• Anonyme, Debord, etc., Editions 13 bis, 2013

     

    On parle évidemment beaucoup de Guy Debord aujourd'hui, surtout dans la sillage de l'exposition de la BNF qui mettait en valeur les reliques conservés par Debord lui-même et que sa veuve avait fait accéder au rang de "Trésor national" contre plusieurs millions d'euros. L'exposition a reçu une couverture médiatique exceptionnelle surtout quand on pense que Debord se déclarait en quelque sorte  le dernier des irréductibles à refuser les pompes des médias. Il y a encore quelques années Debord semblait être le seul grand survivant d'une époque glorieuse, le dernier représentant d'une révolution radicale. Sa panthéonisation, ajoutée aux nombreuses hagiographies souvent caricaturales, a engendré l'effet inverse de celui voulu : elle a ouvert la brèche dans une révision large de ce que fut, de ce qu'écrivit et de ce que fit effectivement Guy Debord. Et bien sûr il n'en sort pas grandi.

    Deux catégories de personnes se réfèrent à Debord : ceux qui le voit comme un poète sans œuvre autre que sa propre vie, et ceux qui le désigne comme un stratège de la révolution moderne.  L'auteur anonyme qui a rédigé ce petit livre se situe dans la seconde catégorie, il présente son propre parcours, il a été séduit par Guy Debord, puis il s'en est détaché. Pour expliquer son évolution, il renvoie aux changements d'attitude dans la vie de Debord, il y aurait donc eu trois périodes dans celle-ci, l'une qui va de 1951 à 1962 où l'auteur de La société du spectacle lui parait trop immergé dans le mouvement antiartistique, trop conditionné par le surréalisme que notre anonyme déteste, la seconde qui irait en quelque sorte de 1962 à 1971, la période glorieuse de l'Internationale situationniste, durant laquelle Debord est un commentateur pertinent de l'évolution sociale, anticipant le grand mouvement de 1968, la troisième, de 1972 à 1994, où Debord en vient finalement à se trahir lui-même.

    C'est sur cette troisième période que porte plus particulièrement l'ouvrage, dénonçant finalement cette alliance contre nature entre Debord et Gérard Lebovici qui le sponsorise, voyant dans son retour chez Gallimard une sorte de reniement. Chemin faisant, accumulant les petits faits, dénonçant les mauvais travers - comme cette maniaquerie dans l'exclusion - notre anonyme dresse le portrait de quelqu'un d'assez inconstant, peut au fait des réalités du terrain, un théoricien en chambre. Debord comme on le sait a mis en exergue une phrase qu'il aurait écrite en 1953 "Ne travaillez jamais", comme le sommet de sa geste révolutionnaire. Or, cette maxime pour s'appliquer demande des moyens, et pour cela Debord s'est largement fait entretenir, ce qui donne un curieux relief à ses thèses dans La société du spectacle où il en appelle à une révolution prolétarienne. Certes Marx non plus n'a jamais travaillé, Engels le sponsorisait largement, mais au moins il n'avait pas fait de l'abolition du travail en général la finalité de la révolution.

    Toutes ces lacunes et ces petits arrangements sont maintenant bien connus, mais l'ouvrage manque un peu sa cible. C'est-à-dire qu'on ne comprend pas très clairement que si Debord a été ce qu'il a été, a écrit ce qu'il a écrit, c'est avant tout parce qu'il venait de la bourgeoisie et qu'il était en révolte contre elle. Mais les réflexes de classe reviennent toujours à un moment ou à un autre.

    Le point peut-être décevant de ce petit ouvrage est qu'il ne s'intéresse pas aux lacunes de la théorie debordienne, et qu'il trouve tout à fait excellent l'ensemble de la production de l'IS entre 1964 et 1969. Or a mon sens deux points doivent focaliser notre attention, d'une part le fait que la devise Ne travaillez jamais ne peut s'appliquer effectivement comme programme que dans un monde dominé par la technique, où les loisirs sont plus importants que la recherche de la survie, et d'autre part le fait que la guerre de classes ne peut se mener que concrètement, que physiquement et que cela ne peut guère s'accommoder d'un mode de vie hédoniste et d'un alcoolisme permanent.

    Quoi qu'il en soit, même si on considère que les analyses de Debord et des situationnistes étaient parfaitement en phase avec le développement de l'étape consumériste du capitalisme, il apparaît aujourd'hui - alors que les travailleurs européens plongent dans la misère qu'elles sont totalement dépassées, même si on peut encore trouver tout à fait contemporaines les diatribes sur la société consumériste.

    On trouve aussi quelques analyses contestables notamment lorsqu'il laisse entendre que l'ouvrage de Gianfranco Sanguinetti qui fit tant de bruit, Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, n'aurait pas été seulement traduit par Debord, mais aussi rédigé par lui en partie au moins. Sanguinetti s'est expliqué sur cette question dans une lettre à M. Khayati, l'un des rédacteurs de De la misère en milieu étudiant, qu'on trouve un peu partout sur la toile.

    Enfin et quoi qu'il en dise, notre auteur anonyme ne peut s'empêcher de se moquer de Gefus  (alias Jean-François Martos) qui commit dans le temps une histoire hagiographique de l'Internationale situationniste sous le contrôle direct de Guy Debord lui-même. Ces minuscules querelles non seulement ne servent à rien, mais en outre elles n'intéressent personne.

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  • Commentaires

    1
    un passant
    Jeudi 24 Juillet 2014 à 13:42
    Ne travaillez jamais
    ""Ne travaillez jamais", comme le sommet de sa geste révolutionnaire. Or, cette maxime pour s'appliquer demande des moyens" Oui, ceux d'une insurection. Le "Ne travaillez jamais" n'a aucun sens pour un individu, mais tout comme programme révolutionnaire qui dépasse de très loin le désir individuel. "Ne travaillez jamais" signifie : "A bas toutes les prisons".
    2
    Youri
    Lundi 1er Février 2016 à 23:25

    L'auteur de cet ouvrage s'il est anonyme est pourtant bien connu par les vieux pro-situs puisqu'il s'agit de l'inénarrable André Trillaud…

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