• Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015

     Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015

    Voilà un nouvel ouvrage sur l’Internationale situationniste qui parait ces jours ci, en même temps que l’ouvrage d’Apostolidès sur Guy Debord. C’est une thèse de doctorat, soutenue en 2009, qui a été réduite pour pouvoir être publiée chez PUF. La mémoire de la geste situationniste sert au moins à ça : donner des sujets de thèses aux étudiants qui s’ennuient. Plusieurs thèses ont été publiées ces dernières années : celle de Marcolini ou celle encore d’Eric Brun pour laquelle Anna Trespeuch-Berthelot avait manifesté une sévérité excessive[1]. Mais c’était dans le domaine de la sociologie. Ici on se place du point de vue historique. Evidemment il est toujours difficile pour des universitaires de prendre à bras le corps un sujet politique aussi brûlant, sans se mettre en danger, parce que d’une manière ou d’une autre, il implique une sorte de jugement rétrospectif sur une période qui est close. Malgré ses réserves Anna Trespeuch-Berthelot porte un regard sévère sur l’Internationale situationniste, et à la lire elle ne servit pas à grand-chose.

    Je n’ai pas lu la thèse elle-même, mais seulement le livre, est-ce pour cela qu’il semble y manquer quelque chose ? Que le traitement du sujet se fait sans véritable passion ni orientation ? C’est pourtant un sujet important parce qu’à l’heure actuelle, au moment où les partis politiques s’effondrent complètement, il y a un vide pour l’exercice de l’action politique. Or justement ce vide, l’Internationale situationniste se proposait de le combler en développant la pratique de petits groupes affinitaires qui agiraient indépendamment les uns des autres en dehors des vois bureaucratiques formées par les partis politiques. Mai 68 couronna cette idée et servi de référent pour valider les thèses de l’IS. C’était la preuve que le mouvement spontané de ces petits groupes pouvait finalement converger vers un moment révolutionnaire qui renverserait l’ordre social. C’est Mai 68 qui a fait la gloire de l’IS et de Guy Debord, un peu comme si ce mouvement radical était la justification du long cheminement de l’IS d’une contestation dans la sphère artistique vers une prise de position éminemment politique. Et c’est bien aussi par Mai 68 que cette évolution fut considérée comme un sommet : la rédaction d’Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations publié sous le nom de René Viénet en 1968 servi clairement de matrice à cette mythification. L’ensemble des ouvrages universitaires que nous venons de citer ne s’occupe pas de savoir pourquoi c’est l’IS – alors même que son importance numérique «était dérisoire et que son action en Mai 68 n’eut rien de spectaculaire – qui fut choisie comme la juste expression de ce mouvement. Tous ces universitaires ne semblent pas comprendre que la gloire de l’IS n’est intervenue que dans le moment de reflux des luttes sociales, comme justement couronnement de son échec. En effet, en 1968 il existait de très nombreux groupes d’obédience conseilliste, relativement indépendants les uns des autres et qui pour la plupart ne connaissaient qu’à peine l’existence de l’IS et de Guy Debord. Ces groupes prospéraient à la fois sur la contestation des formes hiérarchiques des partis politiques, notamment du PCF, mais aussi sur les insuffisances théoriques des groupes anarchistes. L’IS était juste un parmi les autres. C’est seulement ensuite quand le soufflé est retombé, que l’on s’est rendu que l’IS avait quelque chose de plus au moins dans la forme.

     Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015 

    Les situationnistes à la conférence de Munich en 1959 

    L’ouvrage d’Anna Trespeuch-Berthelot est curieusement construit : une première partie qui refait l’historique du développement de l’IS, avec beaucoup de rapidité et de lacunes, et une deuxième qui tente de cerner la postérité du mouvement à travers l’émergence de petits groupes radicaux. Si la première partie n’apporte guère de nouveauté, la seconde ressemble à un catalogue un peu désarticulé, une promenade à travers une faune furieuse qui passe son temps à s’autodétruire et à se perdre dans des querelles incompréhensibles par le commun. Mais reconnaissons qu’elle a fait un effort incroyable pour lire cette littérature post-situationniste plutôt indigeste.

    Au crédit de l’ouvrage on mettra cette volonté de comprendre la diffusion des idées situationnistes, ses modalités et sa réception. On appréciera le fait que les Renseignements Généraux n’aient guère donné de crédit à l’idée de Debord selon lequel la police avait tout à craindre de l’Internationale situationniste.

    Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015  

    Guy Debord dans la Sorbonne occupée 

    L’écriture de l’ouvrage est aussi assez aléatoire. On trouve par exemple souvent deux fois le « mais » dans la même phrase. Ce qui donne l’impression d’un style assez relâché. Mais il y a des approximations plus gênantes. Par exemple Anna Trespeuch-Berthelot date la redécouverte de Sade et Lautréamont en France des travaux de Roland Barthes en 1971. C’est plus qu’inexact. En effet l’œuvre de Sade qui a toujours été, comme celle de Lautréamont, située très haut par Breton et les surréalistes, et elle se diffuse très bien vers le milieu des années soixante, grâce non pas à un universitaire comme Barthes, mais à Jean-Jacques Pauvert et Gilbert Lely, c’est le moment où la censure relâche ses efforts dans le domaine littéraire. De même c’est Maurice Saillet qui en publiant les œuvres complètes de Lautréamont au Livre de Poche en 1963 le fait sortir du purgatoire. Je suis très étonné que son directeur de thèse qui est pourtant d’une génération où justement ces littératures ont explosé, ait laissé passer de telles bévues. On trouve aussi à la page 490 que Les situationnistes. L’utopie incarné, l’ouvrage de Laurent Chollet paru en 2004 chez Gallimard est la réédition de L’insurrection situationniste publiée par Dagorno en 2002. Or ce sont deux livres différents aussi bien par l’objectif que par la forme et la taille. Certes ça ne change rien à l’affaire, mais cela dénote un manque de sérieux curieusement validé par l’université.

     

     


    [1] Anna Trespeuch-Berthelot, « L’avant-garde situationniste : une analyse sociologique », La Vie des idées, 30 mars 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-avant-garde-situationniste-une-analyse-sociologique.html. 

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