• Attaques contre Jean-Claude Michéa

     

    Jean-Claude Michéa

     

    La parution des deux derniers livres de Jean-Claude Michéa ont déchaîné contre sa personne un feu nourri de critiques plus ou moins honnêtes et bienveillantes. Ces attaques sont venues essentiellement d'intellectuels de la gauche de la gauche. A mon sens elles montrent assez clairement que Michéa a touché juste. Ces attaques sont venues pêle-mêle de l'économiste Frédéric Lordon, grand critique médiatique de la mondialisation et du libéralisme économique, de Luc Boltanski, sociologue, auteur du Nouvel esprit du capitalisme et encore de Serge Halimi le directeur du Monde diplomatique, auteur d'un ouvrage remarqué sur Les nouveaux chiens de garde. Bien sûr la gauche et l'extrême-gauche ont toujours aimé ces querelles intestines dont la violence est inversement proportionnelle aux enjeux véritables, le courant trotskiste ayant été exemplaire de ce point de vue pendant des décennies. Mais cette fois la querelle semble révéler des vérités aussi bien comportementales que programmatiques. Après tout on pourrait se dire que tous ces penseurs sont farouchement hostiles au libéralisme et donc que le reste ne sont que des querelles de détail. Il n'en est rien.

    Il y a beaucoup d'écrivains, de professeurs, dont ceux qui s'attaquent à Michéa, qui critiquent d'une manière qui se veut radicale le monde dans lequel nous vivons et qui identifient ses tares comme le résultat d'un système économique et social : le capitalisme. Et beaucoup sont capables d'écrire des choses pertinentes. Cependant cette critique ne débouche en pratique sur presque rien, et surtout elle reste à l'écart de ceux qui devraient le plus s'y intéresser, les pauvres et les exploités. L'idée d'un changement de système n'arrive pas à progresser alors même que le capitalisme flamboyant mis en place depuis le début des années quatre-vingts parait condamné. Il y a de nombreuses raisons à cela, mais parmi elles, il y a aussi que ceux qui produisent critiques et analyses du capitalisme n'ont pas une connaissance véritable du peuple et de ce que voudrait le peuple. Il ne s'agit pas de dire que le peuple a toujours raison, mais il me parait difficile de vouloir un changement radical de système sans que le peuple y participe. Il y a évidemment plusieurs manières de réclamer cette participation, soit en considérant que le peuple est une masse de manœuvre qui permet la réalisation d'un projet social développé par des élites - mais alors on reproduit les tares du système capitaliste - soit au contraire en admettant que ce fameux peuple amènera des idées et des principes qui nous sont encore un peu étrangers. Dans le premier cas on retrouve toujours les avant-gardes autoproclamées et éclairées.

    Luc Boltanski

     L'intérêt de l'œuvre de Michéa est justement de se poser cette question : comment tenir compte de la volonté populaire et de ses valeurs. Prenons un exemple assez simple, celui du travail. L'extrême-gauche défend l'idée d'une disparition du travail. Ça va de Guy Debord en 1953 et de son slogan "Ne travaillez jamais" aux proposition d'Utopia pour un revenu détaché du travail. Cette idée est doublement fausse du point de vue de la transformation des rapports sociaux. D'abord parce qu'en détachant les revenus de l'activité, elle suggère que la technique palie l'absence de travail humain. Elle rend donc l'homme dépendant d'une technique qu'il ne maîtrise pas. Elle suggère que la société ne doit plus être organisée autour du travail, mais autour des loisirs. Certes on comprend bien qu'on refuse le travail dans le monde capitaliste, et que de trop longs horaires de travail rendent la vie pénible et sans attrait, mais doit-on refuser toute autre forme de travail ? Les tenants de cette thèse sont ceux justement qui supposent que les formes du travail qu'on connaît sont immuables et progresse toujours plus vers la diminution de la quantité de temps qu'on met à produire les biens nécessaires à la vie. On ne peut pas en effet critiquer les formes industrielles de l'agriculture et de l'alimentation, et éviter de revenir en arrière en terme de qualité : la qualité demande du temps de travail. La seconde critique à cette idée est qu'il n'y a aucune raison qu'une partie de la société travaille pour une autre partie. C'est la base même de l'exploitation.

      

    Frédéric Lordon

     Michéa prétend que pour changer le système, il faut revenir en arrière, et retrouver l'amour du travail bien fait, du travail artisanal. Ce n'est pas sans raison que le candidat à l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy, a fait de la valeur travail son antienne. Comme le rappelait Serge Halimi dans sa préface à l'ouvrage de Thomas Frank (Pourquoi les pauvres votent à droite ?), on l'a même vu dans une usine au petit matin faire à ce moment là l'éloge du travail ouvrier, ce qui est assez cocasse quand on pense que ce fils de la haute bourgeoisie n'a jamais travaillé une minute de sa vie. Mais si la droite a pu aussi facilement récupérer l'idée de valeur travail à son compte, c'est bien par ce que sur ce terrain la gauche et l'extrême-gauche étaient défaillantes, puisqu'en effet elles considèrent que le travail, comme la famille et la patrie sont des valeurs obsolètes qui nous ramènent aux temps troublés du pétainisme[1]. On comprend bien que sur le plan du travail et de sa réhabilitation, les penseurs d'extrême-gauche sont peu en phase avec le peuple et particulièrement les ouvriers. Vous me direz que cela n'a guère d'importance, parce que des ouvriers, il n'y en a plus beaucoup.

      

    Serge Halimi

     Ce refus de revenir en arrière c'est ce qui oppose Michéa à ses critiques. Car ceux-ci veulent rester modernes, dans le sens de l'Histoire. Ce qui ne va pas sans contradictions. Par exemple Frédéric Lordon, en tant qu'économiste, se rend compte que les formes de l'Union européenne, la monnaie unique, sont des constructions bancales qui produisent la régression de tous les points de vue. Et pourtant, il répugne à dire clairement qu'il faut revenir au cadre national. L'idée de penser la nation comme une forme institutionnelle adéquate pour faire de la politique[2] est une idée qui répugne et qui fait peur à Lordon et effectivement on le verrait assez mal chanter La  marseillaise.  

    Le plus curieux est cependant Serge Halimi qui préface un ouvrage de Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, en disant combien celui-ci est excellent et qui s'en prend à Michéa par ailleurs, alors que finalement les points de vues de Frank et de Michéa sont très proches, tous les deux s'interrogent sur l'enracinement et les traditions qui structurent les classes pauvres et tous les deux en concluent que les partis de gouvernement pris dans une fausse alternance entre la droite et la gauche, abandonnent les classes populaires à leur sort.

    Michéa dont les ouvrages abondent de références à l'histoire se pose la question de savoir comment on doit et on peut intégrer le passé pour comprendre le présent. Et de fait on ne peut pas en même temps refuser l'agriculture industrielle et s'interdire de penser que quelque part "avant c'était mieux".

    Quand on a commencé à évaluer la richesse avec des indicateurs alternatifs au PIB, on s'est rendu compte qu'entre 1945 et en gros 1975, le PIB progressait au même rythme que n'importe lequel des indicateurs de bien-être, ce qui veut dire que pendant ces trente glorieuses, la croissance du PIB représentait assez bien l'amélioration globale de la société dans les pays avancés. Mais depuis 1975, on s'aperçoit que si, bon an, mal an, en Europe comme aux Etats-Unis le PIB continue de progresser, à l'inverse les autres indicateurs de bien-être régresse depuis une bonne trentaine d'années. La conclusion qui s'impose c'est bien qu'avant c'était mieux !! Et cela est d'ailleurs corroboré par toutes les enquêtes d'opinion, qui valent ce qu'elles valent, mais qui toutes montrent que vers la fin des années soixante-dix, ou le début des années quatre-vingts, les populations constatent une dégradation de leurs conditions d'existence.

    Au-delà de ces remarques très générales sur les poux qu'on cherche dans la tête de Michéa, il me semble que cela cacher quelque chose de plus grave : la violence des réactions ressemble à un réflexe de classe. Boltanski, Lordon ou encore Halimi sont les enfants de la bourgeoisie lettrée. Et à l'évidence Michéa ne vient pas du même milieu, il les gêne, comme les gênent les gens du peuple qui n'ont pas les mêmes réflexes qu'eux dans le décryptage de la réalité quotidienne. Les remarques acerbes de Lordon à propos de citations décontextualisées des ouvrages de Michéa se présente comme la leçon d'un maître d'école à un élève dissipé. C'est bien du haut de sa chaire qu'il s'adresse à lui. On comprend bien que les thèses de Michéa finalement lui font de l'ombre.

    Boltanski est carrément malveillant. Dans un article publié dans Le Monde, il nous explique que finalement Michéa, quoiqu'il se réclame du socialisme a tout pour plaire à la droite, la preuve nous dit-il, on parle de Michéa dans certains journaux de droite. Il semblerait que Boltanski soit le seul à ne pas s'apercevoir que Le Monde est un journal libéral de droite qui défend pêle-mêle, le marché l'Union européenne et la guerre en Syrie. Lui aussi fait la leçon à Michéa, lui expliquant que non seulement ses thèses sont vieillottes, qu'invoquer Saint Orwell - ainsi qu'il le nomme - ne mène à rien mais qu'en outre, il n'a pas compris grand chose. En tous les cas ce qui est certain c'est que Boltanski n'a pas compris que Michéa s'attaque frontalement au libéralisme et qu'il en dénonce aussi bien la version de droite - le marché et l'économie - que la version de gauche - c'est à dire le soubassement culturel qui viser à justifier le déracinement des individus.

     



    [1] On fera remarquer à ce propos que si le pétainisme faisait la promotion des valeurs traditionnelles, il ne s'est jamais vraiment préoccupé de passer à la pratique. Non seulement Vichy avait vendu la Patrie aux Allemands, mais il n'avait strictement rien fait pour défendre le travail, envoyant même ses jeunes travailleurs outre-Rhin, mais sur le plan des mœurs, il avait complètement négligé les structures familiales. Ce fut à la Libération que les anciens Résistants remirent un peu d'ordre dans la réhabilitation des valeurs traditionnelles.

    [2] Emmanuel Todd considère que le retour dans le cadre national est le préalable au retour du politique, allant même jusqu'à dire que sans nations, il n'y a pas d'internationalisme.

    « Jean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée : la Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011Les scénarios de dissolution de l’euro, Jacques Sapir, Philippe Muller et Cédric Durand, Fondation Res Publica, septembre 2013 »
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