•  Parmi les mauvaises nouvelles qui nous arrivent ces jours-ci il y a l’aggravation du déficit du commerce extérieur. En 2017, il s’est élevé à 63,4 milliards d’euros. Des tas de raisons sont avancées pour expliquer ce résultat médiocre. La France ne possèderait pas assez d’entreprises exportatrices, elle serait en retard d’une robotisation, bref que la France n’est plus compétitive sur les marchés étrangers[1]. Si sur le plan comptable c’est forcément vrai, ce n’est pas une explication suffisante. En vérité le commerce de la France coule à pic depuis l’introduction de la monnaie unique. C’est ce que nous voyons dans le graphique suivant : jusqu’en 2002, date à laquelle l’euro a été introduit, la balance commerciale française était à peu près à l’équilibre, et même sur la période 1990-2002, elle est largement excédentaire. A partir de 2002 c’est une chute sans fin. Seize ans de chute continue, c’est beaucoup et pour tout dire cela ne s’est même jamais vu.

     

      Le déficit commercial extérieur de la France

    La première des choses dont il faut se rendre compte, c’est que cela à un impact direct sur l’emploi. Si nous avons un déficit commercial, c’est que nous achetons plus à l’étranger que nous ne lui vendons. Autrement dit on vit au-dessus de nos moyens, et on s’endette. Il est curieux que les économistes qui le plus souvent nous mettent en garde contre un déficit des comptes publics, ne tiennent guère compte de ce déséquilibre. Une saine gestion de la nation pourrait inscrire dans le marbre de la constitution que le déséquilibre commercial est interdit. On calcule généralement qu’un emploi moyen à plein temps à l’année coûte « environ » 40 000 € par an. Et donc on voit tout de suite que si nous n’avions pas de déficit commercial, nous aurions 1 585 000 emplois de plus ! Ce qui dans le contexte actuel serait un changement qualitatif décisif. Dans le graphique ci-dessous, on voit que bon an, mal an, le chômage augmente régulièrement en France.

      Le déficit commercial extérieur de la France

    Même Le monde s’est rendu compte, en lisant le rapport du COE-Rexecode, un think tank patronal que le CICE n’avait servi à rien pour gagner des points de compétitivité. Si le CICE a bien alléger le « coût » du travail, tandis que celui-ci augmentait outre-Rhin, il n’a pas permis de gagner des parts de marché. La première raison et la seule, c’est l’entrée dans l’euro, c’est une évidence que personne ne veut affirmer. La raison est assez simple. Si entre 1960 et 2002 la France bon an, mal an, affichait une balance commerciale presque à l’équilibre, c’est parce qu’elle avait la possibilité d’ajuster sa monnaie à sa compétitivité. C’est le b-a ba de la théorie classique de la monnaie depuis William Petty. Lorsque la balance commerciale est déficitaire, la monnaie doit nécessairement chuter. La baisse de la valeur de la monnaie permet de faciliter les exportations et restreint le volume des importations, et donc à court et moyen terme, cela permet de résorber le déficit. C’est ce que la France faisait régulièrement lorsque notre monnaie était le franc. Mais avec l’euro ce n’est plus possible : depuis 2002 nous sommes dans un système de parités fixes entre les membres de la zone euro. Ce sont évidemment ces parités fixes qui expliquent les déconvenues des pays du sud de l’Europe et les excédents mirobolants de l’Allemagne.

     Le déficit commercial extérieur de la France 

    Balance commerciale France-Allemagne 

    Il faut dire que l’entrée de la France dans l’euro a été très mal négociée par Dominique Strauss-Kahn qui était à l’époque ministre de l’économie. En effet, tandis que l’Allemagne entrait dans la zone euro en dévaluant fortement sa monnaie, la France faisait exactement l’inverse. Jusqu’à la fin du XXème siècle, la France avait régulièrement un excédent commercial avec l’Allemagne. A partir de 2002, on voit que les courbes se croisent, et que le déficit commercial de la France vis-à-vis de l’Allemagne explose et s’approfondit d’année en année. Aujourd’hui le déficit commercial de la France avec la seule Allemagne atteint 14,1 milliards d’euros. Si nous reprenons notre petit calcul, en termes d’emplois, c’est un déficit de 352 500 emplois ! C’est comme si par notre activité commerciale équivalait à transférer 352 500 emplois par an en Allemagne ! A l’inverse l’Allemagne dégage un solde commercial extérieur positif d’environ 250 milliards d’euros. Ce qui veut dire qu’environ 6 250 000 emplois en Allemagne n’existent que grâce à cet excédent. On comprend que les Allemands soient non seulement pour le libre-échange, mais aussi pour l’euro. C’est le pays qui, avec la Chine, à le plus à craindre d’un retour au protectionnisme.

      Le déficit commercial extérieur de la France

    Dans le graphique ci-dessus, on voit que la France est très liée dans son commerce extérieur à la zone euro, et c’est avec la zone euro que son déficit et le plus important sauf en ce qui concerne les produits énergétiques bien entendu. En règle générale les économistes vont vous dire que si la France dans une économie ouverte aux quatre vents présente un solde commercial déficitaire, c’est bien sûr de sa faute, parce qu’elle n’est pas compétitive. Mais en réalité c’est confondre la cause et la conséquence : elle n’est pas compétitive parce qu’elle n’a plus la souveraineté de sa monnaie. C’est la leçon élémentaire de Friedrich List dans son Système national d’économie politique[2]. Le protectionnisme permet à un Etat de se développer à l’abri de la concurrence plus ou moins loyale des autres pays. Et avec l’introduction de l’euro, il semble bien que la concurrence avec l’Allemagne n’ait pas été loyale puisque ce dernier pays a dévalué le mark pour rentrer dans la monnaie unique.

    La leçon de tout cela est que le contrôle du taux de change, dont l’adhésion à la monnaie unique nous a privé, est le meilleur instrument de protection du marché national. Les Suédois, les Danois, et dans une moindre mesure les Britanniques, l’ont compris bien avant nous. Nous le voyons encore plus clairement dans la déconfiture de l’industrie française. En effet, le cumul des déficit année après année entraîne irrémédiablement l’industrie française vers sa disparition. Alors que la part de l’industrie en Allemagne est de 22% du PIB en 2016, elle n’est plus que de 12% en France. Autrement dit, si la production industrielle baisse relativement de partout dans le monde développé, elle baisse plus vite en France. Or l’industrie et plus particulièrement l’industrie manufacturière et une source d’emplois plus abondante que les services par exemple. Autrement dit plus l’industrie de la France décline, et plus son chômage – importé d’Allemagne ou d’ailleurs – est important.

    Mais ce n’est pas seulement l’industrie qui est touchée. L’agriculture ne génère plus les ressources qu’elle générait par le passé. La France est déficitaire maintenant dans des filières où sa nature ne devrait pas le permettre. Si le déficit en produits de l’agriculture biologique est important, cela tient à au moins trois raisons :

    - d’abord la Politique Agricole Commune qui a privilégié les quantités et pas la qualité des productions, faisant le jeu des grandes exploitations au détriment des plus petites ;

    - ensuite le conservatisme du principal syndicat agricole, la FNSEA, qui a tout fait pour enrayer la croissance du bio ;  

    Le déficit commercial extérieur de la France

    - enfin l’Etat lui-même. Récemment, l’équipe de Macron a décidé de se désengager de son soutien à la filière bio-agricole[3]. Or s’il y a une filière qui doit être impérativement soutenue par l’Etat c’est bien celle-là : en effet, alors que la demande de produits bio augmente plus rapidement que la production, il faut pour mettre les terres en état de produire du bio, les purger en quelque sorte, les laisser pendant plusieurs années sans culture pour les rendre plus propres. D’un point de vue économique comme du point de vue environnemental, l’Etat doit soutenir cette filière. C’est vital. Le ministre de l’agriculture de Macron semble aussi bête que son patron, il a opposé au soutien de l’Etat la possibilité de faire soutenir le développement de l’agriculture bio par des fonds privés[4] ! En clair cela veut dire que les petits paysans qui font du bio devront se soumettre aux impératifs de rentabilité de la finance, avec tous les travers que cela peut engendrer.

    De la même manière, alors que la France a accès à trois mers, sa filière pèche s’est effondrée, laissant un déficit commercial important.

    Le déficit commercial extérieur de la France

    Il faut comprendre une chose importante, c’est que si nous avons une désindustrialisation et un effondrement de la production dans les filières agricoles et industrielle, ce n’est pas tant que le coût du travail serait plus élevé en France qu’en Europe. Comme le montre le graphique suivant, plusieurs pays ont un coût du travail plus élevé que la France, mais en outre la productivité horaire des salariés français est l’une des plus élevée de l’OCDE. Cela justifierait d’ailleurs du point de vue de l’économie classique le fait que le travail soit mieux rémunéré en France qu’en Allemagne. En vérité le patronat français et ses hommes politiques ont préféré favoriser un capitalisme financier plutôt qu’un capitalisme industriel. Cela peut se traduire par exemple dans le fait que les entrepreneurs français sont très en retard en matière de robotisation[5], même s’ils se plaignent de la hauteur des salaires, ils ont fait en la matière des choix qui se sont révélés désastreux. Je rappelle que le Sénat en 1999 avait déjà pointé le retard de la France en termes de robotisation. Mais personne n’en a tenu compte[6], et surtout pas les politiques.  

    Le déficit commercial extérieur de la France 

    Le déficit commercial extérieur de la France 

    Les orientations politique de Macron ne vont pas dans le sens d’une réindustrialisation de la France qui est devenue un peu comme l’Arlésienne dans la bouche des hommes politiques depuis une trentaine d’années.

     

     


    [1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/07/commerce-exterieur-la-france-n-est-toujours-pas-de-retour_5253092_3232.html

    [2] Traduit en français chez Capelle en 1857, et republié chez Gallimard, collection Tel, en 1998.

    [3] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/09/20/20002-20170920ARTFIG00376-agriculture-bio-l-etat-se-desengage-des-aides-au-maintien.php

    [4] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/08/29/20002-20170829ARTFIG00114-le-ministre-de-l-agriculture-veut-un-fonds-de-soutien-prive-pour-le-bio.php

    [5] http://www.europe1.fr/emissions/le-vrai-faux-de-l-info2/lallemagne-est-elle-beaucoup-plus-robotisee-que-la-france-2970362

    [6] https://www.senat.fr/questions/base/1999/qSEQ991120744.html

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  •  Le crime de Luca Traini

    Aux quatre coins de l’Europe, une fronde s’est levée contre l’arrivée des migrants en provenance des pays africains et des pays musulmans. Les médias français et les hommes politiques mettent volontiers le couvercle sur ces informations, se contentant de rabâcher que l’immigration était une chance pour l’Europe. Luca Traini est un nostalgique du fascisme, proche de la Lega Nord. Il est maintenant mondialement connu pour avoir tiré sur des personnes de couleurs qu’il pensait être des migrants. 6 d’entre elles seront blessées[1]. Cela se passait à Macerata le 3 février dernier. Luca Traini a expliqué que son geste que tout le monde s’est empressé de condamné, était la conséquence, selon Luca Traini lui-même, d’un autre meurtre, celui de Pamela, une jeune fille assassinée et découpée en morceaux par un migrant nigérian Innocent Oseghale[2].  Si les médias français ont repris avec beaucoup de virulence le crime de Luca Traini, ils n’ont pratiquement rien dit du meurtre de Pamela. Comme s’il fallait passer sous silence les exactions des migrants qui, en Italie, sont maintenant quotidiennes. Et s’ils en ont parlé, c’est simplement parce qu’ils avaient décidé de mettre en accusation le fasciste Traini. De plus en plus souvent des villageois, des citoyens, se mobilisent pour faire barrage aux migrants, soit pour les empêcher de s’installer n’importe où, n’importe comment, soit pour pousser les autorités à agir et les refouler. Il faut dire que depuis 2015, l’Italie est devenue la principale porte sur l’Europe pour les Africains qui passent par la Libye. Or l’Italie est un pays en crise, soumis à la dure règle de l’austérité européiste, la croissance est faible, le taux de chômage élevé. On a souligné le fait que l’Union européenne, toujours dévidant son crédo en ce qui concerne les bonnes vieilles lois du marché pour réguler les flux de population, n’avait pas été à la hauteur en ce qui concerne l’accueil des migrants. 

    Le crime de Luca Traini 

    Dans ce contexte, plusieurs études ont insisté sur l’agressivité des migrants et leur volonté de s’imposer par la force aux autorités pour obtenir des avantages matériels[3]. Alors que les partis fascistes et néo-fascistes n’ont plus guère d’audience, le geste de Luca Traini semble pour le moins faire l’objet d’une grande compréhension de la part de la population.  Les partis de droite tout en condamnant les tirs de Luca Traini, ont promis de renvoyer chez eux une grande partie des migrants illégaux s’ils gagnent les élections. Des jeunes italiens se sont empressés de tendre une banderole en l’honneur de Luca Traini. Si pour certains il est considéré comme un héros, alors même qu’on a trouvé chez lui des livres nazis et fascistes, c’est que l’exaspération est à son comble. Et que beaucoup rêvent de suivre son exemple. Le monde du 7 février 2018 avance que Macerata est frappée de sidération[4]. En vérité c’est Le monde qui est frappé de sidération, car ses journalistes ne comprennent pas que les autochtones de toute l’Europe rejettent ce qui est pour eux une forme d’enrichissement pour notre culture. Ce qui est étonnant c’est que ce genre d’action ne se soit pas produit avant, encore qu’il n’y ait eu que des blessés, et qu’à l’inverse il y a eu de nombreux crimes imputés aux migrants dans toute l’Europe, mais les médias n’en parlent guère. En Allemagne une étude commandée par le gouvernement allemand a avancé que 90% de l’accroissement des crimes violents provenaient des migrants, c’est la très sérieuse BBC qui le rapporte[5]. Les médias cachent assez volontiers ce qui ressemble à une révolte contre les migrations massives, ou alors comme c’est le cas pour Les décodeurs, ils font des discours alambiqués pour nous expliquer que cette hausse de 90% quand les migrations ont augmenté de 440% ce n’est pas beaucoup[6].  L’arithmétique est une science qui échappe aux décodeurs ! On se demande quoi se plaignent ces allemands qui se font battre, violer ou assassinés ! je rappelle qu’en 2016, les violences sexuelles attribuées aux migrants en Allemagne ont doublé[7]. En Suède c’est un peu la même chose. A force de mentir et de contraindre les peuples à accepter des choix qu’ils n’ont jamais faits, notamment celui de cohabiter avec une population aux mœurs d’un autre âge, il faut s’attendre à une révolte. En Italie, et plus précisément à Macerata, elle a pris l’allure d’un fasciste tirant sur des migrants. Il est très probable que ce mouvement va s’amplifier dans les mois à venir.

     Le crime de Luca Traini 

    Depuis 2015 on ne compte plus les manifestations d’Italiens contre la présente des migrants que la police doit maintenant protéger. Le fait d’ailleurs que la police réprime plus facilement les manifestations d’autochtones que celles des migrants, augmente forcément le sentiment d’abandon des populations. Dans son éditorial du 6 février, Le monde trouve tout cela inquiétant, surtout que les hommes politiques puissent se ranger du côté du sentiment populaire[8]. Jacques Attali et Bénédicte Peyrole, député de LREM, signait ce même jour une tribune dans Le monde pour répéter les mêmes sempiternelles âneries sur les migrations[9]. Selon eux – je rappelle tout de même qu’Attali s’est toujours trompé sur tout et sur le reste – les Français manquent de pédagogie, il faut leur expliquer ce qu’ils n’ont pas compris, que l’immigration est une chance, et que notre devoir est de bien accueillir les migrants. Ils auraient d’ailleurs pu dire la même chose des Allemands, des Italiens, des Polonais, des Hongrois, des Suédois, etc. La ritournelle est toujours la même : il faut permettre aux migrants de s’insérer sur le marché du travail – ce qui est très facile on l’a compris dans un pays où il y a déjà plus de 6 millions de chômeurs. En réalité ce sont les gens comme Attali et cette malheureuse députée Bénédicte Peyrole qui n’ont strictement rien compris, et donc c’est à eux qu’il faudrait sans doute faire un peu de pédagogie, en commençant par leur expliquer que ce que les gens rejettent ce sont les migrations massives qui bouleversent leur cadre de vie, leur culture et leur histoire. Ces gens, sans doute parce qu’ils croient au marché et à l’imbécile théorie de l’offre, ont du mal à comprendre que le tissu social n’est pas parfaitement élastique et donc qu’il ne peut accepter en un temps record un bouleversement radical de son environnement. 

    Conséquences politiques 

    L’acte de Traini pour spectaculaire qu’il soit doit être remis dans un contexte grandissant de rejet des migrants en Europe qui sont vécus comme des colonisateurs[10]. Les Italiens ne le dissocient pas du meurtre de Pamela. Cela va sans doute avoir des conséquences lourdes pour les prochaines élections législatives qui doivent avoir lieu le 4 mars dans ce pays. On va sans doute vers une majorité qui va être en même temps anti-européenne et anti-migrant – ce qui au fond est un peu la même chose. Qu’on l’approuve ou qu’on le condamne, cela signifiera que probablement l’Italie va se trouver rapidement devant un choix, celui de rester ou de sortir de l’Union européenne.

    On commence à voir que l’Union européenne doit faire face à plusieurs fronts en même temps :

    - tout d’abord la lancinante question du Brexit. Non seulement l’économie britannique ne s’est pas effondrée et fait preuve d’une bonne tenue, mais les Britanniques ne regrettent pas le Brexit et ne veulent pas revenir en arrière[11] ;

    - ensuite les pays du groupe de Visegrád qui sont clairement hostile à la politique immigrationniste de l’Union européenne et qui ne sont pas prêts à se plier aux quotas de répartition des migrants réclamés par Bruxelles[12] ;

    - enfin justement l’Italie qui va sans doute ouvrir un nouveau front sur le terrain des migrations.

     

     


    [1] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/arme-a-feu-et-mein-kampf-qui-est-luca-traini-le-tireur-presume-de-macerata_1982024.html

    [2] http://www.corriere.it/cronache/18_febbraio_06/pamela-gip-esclude-omicidio-convalida-arresto-innocent-oseghale-835a17cc-0b21-11e8-9333-a02b6d017075.shtml

    [3] http://mattinopadova.gelocal.it/padova/cronaca/2017/10/21/news/profughi-uno-su-2-soffre-di-disturbi-post-traumatici-1.16019814

    [4] http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/02/07/apres-la-fusillade-de-macerata-les-blessures-de-l-italie_5253019_3214.html

    [5] http://www.bbc.com/news/world-europe-42557828

    [6] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/02/18/allemagne-migrants-criminalite-comment-detourner-des-statistiques_4868025_4355770.html

    [7] https://francais.rt.com/international/39793-allemagne-crimes-sexuels-migrants-double-2016-rapport

    [8] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/06/italie-l-inquietante-surenchere-de-la-droite_5252358_3232.html

    [9] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/06/la-politique-de-la-france-ne-peut-se-resumer-a-la-poursuite-de-jeunes-adolescents-dans-nos-rues_5252280_3232.html

    [10] http://in-girum-imus.blogg.org/l-islamisation-de-l-europe-est-elle-en-marche-a134313500

    [11] http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2018/02/01/non-les-britanniques-ne-regrettent-pas-le-brexit_5250576_4872498.html

    [12] http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/25/migrations-les-pays-de-l-est-se-rebiffent_5190691_3232.html

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  • Rendement du capital 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx 

    Dans une petite note parue le 2 février, Patrick Artus, directeur de recherche et des études chez Natixis, confirme, au moins en partie, la pertinence des analyses de Marx sur les crises du capitalisme[1]. L’idée est la suivante : la productivité globale des facteurs reculant, les entreprises sont obligées de comprimer les salaires pour maintenir leurs profits. Mais cette compression des salaires engendre à son tour une baisse de la demande globale et donc un désintérêt des détenteurs de capitaux pour l’investissement productif, les surprofits s’orientant alors vers les placements spéculatifs ce qui à terme, ne peut qu’engendrer une crise financière, sans qu’il soit possible de l’en empêcher. Ainsi que le disait Marriner Eccles, trop de profit, tue le profit. C’est une autre manière de dire que la logique d’accumulation du capital est soumise à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

    Patrick Artus est coutumier des analyses iconoclastes, que ce soit sur la question de l’euro, ou justement sur cette question lancinante du partage de la valeur entre le capital et le travail. Son approche semble corroborée aujourd’hui par le fait que les Bourses, de New York à Paris en passant par Berlin, sont secouées par des fortes baisses[2]. Les raisons avancées pour expliquer cette baisse sont que les investisseurs craignent le retour de l’inflation. Le retour de l’inflation est une autre manière de dire que les investisseurs craignent surtout de devoir à nouveau partager les gains de productivité du travail avec les travailleurs. D’autres au contraire pensent que la chute spectaculaire des bourses du monde entier annonce un redressement des salaires, ce qui ne peut que contribuer à une meilleure harmonisation sociale, et donc à la perspective d’une économie plus dynamique[3]. 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx 

    L’analyse de Patrick Artus qui, au moins dans les faits rejoint nos propres analyses sur la baisse des salaires, pèche cependant par une absence d’approfondissement théorique. En effet, cette analyse nous apparait bien mécanique, au fond, il n’y aurait rien d‘autre à faire que de subir cette crise qui vient car elle ressortirait des lois naturelles. Je pense pour ma part que l’économie ne répond pas à des lois naturelles – sinon la lutte des classes n’existerait pas – mais au contraire à des rapports de force entre les classes sociales. Ce rapport de force, après avoir été gelé entre 1945 et 1975, a basculé en faveur des classes possédantes. Cela s’est fait en deux temps : à la fin des années soixante-dix avec la contre-révolution conservatrice de Thatcher-Reagan qui eut pour conséquence la dérégulation des marchés financiers et une accélération de la mondialisation, et ensuite en 2008, quand au lieu de tirer les conséquences de l’échec patent de la dérégulation des marchés, on a essayé d’approfondir le dépouillement des travailleurs en accentuant, au nom de la nécessité de rembourser la dette, la baisse des salaires et de la protection sociale dans les pays les plus développés. 

    Partage de la valeur 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx 

    Ce partage de la valeur au profit des « investisseurs » n’aurait pas pu être possible sans une modification des règles en vigueur jusqu’alors. Or cette modification ne peut se faire qu’avec l’aide des hommes politiques qui peu à peu, se sont rangés à la logique patronale, délaissant l’idée d’une mission d’intérêt général. Les économistes de profession ont fait de même, le plus souvent allant contre les aspirations des peuples. La crise de 2008 ne semble pas avoir modifié cet état d’esprit. Au contraire, on a amplifié les mécanismes dits de dérégulation qui sont favorables aux détenteurs de capitaux. En effet, que ce soit en 1975 ou en 2008, les lois votées dans le monde entier ont été toutes dans le même sens : déflation salariale et baisse des impôts pour les plus riches et pour les entreprises, alourdissement des impôts pour les plus pauvres avec une hausse spectaculaire autant que régulière des impôts indirects. Cet ensemble de mesures législatives a créé deux distorsions :

    - tout d’abord un affaiblissement de la demande des ménages qui ne peut plus absorber les hausses de la production, ce qui tire la croissance vers le bas ;

    - ensuite un excédent de capitaux financiers qui ne sait pas où s’investir et qui s’oriente vers la spéculation boursière et immobilière.  

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx

    Cette analyse nous aide à comprendre pourquoi la politique de Macron non seulement est mauvaise pour l’économie et pour les travailleurs, mais aussi pourquoi elle est à contretemps de la marche du monde. Les mesures mises en place par Macron plombent le pouvoir d’achat et favorisent le capital[4], avec dans l’idée que les riches investiront et créeront des emplois. C’est le fameux théorème de Schmidt dont la fausseté est démontrée depuis quarante années par le retour des crises financières périodiques et par l’affaiblissement à long terme de la croissance. C’est ce qu’on voit dans le graphique suivant pour la France. Mais l’évolution des courbes est similaire pour les autres pays développés. 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx

    La modification de la fiscalité du patrimoine par Macron et ses sbires – fin de l’ISF et son remplacement par l’IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière) – doit pousser les investisseurs vers l’achat d’actions, ce qui mécaniquement doit pousser leur valeur vers le haut, donc alimentant à moyen et long terme une bulle boursière[5]. 

    Implications politiques 

    Patrick Artus ne donne pas de solution de sortie de crise. Il semble cependant que le FMI, l’OCDE, mais aussi l’Allemagne, commencent à réfléchir à une politique qui limiterait les inégalités, considérant que celles-ci bloquent la croissance, et donc l’emploi[6]. Il apparait que la seule manière d’éviter une crise ravageuse à l’échelle planétaire ce soit :

    - de rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés ;

    - de rétablir les investissements publics en combattant les privatisations. L’idée serait de refaire de l’Etat un acteur décisif qui oriente l’économie et l’investissement. Bref, il faudrait faire exactement l’inverse de ce que fait Macron. Au minimum il s’agit de réguler les marchés et de donner une place plus importante à l’Etat. C’était un peu le sens du dernier Forum de Davos dont Macron, toujours à contre-temps, ne semble pas avoir compris le message. Il fait du Thatchérisme avec quarante ans de retard !

    Patrick Artus travaillant pour un grand groupe financier, il faut prendre ses avertissements au sérieux.

     

     


    [1] file:///C:/Users/jean%20bon/Downloads/A140118-FR_1360782.pdf.pdf

    [2] https://investir.lesechos.fr/marches/actualites/cac-40-euro-dollar-taux-d-interet-la-seance-de-bourse-du-5-fevrier-1739278.php

    [3] http://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2018/02/05/wall-street-le-dow-jones-perd-4-6-a-l-issue-d-une-nouvelle-seance-chaotique_5252232_1656941.html

    [4] http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2018/01/15/en-2018-la-politique-de-macron-avantagera-d-abord-les-ultra-riches_5241787_1656968.html

    [5] https://www.lesechos.fr/economie-france/dossiers/030655430833/030655430833-ifi-le-nouvel-isf-version-macron-2119468.php

    [6] http://in-girum-imus.blogg.org/combattre-les-inegalites-le-rapport-piketty-chancel-a134709246

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  •  Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    Guy Debord est mort très jeune, il n’avait que 62 ans. Il s’est suicidé comme on sait d’un coup de fusil, et il est vrai qu’il était perclus de maladies dont une polynévrite incurable. La plupart de ses maladies était selon lui la conséquence de sa surconsommation d’alcool depuis son plus jeune âge. Il semble bien qu’il ait commencé à boire vers 17 ou 18 ans, en même temps qu’il découvrait les grands poètes français. Les deux allaient sans doute de pair dans le refus d’un mode de vie bourgeois qui faisait la propagande pour une vie saine et ordonnée. Les racines politiques de cette lutte contre l’alcoolisme doivent être recherchées dans les deux guerres mondiales. A l’issue de la première guerre mondiale, les révolutionnaires, et particulièrement les anarchistes luttaient contre l’alcoolisme, au motif que l’Etat avait encouragé les soldats de 14/18 à boire pour mieux supporter l’épreuve du feu et les rendre plus dociles. Les anarchistes comme Marius Jacob par exemple se rangeaient dans le camp des buveurs d’eau, prônant un mode de vie plutôt austère, histoire de ne pas payer les taxes sur l’alcool qui alimentaient l’Etat et donc la répression de la classe ouvrière. Au contraire après la Seconde guerre mondiale, c’était plutôt la bourgeoisie qui dénonçait l’alcoolisme, elle rendait du reste la boisson coupable pour partie au moins de la défaite de 1940. Louis-Ferdinand Céline, porte-parole de la petite bourgeoisie boutiquière et antisémite, ne perdait jamais une occasion de dénoncer l’alcool.

      Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017

    Quoiqu’on en dise cette vocation alcoolique reste assez mystérieuse puisqu’elle ressort d’une volonté individuelle autodestructrice qui s’ancre dans une histoire familiale particulière aussi bien que d’une tendance d’un milieu à s’émanciper des normes sociales en vigueur. Anna Trespeuch-Berthelot essaie de la mettre en perspective. Elle n’est pas la première à l’avoir tenté, Michel Lacroix s’y était essayé il y a quelques années dans un article assez confus dans lequel il récusait aussi bien la lecture qu’on pouvait faire des romans de Patrick Straram et de Michèle Bernstein comme documents historiques que les témoignages des compagnons de route et de beuverie de Guy Debord[1]. Et Frédéric Gournay avait abordé cette question sous un autre angle[2]. Ici il s’agit d’une sorte d’extension de son article sur l’alcoolisme de Guy Debord[3]. L’ensemble du petit livre d’Anna Trespeuch-Berthelot s’appuie aussi bien sur les témoignages des situationnistes eux-mêmes que sur les écrits de Guy Debord et même elle convoque fort justement les romans de Straram et Bernstein.

     Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    La question est abordée sous trois angles différents : le rapport de l’alcoolisme avec la mélancolie du sujet, donc évidemment avec les tendances suicidaires, ensuite les rapports qu’il peut y avoir entre alcoolisme et créativité – c’est la question du poète maudit et de l’absinthe, et enfin l’alcoolisme comme une forme de contestation de la vie bourgeoise, une ébauche d’hédonisme sensée réinventer la vie quotidienne. Le premier aspect de cet alcoolisme forcené, plonge ses racines dans une vie de famille peut satisfaisante que Guy Debord rejette. Il n’en peut plus de vivre à Cannes dans ce milieu bourgeois. L’alcool lui donne sans doute le courage de multiplier les frasques. Mais l’ambiguïté provient sans doute de ce qu’on ne sait pas si cet alcoolisme permet d’éviter le suicide – donc d’accompagner le mal de vivre – ou si au contraire il est un suicide différé.

    Le second aspect identifie l’alcool à un dépassement des capacités créatrices. Dans l’approche situationniste, c’est du moins ce qu’affirme Vaneigem dans Rien n’est fini, tout commence[4], l’alcool décuple les facultés et permet d’atteindre une grande lucidité. C’est ce que dira d’ailleurs Guy Debord plus tard dans  

    « J’ai d’abord aimé, comme tout le monde, l’effet de la légère ivresse, puis très bientôt j’ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. Quoique n’en laissant paraître peut-être, durant les premières décennies, que des signes légers une ou deux fois par semaine, c’est un fait que j’ai été continuellement ivre tout au long de périodes de plusieurs mois ; et encore, le reste du temps, avais-je beaucoup bu. » 

    Mais là, il y a un bémol qui doit être introduit. En effet, en 1967, Guy Debord voulant à tout pris terminer La société du spectacle[6], se décida à devenir sobre, au moins jusqu’à la fin de la rédaction de son ouvrage. C’est un aspect de sa vie assez étonnant. Car cela veut dire aussi qu’il se sentait plus lucide sobre qu’ivre pour écrire ce qui reste son ouvrage maître. Et donc qu’il reconnaissait finalement des vertus à cette sobriété. Peut-être voulait-il aussi se donner l’allure d’un révolutionnaire plus responsable et plus efficace en mettant de côté son alcoolisme pour aller vers un peu moins d’hédonisme et plus d’austérité. Il ne semble pas en effet que la lutte révolutionnaire sérieuse qui débouche sur un affrontement direct avec les forces de répression, puisse se mener dans un semi-coma éthylique. La vie de Guy Debord est maintenant suffisamment connue pour qu’on sache que très tôt, en 1968 notamment, il était déjà handicapé pour participer concrètement à la lutte.

    Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    La conclusion de tout cela est que l’alcoolisme, de quelque façon qu’on l’habille, s’il sert à se faire des copains et à débrider les passions amicales ou amoureuses, est peu pratique pour construire et développer des stratégies guerrières. C’est assez étrange parce que Debord commencera à faire l’éloge simultanée de la boisson et de la stratégie guerrière presque comme un but en soi, ce qui n’est pas une mince contradiction, lorsque la révolution n’était plus qu’une idée lointaine. C’est seulement à partir du film In Girum imus nocte et consumimur igni, soit en 1978, au moment où il parle de lui-même comme d’un héros, certes négatif, mais d’un héros quand même, qu’il entreprend de nous renseigner dans le détail sur ses goûts pour les alcools de toutes sortes, tenant une comptabilité maniaque de ses propres consommations. Avant, rien n’indiquait pour ceux qui ne connaissait Debord et les situationnistes uniquement par leurs écrits, que leur groupe ressemblait aussi à un rassemblement d’ivrognes. C’est donc au moment où Debord commence à se détacher péniblement du combat révolutionnaire qu’il se flatte d’être au moins excellent dans une activité, celle de boire. Quand on commence à mettre en avant son propre hédonisme comme quelque chose d’excellent, au détriment de l’efficacité du combat collectif pour changer l’ordre des choses, c’est déjà un renoncement. Ces contradictions n’ont pas été soulevées, ni dans l’ouvrage d’Anna Trespeuch-Berthelot, ni ailleurs à ma connaissance.

     Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    Un des aspects intéressants de l’ouvrage d’Anna Trespeuch-Berthelot qui a compilé tout ce qui pouvait se rapporter à l’alcoolisme de Guy Debord, c’est le rapprochement qu’elle fait avec la pratique de la dérive et sa théorisation. Or la dérive ne peut exister qu’avec les haltes régulières dans des bistrots pour s’altérer et se reposer. Et là effectivement on commence à voir paraître quelque chose de singulier dans cette démarche : une approche nouvelle de l’espace dans les redents de la morale sociale dominante. Toutefois si l’alcoolisme des situationnistes est bien documenté, nos connaissances restent assez floues en ce qui concerne l’alcoolisme des lettristes. On sait que Ivan Chtchegloff ou Mension buvaient énormément. Gil J. Wolman buvait certainement, mais buvait-il plus que de raison ? On ne le sait pas, du moins moi je ne le sais pas. C’est important pour deux raisons, d’abord parce que Wolman a énormément compté dans la vie de Guy Debord, plus que beaucoup d’autres, ne serait-ce que pour la théorisation du cinéma et de la dérive, et ensuite parce qu’il s’en est séparé d’une manière aussi brutale que peu compréhensible.

    Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    Le dernier point qui n’est pas considéré par Anna Trespeuch-Berthelot et qui pourtant a une importance décisive, est de se demander si l’alcoolisme de Debord et des situationnistes n’a pas été pour beaucoup dans leur faible efficacité en Mai 68. En effet quand on regarde froidement les événements de ces temps-là, et même si on s’accorde à dire que finalement c’est Debord et l’IS qui ont donné une analyse la plus juste de ce grand mouvement, on est frappé par le fait qu’ils se sont faits rapidement et facilement éjecter du Comité d’occupation de la Sorbonne par les trotskistes, leurs ennemis préférés.

    Je trouve aussi que d’opposer l’alcoolisme des situationnistes et de Debord à l’austérité des maoïstes me semble très réducteur, car comme je l’ai dit plus haut, les anarchistes buveurs d’eau n’étaient pas du tout autoritaires comme les maoïstes, et en opposant les situationnistes aux maoïstes, Anna Trespeuch-Berthelot fait comme si boire ou ne pas boire clivaient les révolutionnaires entre libertaires et autoritaires. Pour les anarchistes, ne pas boire d’alcool était aussi une forme pour réinventer la vie et le lien social[7]. En Mai 68, l’alcoolisme n’était pas du tout répandu dans les milieux révolutionnaires, généralement on s’en méfiait comme d’une perte de contrôle sur soi-même, surtout dans le sud de la France. C’est seulement quelques mois plus tard, après que l’échec du mouvement révolutionnaire ait été constaté qu’on s’est réorienté vers un hédonisme noyé dans les vapeurs de l’alcool. Anna Trépeusch-Berthelot effleure d’ailleurs cette question en opposant la figure d’André Breton qui se méfiait aussi bien de la boisson que de l’alcool, et celle de Debord qui élèvera la consommation d’alcool à une sorte de rituel, entraînant à sa suite un certain nombre de disciples.

     


    [1] Michel Lacroix, « « Un sujet profondément imprégné d’alcool » », COnTEXTES, 6 | septembre 2009.

    [2] Frédéric Gournay, « Guy Debord ou l’ivresse infinie », in Portraits de social-traitres, L’irrémissible, 2014.

    [3] « Guy Debord et l'alcool : "la fidèle obstination de toute une vie" », Alcoologie et Addictologie, Princeps éditions, 34 (4), 2012

    [4] Allia, 2014

    [5] Gérard Lebovici, 1989.

    [6] Cette hâte venait aussi du fait que Raoul Vaneigem avait de signer un contrat avec Gallimard pour son Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, et donc qu’il ne voulait pas être dépassé.

    [7] https://larotative.info/louis-rimbault-une-experience.html et aussi Jean-Pierre Castelain, Manières de vivre, manières de boire, Imago, 1989. 

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  •  Misère du journalisme, Le monde et ses décodeurs au secours de l’oligarchie

    Le monde s’est donné une mission de première importance, décoder les nouvelles qui tombent quotidiennement pour nous dire ce qu’il faut en penser. Depuis quelques semaines, on trouve des interventions intempestives sur Facebook qui, lorsque vous ouvrez un article publié sur un site pourrave comme Egalité et réconciliation du sinistre Alain Soral, ou d’autres sites complotistes, vous envoie un message en vous disant qu’il faut faire attention, et que rien que de lire cet article, vous êtes un peu dans le rouge. Les décodeurs vont vous expliquer, parce qu’ils vous savent un peu bouché, ce qu’il faut penser de la malveillance d’Alain Soral et des gens comme lui. Ils luttent ainsi contre les Fake news, comme le voudrait le petit président.

    Plusieurs aspects de ce mélange des genres sont choquants :

    - d’abord parce que Le monde est payé pour faire ce travail-là par Facebook. Quand on sait dans quel état financier se trouve la presse, on comprend que c’est une manne qui tombe à pic. Mais on comprend aussi que Le monde n’a pas intérêt à jouer les décodeurs ou même à écrire des articles de fonds trop féroces sur la manière dont Facebook tourne la loi pour payer le moins d’impôts possibles ;

    - ensuite parce que ce journal devenu au fil des années le soutien de la droite extrême libérale, cosmopolite, européiste et affairiste, nous prend pour des imbéciles et suppose que ses journalistes semi-instruits seront mieux à même que nous de démêler le vrai du faux. On va voir que c’est exactement le contraire, les journalistes du Monde ne savent rien sur rien, et encore moins sur le reste ;

    - enfin cette maniaquerie pour une pseudo-vérité que Le monde détiendrait, s’apparente à une police de la pensée, un formatage intellectuel libéral-libertaire. On suppose que dans un second temps, ils pratiqueront la délation de ceux qui n’ont pas suivi leur prescription de ne pas partager un article plus ou moins douteux et qui osent persister. Voici le message qui s’affiche si vous avez le malheur de regarder une nouvelle que Big Brother juge fausse.

    Misère du journalisme, Le monde et ses décodeurs au secours de l’oligarchie  

    Et les décodeurs ajoutent à tout cela le commentaire menaçant suivant : « Les articles des médias partenaires qui démentent une fausse information seront également mis en avant dans les contenus recommandés visibles en dessous de celle-ci. Par ailleurs, l’entreprise dit empêcher les pages qui publient régulièrement des contenus mensongers d’en faire la promotion avec des publicités sur Facebook. A l’arrivée, la visibilité des articles « démentis » diminuerait de 80 %, affirme la plate-forme. »[1]

    Le monde n’est pas le seul journal qui bénéficie de la manne financière de Facebook. Il y en a au moins huit, Le monde, Libération – journal depuis très longtemps en perdition et sans lecteur – l’Express, 20 Minutes, BFMTV et les agences d’État que sont l’AFP, France médias monde et France Télévisions[2]. Ce sont des médias qui ont été de longue date pris la main dans le sac pour faire de la propagande libérale et pro-européenne, notamment quand il s’est agi de mentir sur les référendums en France, en Grèce et au Royaume Uni. On ne sait pas combien ils sont payés. Libération a écrit un article assez hypocrite pour avouer que ce journal était bien stipendié par Facebook, mais qu’ils assumaient tout en ne disant pas combien ils touchaient[3].  

    Le monde n’a pas attendu Facebook pour « décoder » 

    Cela fait des années que Le monde décode. Cette activité est liée à deux réalités bien établies : le journal est de moins en moins lu dans sa version papier, les abonnements pour la version électronique restent faibles et les critiques sur ses orientations se font de plus en plus présentes au fur et à mesure qu’il a changé de propriétaires, devenant au fil du temps un simple journal de propagande. On se rend compte en lisant les contenus des chats que Le monde ajoute à ses articles, que son public est de plus en plus restreint à celui de la macronie – sociologiquement parlant, c’est les 10% les plus riches et les plus éduqués. Dans le temps tout le monde lisait Le monde pour s’informer, et si on se séparait de ses analyses plutôt droite-modérée, on le citait pour la fiabilité de ses sources. C’est le journal de la bien-pensance que ce soit sur la question de l’islamisation rampante de la société, des migrations – qui est pour eux toujours une bonne chose, et aussi sur la défense du libéralisme et des saintes lois du marché qu’on ne saurait transgresser sans risque. Leur activisme politique rampant les amène régulièrement à publier des fausses informations, notamment sur les sondages en ce qui concerne les référendums. Ainsi Le monde a fait campagne jusqu’au bout en se basant sur des sondages douteux, en ce qui concerne le TCE en 2005, puis après avoir souligné combien les Grecs auraient tort de voter non en 2015 au plan européen de pillage de leur pays, anticipant un désaveu de Tsipras[4] qui n’est pas venu, ils ont remis ça avec le Brexit den 2016, utilisant des sondages manifestement bidonnés pour annoncer la défaite des brexiters. En matière de fausses nouvelles ils s’y connaissent donc, ce sont même des maîtres. Je ne parle pas des articles vermoulus dont ils nous abreuvent depuis le vote du Brexit pour nous démontrer que l’économie britannique est en train de s’écrouler, punie qu’elle est pour avoir voulu quitter ce magnifique navire humaniste et bien portant qui s’appelle l’Union européenne[5].

    Lors de la campagne présidentielle, les décodeurs s’étaient complètement ridiculisés en tentant de montrer que le graphique que Marine Le Pen brandissait pour prouver que l’euro avait été un facteur décisif de la récession et de la désindustrialisation de la France et des pays du Sud s’il n’était pas faux, n’était pas juste non plus[6]. Or ce graphique, Marine Le Pen ne l’avait pas inventé, mais repris des publications de l’OCDE. Il fallait cependant que les décodeurs trouvent quelques choses à dire pour montrer combien cela n’était pas vrai. Alors ils ont inventé une idée loufoque en disant que pour changer notre vision des choses, il suffisait de changer l’année de référence. Comme il a été montré sur le site Les crises, quelle que soit l’année de départ on arrive toujours à une rupture claire et nette aux alentours de 2002[7]. Le monde et ses décodeurs fabriquent donc des fakes news en veux-tu en voilà. Qui décodera les décodeurs sur Facebook ? Je m’y propose si Facebook me paie !  

    Misère du journalisme, Le monde et ses décodeurs au secours de l’oligarchie

    La défense d’une idéologie détestable 

    Comme on le voit je ne suis pas le seul à avoir remarquer que si Le monde traque les fakes news, il en produit aussi, et plus souvent qu’à son tour. Ce journal de propagande néo-conservateur appuie sans réserve et dans l’ordre,

    - les sanctions contre la Russie, présentant ce pays comme le mal absolu, et donc le média Russia Today comme un site de fausses nouvelles ;

    - minimisant le rôle de la Russie dans la défaite de Daesh, n’ayant jamais eu de recul sur les milices que le gouvernement d’Hollande soutenait comme al-Nosra, soutenant le plan américain de faire partir comme préalable Bachar el Assad ;

    - soutenant évidemment comme ses patrons le candidat du patronat et de l’Institut Montaigne à la dernière présidentielle, se transformant pour l’occasion en un journal anti-Mélenchon.

    Le virage idéologique du Monde ressemble un peu à celui du P « S », peu à peu il s’est converti dans l’ordre à la défense de l’Union européenne quelles que soient ses turpitudes, voir les articles hilarants de Marie Charrel, journaliste semi-instruite, puis à la défense d’une politique atlantise, et enfin à la théorie du ruissellement, théorie du XIXème siècle, si prisée par le MEDEF et le président élu en mai 2017. Je ne dis rien des articles réactionnaires d’Arnaud Leparmentier, ancien employé de KPMG, dénonçant le SMIC, soutenant TAFTA, crachant sur les Grecs au moment où Tsipras n’apparaissait pas encore complètement aligné sur la doctrine allemande. Malgré la crise de la presse, cet individu gagnait en 2003 en tant que directeur des rédactions du Monde 26 000 € par mois ! Ce revenu le classant directement comme un des employés les mieux payés de l’oligarchie médiatique[8].

    Les décodeurs vont donc tenter par tous les moyens de nous faire croire que la théorie du ruissellement doit être suivie dans ses conclusions. Prenons seulement deux exemples qui nous servirons à décoder les décodeurs. Le premier va leur servir à faire l’apologie indirecte du creusement des inégalités, et le second à dénigrer Adrien Quatennens député de la France insoumise qui a été désignée comme l’ennemi de Macron et de ses sbires.

    Aujourd’hui tout le monde parle des inégalités qui se creusent dangereusement. Nous en avons déjà disserté à propos de la publication du rapport Piketty-Chancel[9]. Cette explosion des inégalités est dénoncée maintenant depuis quelques années par le FMI et par l’OCDE non seulement comme indécente du point de vue moral et social, mais aussi comme entravant la croissance[10].

    Plus récemment, c’est même le Forum de Davos qui y a été de son cri d’alarme, en disant que trop c’était trop, et qu’il fallait arrêter d’aller toujours dans ce sens[11]. L’oligarchie s’inquiète maintenant, en effet, du chaos général qui s’installe sur la planète et qui ne semble plus maitrisable. Le Forum de Davos qui se prend pour un gouvernement mondial parallèle, a invité un de ses employés, Macron en l’occurrence, à y aller de son discours pour dire qu’il fallait combattre cette explosion. On a donc assisté presqu’en direct à un discours totalement schizophrène de Macron qui ne semblait pas au courant des dernières orientation de l’oligarchie en la matière, faire un discours à moitié en anglais pour justifier sa politique de creusement des inégalités, et l’autre moitié en français pour montrer combien il était de son devoir d’aider les plus démunis, donc pour expliquer qu’il fallait à la fois faire baisser les impôts des riches et les « charges » sociales et améliorer le sort des pauvres, tout en libéralisant à outrance[12]. Evidemment Le monde ne s’est pas amusé à décoder cette impossibilité manifeste.

    Misère du journalisme, Le monde et ses décodeurs au secours de l’oligarchie  

    Le monde est dans le même cas que Macron, ses décodeurs ne sont manifestement pas au courant que les hyper-riches s’alarment maintenant de trop d’inégalités. Aussi ont-ils astiqué leur plume pour nous expliquer que le rapport OXFAM qui avait avancé que 82% de la richesse supplémentaire créée en 2017 avait été captées par le 1% des plus riches[13], n’était pas tout à fait exact et que les chiffres qu’OXFAM utilisait étaient sujet à caution[14]. Après une discussion absconse sur des chiffres qu’ils n’arrivent absolument pas à réfuter sérieusement, ils en concluent que le discours d’OXFAM est plus humaniste que sérieux. La critique des décodeurs ne manque pas de saveur. Bien évidemment un enfant de 5 ans sait que les chiffres d’OXFAM sont des approximations, mais on sait aussi que même si dans le détail ils peuvent être discutés, globalement ils rendent compte d’une réalité que Le monde ne veut pas voir : en s’enrichissant toujours plus, les riches fabriquent des pauvres et des chômeurs en grande quantité. Les décodeurs feraient mieux de prendre un peu de repos et lire l’ouvrage de Joseph Sitglitz, Le prix de l’inégalité[15]. Leur but est donc bien de dénigrer l’étude d’OXFAM, mais sans le dire, parce que OXFAM c’est une ONG, donc respectable pour eux par définition, mais aussi parce que Le monde ne peut pas dire ouvertement qu’il défend un modèle inégalitaire au risque de perdre ses derniers clients.  

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    La France insoumise ne plait pas au Monde et à ses décodeurs. Ils vont se donner pour tâche de montrer que ses porte-parole ne sont pas compétents. Ils ont donc décidé de s’en prendre à celui qu’il juge être, avec François Ruffin, le maillon fort de la chaîne des députés de gauche. Ils ont donc décidé de venir au secours du CICE et de s’en prendre du même coup aux 35 heures comme tous les commentateurs de la droite extrême. Hypocritement, ils avancent que les arguments de Quatennens ne sont pas faux, mais qu’enfin ils sont réducteurs[16]. C’est l’argument massue du Monde quand ils ne savent plus quoi dire pour aider la propagande patronale et macronienne, ils disent que c’est pas faux, mais que c’est plus compliqué – mais après tout cela peut leur apparaître compliqué parce qu’ils ne comprennent pas. Voilà donc le tweet qui a motivé la police des décodeurs à reprendre Quatennens :  

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    Essayons d’éduquer un peu ces décodeurs de mauvaise foi. Tout d’abord, il faut rappeler que la baisse de la durée du travail est une tendance longue de l’histoire du capitalisme. En quelque sorte, c’est une façon de partager les bénéfices des gains de productivité entre les travailleurs et les propriétaires des moyens de production. On le voit sur le graphique suivant en ce qui concerne le cas de la France. A cette baisse assez régulière, le patronat et la droite réactionnaire a toujours opposé la nécessité de travailler plus pour ne pas faire exploser les coûts et pour rester compétitif. Les journalistes et les patrons étaient déjà comme ça en 1848, ils s’opposaient à la loi de 10 heures que les poussées révolutionnaires avaient imposé[17]. Si on avait écouté la droite, il est clair que les enfants de moins de huit ans en serait encore en train de travailler et que la semaine de travail serait de 80 heures par semaine comme au bon vieux temps. On constate par contre que depuis quelques décennies maintenant, la durée du travail ne baisse plus vraiment. Macron est, comme les décodeurs du Monde, un ennemi de la baisse de la durée du travail. Bien qu’il se soit tu depuis son accession à la présidence, il avait déclaré que 35 heures ce n’était pas beaucoup, surtout quand on est jeune[18]. Une autre manière de reprendre le slogan de Sarkozy, travailler plus pour gagner plus.  

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    En vérité la baisse de la durée du travail est nécessaire de partout dans le monde pour modifier la part des salaires dans la valeur ajoutée. Regardons le graphique ci-dessous. On voit que vers la fin des années soixante-dix, la productivité du travail continue d’augmenter, mais que les salaires qui auparavant augmentaient au rythme des gains de productivité, stagnent maintenant depuis une quarantaine d’années. Les gains de productivité ont été confisqués par les propriétaires des moyens de production. Mais Le monde ne veut pas entendre parler de cette thèse, il a adopté l’idée que les 35 heures étaient mauvaises pour l’économie française. On remarque que les pays les plus inégalitaires ont le moins baissé les durées travaillées. C’est le cas des Etats-Unis. Donc quand Quatennens affirme que pour lutter contre le chômage la baisse de la durée du travail est plus efficace que le CICE, chiffres à l’appui, les décodeurs sont très en colère et le font savoir. Est-ce faux ? Non, ce n’est pas faux, mais c’est plus compliqué que ça. Autrement dit il suggère que Quatennens est un peu juste sur le plan de la comprenette et que, eux, ils vont en faire la démonstration.  

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    Misère du journalisme, Le monde et ses décodeurs au secours de l’oligarchie

     

    Rappelons à nos amis les décodeurs, que le CICE a coûté 20 milliards d’euros par an depuis 4 ans, ça fait donc 80 milliards qui ont été transférés des ménages – pauvres et moyen-pauvres – vers le patronat et donc vers les hauts revenus. Par exemple Carrefour a touché en trois ans entre 400 et 500 millions d’euros au titre du CICE. Ces 80 milliards n’auraient abouti finalement qu’à une création d’emplois ou au maintien d’emplois qui serait compris entre 10 000 et 200 000 – admirez le flou artistique du chiffrage, un écart de 1 à 20 montre clairement qu’on ne sait pas chiffrer ce phénomène, autant dire qu’on ne sait rien – ça fait cher l’emploi ! L’unité reviendrait aux alentours de 280 000 € par an. Ces chiffres assez aberrants proviennent de France Stratégie, la boutique dirigée à l’époque par Jean Pisani-Ferry[19]. Mais on nous dit que le CICE avait aussi pour but de reconstituer les marges des entreprises – donc les profits – pour être encore plus compétitif. En vérité on a vendu le CICE en disant que cela créerait 1 million d’emplois. On est bien loin du compte. Pour les effets de la loi sur les 35 heures, le chiffrage qu’on a provient d’une étude de l’IGAS[20], un rapport qui avait été mis au placard car il concluait que les 35 heures avaient créer 350 000 emplois entre 1998 et 2002. Ce rapport « secret », sorti en 2016, ne plaisait pas. En effet le ministre de l’économie de l’époque était Emmanuel Macron qui militait pour le CICE et donc pour faire plaisir à ses copains du MEDEF, et qui avait convaincu le malheureux Hollande que le CICE allait enfin inverser cette maudite courbe du chômage. Ce rapport fut donc mis sous le boisseau. Le monde se le procura et en fit des articles à sensation que les décodeurs ne semblent même pas avoir lus ou compris. Dans le même ordre d’idée, Jean-Marie Harribey considérait que les 35 heures avaient sur la période 1997-2009 créé 400 000 emplois, soulignant que si on n’en avait pas créé plus, c’est parce qu’au fil du temps et des dérogations, cette loi avait été vidée de son contenu[21].

    Dans ce rapport « secret », il y avait un graphique intéressant qui montrait que le taux d’emploi était d’autant plus élevé que la durée du travail était faible. C’est très embêtant pour la pensée libérale – la théorie de l’offre – quand on commence à dire qu’il faut finalement travailler moins pour combattre le chômage, et que les faits, ces maudits faits, donnent raison à cette thèse.  

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    Le coût des 35 heures est connu : c’est environ 12 milliards par an. Et donc il vient que pour l’Etat ce coût est de 34000 € environ par emploi, à comparer aux 280 000 € dans le cas du CICE. C’est donc bien Quatennens qui a raison et les décodeurs qui sont dans leur tort. Alors comme il faut qu’ils dénigrent – en l’occurrence c’est la cruche de service Mathilde Damgé qui s’y est collée – nos décodeurs vont tenter d’embrouiller le lecteur. Leur argumentation est en deux temps :

    - d’abord ils vont dire que s’il y a eu des créations d’emplois, c’est parce que la croissance était forte. Mais cet argument tombe et prouve qu’ils n’ont pas lu le rapport. A l’époque la baisse du chômage avait été d’un million, dont 350 000 due aux 35 heures. Pour le comprendre, c’est assez simple, il suffit de savoir faire des divisions. La baisse des heures effectuées étant compensée par une hausse de la productivité et une hausse des emplois ;

    - dans un second temps, ils vont sortir un refrain étrange : si le CICE n’a pas fait la preuve de son efficacité sur l’emploi, il faudra le juger sur le très long terme. Autrement dit Le monde et ses décodeurs jugent les 35 heures sur le court terme, mais le CICE sur le long terme. Allez comprendre ! Ils sont d’autant plus dans l’erreur qu’au bout de quatre années d’exercice si le CICE n’a pas fait ses preuves, c’est qu’il n’était pas bon.

    Leur conclusion c’est qu’on ne peut pas comparer les deux mesures. Ah bon ? Pourquoi ? On ne le saura pas puisque ces deux mesures se sont fixées pour objectif de faire baisser le chômage, il nous semble au contraire qu’il faut les comparer. Le CICE veut bien dire Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi.

      Misère du journalisme, Le monde et ses décodeurs au secours de l’oligarchie

    Ces deux exemples, mais il y en a d’autres, c’est presque quotidien, montre comment Le monde, sous prétexte de faire la police dans les idées, développe maladroitement des thèses contrefactuelles qui relèvent plus de l’idéologie que de l’analyse sérieuse. En même temps, au fur et à mesure que son électorat se rétrécit et se referme sur une catégorie de population à la fois aisée et semi-instruite, il est presque naturel que ce journal aille se vendre à des milliardaires bornés pour assurer la matérielle de ses journalistes. C’est semble-t-il au début des années quatre-vingt-dix que cette tendance malsaine a conduit ce journal à abandonner peu à peu toutes les règles de la déontologie journalistique, il semble que ce soit avec l’arrivée de Jean-Marie Colombani que ce journal s’est non seulement donneur de leçons, mais aussi guide spirituel pour la pensée libérale. C’est au fond la conclusion à laquelle arrivaient Pierre Péan et Philippe Cohen dans leur ouvrage, La face cachée du Monde en 2003[22]. Ce livre avait fait scandale à l’époque, mais la suite de l’histoire devait amplifier au-delà de ce qu’on imaginait cette dérive misérable.

     

     


    [1] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/12/21/facebook-cherche-encore-la-bonne-formule-dans-sa-chasse-aux-fausses-infos_5233027_4355770.html

    [2] https://www.ojim.fr/grands-journaux-francais-payes-facebook-traquer-fake-news/

    [3] http://www.liberation.fr/checknews/2018/01/08/est-il-vrai-que-facebook-remunere-le-monde-et-liberation-pour-aider-a-trier-les-fake-news_1620972

    [4] A ce moment-là, Tsipras pouvait encore apparaître comme un premier ministre défendant les intérêts des Grecs et non pour ce qu’il est devenu, à savoir une sorte de Pétain d’un nouveau genre.

    [5] http://www.lemonde.fr/economie/article/2018/01/20/au-royaume-uni-la-consommation-patine-l-economie-resiste_5244540_3234.html et http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/12/15/six-questions-pour-comprendre-ou-en-est-le-brexit_5230339_4355770.html

    [6] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/03/21/les-manipulations-graphiques-de-marine-le-pen-sur-l-euro_5098439_4355770.html

    [7] https://www.les-crises.fr/encore-du-grand-decodeurs-sur-leconomie/

    [8] Chiffre cité par Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde, Milles et une nuit, 2003.

    [9] http://in-girum-imus.blogg.org/combattre-les-inegalites-le-rapport-piketty-chancel-a134709246

    [10] http://www.imf.org/external/french/np/blog/2017/022217f.html et http://www.tarki.hu/download/OECD2015-In-It-Together-Chapter1-Overview-Inequality.pdf 

    [11] https://www.euractiv.fr/section/politique/news/watch-out-for-the-next-crisis-gloomy-davos-report-tells-leaders/

    [12] https://francais.rt.com/france/47588-double-discours-davos-social-francais-devient-liberal-anglais

    [13] https://www.oxfamfrance.org/rapports/partager-richesse-avec-celles-et-ceux-qui-creent

    [14] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/01/23/comprendre-l-etude-d-oxfam-sur-les-inegalites-de-richesse_5245843_4355770.html

    [15] Les Liens qui Libèrent, 2012.

    [16] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/01/24/35-heures-contre-cice-les-arguments-reducteurs-de-quatennens_5246543_4355770.html

    [17] Jarrige, François, et Bénédicte Reynaud. « La durée du travail, la norme et ses usages en 1848 », Genèses, vol. 85, no. 4, 2011, pp. 70-92.

    [18] http://www.cnewsmatin.fr/france/2017-06-05/35-heures-la-position-demmanuel-macron-744348

    [19] http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/rapport_cice2017_03102017_0.pdf

    [20] http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/07/18/35-heures-ce-que-dit-le-rapport-secret-de-l-igas_4970978_823448.html  on peut se  procurer le rapport complet ici : http://www.ugict.cgt.fr/images/dossiers/rapport-35h.pdf

    [21] https://www.nouvelobs.com/economie/20100201.OBS5516/bilan-des-dix-ans-des-35-heures-quel-est-le-vrai-du-faux.html

    [22] Fayard, 2003

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