• Aubervilliers, Léon Bonneff, 1949

    Aubervilliers, Léon Bonneff, 1949 

    Certainement un des ouvrages les plus beaux et les plus durs qui aient été écrits sur la condition ouvrière au début du vingtième siècle. L’ouvrage porte le sous-titre de roman. Certains le considèrent comme une sorte de traité de sociologie de la classe ouvrière, une sociologie sauvage. Léon Bonneff fait partie de ce qu’on a appelé La littérature prolétarienne telle qu’elle est définie par Henry Poulaille. Avec son frère Maurice ils ont beaucoup écrit sur la condition ouvrière, s’attardant plus particulièrement sur celle des enfants et des femmes. Ils publieront ensemble notamment La vie tragique des travailleurs en 1908. Journalistes à L’Humanité, du temps de Jaurès, les frères Bonneff étaient impliqués directement dans les luttes sociales, ils visaient la transformation de la société. Ils publiaient leurs textes comme ça se faisait en ce temps en petites livraisons dans les journaux avant de les réunir en ouvrages. A cette époque les communistes et les socialistes ne perdaient leur temps dans des combats oiseux contre l’islamophobie ou pour des « valeurs » obscures. Ils tenaient pour principal l’amélioration des conditions de travail et de vie à travers la négation du travail industriel. Ils venaient d’un milieu très pauvre, leur père s’était suicidé de désespoir, ils avaient donc toutes les qualités requises pour traiter de ce sujet : la misère, ils la connaissaient et l’avaient touché du doigt. Ils disparaitront dans la grande tuerie de la Première Guerre mondiale. 

     Aubervilliers, Léon Bonneff, 1949

    Aubervilliers appartient à la légende de la banlieue rouge de Paris. C’était à l’époque où ce livre a été écrit, 1912-1913, une zone qui s’étendait au-delà du périphérique et où se mêlaient les usines et les maraîchages qui servaient à alimenter Paris. Les usines dégageaient des fumées toxiques qui pourrissaient la vie des individus et des animaux qui habitaient dans cette zone de misère.

    Léon Bonneff décrit cette vie de misère et de mort en prenant comme fil conducteur un dénommé Michel, un ouvrier, harassé de toujours chercher de quoi gagner sa vie. A partir de ce fil ténu, on va avoir une description non seulement des conditions de travail, mais aussi celle de leurs effets sur la vie intime des travailleurs. Comment ces ouvriers rongés de souci réinventent leur communauté, leurs loisirs. Tout cela semble bien connu, et pourtant… en se replongeant dans ces récits d’un massacre organisé de générations entière, on retrouve l’essence même du capitalisme : il ne se développe pour produire des marchandises en détruisant la vie par ailleurs. L’ouvrage s’ouvre sur la description des usines d’équarrissage qui rappelle un peu Upton Sinclair de La jungle qui se passe à la même époque et qui situait son roman dans les abattoirs de Chicago. Mais la qualité de l’écriture de Bonneff nous montre comment ce processus de destruction créatrice est le fondement d’une société dans laquelle on épuise les bêtes et les hommes. Les chevaux meurent à la tâche ou de maladie ou de mauvais traitements, mais les hommes aussi, et quand ils sont morts on recycle leurs cadavres pour fabriquer de l’engrais !  

     Aubervilliers, Léon Bonneff, 1949

    L’autre aspect de l’ouvrage est la division géographique de l’espace. C’est à la périphérie de Paris qu’on rejette tous les déchets de la capitale, les miasmes qui vont avec et les hommes qui vont servir au traitement de ceux-ci. Du reste la misère dans Paris n’a pas du tout la même couleur que dans la banlieue où elle est bien plus noire. Le capitalisme est en lui-même un crime, il ne peut se développer sans détruire et consommer son « en-dehors ». Quelques intellectuels – souvent venant du Parti communiste, les défroqués sont souvent les pires – se sont amusé à recenser les crimes du « communisme »[1]. Pourquoi pas, ce n’est pas moi qui défendrait les régimes issus de la Révolution bolchévique, mais ce faisant ils suggéraient que le capitalisme tout bien pesé n’était pas si mauvais. Or évidemment le capitalisme est mauvais en soi : non seulement il divise la société en classes antagonistes, mais il propage autour de lui la haine du genre humain et aussi la haine de l’homme vis-à-vis de la nature qui est vue seulement comme fournissant des biens matériels gratuits pour faire tourner la machine.

      Aubervilliers, Léon Bonneff, 1949

    Le propos est évidemment engagé, ce n’est pas une littérature pour les salons. Cependant, et justement parce que c’est une littérature engagée, le style revêt une importance décisive. Léon Bonneff trouve tout à fait la distance entre la plume et son sujet : la description est en apparence sèche et dénuée de psychologie. Matérialiste on pourrait dire si ce mot n’était pas galvaudé. Et c’est son ton unique qui en fait une des grandes œuvres de la littérature prolétarienne et de la littérature tout court. L’absence de larmoiements n’en fait pas moins une œuvre pleine d’humanité et de vérité. On n’y a pas fait attention, et on ne s’en occupe pas beaucoup, mais il y a un style véritablement novateur dans ce récit fait de scènes brèves et tranchantes qui forment finalement un tout cohérent. Ce n’est pas un hasard si on peut lire encore aujourd’hui ce livre sans ennui. Cette forme d’écriture qui s’apparente un peu à celle des grands témoins de la cause prolétarienne aux Etats-Unis, sans pour autant s’en inspirer, et bien plus intéressante que toutes les conneries « déconstructives » de la littérature dite moderne et qui vieillit si vite.

    L’ouvrage recèle des scènes mémorables. J’ai déjà dit la description de la société d’équarrissage. Il y a encore cet ouvrier d’origine bretonne qui travaille sans repos dans une usine de souffre et qui regarde la Seine en se demandant s’il ne va pas aller s’y noyer, car les suicides d’ouvriers à l’époque étaient plutôt nombreux. Ou les blanchisseuses qui travaillent sans discontinuer mais qui ne sont pas les dernières pourtant à s’amuser. Le bal, les distractions, les visites des médecins, l’alcoolisme bien sûr, donnent un tableau très vivant de la culture ouvrière. Sous le tragique de la vie à Aubervilliers perce un humour et une ironie très particulière. Henry Poulaille pensait que la littérature prolétarienne pouvait se moquer des questions de style, ce n’est pas tout à fait vrai. Car en s’écartant des voies de la littérature bourgeoise elle a réussi le tour de force dans ses plus belles œuvres de créer aussi de la poésie.

    La description de la condition ouvrière en ce temps permet de mieux mesurer les effets des lois sociales et de ce droit du travail qu’on veut – toujours au nom de la compétitivité – encore détruire. Mais en même temps elle résume bien l’idée du capitalisme : la prospérité matérielle ridicule de l’Occident ne peut se construire que sur la destruction d’autres parties de la population. C’est vrai aujourd’hui comme hier : et l’apparente richesse matérielle de nos contrées ne peut exister que sur la misère d’autres peuples qui en Chine, en Inde ou au Bengladesh forment la manufacture du monde. 

    Cet ouvrage  a été souvent réédité, il est aujourd'hui disponible chez un éditeur intéressant, L'arbre vengeur qui a déjà réédité le magnifique livre de Marc Stéphane Ceux du trimard.

    La légende d’Aubervilliers 

    Avec l’amélioration des conditions de vie et de travail, le vote des lois sociales, Aubervilliers était devenu une banlieue rouge, fief électoral du parti communiste, disons entre la fin de la Première Guerre mondiale et les années soixante. C’était du temps que les bourgeois de Paris se sentaient encerclés par un prolétariat revendicatif et fort.

    Le symbole d’une pointe avancée de la révolte sociale des masses laborieuses, était tellement fort que Guy Debord et ses amis de l’Internationale lettriste y déclarèrent tenir ici une première conférence en 1952. Mais Léo Ferré en 1949 qui dans ses débuts aimait chanter le peuple et ses difficultés matérielles cite cette agglomération dans son opposition à la morale conformiste proposée par l’Eglise[2]. Aubervilliers avant d’être un bastion communiste était un haut lieu de l’anarchie où les groupes libertaires étaient particulièrement actifs.

    Aubervilliers, Léon Bonneff, 1949 

    MONSIEUR TOUT BLANC, Léo Ferré 

     

    Monsieur Tout-Blanc
    Vous enseignez la charité
    Bien ordonnée
    Dans vos châteaux en Italie
    Monsieur Tout-Blanc
    La charité
    C'est très gentil
    Mais qu'est-ce que c'est ?
    Expliquez-moi

    Pendant c' temps-là moi j' vis à Aubervilliers
    C'est un p'tit coin perdu au bout d' la misère
    Où l'on a pas tell'ment d' questions à s' poser
    Pour briffer faut bosser mon p'tit père

    Monsieur Tout-Blanc
    L'oiseau blessé que chaque jour
    Vous consommez
    Était d'une race maudite
    Monsieur Tout-Blanc
    Entre nous dites
    Rappelez-vous
    Y'a pas longtemps
    Vous vous taisiez

    Pendant c' temps-là 
    Moi j' vis à Aubervilliers

    Ca n'était pas l'époque à dir' des rosaires
    Y'avait des tas d' questions qu'il fallait s' poser
    Pour durer faut lutter mon p'tit père

    Monsieur Tout-Blanc
    Si vous partez un beau matin
    Les pieds devant
    Pour vos châteaux en paradis
    Monsieur Tout-Blanc
    Le paradis
    C'est p'têt' joli
    Priez pour moi
    Moi j'ai pas l' temps

    Car je vivrai toujours à Aubervilliers
    Avec deux bras noués autour d'ma misère
    On n'aura plus tell'ment d' questions à s' poser
    Dans la vie faut s'aimer mon p'tit père

    Monsieur Tout-Blanc
    Si j'enseignais la charité
    Bien ordonnée
    Dans mes châteaux d'Aubervilliers
    Monsieur Tout-Blanc
    Ca n'est pas vous
    Qu' j'irai trouver
    Pour m'indiquer
    C' qu'il faut donner

     

    Liens 

    http://www.humanite.fr/il-y-un-siecle-les-freres-bonneff-mettaient-les-risques-du-travail-la-une-582555

    http://www.leparisien.fr/aubervilliers-93300/quand-leon-bonneff-racontait-aubervilliers-en-1912-1913-01-09-2015-5053191.php 


    [1] Le livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997.

    [2] Son premier disque a été publié au Chant du monde qui était alors dans l’orbe du Parti communiste.

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