• Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017.

    Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017. 

    La littérature sur Céline se vend très bien, mais assez rares sont les ouvrages qui attaquent l’auteur collaborateur et pro-nazi, le plus souvent on gémit sur son statut de réprouvé en arguant de son style si beau et si moderne. Il y a quelques années on avait cependant publié un excellent ouvrage, André Rossel-Kirschen, Céline et le grand mensonge, Paris, Éd. Mille et une nuits, 2004, assez synthétique de 230 pages qui faisait le point sur l’homme haïssable que Céline avait été. Rossel-Kirschen pointait très bien les compromissions directes et régulières de Céline avec tout ce que Paris comptait d’antisémites et de pronazis. Il montrait ainsi que Céline n’était pas un homme isolé qui ratiocinait tout seul dans son coin, mais qu’au contraire, il faisait partie d’un système très complet et qu’il entendait même être reconnu par les Allemands comme le leader mondial de la pensée antisémite. A travers cet ouvrage on découvrait un Céline avare, cupide, menteur et délateur. Le défaut du livre de Rossel-Kirschen cependant était de ne pas s’attaquer à l’esthétique de Céline, et donc d’un certain point de vue il avalisait la coupure entre l’œuvre et l’homme qu’on se plait à mettre en scène depuis des décennies et qui a permis à Céline de devenir un produit très vendeur. Des imbéciles comme Sollers avalisent cette idée : « Céline, quelle crapule, mais quel style, comme c’est drôle ! »[1], en allant même jusqu’à trouver intéressant les soi-disant pamphlets comme Bagatelles pour un massacre qui ne sont pourtant que des ramassis orduriers de ragotages nazis.

    C’est donc un lieu commun que de séparer le styliste génial du combinard rance. Beaucoup vous dirons que les deux premiers romans de Céline, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont des chefs-d’œuvre et que d’ailleurs il n’y a pas trace d’antisémitisme dans ces textes. C’était par exemple la position de Frédéric Dard ou d’Alphonse Boudard qui par ailleurs dénonçaient le reste de la production célinienne. Rossell-Kirschen abondera dans ce sens.

     

    Céline agent de propagande nazi

     

    L’objet du livre de Duraffour et Taguieff est un peu différent cependant. A travers cet énorme ouvrage très documenté évidemment, ils montrent deux choses : la proximité physique de Céline et des nazis, ils listent les relations de Céline avec les agents de la propagande nazi et antisémites, et ensuite que Céline s’est lancé délibérément dans ce « business » en sachant très bien où il allait. Pour comprendre cela, il faut resituer les « pamphlets » céliniens dans la trajectoire personnelle de l’auteur. Comme l’on sait Voyage au bout de la nuit avait été un très gros succès de librairie qui avait lancé Céline sur le marché, même s’il avait loupé le prix Goncourt en 1932. Mais son second roman, Mort à crédit, publié en 1936, l’année du Front Populaire, fut un échec commercial et critique. Céline considérait que le Voyage n’était pas très bon, qu’il n’y avait fait que ressasser les thématiques de la littérature prolétarienne. Il fut donc très choqué que Mort à crédit qu’il trouvait stylistiquement très élaboré et novateur, ne rencontre pas le succès. En 1937 il publie donc Bagatelles pour un massacre. Un gros livre bâclé, rapidement écrit, qui ressasse les obsessions de l’antisémitisme européen. Ses sources sont Montandon, avec qui il entretient une relation obséquieuse, et Drumont pour le principal. Mais il prétend que c’est un travail scientifique et solidement argumenté[2]. En vérité il vise un succès de librairie, quelque chose qui lui rapportera de l’argent rapidement et qui le  mettra dans la lumière. Et ça marchera puisque Bagatelles pour un massacre sera son plus gros succès de librairie de son vivant ! Il faudra reconnaître à Céline un flair de commerçant, il n’était pas fils de petits boutiquiers pour rien !  Son but est ouvertement de prendre la tête de l’antisémitisme de plume, d’apparaître comme son grand penseur. Il sera en concurrence avec Louis Darquier pour prendre la tête de l’Exposition antijuive, mais les Allemands l’écarteront le jugeant trop violent et assez peu contrôlable, bien qu’il ait manifesté de nombreux signes d’allégeance au régime nazi !

    Les célinolâtres ont accusé Duraffour et Taguieff de faire un procès à charge. C’est assez faux. Leur ouvrage est très bien documenté et resitue Céline dans le contexte de ses amitiés nazies et antisémite. Ils rappellent que Céline revendiquait lui-même le titre de premier antisémite. Et d’ailleurs il était reconnu comme tel, aussi bien par Combelle que par Drieu La Rochelle et toute la lie de la collaboration qui appelait la France à disparaitre et à se fondre dans un grand ensemble européen que les Allemands auraient régénéré de leur sang ! En vérité il est impossible de trouver quoi que ce soit qui décharge Céline de ses propres tendances criminelles et génocidaires.

     Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017. 

    Sur cette image on voit Céline à une réunion de l’Institut des études des questions juives 

    Céline a bel et bien emboîté le pas à l’extrême droite raciste et radicale, antinationale et antichrétienne, ses écrits le prouvent. Et c’est avec une grande obséquiosité qu’il s’est rangé sous la bannière hitlérienne, appelant clairement de ses vœux au génocide des Juifs. Tout cela est très connu et ne procède en rien de l’égarement, c’est la gestion boutiquière d’une carrière dévouée au « mal ». Mais le propos de Duraffour et Taguieff est un peu différent. En effet, ils veulent démontrer que l’engagement pronazi de Céline à partir de 1937 va être le creuset du reste de sa carrière littéraire et la faire dérivée vers des formes absconses. Entre 1937 et 1944, Céline produit principalement des textes antisémites, violents autant que mal torchés, des textes qui appellent directement au meurtre, au génocide. Mais par la suite, une fois qu’il aura réglé ses problèmes judiciaires, il ressassera sa misère d’exilé, sans manifester le moindre remords. Et donc toute sa littérature deviendra un immense gémissement orné d’un style tarabiscoté, maniaque et assez vite ennuyeux. Autrement dit le reste de sa production littéraire jusqu’à Rigodon s’alimentera de son statut de réprouvé et donc, indirectement, de son passé de prophète raciste.

     Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017. 

    Le passeport allemand de Céline qui lui permit de fuir en Allemagne

     

    La fable du talent de Céline

     

    Duraffour et Taguieff avalisent pourtant la fable de la séparation entre la forme et le fonds en soulignant que les deux premiers romans de Céline relèvent d’un grand talent d’écrivain[3]. Au fond ils lui reprochent de mettre son talent au service d’une mauvaise cause. C’est un point de vue que je ne partage pas. Je doute fortement du talent littéraire de Céline. Il se trouve que j’ai lu très jeune Céline, justement Voyage et Mort à crédit. A cette époque je ne connaissais rien de l’engagement nazi de Céline. Et cependant je trouvais ces deux romans détestables dans le fonds comme dans la forme. Ce qui dominait c’était d’abord des gémissements à la première personne du singulier d’un personnage, qu’il s’appelle Bardamu ou Ferdinand. Il se décrit toujours comme la victime, même si dans ces deux premiers textes il ne se dit pas victime des Juifs. Il n’assume rien du tout. Mais plus encore ce qui a plu dans les deux premiers romans de Céline, c’est cette façon d’utiliser la langue argotique et familière qu’on a dite empruntée au petit peuple de Paris. En vérité, Céline trouve un public rapidement auprès de la petite bourgeoisie boutiquière qui se sent émoustillée par de telles audaces. En 1932, son éditeur le présente au prix Goncourt, mais cette année-là, Henry Poulaille est également en course pour Le pain quotidien[4]. Or Poulaille est bien le représentant de la littérature prolétarienne dont Céline adapte un certain nombre de principes. La littérature prolétarienne contrairement à Céline s’adresse d’abord aux prolétaires, elle est faite par des prolétaires. Elle se moque du style du « bien écrire » qui fait baver les critiques bourgeois et utilise son propre langage pour mettre en avant sa propre sensibilité[5]. Et c’est là la différence fondamentale avec Céline. Ce dernier adapte à destination d’un public bourgeois des formes stylistiques nouvelles apparues avec le développement de la littérature prolétarienne qui les rendent acceptables pour la classe dominante puisqu’elles restent dans le domaine du ressassement et ne remettent plus en cause ni le système économique et social, ni même l’idée très bourgeoise selon laquelle la littérature ne peut progresser que du côté des évolutions stylistiques et non du contenu. Et c’est bien cela qui emportera l’adhésion des critiques de profession. Pour ceux qui ont une bonne connaissance de la littérature prolétarienne, le style et le vocabulaire de Céline sonneront particulièrement faux et révéleront un côté fabriqué assez désagréable. Ce n’est pas un hasard si Céline se plaira à dire qu’à son époque, il n’y a que deux écrivains : lui et Marcel Proust ! Evidemment pour les cénilolâtres, remettre en question le talent littéraire de leur idole est quelque chose d’insupportable. Ils veulent toujours qu’on reste à la litote : « Céline, un antisémite et un salaud, mais quel talent ! »

     Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017. 

    L’esthétique de Céline, du moins dans les premiers temps, ne prend son intérêt que par rapport à la littérature plus académique de son temps. Autrement dit, elle n’apparait originale que parce qu’on l’oppose à une autre forme de littérature bourgeoise, mais si on la compare à la littérature prolétarienne, elle apparait pour ce qu’elle est, un produit de la classe dominante, et peu importe que certains écrivains issus des basses classes de la société s’en soit revendiquer. Et c’est ici bien entendu que Céline révèle d’abord ses origines de classe. Il ne s’adresse pas au « peuple » auquel il n’appartient pas, mais à la petite bourgeoisie un peu aigrie et un peu lettrée. Durraffour et Taguieff insistent aussi sur un point que Sollers aurait dû méditer. En effet les « pamphlets » de Céline sont écrits très rapidement, contrairement à ses romans. Faits de pièces et de morceaux, copiant de ci de là les ténors de la propagande raciale comme Coston et Montandon, ils se lancent dans une surenchère ordurière qui en réalité compense justement l’absence de style. La recension que L’Obs a donné de l’ouvrage de Durraffour et Taguieff est écœurante dans ce sens[6], l’écrivaillon Grégoire Leménager prend le seul point de vue des célinolâtres, incapable qu’il est de dire par lui-même ce qu’il pense de l’ouvrage.

     Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017. 

    Extrait de "Notre combat pour la nouvelle France socialiste", 4 septembre 1941. Sans doute cela fera-t-il rire Sollers ! 

    L’ouvrage de Durraffour et Taguieff est très solide et argumenté. Il resitue toute la démarche de Céline dans une temporalité longue autour de l’action politique raciste européenne. On y détaille donc les connexions très nombreuses et variées de Céline avec la pire extrême-droite européenne raciste qui en appelle à la disparition de la France. Autrement dit quand Céline critique Pétain, ce n’est pas parce que Pétain est un collaborateur, mais parce qu’il ne l’est pas assez ! Un passage très intéressant de l’ouvrage c’est l’analyse des connexions avec les Bretons pro-nazis. Cela permet en effet à Céline de se présenter comme un Aryen de souche eut égard ses origines bretonnes ! Cette fable repose sur des mensonges assez débiles puisque la famille de Céline était originaire aussi loin qu’on remonte plutôt de la Sarthe ! Mais il n’a jamais été à un mensonge près ! Indépendamment de ce qui concerne Céline proprement dit, c’est une plongée dans la mouvance raciste de l’époque. L’ensemble est très chaotique, fait de tendances qui se déchirent sur la définition aussi lugubre que débile de la pureté de la race et de comment la préserver ! C’est un monde pris de folie furieuse. Au passage on remarquera que les racistes à la Céline se révèlent être de farouches Européens, prônant la disparition des nations dans le cloisonnement identitaire des régions.

     

    Même s’il est souvent difficile à lire à cause du grand nombre des références et des renvois, c’est un excellent ouvrage qui non seulement relativise le talent de Céline, mais qui aussi nous rappelle un contexte culturel extrêmement particulier qui a fini par justifier des actions innommables contre une partie de la population européenne, les Juifs. On apprécie au passage les coups de griffes aux célinolâtres comme Henri Godard qui parfois omettent des dates ou des morceaux de phrases afin de faire passer leur idole pour ce qu’elle n’est pas. Céline avait un talent assez exceptionnel pour se faire passer pour un grand écrivain, mais aussi un écrivain maudit. La réflexion que je me suis faite, c’est que s’il ne s’était pas enfui, ma merde au cul au Danemark, il aurait été fusillé et on n’en parlerait sans doute guère aujourd’hui comme on a presque oublié Drieu la Rochelle ou Brasillach. Mais cela aurait privé Henri Godard, David Alliot et autre Frédéric Vitoux de leur sujet de prédilection[7].

     

    Quelques limites présentées par l’ouvrage

     

    Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard 2017. 

    Céline en 1955 à Meudon recevant André Parinaud 

    Sans doute proviennent elles de la trop grande révérence que les auteurs, quoiqu’en dise les célinolâtres, observent vis-à-vis de leur sujet. Bien qu’ils soulignent souvent que les propos racistes et les incitations de Céline au génocide des Juifs relèvent d’abord de l’imbécilité, ils le prennent tout de même au sérieux. Et en ce sens Céline n’est pas très différents des autres crétins qui se prétendent « raciologues ». Mais sur le plan du personnage, il est tout de même assez remarquable – et peu de gens le soulignent – que Céline se soit appliqué tout au long de sa vie misérable à ressembler à ce qu’il croyait être le « Juif ». Il était en effet menteur, avare, sale, lâche, délateur, combinard et obséquieux avec les puissants. Et comme les Juifs, il ne consommait pas d’alcool. Ses allégeances à l’Allemagne nazie sont écœurantes de soumission. Autrement dit, il concentrait en lui tous les défauts qu’il croyait être ceux des Juifs en général. En fuyant vers le Danemark, via Sigmaringen, il se transformait en Juif errant. Il avait emporté dans une ceinture qu’il portait autour de la taille des pièces d’or !

    L’autre point est la sexualité de Céline. Sa femme qui est toujours en vie aujourd’hui et qui a 104 ans, raconte qu’à partir de 1951 Céline abandonna toute relation sexuelle[8]. Mais il est vrai qu’il avait toujours eu une sexualité médiocre, critiquant les fornicateurs comme les alcooliques. Sans doute est-ce une des clés qui expliquent l’absence d’humanisme chez lui. Dans les « pamphlets » antisémites, on est surpris par les allusions constantes et répétées à la sexualité des Juifs justement, comme ayant une capacité diabolique à faire jouir les femmes françaises et les pervertissant de la sorte. Très souvent les racistes attribuent à leurs ennemis imaginaires une supériorité sexuelle fantasmée. Le Juif est alors comparé au bouc, en tous les cas pour eux, il en a l’odeur !

     

    Mais ces réserves sont très mineures au regard de la somme que représente cet ouvrage. Tout est étayé et irréfutable, les célinolâtres ne peuvent rien contre cela. Leur idole était un nazi, et par contrecoup un agent de la propagande hitlérienne : il était un des phares de la collaboration antisémite et raciste. Tout le reste, son fameux style, sa « petite musique » c’est juste pour masquer la merde au chat et se faire plaisir à peu de frais en cautionnant au nom de la littérature des idées criminelles.

     



    [1] Philippe Sollers, Céline, Ecriture, 2009.

    [2] Je passe sur le fait que les céliniens savent parfaitement que Céline était un bluffeur, il s’inventait « médecin des pauvres », ou médecin génial et novateur, mais sa thèse sur Semmelweis a été dénoncé rapidement comme relevant du charlatanisme (La Vie et l'Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, Simon, Rennes, 1924). 

    [3] Taguieff et Duraffour avouent que dans leur jeunesse ils ont admiré les deux premiers romans de Céline. Chose contre laquelle je fus immunisé tout de suite, sans doute à cause de mes origines sociales et de mes lectures qui me portaient spontanément vers une littérature directe et volontairement peu sophistiquée.

    [4] Grasset, 1931.

    [5] Nouvel âge littéraire, Librairie Valois, 1930.

    [6] N° 2730, 2-8 mars 2017.

    [7] Je range à part l’avocat François Gibault qui a publié une biographie relativement honnête de Céline aux éditions du Mercure de France, alors même qu’il semble être resté assez proche des idées politiques de celui-ci.

    [8] Véronique Robert-Chovin, Lucette Destouches, épouse Céline, Grasset, 2017.

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