• Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976

     Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976

    Pour des tas de raisons différentes, un retour sur la Résistance s’impose. Dans un précédent billet[1], en faisant la recension de l’ouvrage de Pierre Laborie, j’ai essayé d’aborder la question des changements intéressés qu’il y a eu dans l’appréciation de ce mouvement contre l’occupation en France. L’ouvrage d’Alain Guérin c’est un peu autre chose. D’abord par son ampleur, ce sont six forts volumes illustrés qui sont parus dans les années soixante-et-dix et qui ont été republiés ensuite chez Omnibus dans une édition révisée mais sans les illustrations. Ensuite par le fait que Guérin n’est pas un historien de profession, sa méthode d’investigation pour rigoureuse qu’elle soit ne rentre pas tout à fait dans les canons universitaires. Elle est le résultat du travail long d’un citoyen politiquement engagé. Alain Guérin a été en effet un journaliste proche du PCF, travaillant pour L’Humanité, il ne cache pas ses sympathies. Il existe beaucoup de travaux sur la Résistance, depuis la Libération cela n’a jamais cessé. Des témoignages, des études plus ou moins générales, alimentent la controverse. Il y a aussi les monuments incontournables comme L’histoire de la Résistance en France de 1940 à 1945 en 10 volumes d’Henri Noguères[2].  

     Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976

    Légendes 

    Si ce sujet passione les Français, c’est d’abord parce qu’il renvoie à une période douloureuse où l’indétermination était coupable. Mais également parce que l’hsitoire a besoin de mythes et de légendes, et ici elle a de quoi s’alimenter. En effet on peut dire que les derniers héros de l’histoire de France sont les Résistants. Et c’est même sans doute pour cette raison que nous avons la nostalgie du général de Gaulle. A lire la chronique d’Alain Guérin, on se rend compte que notre pays, s’il a été marqué par l’action méprisables des collaborateurs, a engendré une quantité incroyable d’hommes et de femmes qui, sortant de l’ordinaire de la vie, se sont grandis dans des actions faites de courage et d’abnégation. Cela suffit d’ailleurs à prouver que la collaboration et la soumission au Maréchal Pétain n’était pas généralisée. Guérin met aussi l’accent sur cette dimension presque ludique de la Résistance, qui, si elle était une nécessité, incluait une part de jeu importante dans un environnement où la mort était toujours présente. Dans ce parcours on va découvrir des belles figures, certaines connues, d’autres moins parce que si elles n’ont pas manifesté moins de courage que les autres, elles ont souvent guère eu le temps de s’exprimer, fauchés à la fleur de l’âge.

      Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976

    Leçons politiques 

    En 1940 la France subit une cruelle défaite. Cruelle parce qu’elle a été trahie justement par ses élites. Au premier chef, il y a l’Etat-major qui n’a guère été enthousiaste pour se battre et défendre la République. Bien au contraire, rapidement ils appelleront les soldats à se rendre à abandonner le combat, les livrant de fait aux Allemands qui les enverront facilement comme prisonniers dans leur propre pays. Cette trahison des militaires de haut rang – à des exceptions importantes et notables comme celle évidemment du général de Gaulle – a trouvé son pendant sur le plan politique avec le vote des pleins pouvoir au Maréchal Pétain d’une chambre pourtant élue du temps du Front populaire. On ne dira jamais assez de mal des députés socialistes qui ont voté cette ignominie, soit par lâcheté, soit par opportunisme et qui ont donc de fait contribué à l’écrasement de la République.

    Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976 

    Simone Segouin jeune résistante de 18 ans, à droite, l’inauguration le 8 mai 2015 de la rue Simone Segouin à Courville sur Eure 

    Le second enseignement est que dans une France effondrée, déstructurée, occupée et pillée par la soldatesque allemande, les mouvements de résistance ont émergé spontanément à partir de petits groupes affinitaires qui, sans moyens, ont essayé de renverser le cours des choses. Ces groupes avaient des origines diverses et variées. Ils pouvaient venir de la droite comme de la gauche, s’appuyant sur des réseaux d’anciens militaires fâchés avec leur hiérarchie que sur des réseaux de syndicalistes et bien sûr de communistes. Et cela très tôt, dès l’été 40. Il est évident que le manque de moyens matériel, la répression de la milice et des Allemands a rendu l’émergence de la Résistance très difficile. Mais elle s’est faite, et plus le temps passait plus le mouvement grossissait, tout en améliorant son organisation. Mieux encore, malgré les grandes divergences politiques, ce mouvement non seulement a réussi à s’unifier, mais il a accouché d’un programme, le fameux programme du CNR, qui définissait la nécessité de reconstruire la France sur des bases renouvelant aussi bien ses institutions, que son économique et les rapports sociaux dans leur ensemble. C’est ce projet qui va servir de base pour le redressement de la France et qui est aujourd’hui démantelé année après année par le patronat et ses serviteurs[3]. Bien entendu cela n’a pas été sans heurts, les Résistants étaient très divisés politiquement, les coups tordus ont été légions, et puis les Allemands avaient une grande faculté à se servir des oppositions entre les différentes tendances. Mais enfin, cela s’est fait tout de même.

      Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976

    Il faut retenir aussi que le mouvement de la Résistance s’est développé rapidement : en effet cette période atroce de notre histoire n’a pas été très longue, à peine quatre ans entre la défaite et le débarquement américain. Soit moins qu’un quinquennat ! Il va de soi que ces années ont compté plus que d’autres par les ravages qu’elles ont engendrés en Europe et dans le monde. Mais on se prend à rêver sur ce qu’il nous serait possible de faire en quelques années pour changer le cours des choses. 

    La place du parti communiste 

    C’est un élément de controverse, pour les uns, le fait que la direction du parti ait tenté de faire reparaitre L’Humanité en pleine occupation s’expliquerait par le pacte germano-soviétique : c’est la thèse de Stéphane Courtois, anticommuniste de profession qui repose plus sur des interprétations que sur des faits avérés[4]. Alain Guérin fait pièce à cette simplification abusive. D’abord il va de soi qu’il ne faut pas confondre le comportement de la base et celle du sommet. En 1940 le parti communiste est pourchassé, criminalisé, la base est coupée de sa hiérarchie. L’anticommunisme de Vichy et des Allemands, que certains à droite voyaient comme le dernier rempart face au bolchévisme, prédisposaient forcément les militants communistes à la Résistance, pacte germano-soviétique ou non. Il va montrer également comment les communistes, même ceux de haut rang, auront été surpris par cette signature. Mais Alain Guérin montre que quoi qu’il en soit des atermoiements de la direction les militants communistes ont commencé à entre en résistance dès l’été 1940. Il est donc complètement malhonnête de laisser entendre que les communistes n’auraient commencé de résister qu’après l’entrée en guerre de l’Allemagne contre la Russie. En outre la position du PCF était originale puisque contrairement aux gaullistes qui voulaient que la Résistance se dévoue au renseignement et à la préparation du débarquement, les communistes voulaient construire une armée du peuple pour chasser l’occupant.

      Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976

    Bien que l’on sache où vont les sympathies de Guérin, il ne masque pas le fait que le PCF a usé et abusé de son rôle dans la Résistance pour faire la propagande de ses idées politiques et revendiquer le titre de parti des fusillés. Il ne manque pas non plus de développer la place de la Résistance gaulliste et de la figure du général de Gaulle. 

    Une culture de mort 

    Laissons là ces controverses nombreuses. Guérin consacre une grande partie de son travail à montrer comment les occupants et leurs valets étaient tributaires d’une culture de mort. Ce n’est pas seulement les résistants qui étaient visés, mais les Français en général que l’on voulait terroriser par des actes d’une barbarie inouïe. Les otages, les tortures massives, les exécutions sommaires et bientôt les massacres de populations entières, femmes, enfants, vieillards, comme à Oradour-sur-Glane[5], sont le lot commun de cette entreprise. Bien sûr on peut ajouter l’industrialisation de la mort dans les camps. Guérin montre d’ailleurs la continuité qu’il y avait entre les systèmes répressifs de Vichy, de Franco et d’Allemagne bien entendu.

    Cette culture de mort était la marque de fabrique des fascismes européens : Viva la muerte ! était le cri de guerre de la légion franquiste. Cette sorte de haine de soi comme programme politique se retrouve du reste aujourd’hui dans des entreprises comme celles de Daesch. La Résistance est aussi l’opposition à cette culture de mort et nécessairement le temps de l’espérance et d’un appel à la vie.

     Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976 

    Toutes ces fillettes d’Oradour-sur-Glane seront massacrées par les nazis 

    Ecriture 

    L’ouvrage est découpé en chapitres qui forment une unité et qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres. Il traitera aussi bien de la vie des résistants à Londres que de celle des communistes à Moscou. Bien qu’il soit difficile d’être objectif dans ce genre de travail, Guérin dresse des portraits très nuancés des résistants, à commencer par de Gaulle dont il salue le rôle unificateur mais dont il souligne les ambiguïtés. Il le montrera changé sous l’épreuve de ce combat dont il prend la tête. Il ne cache rien non plus des difficultés des communistes au moment du pacte germano-soviétique, ni non plus des déchirements parfois tragiques des différents groupes de résistants. Il y a un devoir d’honnêteté dans cet ouvrage qui doit être salué. Le style est très bon, traversé évidemment par l’amour de son auteur pour son sujet.

     Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976 

    Scène du maquis 

    Mais il situe aussi le développement de la Résistance dans le contexte des combats militaires, que ce soit dans la bataille de Russie qui sera le tombeau de l’armée allemande que dans les prémisses du débarquement. Tout au fil de l’ouvrage on voit se profiler une opposition constante entre la conception gaulliste et militaire d’une résistance servant principalement d’appui au débarquement allié, et une résistance plus accès à la lutte directe et militaire à coups d’attentats et de sabotages qui conduira aux maquis : c’était l’idée latente des communistes qui pensaient que le peuple français devait produire sa propre armée de libération et ne pas attendre l’intervention extérieure pour agir. La réalité sera une sorte de compromis finalement représentant assez bien ce qu’était la France en cette période, même si de nombreux résistants ont pu regretter à cette époque que le redressement de la France ne se fasse pas sur une base plus « révolutionnaire ».

     

    Lien

     

    Léo Ferré chante L’affiche rouge

    https://www.youtube.com/watch?v=6HLB_EVtJK4

     

     


    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-laborie-le-chagrin-et-le-venin-bayard-2011-a125465928

    [2] La première édition en 5 volumes est parue entre 1967 et 191 chez Robert Laffont et la seconde révisée en 10 volumes chez Crémille Farmot en 1982.

    [3] Denis Kessler, ancien maoïste reconverti en chantre du libéralisme sauvage, il est devenu le numéro du MEDEF et s’est fait remarquer en 2007 en avançant dans Challenges du 4 octobre  de cette année, que le but était de « défaire méthodiquement le programme du CNR », politique que Sarkozy et Hollande ont mise en application.

    [4] Ancien maoïste défroqué, il a fait sa thèse sous la direction d’Annie Kriegel, elle aussi communiste défroquée, guère portée sur la nuance à cause de ses engagements passés. Stéphane Courtois  se fera connaitre par Le livre noir du communisme, publié en 1997 chez Robert Laffont, et qui engendrera des polémiques à n’en plus finir.

    [5] Mais il y a des dizaines d’Oradour-sur-Glane, en France et ailleurs.

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