élections présidentielles de 2012, celui-ci avait encore la possibilité de prôner une sortie de l’euro et de l’Union européenne, ce qui aurait eu pour effet de couper l’herbe sous les pieds du Front National. Mais il ne l’a pas fait, se décrédibilisant en avançant la fonction selon laquelle la France pourrait amender les traités européens, pourrait faire de l’euro une monnaie au service du développement social.

    Bernier pose aussi la question lancinante du Front National et de sa nature. Il ne croit pas du tout que ce parti puisse devenir un parti fasciste ou nazi, non pas à cause de ses dirigeants, mais parce que l’époque a changé et que ceux qui votent pour ce parti ne le font pas pour des motifs réactionnaires, mais parce qu’ils adhérent principalement à l’idée que la première nécessité est de sortir de l’Europe qui engendre le chômage et la     régression sociale.

    Bernier pense d’ailleurs que le Front National n’est pas un parti anticapitaliste – et je suis bien d ‘accord avec lui – et qu’au contraire il vise, s’il arrive aux affaires, à reconstruire un capitalisme fortement hiérarchisé. J’ajouterais aussi que le Front National n’est pas un parti monolithique, les récentes diatribes de Jean-Marie Le Pen  qui n’approuve pas les orientations de sa fille, semblent le prouver. Il y a en gros deux tendances, la vieille tendance pétainiste et raciste, fascisante si on veut, et la tendance plus moderne, anti-européiste. C’est cette dernière qui suscite l’adhésion des nouveaux entrants et qui fait que de ce fait le parti change de nature. Ce qu’il deviendra par contre n’est écrit nulle part.

    Depuis quelques jours s’est développée une controverse amicale entre Bernier et Sapir sur la nature du Front National. Bernier pense que si le FN n’est pas un parti nazi et ne peut pas l’être, il reste un parti fondamentalement réactionnaire, y compris sur le plan de la politique économique. Sapir ne se fait pas d’illusion sur l’encadrement de ce parti qu’il juge lui aussi comme un parti d’extrême droite, mais il  pense que le fait que ses thèmes suscitent maintenant un vote d’adhésion, notamment de la part de l’électorat populaire, peut amener ce parti à se transformer.

    Comme je l’ai signalé ci-dessus, le plus probable est que le Front National va devoir affronter – probablement après les élections européennes – une violente crise d’identité, partagé entre les tenants d’un pétainisme à l’ancienne représenté par Jean-Marie Le Pen (et Dieudonné) et une approche plus sociale et plus paisible incarnée par Philippot.

    En conclusion, on peut regretter que la gauche – la vraie – ait raté le coche de la sortie de l’euro, et que le chaos ambiant nous oblige à renouveler nos cadres de penser. Tant que nous n’aurons rien de cohérent à opposer au Front National, celui-ci continuera de prospérer, d’autant que la gauche de gouvernement a beaucoup fait pour dévaloriser les idées de gauche dans l’opinion.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 9 Janvier 2014 à 18:28
    Entrisme.
    Et bien il faut faire comme Philippot, ancien chevènementiste passé au FN ...pour faire changer la ligne de ce dernier ...Honnêtement, je ne vois parfois guère de différence entre les militants du Front de Gauche et ceux du FN, excepté face à l'immigration. La majorité des militants du FdG veut la sortie de l'UE et de l'euro, seuls les caciques du Parti, avec leur surmoi internationaliste refuse de trancher.
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