• Alain Touraine, La fin des sociétés, Le seuil, 2013

     

    Proche de Dominique Strauss-Kahn et de Michel Rocard, Alain Touraine, un des phares de la pensée de la deuxième gauche, s’était fait connaître en 1968, notamment parce que déjà, il supposait que l’évolution de la société amènerait le fin des grèves et des conflits sociaux. Non seulement il était dans l’erreur, mais en outre, il faisait déjà preuve d’une forme de raisonnement très mécaniste. Cette deuxième gauche, qui n’a de « gauche » que le nom, non seulement s’est toujours trompée sur à peu près tout, mais elle a encouragé la gauche de gouvernement à se convertir au libéralisme économique, elle en a été la caution. . Elle a souvent accès aux médias, elle fonctionne à partir de fondations richement dotées, se donne les moyens de sa publicité.

    En vérité elle n’est pas du tout originale, c’est seulement la version soft des idées de l’Ecole de Chicago. Sous le couvert de la modernité et de la nécessaire adaptation à celle-ci, elle en est l’appendice.

    Le dernier livre de Touraine est évidemment de la même veine. Il faut le voir aussi comme la fin du cycle d’une certaine forme de réflexion sur les sociétés, et pour le coup, sous le couvert de la modernité, cette démarche prend un sacré coup de vieux. On pourrait dire qu’elle date du temps d’une alliance de classes entre les classes moyennes et les classes supérieures.

    En vérité il n’y a rien de nouveau là-dedans. Cette deuxième gauche a saisi dès qu’elle l’a pu, c’est-à-dire dès le moment où les retombées du vaste mouvement de Mai 68 ont laissé les combattants désemparés, la possibilité de faire porter cette soif de lutter vers la question des droits des individus, des minorités. Sur le plan théorique elle a abandonné le combat contre la propriété privée des moyens de production, reportant son intérêt sur la conquête du temps libre.

    La méthode de travail est toujours la même la balkanisation de l’analyse, en renvoyant l’évolution de la société et des institutions aux initiatives personnelles, au travail de petits groupes sociaux, défendant ici et là telle minorité, telle forme de sociabilité.

      

    Alain Touraine a toujours aimé les cercles du pouvoir, on le voit ici en train de débattre avec l’européiste Jean Pisani-Ferry, Commissaire général à la stratégie et à la prospective et grand consommateur de subventions européennes

     

    C’est donc un ouvrage paresseux, parce qu’à s’en tenir à l’analyse des retombées de la crise sur les formes de socialisation, on passe à côté du sujet : qu’est-ce qui a produit la crise ? Or la solution du problème se trouve là, dans la compréhension de tout ce qui a provoqué les dégâts qu’on connait sur notre mode de vie. Ça tient en une seule phrase : la révolution conservatrice que les analyse de Touraine accompagne et approuve globalement depuis les années soixante-dix.

    Prenons un exemple : l’Europe est en crise, c’est la zone de croissance la plus faible du monde, celle où le chômage et la pauvreté progresse le plus vite. Mais il ne vient même pas à l’idée à Touraine de comprendre que c’est justement le processus d’intégration européenne qui est à l’origine de cette régression. Il suppose que si la protection sociale régresse, si l’Etat recule de partout, c’est seulement parce que « nous » n’avons pas réussi à défendre ses avancées. Disons le franchement c’est un raisonnement idiot ou malveillant. La vérité est que cette régression a été préparée par des idéologues comme Touraine – et sa fille qui est aujourd’hui ministre de la Santé – qui ont vanté les charmes de l’entreprise, la nécessité d’équilibrer les budgets de la Sécurité sociale et celui de l’Etat. Cette version soft de la révolution conservatrice évite les sujets qui fâchent : l’Etat et les institutions qu’il a fabriqué au service de la protection des plus pauvres a été attaqué avec des idées assez simples finalement. On peut en faire la liste non exhaustive : les privatisations bien, sûr, mais aussi le partenariat public-privé imposé par l’Union européenne, qui non seulement permet au privé de détourner des ressources publiques pour son profit, mais qui introduit la logique d’ « efficience » des entreprises privées dans la gestion des affaires de l’Etat. On peut ajouter aussi parmi les actions qui ont affaibli l’Etat la tactique de la décentralisation qui le dépossède de son pouvoir dans la représentation des plus faibles au profit de baronnies locales avant que celles-ci n’en soit dépossédés finalement au nom de la logique des équilibres budgétaires qui, tôt ou tard, se mettront aussi en mouvement. Invoquer comme Touraine le fait la possibilité d’initiatives individuelles venant de la base n’est guère satisfaisant pour s’opposer au pouvoir des multinationales qui peu à peu ont colonisé l’Etat et s’en sont approprié le fonctionnement. Ce n’est pas ça qui risque de modifier le rapport de force, car cette reconquête du social par l’initiative individuelle n’a un sens que quand la société s’est complètement effondrée.

    On peut se moquer de Touraine longuement, par exemple en invoquant le proverbe chinois selon lequel « quand le sage montre la lune l’imbécile regarde le doigt », ou encore rappeler combien ses ouvrages sont rapidement frappés d’obsolescence.  Mais ce serait oublier le principal : les idées qu’il soutient envahissent l’espace médiatique et en désignant des cibles qui n’en sont pas, entretiennent une morosité ambiante paralysante et démobilisatrice. Certains ont dit qu’il fallait respecter Touraine à cause de son grand âge. Je n’en suis pas certain.

    Un dernier point Touraine est de ceux qui feignent de croire que les électeurs se détournent des idées de gauche. C’est faux, c’est la gauche de gouvernement qui s’est détournée du peuple. Si Hollande est si mal vu aujourd’hui c’est bien parce qu’il a déçu l’électorat de gauche, et non parce qu’il serait trop à gauche par rapport à son électorat. Tous les sondages montrent à l’inverse que le peuple souhaite que les gouvernements luttent contre les inégalités, limitent le pouvoir des banquiers et les revenus les plus élevés, également qu’ils protègent les plus faibles par une protection sociale digne de ce nom, etc.

     

    Lien

     

    On trouvera ci-dessous une interview de Touraine assurant le service après-vente de son livre. Ses péroraisons sont bourrées d’inexactitudes, à commencer par cette idée idiote selon laquelle les économistes n’auraient pas prévu la crise de 2008.

     

    http://meridianes.org/2013/10/17/alain-touraine-vers-la-fin-des-societes/

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