•  C’est l’économie, idiot !

    Tout le monde sait que Macron est le président le plus impopulaire de la Vème République. Environ 70% des Français le trouve médiocre, arrogant et sans talent. Tous les sondages nous le répètent jour après jour. Ses prestations à la télévision agacent sérieusement, comme ses pitreries avec des gangsters de Saint-Martin quand il se fait filmer en train de tripoter des jeunes dénudés. Toute sa communication contribue à le rendre antipathique. Cette déconfiture accélérée en une année à peine explique aussi pourquoi il a lancé le parquet à l’assaut de ses principaux opposants, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Il a aussi bien entendu l’image d’un président qui travaille obséquieusement pour les riches, et même les très riches. Même sa femme semble prendre ses distances avec lui. On ne la voit plus parader à ses côtés avec son sourire un peu idiot sur ses dents en carton[1]. Ces deux caricatures ont effectivement lassé les Français par leurs frasques incessantes et leur goût du luxe qui ne leur coûte rien, que ce soit les frais de vaisselle[2] ou pour son maquillage[3]. 

    C’est l’économie, idiot !

    Mais tout cela ne serait rien ou pas grand-chose si par ailleurs Macron avait de bons résultats sur le plan de l’économie. Et c’est justement là que ça coince. On se souvient de l’apostrophe de James Carville à George Bush père lorsque Bill Clinton faisait campagne pour sa première élection : « C’est l’économie, idiot ! ». Ce qui voulait dire très précisément que si un président n’a pas de bons résultats économiques sur le front du chômage et de la croissance, il va être marginalisé. Or les Français considèrent que Macron est un médiocre président d’abord sur le plan de la politique économique. Un sondage publié dans La tribune est sans appel sur ce point[4]. Les Français les plus critiques sont d’ailleurs sur ce point les plus jeunes, les moins de 35 ans rejettent sa politique économique à 75%. Ce sont les plus vieux qui par ailleurs se font laminés leurs pensions de retraites qui sont les plus accommodants, ils ne seraient que 57% à critiquer la politique économique libérale de Macron. Cette information est capitale, parce que cela veut dire que les politiques de réglementation des marchés n’ont pas d’avenir et ne seront pas soutenu par les gens qui travaillent. Les jeunes représentant l’avenir, ce sont eux qui indiquent dans quel sens les votent vont évoluer.

      C’est l’économie, idiot !

    Ils ne font ni confiance à Le Maire, ni à Damarin, soit les deux représentants de la droite affairiste et européiste au gouvernement, deux hommes politiques qui inspirent une réelle antipathie, et pour leur personne et pour leur politique, mais aussi pour leurs revirements. Ils sont identifiés clairement comme ceux qui font que la politique de Macron-Philippe est bien une politique de droite favorable au grand capital. Que ce soit pour le chômage ou la réduction des déficits, la politique de Macron est fermement critiquée et rejetée. Mais dans ce sondage, ce qui est étrange, c’est que l’opposition la plus ferme contre la politique économique de Macron vient d’abord des électeurs proches du Rassemblement National. Ce qui veut dire que ces électeurs ne sont pas seulement attirés par ce parti parce qu’il défend une certaine idée de la France contre l’Europe et la mondialisation, mais aussi parce qu’ils considèrent que c’est seulement dans le cadre d’une souveraineté retrouvée que pourra s’exprimer une autre politique économique et sociale. Si on considère que la politique économique prônée par Laurent Wauquiez est quasiment la même que celle de Macron, on comprend que le RN n’a aucun avantage tactique à retirer d’un rapprochement avec Les Républicains comme semble l’y inciter Marion Maréchal-Le Pen.

    En attendant, selon Le monde daté du 26 octobre, le chômage est reparti à la hausse et augmente de 16500 unité ce dernier mois. Preuve qu'il ne suffit pas de traverser la rue et de faire des réformes stupides pour combattre ce fléau. Et la bourse a perdu 10 % de sa valeur au mois d'octobre. Avec ce que la crise entre l'Italie et la Commission européenne annonce, les raisons d'être optimistes sont très faibles.



    [1] https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/brigitte-macron-en-colere-son-escapade-secrete-loin-de-paris-revelee_420508

    [2] https://www.capital.fr/economie-politique/elysee-macron-aurait-en-realite-depense-500-000-euros-pour-un-nouveau-service-de-vaisselle-1292878

    [3] https://www.lci.fr/politique/emmanuel-macron-maquillage-une-facture-de-26-000-euros-depuis-son-election-2062262.html

    [4] https://www.latribune.fr/economie/france/politique-economique-la-popularite-de-macron-plonge-794513.html

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  •  Les journalistes et leur double peine

    Les journalistes sont depuis des années dans le collimateur de la critique et de l’opinion publique. En 1997 Serge Halimi avait publié un ouvrage à sensation, Les nouveaux chiens de garde, dans lequel il dénonçait la collusion des journalistes avec leur hiérarchie et le peu de cas qu’ils faisaient de la cause sociale. D’où une présentation très éloignée de la réalité des problèmes qui la secouent. C’est une profession très critiquée et méprisée pour ce qu’elle est. Ils sont à la fois vus comme des domestiques et comme des menteurs de professions qui arrangent la réalité pour la rendre présentable. Il y avait eu aussi l’excellent ouvrage de Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde, ouvrage qui s’était attaqué aux dérives douteuses de ce journal[1]. Dérives qui se sont aggravées depuis quelques années, avec notamment le soutien sans réserve du journal à la candidature de Macron en 2017. Marianne du 19 octobre 2018 en remet une couche, en montrant comment le pouvoir des médias s’est encore un peu plus concentré. Comme c’est un secteur d’activité qui est déficitaire, largement, il est évident que si les grands groupes y investissent du bon argent, c’est qu’ils en attendent des retombées. Celles-ci ne peuvent se comprendre qu’en termes de manipulation de l’opinion publique. Et c’est bien ça qui rapporte sur le long terme. On sait très bien qu’en 2017 la quasi-totalité de la presse se rangea derrière Macron, y compris d’ailleurs Marianne qui depuis a été racheté par un groupe tchèque… Cet appui de la presse a été décisif parce que Macron n’était pas très bien connu et sans cela – sans aussi les procédures judiciaires engagées contre Fillon – il n’avait aucune chance d’être élu. Cet exemple bien connu nous montre que ce fut un excellent investissement pour les propriétaires des médias : les desiderata du grand patronat ont été satisfaits au-delà de toute espérance. Rien que les mesures fiscales de Macron et de son équipe ont payé de retour c’es investissements dans la presse et les médias.  

    Les journalistes et leur double peine

    Les journalistes n’ont que peu de large de manœuvre face à cette poigne de fer. Et cela pour deux raisons :

    - la première est qu’ils doivent faire en permanence allégeance à leur direction. Plusieurs grandes figures de ce métier curieux ont payé le prix d’une certaine indépendance revendiquée, Natacha Polony, Frédéric Taddéi ou même encore Michel Onfray. La liberté de la presse étant très limitée en France, Taddéi a retrouvé du travail sur Russia Today, Polony chez Marianne qui a été vendu aux Tchèques comme je l’ai signalé. La tribune avait auparavant viré Romaric Godin qui signait pourtant dans ce journal des articles vraiment passionnant sur l’Europe et ses dérives, mais sans doute trop critiques, dévoilant des dessous peu reluisants, notamment à propos de la crise grecque[2].

    - la seconde est moins évidente. C’est que les journalistes sont formés dans un sens très particulier au politiquement correct dans les écoles de journalisme ou pire encore à Sciences Po. Ayant peu de compétences généralement, ils développent des discours convenus qui sont en général compatible avec la doxa dominante. Par exemple sur l’Europe. Il faut aller voir Le figaro pour y trouver quelques articles comme ceux de Coralie Delaume qui y présentent une approche moins complaisante. La quasi-totalité des journalistes est gagnée par les mêmes idées, ils sont pro-européens, un peu écologistes, pour le mariage gay, pour la tolérance vis-à-vis de l’islam et du voile. Certes il y a des craquements de ci, de là. Par exemple Davet et Lhomme ont dirigé une enquête approfondie sur l’islamisation de la société en Seine-Saint-Denis[3], mais ils peuvent se le permettre parce qu’ils ont eu de gros succès de librairie avec leur livre d’entretiens avec François Hollande[4], et que Le monde tolère encore, mais pour combien de temps ?, des dissidents de la pensée unique. Et puis il faut dire qu’en manipulant Hollande, ils ont bien servi finalement Macron.

    Plus encore, les journalistes n’aiment pas les travailleurs qu’ils croient plus incultes qu’eux-mêmes, les pue-la-sueur comme on disait dans le temps. C’est la vieille haine des domestiques qui ont honte de ce qu’ils sont pour les prolétaires. Ils le montrent tous les jours en prenant fait et cause pour l’Europe et pour l’austérité, aimant étaler la richesse de Bernard Arnault ou les combines de Drahi comme s’il s’agissait là d’exploits singuliers. Ils ont une dent particulière contre Mélenchon, le moindre écart de ce dernier – et il en fait pas mal – et c’est l’ensemble de la classe journalistique qui lui tombe sur le paletot. On vient de le voir encore avec l’affaire de la honteuse perquisition où ils s’en sont donné à cœur joie pour tirer à boulets rouge sur Mélenchon.

    Le pire sont sans doute les journalistes spécialisés dans la chose économique. En employant le jargon de leur maître, ils font comme s’ils comprenaient quelque chose à la matière dont ils causent. On les verra par exemple dans Le monde, décidément un journal de référence en la matière !, nous expliquer depuis 2016 que l’économie britannique se casse la gueule, qu’il n’y aura pas d’accord sur le Brexit avec l’Europe, puis ils changeront récemment en expliquant qu’il est impossible qu’il n’y ait pas d’accord parce qu’en fait l’Union européenne aurait à perdre plus que le Royaume Uni à une absence d’accord puisqu’elle a un excédent commercial avec ce pays. Si dans ce cas les journalistes du Monde ont été plutôt lents à la détente, c’est surtout parce qu’ils suivaient Macron qui voulait un Brexit dur qui fasse un exemple pour les pays européens. Faut-il ne pas avoir beaucoup d’imagination pour suivre un esprit aussi biscornu que celui de Macron ! 

    La révolte contre le journalisme aux ordres  

    Les journalistes et leur double peine 

    Depuis quelques temps on voit des journalistes se rebeller d’une manière ou d’une autre. C’est ce que j’ai déjà pointé en parlant du Monde. Sans doute certains en ont-ils un peu marre qu’on leur crache dessus. C’est ainsi qu’est sorti l’affaire Benalla. C’est ainsi que l’on voit des journalistes comme Gérard Courtois, pourtant bienveillant par nature, commencer à prendre leurs distances avec Macron. Même l’inénarrable Françoise Fressoz émet quelques critiques timides à l’encontre de Macron. Et voilà maintenant que Laurent Joffrin, cireur de pompes professionnel, critique le cynisme de Macron… tout en lui accordant, on ne sait pourquoi, une certaine intelligence : « trop intelligent » dit-il[5] ! Ça branle dans le manche ! On a même vu des critiques paraître chez BFM. C’est dire !

    Pourquoi ce retournement ? A mon avis il y a plusieurs raisons, au moins trois :

    - d’abord la presse ordinaire a de moins en moins d’influence sur l’opinion, et redonner une crédibilité aux journalistes passe par le développement d’une plus large marge de critique ;

    - ensuite la déferlante des réseaux sociaux met en accusation les méthodes journalistiques, on commence à se rendre compte que les journalistes occultent des informations par exemple sur l’identité et les raisons d’attaques au couteau, ou sur les évènements qui ont lieu en Allemagne ou en Italie à propos de l’immigration. 

    - enfin parce que sans doute que les propriétaires de certains médias ne sont pas contents de la gestion macronienne du pouvoir et qu’ils rêvent de le pousser à la démission pour le remplacer par quelqu’un de moins agité et de plus convenable. Car Macron ne pose pas seulement des problèmes à l’intérieur du pays, il en pose aussi avec les Etats-Unis, le Royaume Uni ou encore la Russie, ce qui nuit aux affaires. Certes ils n’ont pas le pouvoir de le faire démissionner – certains journalistes ont avancé imprudemment l’idée d’une dissolution – mais peut-être pensent-ils qu’ils vont modérer son arrogance native. 

    Les journalistes et leur double peine 

    Le Tchèque Kretinsky après avoir racheté Marianne, vient de rentrer en discussion avec Mathieu Pigasse pour faire l’acquisition du Monde, et sans doute aussi tous les titres qui se trouve derrière, Les Inrockuptibles, Courrier international, etc[6]. Ce milliardaire est déjà très puissant dans la presse de son pays. Le fait qu’il ait nommé Natacha Polony à la direction de Marianne fait se dresser les sourcils des journalistes du Monde. Celle-ci est en effet plutôt hostile à l’Europe – Bastien Gauquelin la qualifie de souverainiste et de conservatrice – et on sait également que les Tchèques ne sont pas favorables à une trop grande dilution de leur souveraineté dans l’Union européenne, pour cette raison ils n’ont pas rejoint la zone euro, alors que l’état de leur économie le leur permettrait. Les journalistes du Monde se rassurent comme ils peuvent et veulent croire que Kretinsky, vu qu’il est milliardaire et magouilleur, est aussi un soutien de l’Union européenne ! C’est bien possible, on le verra bien. Il est clair que Kretinsky ne va pas investir ses millions dans des affaires de presse s’il n’a pas la possibilité d’en tirer un avantage. Mais de quel ordre sera cet avantage ? Certainement pas pécunier. Il peut être de travailler l’opinion et donc faire de la politique, mais pourquoi en France ? Il est possible également qu’il se serve de sa nouvelle puissance de frappe pour faire des affaires, c’est-à-dire s’introduire dans les milieux d’affaires français et toucher des hommes politiques qui l’aideront à avancer. Kretinsky a fait son beurre dans le secteur de l’énergie, consécutivement aux privatisations qui ont suivies le passager du communisme au capitalisme sauvage[7]. On ne sait pas ce qu’il fera des organes de presse français qu’il vient d’acquérir, Le monde soutient qu’il laisse les journalistes faire leur vie de journalistes sans intervenir. On verra bien. Mais ce que je constate, c’est qu’avec Marianne et Le monde, il tient les deux bouts de la ficelle. D’un côté il a un journal qui risque de devenir très critique face à Macron et ses turpitudes et face à l’Europe, et de l’autre il a l’exact inverse.

    La morale de cette histoire est que le journalisme ne vaut quelque chose que lorsqu’il est indépendant à la fois du pouvoir financier et du pouvoir de la publicité. On voit que dans cette catégorie, les titres sont très peu nombreux du moins dans la presse imprimée qui tache les doigts.



    [1] Les milles et une nuits, 2003.

    [2] Depuis Romaric Godin a trouvé refuge chez Médiapart.

    [3] https://www.marianne.net/societe/davet-lhomme-et-l-islamisation-en-seine-saint-denis-bienvenue-dans-la-realite

    [4] Un président ne devrait pas dire cela… Stock, 2016.

    [5] https://www.liberation.fr/france/2018/06/13/macron-ou-le-cynisme-de-la-mystification-liberale_1658743

    [6] https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2018/10/18/daniel-kretinsky-le-milliardaire-tcheque-qui-veut-conquerir-paris_5371293_3236.html

    [7] Encore un exemple d’un oligarque qui est devenu riche sans travailler.

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  •  La justice contre l’opposition en France

    Les perquisitions chez Mélenchon et dans les locaux de la France Insoumise se sont très mal passées. Mélenchon s’est rebellé. Ces perquisitions ont été effectuées dans le cadre d’une analyse des comptes de campagne du représentant de la France Insoumise, mais aussi dans celui des assistants parlementaires. A gauche tout le monde va jouer l’indignation. En réalité l’affaire est très compliquée. N’étant pas mélenchoniste pour des tas de raisons politiques, je vais essayer de faire le point[1].

    D’abord nous remarquons que la manière dont la justice s’attaque à Mélenchon est très semblable aux attaques tout azimut qu’a subies Marine Le Pen. Or il vient facilement à l’esprit que MLP et Mélenchon sont les deux opposants les plus crédibles face à Macron. Il est clair que si Macron veut faire un score satisfaisant avec ses listes LREM aux européennes, il faut faire baisser Mélenchon et surtout MLP. Je ne suis pas du genre à donner dans les théories du complot. Cependant nous sommes bien obligés de constater que quand la police perquisitionne chez Benalla, l’ami du président, elle prend des gants et ne s’offusque pas du fait qu’il ne souscrive pas aux demandes des policiers, prétextant avoir égaré des clés[2]. Ensuite nous savons que les comptes de campagne de Mélenchon ont été approuvés sans réserve, ce qui n’est pas le cas de ceux de Macron, mais celui-ci et son parti n’ont pas fait l’objet d’investigations judiciaires. Cela nous explique mieux pourquoi Macron, malgré la faiblesse de ses capacités intellectuelles, cherche avant tout à verrouiller les nominations des procureurs sur les postes sensibles[3]. Non seulement cela le met à l’abri d’éventuelles poursuites intempestives, mais cela lui permet d’attaquer par la bande ses opposants.    

    La justice contre l’opposition en France 

    Edouard Philippe n’est pas concerné… dit-il 

    Il ne m’appartient pas de discuter des bienfondés des procédures en cours, mais seulement d’en évaluer les intentions politiques : il s’agit de faire oublier à quel point Macron et sa politique sont haïs par les Français, d’ailleurs dans son allocution d’hier au soir, Macron avait manifestement la tête ailleurs, sans doute ne voulait-il pas gâcher la violence des images des perquisitions, ou peut-être tout simplement cette mélancolie était due au fait que sa femme l’a quitté pour aller au Touquet[4]. La provocation a parfaitement bien fonctionné. Le fourbe Edouard Philippe s’est retranché derrière l’indépendance de la justice, assurant qu’il n’avait pas donné d’ordre au parquet pour emmerder Mélenchon. Ce qui est un mensonge éhonté bien entendu parce que ces affaires sensibles comme on dit passent nécessairement par le gouvernement et donc au moins par Belloubet. La France est maintenant divisée en deux : il y a ceux qui trouvent que la démarche de la justice relève de l’intimidation, et ceux qui trouvent que s’il n’a rien à se reprocher Mélenchon n’a rien à dire contre cette démarche.

    On ne sait pas dans quel sens l’opinion tranchera, le but était d’abord de salir Mélenchon, et celui-ci y a succombé. Pouvait-il faire autrement ? S’il ne disait rien, il cautionnait, s’il se manifestait il se mettait en porte-à-faux.

    Cependant de nombreuses voix commencent à se faire entendre sur le thème d’une similitude des procédures contre Fillon, puis contre MLP, puis contre Mélenchon[5]. Même si les faits reprochés à Fillon sont d’une autre gravité, il semble bien qu’il y ait une utilisation systématique de la justice contre les opposants. Entendons-nous bien, je ne suis pas assez naïf pour croire que MLP ou Mélenchon sont parfaitement blancs. Je parle des méthodes utilisées contre eux. Avait-on besoin pour poursuivre MLP dans le cadre d’une enquête des plus scabreuses de réclamer son expertise psychiatrique ? Avait-on besoin de ce déploiement spectaculaire pour perquisitionner chez Mélenchon ? Une perquisition était-elle nécessaire ? Vous remarquerez que ces deux opposants à Macron sont anti-européens, avec plus ou moins de cohérence, et qu’ils sont attaqués sur la question des attachés parlementaires européens. Bruxelles, c’est loin, et sans doute pensaient-ils qu’on ne viendrait pas les chercher sur ce terrain, parce qu’on sait que les parlementaires européens ne servent à rien, juste à recaser des politiciens en mal de revenus qui en profitent aussi pour placer quelques affidés. Ce sont les habitudes ordinaires des politiciens. Ce pourrait d’ailleurs être un message lancé aux partis qui énervent Macron : ne venaient pas me chercher, sinon on va accélérer les procédures faciles à ouvrir contre vous. 

    La justice contre l’opposition en France

    Certains internautes ont remarqué que le policier qui se prend de bec avec Mélenchon faisait doute partie de la garde rapprochée de Macron, ils ont donc diffusé ces deux photos qui sont en effet très troublantes. L’allure générale est la même, le front aussi, et surtout la forme des oreilles qui en général est très spécifique pour chaque individu. D’autres on avançait que Macron ne ferait pas de telles boulettes. Mais en vérité il en fait tellement que plus rien ne nous étonne. Peut-être aurons-nous une réponse à cette interrogation. S’il devait être avéré que les deux policiers sont les mêmes, cela jetterait une lumière singulière sur les rapports de Macron avec l’idée de police.   

    Les erreurs de Mélenchon 

    La justice contre l’opposition en France 

    Mélenchon est peut-être un bon orateur, mais c’est un piètre tacticien, on l’avait vu lors de sa rencontre avec Macron à Marseille où il avait donné le bâton pour se faire battre[6]. Ici il se montre comme quelqu’un qui perd son sang-froid bien trop facilement et qui refuse de se plier aux injonctions de la justice. Mais il a commis une autre erreur qui est passée un peu inaperçu, c’est qu’il aurait dû soutenir Marine Le Pen, non pas au nom de la convergence de leurs idées, mais simplement parce que dans une République digne de ce nom et qui veut être un exemple de démocratie, on ne se sert pas de procédures scabreuses pour éliminer ses concurrents. La démarche de Macron et de ses sbires est de jouer sur cette contradiction : les mélenchonistes ne veulent pas soutenir MLP qui serait une fasciste, et à l’inverse les frontistes ne veulent pas soutenir Mélenchon qui serait selon eux un bolchevique. C’est la seule arme que possède Macron, celle de la division, empêcher les convergences coûte que coûte, sachant que pour le reste les trois quarts des Français le déteste. La seule question qui vaille est celle-ci : jusqu’à quand une telle démarche suffira-t-elle pour maintenir Macron en vie ?



    [1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/10/16/perquisitions-en-cours-chez-jean-luc-melenchon-et-au-siege-de-la-france-insoumise_5370031_823448.html

    [2] https://www.lepoint.fr/politique/affaire-benalla-une-perquisition-suspecte-aux-yeux-des-policiers-01-08-2018-2240815_20.php

    [3] https://www.lejdd.fr/politique/quand-emmanuel-macron-simmice-dans-la-procedure-de-nomination-du-procureur-de-paris-3764849

    [4] https://www.voici.fr/news-people/actu-people/brigitte-macron-ce-jour-ou-elle-a-claque-la-porte-de-lelysee-pour-se-refugier-au-touquet-651641

    [5] http://www.vududroit.com/2018/10/derives-liberticides-cest-tour-de-melenchon/?fbclid=IwAR2wHGSl_9iR_n83ewID9x5wZdRonH_u0Gdu9oz15eO4sYLJgWGQC6F_GIo

    [6] http://in-girum-imus.blogg.org/la-lourde-faute-de-melenchon-a148469748

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  •  Le Brésil son économie et le fascisme qui vient

    Jair Bolsonaro va sans doute être élu président du Brésil. C’est un vrai fasciste, rien à voir avec ce qu’on trouve en Europe en Italie ou en France et qui sert d’épouvantail. Il est arrivé en tête des élections dimanche 7 octobre 2018 avec 46% des voix. Le second est le candidat du Parti des Travailleurs, Fernando Haddad, le successeur de Lula qui n’a pas pu se présenter parce qu’il est en prison. Il n’a fait que 25% des voix. Autant dire qu’il est impossible sauf coup de théâtre, il lui sera impossible de remonter plus de vingt points de retard. La dynamique est du côté de Bolsonaro. Son programme est très fasciste dans le style de l’Amérique latine. Il est pour une libéralisation de l’économie au profit des marchés, et donc consécutivement pour un renforcement du patronat local et un détricotage de tous ce que les travailleurs avaient pu obtenir avec Lula. C’est le candidat des Américains – ce qui n’est pas étonnant – mais c’est aussi le candidat de tous ceux qui veulent exploiter à fond les ressources de l’Amazonie. Moins écologiste que lui, tu meurs. Il est clairement opposé aux indiens et envisage des mesures très dures pour les mater. Evidemment comme l’insécurité a augmenté au Brésil ses dernières années, les Brésiliens plébiscitent le retour d’un ordre brutal dominé par les militaires. Si on comprend bien, c’est un mariage osé entre le libéralisme à la Trump et un ordre militaire. Mais il n’y a aucun intérêt à critiquer Bolsonaro si on ne fait pas l’effort de comprendre comment on en est arrivé là. C’est toujours pareil, on combat le fascisme une fois qu’il est là, et comme à chaque fois on se rend compte qu’on n’a rien anticipé du tout. 

    Le Brésil son économie et le fascisme qui vient 

    Les ressorts du succès de Bolsonaro sont de trois ordres. Il y a d’abord le registre émotionnel. Jair Bolsonaro a été poignardé le septembre dernier lors d’un meeting, alors même qu’il était déjà en tête dans les intentions de votes. Son assaillant est en outre un militant de gauche qui dit avoir agi au nom de Dieu[1] ! mais à ce moment là les sondages ne le donnaient qu’à 30% environ des intentions de vote. Ces coups de poignard lui on donc beaucoup rapporter, ce qui d’ailleurs lui a permis de donner du crédit à l’idée qu’il avançait selon laquelle le Parti des Travailleurs de Lula était près à tout pour l’empêcher de restaurer l’ordre au Brésil. Le deuxième point est que Bolsonaro a promis de lutter contre la corruption qui est avérée et généralisée comme on l’a vu avec le livre de Le Gall et Robert[2]. Bolsonaro n’a pas été épargné par les scandales, mais il est arrivé à se faire passer comme un homme nouveau parce que son parti n’avait jamais été au gouvernement. D’autant que la candidate précédente, Dilma Rousseff, celle qui a succédée à Lula, a été démise par le parlement au motif de l’affaire Petrobras traitée ne long en large et en travers dans le livre de Le Gall et Robert précité. Le discrédit des partis politiques s’accroit encore un peu plus quand le tombeur de Dilma Rousseff, Michel Temer, apparait être tout autant corrompu que Dilma Rousseff[3], mais en outre il a mis en route un plan d’austérité qui accroit l’extrême pauvreté de 11% sur la seule année 2017. Il fait partie de ces politiciens qui œuvrent pour aider les multinationales à exploiter l’Amazonie, il a également au nom du libéralisme détruit les pharmacies populaires que Lula avait mis en place. Etant le président le plus impopulaire de l’histoire du brésil, il a renoncé à se présenter aux élections de 2018. Les manifestations contre Rousseff ont été très nombreuses ses dernières années. On voit donc que Bolsonaro peut jouer la partition anti-corruption sur du velours. 

    Le Brésil son économie et le fascisme qui vient

    Manifestation contre Dilma Rousseff 

    Mais la corruption au fond tout le monde s’en fout si l’économie fonctionne correctement et qu’il y a du travail pour tout le monde. Comme nous le voyons dans les deux graphiques ci-dessous, la situation au Brésil s’est dégradée rapidement : la croissance est devenue faible, voire négative et le chômage a augmenté radicalement, effaçant les gains des années Lula pour les classes pauvres. Cette dégradation peut s’expliquer de trois manières qui toutes les trois se rejoignent. Il y a d’abord la crise de 2008 qui a fait se retourner la tendance pour les exportations brésiliennes. Car c’est un pays qui exporte beaucoup de matières premières et notamment du pétrole. Mais on le sait depuis longtemps, un pays qui exporte des matières premières est très fragile – on appelle ça le Dutch Disease, ou le syndrome hollandais. Les premiers économistes, notamment Antoyne de Montchrestien disaient que la règle était d’exporter des produits du travail et d’importer des matières premières[4]. Les Brésiliens ont fait l’inverse, mais c’est le cas aussi du Venezuela et dans une moindre mesure de la Russie : dès que le marché se retourne et que le prix des matières premières plonge, le pays est en danger. C’est d’ailleurs la preuve que la spécialisation selon les avantages comparatifs est erronée. D’où l’idée de Keynes de retrouver une autonomie nationale[5]. 

    Le Brésil son économie et le fascisme qui vient 

    La situation a été aggravée après les mesures libérales qui ont été mises en place par Dilma Rousseff et Michel Temer. Le FMI avait fait l’éloge des mesures dites de réformes structurelles sensées revigorer la croissance au Brésil. Il est difficile de se tromper plus[6]. Cette dégradation violente de l’économie brésilienne a naturellement fait grimper le taux de délinquance qui est dans ce pays où les écarts entre les riches et les pauvres sont très forts[7].

    Nous voyons donc que le premier responsable de l’arrivée au pouvoir au Brésil d’un vrai fasciste est d’abord le Parti des Travailleurs de Lula qui n’a pas su faire face aux difficultés et qui de surcroît a ajouté à la mise en œuvre de mesures libérales qui ont plombé l’économie, le développement d’une corruption qui a lieu presqu’au grand jour. Le rôle des mesures prises par le Chancelier Brüning dans l’arrivée d’Hitler au pouvoir est maintenant bien documenté[8]. Ce sont les réformes de structure mises en place par celui-ci qui ont plongé l’Allemagne dans la déflation et la violence et qui ont entraîné le peuple allemand à se ranger progressivement derrière Hitler[9]. Mais Brüning était un homme de droite, conservateur, un défenseur de l’économie de marché, un capitaliste. Aujourd’hui ce qu’il y a de différent, c’est que la social-démocratie en France avec le PS, en Allemagne avec le SPD et au Brésil avec le PT, joue alternativement les deux rôles, celui de l’opposant aux mesures déflationnistes, et celui du défenseur de l’ordre libéral et mondialiste avec toute la misère qui l’accompagne. N’étant capable de ne répondre à aucun des défis, il est normal qu’elle sombre. N’oublions pas que c’est le PS et Hollande qui ont enfanté cette monstruosité nommée Macron, le champion du « en même temps » et sans doute le seul capable de nous amener au pouvoir un parti d’extrême droite en 2022. Quant au Brésil, il se pourrait bien que ce pays se trouve maintenant au bord de la guerre civile. En effet le programme de Bolsonaro est doublement dangereux, autoritaire en ce qui concerne la vie civile, il est très libéral pour ce qui concerne l'économie avec tout le chaos que cela entraînera à moyen terme.



    [1] https://www.rtl.fr/actu/international/bresil-jair-bolsonaro-candidat-a-l-election-presidentielle-a-ete-poignarde-7794697623

    [2] http://in-girum-imus.blogg.org/catherine-le-gall-et-denis-robert-les-predateurs-des-milliardaires-con-a148841950

    [3] https://www.telesurtv.net/news/3493-millones-de-dolares-pago-JBS-en-sobornos-a-Michel-Temer-20170730-0046.html

    [4] Traicté de l’oeconomie politic, 1615

    [5] https://www.facebook.com/notes/jacques-sapir/keynes-et-le-protectionnisme-retour-sur-une-conversion-significative/1405935576203023/

    [6] http://bolivarinfos.over-blog.com/2016/05/bresil-le-fmi-fait-l-eloge-des-mesures-neo-liberales-du-gouvernement-par-interim.html

    [7] https://www.inegalites.fr/Pauvrete-et-inegalites-au-Bresil

    [8] https://www.herodote.net/28_mars_1930-evenement-19300328.php

    [9] Goetz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Flammarion, 2005.

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  •  Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018.

    La lecture de ce livre formidable vous conduit directement à la conclusion suivante : si vous voulez comprendre le fonctionnement du capitalisme financier qui brasse et qui accumule les milliards, il faut deux choses, d’abord bien connaître les arcanes des montages financiers et fiscaux qui permettent toutes les arnaques possibles et imaginables, ensuite il faut fréquenter assidument la rubrique des faits divers. Car il y a une conclusion unique à laquelle on arrive à lisant cet ouvrage, c’est que ce capitalisme hors-sol, qu’on appelle aussi le  capitalisme financier, n’est qu’une forme très sophistiquée de banditisme. Les maîtres mots sont la corruption des fonctionnaires, l’achat de complicités, la dissimulation et la ruse. Ces gens-là ne créent rien du tout, aucune valeur supplémentaire, aucun emploi nouveau, leur utilité sociale est complètement négative. Mais ils savent se servir de l’argent pour corrompre ceux qui leur résistent. Ils travaillent en équipe des deux côtés de l’Atlantique, ils mettent en place des réseaux dans lesquels on retrouve toujours les mêmes personnes, d’autres milliardaires, des hommes politiques de haut niveau, on retrouvera plusieurs fois le nom de Nicolas Sarkozy qui avait d’ailleurs invité Albert Frère au Fouquet’s pour fêter son élection en 2007, des banques d’affaire, la banque Rothschild notamment dont est issue le dernier président français, et des hauts fonctionnaires. Ces gens-là non seulement appauvrissent tout le monde, l’Etat, les salariés, mais en outre, ils sont très probablement à l’origine de la stagnation de l’économie mondiale qu’on connait depuis une quarantaine d’années. Leur moteur dans tous les sens du terme, ce sont les inégalités qu’ils s’appliquent à creuser.

    Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018.

    Ce qui caractérise d’abord les milliardaires, les premiers de cordée si chers au cœur de Macron, c’est leur écœurante cupidité. Leur but est de démontrer qu’ils sont capables de gagner encore plus et toujours plus. Et ils sont tellement stupides qu’ils ne comprennent pas que cela n’intéresse pas forcément les gens normaux. Les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont écrit sur ce sujet des ouvrages passionnants. D’ailleurs Le Gall et Robert reprennent en partie un titre de Pinçon et Pinçon-Charlot qui en 2017 avaient signé Les prédateurs au pouvoir, aux éditions Textuel. Également, c’est presque le titre d’un autre ouvrage de James Galbraith, L’Etat prédateur publié au Seuil en 2009. L’ensemble de cette littérature met en avant la façon dont sous couvert de libéralisme les milliardaires se servent de l’Etat pour le piller. Certes ce n’est pas vraiment nouveau que les capitalistes se servent de l’Etat pour faire leurs propres affaires. Marx dénonçait cela en son temps, en 1842 et 1843, c’est même par là qu’il avait commencé à affuter sa critique de Hegel[1], et dans Le capital il parlera de l’Etat comme une béquille du capital. Mais même si à cette époque on voyait à la fois que l’Etat était l’expression de la société bourgeoise, et que celle-ci s’en servait pour affermir et étendre son pouvoir, le pillage des biens publics n’était pas une industrie. Or c’est cette extravagance récente qui est devenue un véritable scandale permanent : d’une manière directe ou indirecte, les grands capitalistes se sont appropriés l’Etat qui devient leur jouet et leur vache à lait. 

    L’usine à hamburgers 

    Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018. 

    Par ailleurs Denis Robert est très connu pour avoir par le passé dévoilé et décortiqué les magouilles de Clearstream cette grande lessiveuse d’argent sale qui dût ensuite changer de nom pour se faire plus discrète[2]. Donc ici Denis Robert et Catherine Le Gall vont se pencher un cas très singulier, celui d’Albert Frère, un milliardaire belge particulièrement prédateur et dont le nom s’est très souvent retrouvé dans des affaires sulfureuses. Tout part d’une vente particulièrement juteuse de la chaîne Quick – un fast-food pourri-dégueulasse qui se flatte aujourd’hui que toutes ses boutiques vendent des hamburgers hallal. Bon très bien, Frère à l’aide d’un montage très compliqué va vendre cette chaîne. Mais ce qui nous intéresse ici ce n’est pas tant le bénéfice que cet homme cupide a réalisé que la façon dont il l’a réalisé. Parce qu’en effet, il est arrivé à vendre cette chaîne de fast-food 800 millions d’euros alors qu’au mieux elle en valait 250 ou 300. Mais pire encore, il l’a vendu à la Caisse des dépôts, une banque publique française dont la vocation n’est pas d’investir dans ce genre d’entreprises. Cette vente a donné lieu à une autre vente qui a permis aux actionnaires – dont la liste est secrète ! – de se faire donner 200 millions de dividendes en moins d’un an, ce qui veut dire qu’en réalité au bout d’une année, les investisseurs secrets étaient remboursés de leurs investissements ! On n’arrive pas très bien à savoir si ce type de montage est légal ou non. En tous les cas il n’a pu se faire qu’avec la complicité de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques, sans parler de la batterie d’avocats qui accompagnent ces curieuses affaires. Les contrats léonins que l’équipe de Frère fait avaler à ses interlocuteurs, sont là encore non seulement pour minimiser les risques – c’est quelque chose que Frère ne connait pas du tout – mais encore pour en maximiser les bénéfices futurs. Bien que la technique employée par Frère soit maintenant très connue, elle continue à fonctionner, mais si elle fonctionne c’est bien parce qu’il y a en face des interlocuteurs qui ont un intérêt – pécunier évidemment – à ce qu’elle fonctionne ! D’autant que chaque fois des rapports d’expert alertent les directions des dangers qu’il y a passer un deal avec cette canaille. 

    Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018. 

    La privatisation enrichit la canaille 

    Comment peut ont payer de tels dividendes ? Et bien c’est assez facile : on dépouille et on endette l’entreprise qu’on a achetée ! En bout de course, il y a d’un côté la canaille traficoteuse qui s’enrichit sans limites, et de l’autre l’Etat qui s’appauvrit et les salariés qui sont obligés d’accroître leur productivité pour des salaires stagnants et de misère, afin de maintenir la boîte à flot. Mais derrière tout cela on retrouve d’autres affaires, dont la sulfureuse privatisation de Gaz de France au profit de Suez qui est le groupe sur lequel la paire Frère-Desmarais a mis la main. Cette privatisation s’est faite après l’élection de Sarkozy, le candidat de Frère et Desmarais. Or celui-ci avait juré que jamais au grand jamais il ne privatiserait GDF. Mais voilà qu’ils sortent du chapeau l’idée que grâce à la privatisation de GDF la France va se doter d’un groupe stratégique dans le secteur de l’énergie – Frère est belge, et Desmarais, canadien – d’une dimension compétitive ! On se demande pourquoi on l’a détaché d’EDF, car EDF et GDF formaient ensemble un groupe cohérent de belles dimensions. Evidemment les tarifs du gaz vont exploser pour les consommateurs comme on le voit ci-dessous. Car les privatisations de monopoles naturels, même si elles se font au nom du sain principe de la concurrence pure et non faussée mène tout droit à la hausse des tarifs pour la grande satisfaction des actionnaires et d’Albert Frère bien sûr qui dans l’affaire est devenu extrêmement riche comme le dévoile le livre de Le Gall et Robert.  

    Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018. 

    Le prix du gaz en France

    Du gaz on va passer au pétrole, mais on est toujours dans le secteur de l’énergie, parce que pour Frère et sa bande, c’est un peu le secteur clé de l’économie mondiale. Petrobras la firme publique brésilienne qui exploite le pétrole, en voulant se diversifier pour se développer à l’étranger va tomber dans un piège grossier, tellement grossier qu’on a du mal à y croire. Il s’agit d’acheter une vieille raffinerie américaine qui part en brioche pour une somme qui finira par atteindre 1,5 milliards de dollars. Albert Frère et son équipe l’avait acquise pour une quarantaine de millions ! Comment cela se peut-il ? En vérité c’est parce que l’escroc belge a un homme à lui infiltré chez Petrobras et que c’est celui-ci qui va diriger les négociations. Je passe sur les détails. Ce scandale qui secouera le Brésil sera aussi à l’origine de la destitution de Dilma Rousseff.

    Du pétrole on passera à l’uranium : c’est le scandale Areva ou Uranim, encore une firme qui ne vaut rien qui a été montée par Frère et ses petits copains pour une poignée de queues de cerises et qui coûtera à l’Etat français plus de 2 milliards d’euros ! Dans ce scandale sur lequel la justice s’est penchée enfin et qui n’est pas terminé, on retrouve les noms de la sulfureuse Anne de Lauvergeon, de son mari au nom prédestiné, Olivier Fric, mais aussi d’hommes politiques comme Edouard Philippe qui est devenu Premier ministre après avoir été le lobbyiste attitré d’Areva[3]. Il ne faudra pas compter sur lui pour mettre des bâtons dans les roues du prédateur Frère. 

    Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018. 

    L’européiste Guy Verhofstadt, ami de Macron, mais aussi d’Albert Frère 

    Et ces milliardaires que font-ils de cet argent salement gagné ? Ils le réinvestissent encore pour faire encore de l’argent. Les techniques du capitalisme financier sont bien connues pour faire cracher des plus-values rapidement, même si cela se fait au détriment de la bonne santé des entreprises comme on l’a vu avec Quick. Cela devrait d’ailleurs suffire à montrer que l’économie de marché, ou l’idée de maximiser les utilités individuelles ne conduit pas du tout à l’optimum. En vérité on se rend compte que tout ce trafic assez sordide se réalise parce qu’il y a bien trop d’argent en circulation. Dans La tribune du 3 octobre 2018, le journal économique faisait le constat suivant : les prédations continuent, la baisse relative des salaires à l’échelle mondiale, faisaient que les fonds d’investissement avaient tellement d’argent qu’ils ne savaient quoi en faire[4]. Ce constat signifie en clair que la théorie de l’offre ne fonctionne pas : en tuant la demande, l’investissement productif n’a plus de sens et laisse la place à l’investissement spéculatif : « Trop de profit, tue le profit ». Et comme l’on sait, l’investissement spéculatif produit la bulle et l’éclatement de la bulle engendre la crise. C’est un air bien connu maintenant : la crise est pour demain. Dans un article récent, Le monde s’inquiétait des excès du capitalisme financier sur la croissance, il prenait l’exemple de la City, mais il aurait pu tout aussi bien choisir celui de Wall Street[5]. Graphique à l’appui, il montrait que la recherche des profits spéculatifs – ce qui est l’essence même du capitalisme financier – abaissait le sentier de croissance. 

    Catherine Le Gall et Denis Robert, Les prédateurs, des milliardaires contre les Etats, Le cherche midi, 2018. 

    Sarkozy décorant le complice d’Albert Frère 

    Mais ça ne se fait pas comme ça. L’enquête de Le Gall et Robert montre que les ingénieurs de la finance ont une inventivité infinie pour brouiller les pistes et faire en sorte que plus personne ne s’y retrouve : c’est la meilleure manière évidemment de cacher la merde au chat. Noyer les meilleures intentions sous des tonnes et des tonnes de documents dans lesquels le faux se mêle au vrai. Reconnaissons à Albert Frère, le fils d’un vague marchand de clous de Charleroi, de la constance dans sa volonté de piller les Etats et le bien public. Avec son ami Desmarais, milliardaire canadien, aujourd’hui décédé, Frère a acheté presque tous les hommes politiques canadiens, jusqu’à cette buse de Justin Trudeau, et avant lui son père, et bien sûr Sarkozy qui s’est fait un plaisir de décorer cette paire d’escrocs de la Légion d’honneur. Cette oligarchie a intérêt à la mondialisation d’abord parce que cela lui permet de dissimuler les preuves de ses forfaits en passant d’une frontière à l’autre, ensuite parce que cela permet de multiplier les opportunités de piller le bien public. On voit donc clairement à quoi ont servi les lois qui ont permis la déréglementation des marchés financiers : les banques de second rang peuvent créer autant de monnaie qu’elles veulent pour agrandir leur pouvoir et celui de leurs mandants. Comment tout cela est-il possible ? Essentiellement parce que les milliardaires ont fait en sorte que les règles changent, que les hommes politiques et les hauts fonctionnaires comprennent où se trouve leur intérêt.

    L’ouvrage, bien construit, bien écrit – ça se lit comme un roman policier un peu compliqué – est extrêmement convaincant dans la mesure où il démontre que le capitalisme financier ce n’est pas tellement la culture du risque, en l’adossant aux Etats, c’est même l’inverse. On y trouvera aussi des notations très savoureuses comme celle-là : Albert Frère paie moins d’impôt sur le revenu que sa femme de ménage ! Tu l’envoies au plafond il reste accroché !

    Ce livre est bien plus utile que les ouvrages lénifiants de Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, pour comprendre la réalité du capitalisme aujourd’hui, et à l’inverse il fait apparaître la production académique en la matière pour ce qu’elle est : une façon de dissimuler la vérité d’un système social qui se délité complètement et qui est plus proche du grand banditisme que d’autre chose. On ne peut pas le lire sans une saine colère à une époque où les hommes politiques acoquinés avec l’oligarchie financière passent leur temps à nous faire la morale.



    [1] Hélène Desbrousses, « L'apport de Marx à la théorie de l'État », Nouvelles FondationS, vol. 5, no. 1, 2007, pp. 71-84.

    [2] Révélation$, Les Arènes, 2001 et Clearstream, Les Arènes, 2006.

    [3] https://www.mediapart.fr/journal/france/250617/edouard-philippe-discret-directeur-d-areva?onglet=full

    [4] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/les-fonds-d-investissement-n-ont-jamais-eu-autant-d-argent-a-depenser-792439.html

    [5] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/10/05/la-malediction-de-la-finance-etouffe-l-economie_5365057_3234.html

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