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    Syriza et Bruxelles 

    Pour ceux qui pensaient que le renouveau à gauche viendrait d’Alexis Tsipras et de son parti Syriza, il y a de quoi déchanter. Certes on ne pensait pas que Tsipras avancerait dans la bonne direction, on le voyait faire la danse du ventre à Bruxelles et rester dans l’ambiguïté par rapport aux institutions européennes. Alors que la Grèce est le pays qui paie le plus lourd tribu à la logique européiste, il n’a jamais fait un seul pas pour se débarrasser de ce carcan qui continue tous les jours à ruiner un peu plus les Grecs et leur économie. Mais dans sa bureaucratisation forcenée, qui fait de lui un représentant de l’oligarchie au même titre que les autres, il n’avait jamais été si loin dans le sens d’une allégeance à Bruxelles et ses compromis douteux. Alors qu’il se présente lui-même au poste de président de la Commission européenne, il appelle finalement à voter pour le vieux bureaucrate Jean-Claude Juncker. Le soubassement de ce raisonnement politicien est plus que douteux : il s’agirait de respecter le choix des électeurs. Mais dans la mesure où les taux d’abstention ont atteint des records, on se demande bien de quoi il parle. Il n’a même pas l’idée de remettre en question les institutions et leur fonctionnement peu démocratique qui ont amené la Grèce dans l’état que l’on sait. Le pire est sans doute qu’en France il est pris pour un exemple par le PCF, le Parti de Gauche et ATTAC.

    C’est d’ailleurs le même motif qui a été avancé par la canaille dite social-démocrate pour justifier son soutien à ce même Juncker pourtant le représentant  des lobbies les plus troubles en Europe, l’homme des multinationales et du démantèlement du service public.

     

    L’enseignement de l’économie

     

    Le formatage de la pensée passe évidemment par l’enseignement. Or enseigner une discipline comme l’économie n’est pas anodin puisque cela touche à la forme de société dans laquelle nous voulons vivre. Il y a en effet deux façons d’analyser l’économie, soit on considère que cette discipline relève du politique et on peut débattre du rôle du marché, du rôle de l’Etat, de la question de la propriété privée et du travail, soit on considère qu’il s’agit d’une science et que cette science ne peut pas exister sans des experts, donc qu’elle échappe finalement au débat politique. Jacques Sapir dans un récent billet relevait les questions insidieuses qui avaient été posées au bac ES. Le sujet était libellé ainsi :

    1. Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ?

    2. À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ?

    Il est évidemment facile de voir que la réponse est contenue dans la question à chaque fois. Or évidemment dans les deux cas il y a une impossibilité de démontrer empiriquement de telles stupidités. Sans aller chercher bien loin, on voit que la Grèce, l’Espagne et le Portugal ont mis en place un marché du travail sans presque plus de rigidité et le chômage ne baisse pas. Cette idée loufoque est un des avatars de la théorie de l’offre qui suppose qu’en baissant les coûts de production on élargit le marché et que la production générera toujours une demande suffisante pour l’aborber.

    La seconde question suppose que l’abaissement des barrières douanières, ou des barrières non tarifaires accroit le volume des échanges et par suite que les échanges tirent la croissance. Cette idée est fausse aujourd’hui comme hier. Sapir le montre en prenant des faits avérés concernant le XIXème siècle. Mais on aurait pu le montrer plus précisément pour aujourd’hui en rappelant que si l’Union européenne est la zone la plus ouverte de la planète, c’est aussi celle où le taux de croissance est le plus faible. Evidemment supposer que les échanges tirent la croissance c’est ce qui justifie le traité transatlantique : ouvrez les frontières, abaissez les réglementations et vous aurez de l’emploi et de la croissance. Or la mise en place de l’ALENA qui devait selon Bill Clinton aboutir à la création de 20 millions d’emplois aurait abouti plutôt à une destruction nette de 900 000 emplois sur la zone. La Commission européenne pourtant peu suspecte de gauchisme, a calculé qu’au mieux en 2019 la croissance supplémentaire due à la mise en place de ce traité maudit serait de 0,1% c’est-à-dire rien, la marge d’erreur statistique, en tout cas une marge de manœuvre bien insuffisante pour laisser croire que cela créera de l’emploi. Ce qui est au fond logique puisqu’un excès de concurrence tuera les entreprises les moins performantes.

      

    Relation entre ouverture et croissance dans les pays développés Source CHELEM 2003 

     Dans le graphique ci-dessus, on voit tout de suite qu’ouverture et croissance évoluent en sens inverse : on peut même affirmer que c’est l’ouverture qui à l’inverse à engendrer une croissance molle. Une théorie qui est infirmée par les faits sur une durée de trente ans est forcément une théorie erronée.

    Ce curieux épisode de l’enseignement de l’économie dans les lycées montre à tout le moins que le corps enseignant est maintenant travaillé par la logique libérale. 

    Dans un article du Monde un collectif PEPS-Économie s’alarmait de l’effondrement de la concurrence des idées au sein même des universités où s’enseigne « la science économique ». Alors que manifestement le modèle dominant a fait faillite dans les faits avec la crise des subprimes été ses conséquences, on continue à enseigner les dogmes de l’économie libérale

    Les enseignements d’histoire des faits économiques, d’histoire de la pensée économique ont quasiment disparus des universités. De même les enseignants hétérodoxes – c’est-à-dire ceux qui nient que les lois du marché seraient immanentes et bénéfiques – n’existent presque plus alors même qu’en France ils représentaient un courant important. Je ne parle même pas de l’enseignement de Marx. Or cette évolution est importante, parce que ce sont les professeurs d’économie qui fabriquent les logiciels qui serviront à nos hommes politiques ensuite à percevoir le réel. N’est-ce pas aussi parce qu’il a fait de très mauvaises études d’économie à HEC que François Hollande est incapable d’imaginer autre chose que le marché et le libéralisme qui va avec ?

    L’Europe, la mesure du PIB et la croissance

     

    Une des idées les plus fumeuses de la Commission européenne est de proposer d’intégrer dans l’évaluation du PIB une partie des activités illégales, voire criminelles, par exemple le trafic de drogue ou la prostitution. Cette directive pose un grand nombre de problèmes. D’abord sur le plan moral : en effet, c’est une nouvelle façon d’abaisser les barrières entre l’argent sale et l’argent propre, une manière de valoriser le crime comme activité économique « normale ». Cela révèle il me semble le caractère fondamentale pervers du capitalisme et de l’argent. Mais glissons sur ce point, il y a bien longtemps que l’économie libérale veut se situer au-delà de la morale, voir la fable de Bertrand de Mandeville. Déjà les eurocrates se frottent les mains : en intégrant les activités illégales dans l’évaluation du PIB, celui-ci va faire un bond en avant. On pense qu’en Italie cela permettra d’accroître le PIB d’au moins 6 %, en effet les activités des quatre plus grandes organisations criminelles italiennes – 'Ndrangheta, Cosa Nostra, Calabre, Sacra Corona Unita – ont un chiffre d’affaires de 120 milliards d’euros. Le Royaume Uni, l’Espagne, l’Italie et la Belgique vont s’y mettre.

    Les conséquences de ce changement dans l’évaluation de la richesse sont très nombreuses. D’abord les Etats européens apparaîtront ainsi plus riches qu’ils ne sont, ce qui permettra de faire baisser le ratio de la dette publique par rapport au PIB ! Il sera ainsi plus facile de faire semblant qu’on respecte les directives de Bruxelles. Mais ensuite il va falloir évaluer régulièrement tout cet argent qui circule clandestinement et qui n’est enregistré dans aucune comptabilité qui voit le jour. On rappelle que la contribution de chaque pays au budget européen est calculée sur la base de son PIB. Donc si celui-ci est plus élevé, il faudra un peu plus payer à Bruxelles. Evidemment on passera facilement du PIB révisé en tenant compte des activités illicites à une révision des statistiques du chômage. Tous ceux qui sont impliqués dans la prostitution ou le trafic de drogue ne seront plus considérés comme des chômeurs.

    Le pire est sans doute la logique de cette imbécilité. En effet dans le commerce de la drogue ou du sexe, l’Etat n’est pas présent, il est juste un en-dehors comme une calamité naturelle qui peut envoyer tel ou tel entrepreneur de ce nouveau genre en prison, l’exclure du marché. C’est donc dans cette criminalité qu’on trouve le marché le plus parfait. Là la flexibilité du travail est parfaite, la concurrence est libre et non faussée. C’est là que s’exerce au mieux le darwinisme du marché. C’est là que se révèle le mieux les capacités individuelles à entreprendre. Cependant, on fera remarquer que face à cette régression, l’histoire économique a raconté justement une autre histoire. L’exercice de l’Etat c’est au fond de limiter le champ de l’illicite, de le réduire à sa plus petite portion.

    Quoi qu’il en soit, cette nouvelle offensive européenne démontre un peu plus s’il en était besoin que ce qui l’intéresse ce sont les flux monétaires, que ceux-ci soient ou non corrélés avec une amélioration du bien-être. En effet, il est bien difficile de montrer que la consommation de drogue augmente le bien-être individuel. Gary S. Becker, pourtant un représentant le plus farouche du libéralisme débridé de l’Ecole de Chicago a démontré que la consommation de drogue faisait baisser le niveau d’accumulation du capital humain, sauf à en augmenter constamment les volumes consommés !

    Enfin la réflexion qu’on peut se faire en ce qui concerne l’initiative bruxelloise est de savoir si ce n’est pas la porte ouverte à la reconnaissance d’une autre forme de marché, celle-là plus pure que celle que nous connaissons, comme une nouvelle norme à atteindre ! Sauf que ce que ne veut pas voir la Commission européenne c’est que l’économie illégale, drogue, prostitution et autres trafics illicites a besoin d’une instance de régulation qui prélève aussi un impôt : on appelle ça la mafia dans le langage vulgaire. Notez aussi que la mafia est déjà subventionnée par la Commission européenne, on estime par exemple à 15% des dépenses de la PAC les sommes qui aboutissent dans la poche des différentes mafias.

     

    Liens

     

    http://www.euractiv.fr/sections/elections-2014/alexis-tsipras-appelle-au-respect-du-choix-des-citoyens-europeens-302541

    http://russeurope.hypotheses.org/2421

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/02/la-crise-economique-est-aussi-une-crise-de-l-enseignement-de-l-economie_3151936_3234.html

    http://campus.lemonde.fr/education/article/2014/04/02/profs-d-economie-neoclassiques-1-heterodoxes-0_4394162_1473685.html

    http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/pourquoi-la-france-ne-veut-pas-de-drogue-et-de-prostitution-dans-son-pib_1548973.html

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Jeudi 26 Juin 2014 à 20:16
    PIB
    Je ne serais pas totalement opposé à intégrer la masse monétaire illicite de la drogue dans le PIB s'il s'agissait de production nationale et non d'importation. Quant à la prostitution je crois qu'au moins une partie des recettes doivent être déclarées. Mais comme le travail au noir le pb est les pertes de recettes fiscales pour l'Etat. Il arrivera peut-être un jour, je l'espère, que les flux d'argent soient tous scripturaux quelle qu'en soient les origines, ce qui du même coup ferait disparaître la mafia, et l'argent sale. Il suffirait que la monétique ou paiement pas carte soit obligatoire.
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