• Aix-en-Provence change, et pas en bien

     Aix-en-Provence change, et pas en bien

    Depuis des années la ville d’Aix-en-Provence est en chantier. Ça ressemble depuis trois ans un peu à Beyrouth. Le but nous dit-on est de la rendre moderne et donc que les vieux touristes qui encombrent nos rues ne s’y sentent pas dépaysés, qu’ils s’y sentent comme chez eux. A force la ville ne ressemble à plus rien. Il y a deux gros chantiers pour un coût d’environ 100 millions d’euros. Le premier porte sur la mise en place d’un BHNS – dans le langage des aménageurs, lisez Bus à Haut Niveau de Service – ce chantier coûte 80 millions d’euros, il a nécessité de refaire encore la place de la Rotonde alors qu’elle avait déjà été refaite deux fois en dix ans. Mais le plus gros chantier en termes de durée et d’occupation de l’espace ce n’est pas celui-là, c’est celui qui se trouve sur les trois places, la place de Verdun, la place de la Madeleine et la place des Prêcheurs. Ce second chantier dure déjà depuis 2 ans et demi, et ce n’est pas fini. Le réaménagement de ces trois places devrait coûter 15 millions d’euros. Mais pour quoi faire ? On n’en sait pas grand-chose. Ce qui est sûr, c’est qu’on a débarrassé le grand marché qui se tenait depuis des lustres sur ces trois places les mardis, jeudi et samedi. C’était très animé et convivial. Tous les marchands de fringues, de fruits et de légumes et autres produits alimentaires ont été éparpillés dans la ville, un peu du côté de la Rotonde, un peu sur le cours Mirabeau, et le reste sur le cours Sextius. Beaucoup de forains ont été découragés de continuer leurs activités.  

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    Le réaménagement de la ville est fait dans de la qualité bas de gamme, comme on le voit ci-dessus. Ces photos ont été prises sur le cours Mirabeau, des morceaux de trottoirs s’effondrent, alors que c’est encore relativement neuf. Ces effondrements sont dus évidemment à la médiocrité des matériaux utilisés et au peu de soin que les entreprises prestataires ont mis à ce travail. Ce que vont devenir les trois places en voie de réaffectation, est très incertain, il ne semble pas que le marché y revienne. Ce qui veut dire que les divers réaménagements de l’espace urbain en rationalisant les places auront eu la peau de cette activité. La ville est rendue toujours plus laide par ce souci de lui donner un air propre et hygiénique, germanique on pourrait dire. Ce faisant elle perd son caractère propre et provençal, pour ce qu’il en restait. Cette transformation est sans doute la rançon de la mondialisation. On se demande pourquoi les touristes se déplacent encore vers chez nous, vu que ce qu’ils y trouveront ce sera encore les mêmes marchandises que chez eux. Leur idée n’est pas de voir et connaître une ville,  mais de prendre juste quelques photos des vieux bâtiments, histoire de voir si ces photos sont aussi bonnes que celles qu’on peut trouver sur Internet. La photo ci-dessous nous montre comment la place des prêcheurs a été provisoirement réaménagé. Ça s’appelle sans rire un jardin d’hiver. Même en s’appliquant il est difficile de faire plus laid : quelques plantes malades en pot et un peu de sable. Il va de soi qu’une entreprise a été grassement payée pour produire cette ignominie.  

    Aix-en-Provence change, et pas en bien

    J’ai parlé tout à l’heure de la fin programmée du marché en plein air. C’est en vérité le complément de la disparition des commerces de bouches en centre-ville. Ceux-ci ont été remplacés physiquement par une multiplication hallucinante des magasins de fringues de plus ou moins bonne qualité. Cette transformation de la ville est aussi en partie le résultat de la hausse continue des loyers pour les commerces. Ils atteignent maintenant des niveaux complètement extravagants sur Aix, rendant l’ouverture de cette activité très aventureuse. En tous les cas, le centre-ville est en train de se transformer petit à petit en un grand centre commercial, un peu comme Plan de Campagne, tout aussi vulgaire, mais en un peu plus prétentieux cependant. On y trouve les mêmes sortes de franchises. Les populations changent évidemment, et des vrais aixois, c’est bien difficile d’en trouver encore. D’ailleurs la ville n’a plus du tout son accent très particulier qu’on pouvait entendre il y a une cinquantaine, ou même encore une quarantaine d’années. Ça parle bêtement pointu[1]. Evidemment si la ville perd son accent, c’est parce qu’elle perd sa culture et ses racines paysannes. Vers la fin des années soixante le marché en plein air était alimenté pour une très large part par des produits locaux qui venaient des alentours de la ville. Aujourd’hui on y voit massivement des produits venus de n’importe où, de l’Espagne ou de la Pologne, de l’Allemagne ou du Portugal, et les quelques producteurs locaux qui travaillent proprement en bio ou en agriculture raisonnée sont très peu nombreux. Mais de toute façon le nombre de forains s’amenuise année après année. 

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    Une des conséquences de ces transformations est la fermeture des quelques librairies qui restaient encore sur le centre-ville. En quelques années, Vents du sud, Makaire, la Librairie de l’Université, la librairie des Prêcheurs et Harmonia Mundi ont mis la clé sous la porte. Et voilà qu’on annonce sur la ville la fermeture de La librairie de Provence pour la fin du mois de mars. Cette librairie est très ancienne, entreprise familiale, elle avait été reprise par le groupe Eyrolles. La raison de la fermeture n’est pas dans le fait que cette librairie ne faisait pas assez de bénéfices, mais plutôt qu’elle n’en faisait pas assez, et qu’une sombre histoire de hausse des loyers allait encore diminuer sa rentabilité. De plus en plus de villes moyennes sont ainsi dépossédées de la possibilité pour le public de rencontrer des livres. Vous me direz qu’on peut toujours se fournir chez Amazon où le choix est très large. Mais cela ne peut pas remplacer la rencontre entre le lecteur et le livre qui se découvre, comme ça, à l’occasion d’une visite à la librairie la plus proche. Si le commerce du livre n’avait pas été défendu clairement par le grand nombre de petites librairies qu’on peut trouver en France, il est probablement qu’il se serait effondré un peu plus tôt. Là nous suivons clairement la voie américaine. Il n’est guère probable que le livre papier disparaisse, mais ce qui se dessine, c’est une fréquentation du livre à deux vitesses : les gros lecteurs qui ont le temps de trouver ce qu’ils cherchent sur Internet, et les lecteurs moyens ou petits qui vont abandonner cette forme particulière de loisir.

    Pour ce qui concerne la Librairie de Provence, ce sont 21 salariés qui vont être laissés sur le carreau. Et ces salariés sont très en colère. Non seulement la librairie était rentable, mais en outre, les conditions de licenciements vont être réalisées au minimum de la loi. Ils se sont donc mis en grève sur le cours Mirabeau. En même temps ils accusent le syndicat jaune, la CFDT pour ne pas le nommer, de ne pas les avoir soutenus comme un syndicat est sensé le faire pour ses adhérents qui payent leur cotisation te qui permettent par là aux bureaucrates un peu fainéants d’avoir un salaire sans vraiment travailler. Il ne restera sur la ville, en dehors de l’immonde FNAC, qu’une seule librairie généraliste, Goulard, mais celle-ci est déjà à l’étroit, elle absorbera très difficilement un surplus de clientèle. On voudrait décourager le commerce du livre sur la ville qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’effondrement du commerce du livre sur Aix-en-Provence a quelque chose d’anormal, car la ville est dotée d’une très large population universitaire : il y aurait un peu plus de 40 000 étudiants, dont environ 15000 en lettres et sciences humaines. Mais en outre, la population aixoise est d’un niveau d’éducation supérieur à la moyenne, et les professions intellectuelles y sont très largement représentées. Tout cela montre que le public du livre existe sur la ville.  

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    Voir aussi http://ilcourtmirabeau.fr/librairie-de-provence-la-fin-dune-institution-aixoise/?fbclid=IwAR2cZjQjy4rjCcgnjow6XZJzJ3CQh3NopChXcuP3RCcvAOXP3gaEOt1uaNk

     



    [1] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/02/14/01016-20160214ARTFIG00176-vers-la-disparition-de-nos-accents-regionaux-mal-aimes.php

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