•  Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018 

    Ce livre est tombé au moment où justement le mouvement des gilets jaunes remettait en question la pseudo démocratie représentative qui organise la vie sociale, économique et politique en France. Depuis au moins 2005, et la trahison manifeste du résultat du référendum sur le TCE, il devient évident que ce système ne convient plus, et probablement n’a-t-il jamais vraiment convenu, mais on se laissait aller à le croire. La France d’en bas ne se sent pas représentée par des députés qui ont des origines sociales très bourgeoises. Nous sommes dans un système post-démocratique, et cette situation insupportable est aggravée par le fait que la France a délégué une large partie de sa souveraineté à l’Union européenne, c’est-à-dire à la BCE pour la gestion de la monnaie, à la Commission européenne pour le budget et à la Cour de Justice Européenne pour dire le droit. Ces trois instances hors-sol n’ont évidemment aucun enracinement dans la vie réelle, elles fonctionnent sur la base d’une bureaucratie choisie et obscure qui revendique son indépendance par rapport au peuple ordinaire pour faire ce qui lui semble bon dans son interprétation très particulière des traités européens. Mais la question européenne n’est jamais évoquée par Julia Cagé, et c’est la première limite de son travail. En effet à quoi bon réformer la représentativité de l’Assemblée nationale si le principal du travail politique se fait à Bruxelles à l’abri des regards indiscrets ? Prenons simplement le cas des négociations du CETA ou du TAFTA : les députés français n’y ont pas accès et ne savent même pas ce qui s’y passe[1].

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018 

    L’objet du livre de Julia Cagé porte seulement sur la représentativité des classes sociales. Par exemple, elle nous dit que plus 50% de la population française est faite d’employés et d’ouvriers, et seulement 2% de la représentation nationale serait d’origine populaire. Donc il est clair que les classes les plus pauvres sont les classes les moins bien représentées. C’est vrai en France, mais aussi dans la quasi-totalité des pays développés. Ce manque de représentativité a deux conséquences :

    - les lois adoptées sont plutôt en faveur des classes aisées et riches, on pourrait dire d’ailleurs que c’est pour cette raison que la représentation nationale s’est orientée peu à peu vers la théorie de l’offre, et vers l’idée qu’il fallait soigner plus les riches que les pauvres. Discours stupide, couronné par l’arrivée malencontreuse de Macron à l’Elysée avec les conséquences négatives qu’on sait ;

    - ce manque de représentativité nourrit évidemment le ressentiment, et on peut dire qu’il est pour beaucoup aujourd’hui dans l’exaspération populaire qui secoue le pays.

    Le point de vue de Julia Cagé est de tenter de comprendre cet éloignement de la représentation nationale en mettant en question le financement des campagnes électorales et des partis. Les candidats aux élections ne sont pas égaux, ils ne disposent pas des mêmes moyens pécuniers. Que ce soit en France, aux Etats-Unis, ou en Allemagne, ce sont les candidats conservateurs qui sont favorisés.

    - d’abord parce que de partout la législation favorise les dons des plus riches en les défiscalisant. Et bien sûr les plus riches ne se portent pas vers les partis qui prôneraient des mesures de socialisation des moyens de production ;

    - ensuite parce que les plus riches financent aussi des think-tanks. Et ces think-tanks souvent richement dotées parlent en faveur de ceux qui les financent et donc agissent du point de vue de l’idéologie comme des agents de propagande. Ces think-tanks d’ailleurs arrivent à trouver des fonds sous forme de subventions de l’Union européenne ou de l’Etat, ce qui renforce encore un peu plus leur poids ;

    - enfin les plus riches possèdent également des médias de masse, et peuvent facilement orienter la vision que l’on a de la politique. Cette concentration des médias est bien documentée, et Julia Cagé, après beaucoup d’autres, y avait également consacré un ouvrage[2].

    Donc toute la première partie de l’ouvrage va être consacrée aux rapports entre la politique et l’argent, et à la démonstration que cette évolution modifie considérablement la démocratie représentative. C’est très convaincant et bien détaillé. Julia Cagé montre du même coup comment les tentatives de moralisation du financement politique sont détournées plutôt facilement par les plus riches et donc finissent par renforcer la classe au pouvoir. Bien qu’elle donne comme exemple de ces dérives le Parti démocrate américain, elle ne s’étend pas sur ce phénomène récent : la social-démocratie n’a plus aucune capacité, ni aucun intérêt à défendre les plus-pauvres, voire même les classes moyennes, ses cadres étant trop occupés à trouver de l’argent pour leur parti et donc à tordre leur programme politique dans un sens qui satisfasse aussi les sponsors.

    Je n’irais pas contre l’ensemble de cette analyse, cependant je la nuancerais un peu. L’argent n’est pas le seul facteur qui assure l’élection. La preuve, Hillary Clinton a toujours été la candidate la plus riche, et les deux fois, elle a échoué. Et d’ailleurs l’émergence de Bernie Sanders semble montrer que quelque chose se passe aussi pour remettre en question la relation directe entre l’argent et l’élection. L’exemple de M5S est contrariant aussi pour cette thèse. En effet, M5S est le seul parti à avoir refusé le financement public. Et c’est le parti qui est arrivé en tête aux dernières élections en Italie et qui se trouve au pouvoir. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018 

    De graves erreurs de méthode 

    La seconde partie du livre est consacrée à la réforme proposée. Le but serait de faire en sorte que les classes les plus pauvres soient un petit peu mieux représentées. Elle va commencer par récuser le référendum d’initiative populaire. Et là ça se gâte vraiment parce qu’elle divise la démocratie du point de vue de la compétence. Elle suppose que le référendum, ou encore le tirage au sort serait mauvais parce qu’il ne sélectionnerait pas les plus compétents. Cette erreur est fondamentale et même grossière. En effet la question n’est pas la compétence qui est une définition des plus vagues et peu mesurable, mais le fait que le peuple décide. Il me semble par ailleurs que les représentants élus ont fait la preuve depuis au moins quarante années de leur incurie et de leur incompétence. La démocratie peut être en réalité définie par la phrase suivante : le peuple n’a ni tort, ni raison, le peuple décide. C’est de ce sain principe qu’il faudrait commencer par partir.

    En vérité le discours sur la compétence intègre déjà la logique du marché. Et là l’incohérence saute aux yeux. En effet, les plus riches sont aussi les plus instruits puisque par nature ils ont fait des études plus longues que les personnes issues des classes pauvres. Et donc finalement on ne voit pas pourquoi on voudrait comme Julia Cagé intégrer des représentants des classes inférieures à la représentation nationale s’ils sont moins compétents. On ne peut pas dire d’un côté que toutes les classes sociales doivent être représentées, et de l’autre qu’elles doivent se soumettre à une inspection des compétences. Je pense pour ma part que la parole d’un pauvre peu instruit vaut celle d’un riche très instruit. Dès lors qu’on commence à mettre un filtre à la représentativité des citoyens on s’éloigne des principes démocratiques fondamentaux. Très souvent on entend dire que le peuple n’a pas toujours raison, c’est évident. Mais comme on peut dire la même chose pour l’élite, il faut s’en tenir à l’écouter. La professionnalisation de la politique, puisque c’est bien de ça qu’il s’agit, n’évite pas les erreurs de grande ampleur : tient par exemple la vente d’Alstom à General Electric avec les conséquences qu’on voit maintenant. Et du reste cette compromission des élites « éduquées » avec les riches qui les sponsorisent, ouvre la voie à une large corruption de la classe politique dont la rubrique des faits-divers et de la justice nous rend compte pratiquement tous les jours. Il est toujours supposé que les hommes politiques possèdent des compétences que le peuple ne posséderait pas.

    Mais ensuite Julia Cagé, puisqu’elle récuse l’idée du référendum d’initiative populaire pour des raisons fumeuses, va proposer plusieurs solutions… qui nous paraissent toutes aussi mauvaises l’une que l’autre. L’ensemble devenant tellement compliqué qu’on doute qu’un tel système soit fait pour le peuple. Première étape elle propose des BED – Bon d’Egalité Démocratique – une somme d’argent qui permettrait à chaque citoyen de soutenir le candidat ou le parti de son choix. Un vote avant le vote en quelque sorte, mais un vote avec une somme d’argent. La logique sacrifie à celle du marché : il faut de l’argent pour faire fonctionner la démocratie. Et un parti populaire dans ses programmes et ses leaders aurait évidemment un avantage financier sur le marché du vote populaire. On voit bien où le bât blesse parce qu’en effet rien n’empêche un tel parti ou un tel candidat de s’appuyer pour grandir et gagner encore plus d’argent sur des médias dont le financement n’est pas contrôlé. On le voit bien avec la campagne permanente de Macron dans les médias dominant, campagne qui lui a permis d’éviter une défaite plus cuisante que celle du 26 mai 2019. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

     Mais il y a autre chose : Julia Cagé suppose forcément que le personnel politique pour acquérir des compétences soit un personnel professionnel. Or c’est bien ça le problème, avant d’être une fonction de représentation des classes sociales plus ou moins pauvres, c’est un métier. Et ce métier éloigne inévitablement les représentants de leurs mandants. Ensuite elle imagine une sorte de chambre à part qui serait fondée sur la représentation professionnelle et qui rejoindrait les autres élus. Avec, nous dit-elle, 50% au moins qui représenteraient les ouvriers et les employés, mais seulement dans le second collège, un collège social si on veut. Selon elle cela changerait beaucoup, parce que ces nouveaux représentants des catégories socio-professionnelles ne voteraient pas des lois manifestement à hostiles à leur classe d’origine. Voici ce qu’elle écrit :

    « Aujourd’hui, dans un pays comme la France, les employés et ouvriers représentent environ 50 % de la population active. Avec la réforme que je propose, ils ne représenteront certes pas 50 % des membres de l’Assemblée nationale, mais a minima 50 % des « représentants sociaux », c’est-à-dire du tiers des députés élus à la proportionnelle sur les listes paritaires socialement, ce qui sera déjà presque révolutionnaire comparé à la situation actuelle. »

    Pourquoi une telle timidité ? On ne le saura pas. On va donc monter une usine à gaz très compliquée pour que les ouvriers et employés soient représentés à 50% sur un tiers des députés, soit seulement 15%. Cette bizarrerie découle évidemment de ses présupposés. On veut bien une représentation des basses classes, mais pas trop, laissons la place principale aux professionnels qui sont plus compétents. C’est bien sur ça que bute la démocratie parlementaire aujourd’hui : non seulement la masse des plus pauvres n’est pas représentée, mais les représentants dans les parlements appartiennent à une classe d’oligarques. Si ça se voit un peu plus aujourd’hui qu’il y a quelques années, c’est parce que les économies sont en crise, et que la montée des inégalités dévoile clairement la connivence des élus avec l’oligarchie.

    Julia Cagé pense qu’il faut financer sur fonds publics les partis politiques et contrôler ce qu’ils font de cet argent, ou s’ils n’en reçoivent pas d’autre. Mais cette idée est à côté du problème. Les partis sont tous à côté du sujet : la preuve, ils sont complètement à la remorque du mouvement des gilets jaunes, les syndicats aussi d’ailleurs. Elle ne tire pas toute la conséquence des chiffres qu’elle donne : 9% font confiance au partis politiques et 27% aux syndicats. C’est très peu. Il y a donc bien une défiance profonde envers ces deux institutions, et ce n’est pas en améliorant leur système de financement que cela pourra s’arranger. Au contraire il se pourrait même que cela aggrave le problème en augmentant les risques de dérive bureaucratique. N’est-ce pas ce qui est arrivé aux syndicats ? Ils reçoivent des subventions publiques et leurs adhérents sont en baisse continue. Dire que leur efficacité est nulle n’est hélas qu’une vérité, que ce soit sur les lois sur le droit du travail ou sur le démantèlement de la SNCF, ils ont été complètement dépassés. Les gilets jaunes ont obtenu en 3 semaines bien plus que les syndicats en 3 ans !! Il faut croire que cette forme de lutte sociale qui existe depuis longtemps à l’état latent et qui contourne les bureaucraties syndicales ou partisanes correspond mieux à une dérive autoritaire des pouvoirs. Il faut donc réfléchir un peu plus à cette question essentielle des formes dans lesquelles les revendications et l’affirmation du pouvoir du peuple s’incarnent. Il  y a une tendance lourde vers la démocratie directe qui est sous-estimée par Julia Cagé, mais ce n’est pas la seule à oublier cette dimension de la crise du politique. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

    Baisse continue des effectifs de la CGT en milliers 

    Si la question des gilets jaunes est aussi importante aujourd’hui, et même s’ils devaient cesser leur mouvement demain, c’est bien parce qu’ils représentent une nouvelle forme de démocratie : les revendications du peuple n’aboutissant pas par les voies institutionnelles normales, elles s’affirment dans la rue, aux ronds-points et aux péages. Julia Cagé qui fréquente beaucoup les gilets jaunes au moins sur les plateaux de télévision devrait pourtant le savoir. Et d’ailleurs ces gilets jaunes ont montré que collectivement ils étaient bien plus compétents pour aborder les questions du jour que les politiciens de profession. Parfois on se perd en conjectures sur les buts de Julia Cagé, elle nous dit que ses réformes doivent « garantir la stabilité du système ». Mais comment peut-on viser un tel but alors que le système économique et social est des plus instables, alors qu’il semble que tout doive changer du tout au tout ?

    Dans l’ensemble l’ouvrage est assez mal écrit, avec des répétitions de formules passe-partout, l’emploi de la première personne est aussi maladroit. De très nombreux points sont à peine évoqués, tandis qu’elle fait étalage de ses lectures anglo-saxonnes sur le sujet. « On peut noter de plus qu’à l’exception de la 11e législature (1997-2002), qui a vu une très modeste remontée du pourcentage d’employés et d’ouvriers à l’Assemblée, la gauche au pouvoir ne fait de ce point de vue pas mieux que la droite. » C’est un sujet qui aurait mérité un examen plus approfondi. La législature Jospin a pourtant obtenu deux résultats non négligeables : un recul du chômage d’un tiers, une croissance forte et une hausse claire du pouvoir d’achat, ensuite une baisse de la durée du travail avec les 35 heures qui, malgré la guerre que le patronat leur a livrée, sont entrées dans les mœurs. Donc justement on peut se demander si ces avancées sociales – par ailleurs compensées par des reculs très importants du côté des privatisations et de la malheureuse entrée dans l’euro – n’ont pas été la conséquence d’une montée justement de la représentation ouvrière à l’assemblée nationale. Il est vrai que l’assemblée élue en 1997 était la conséquence des réformes Juppé sur les retraites qui avaient mis – déjà – tout le monde dans la rue. Notez encore que la croissance forte des années 1997-2002 a été obtenue sans l’aide d’une réforme du droit du travail ou d’une modification des conditions d’éligibilité aux allocations chômage, mais à l’inverse grâce à une hausse des minima sociaux et plus précisément du SMIC. Mais il est vrai que ce fut la dernière législature où la France conservait la maîtrise de son budget et de sa politique fiscale avant de plonger dans les affres des exigences de la zone euro qui conduisit notre économie vers un déficit commercial aggravé. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

    Croissance du PIB en France depuis 1990, Source, INSEE 

    Il me semble que les propositions des gilets jaunes sont bien plus pertinentes que celles de Julia Cagé, comme quoi finalement les experts auto-proclamés en politique sont moins compétents que le peuple lui-même[3]. Je retiens des gilets jaunes deux mesures « institutionnelles » qui me semblent devoir renouveler la démocratie. La première est le référendum d’initiative populaire qui démarrerait à partir de 700 000 signatures. La pétition de Caroline de Haas sur la loi El Khomri avait recueilli plus d’un million de signatures. La pétition lancée par Priscilla Ludosky en avait recueilli 1,126 million signatures. On voit que si on avait fait un référendum sur ces deux questions, ces lois ne seraient pas passées. De même si on lançait un référendum sur le CETA ou le TAFTA, il est certain que ces deux traités ne seraient pas adoptés. On voit donc que la pratique du référendum empêche clairement les hommes politiques de faire n’importe quoi. Une autre proposition des gilets jaunes est d’abaisser les salaires des députés vers le salaire médian. Cette simple mesure que Julia Cagé n’envisage tout simplement pas, écarterait tous les affairistes d’une fonction peu rémunératrice. Terminons sur le point suivant, Julia Cagé ne veut pas du tirage au sort, elle en a peur. Pourtant ce système fonctionne pour les cours d’assises, et on remarque que les jurés sont très appliqués et prennent leur tâche au sérieux. Il est assez facile avec un tirage au sort d’obtenir une assemblée qui représente correctement la population dans sa diversité. On y trouvera forcément des imbéciles, des fachos, des tordus, mais pas plus que leur proportion dans la population française. Le gros avantage de ce système est que la plupart des députés voteront en conscience parce que la plupart ne seront pas soumis à une logique partisane scabreuse. Un débat important sous-jacent à cette question est celui selon lequel le peuple serait moins libéral que les élites, et donc si par exemple il exerçait le pouvoir à sa guise, il rétablirait la peine de mort, interdirait le mariage homosexuel, etc. Outre que cette idée ne repose sur rien, il faut le dire et le répéter : on ne peut être démocrate à temps partiel, et donc si le peuple décide d’une loi qui ne nous convient pas, et bien il faudra l’accepter aussi. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018



    [1] https://reporterre.net/Les-incroyables-precautions-pour-cacher-le-traite-Tafta-aux-elus-du-peuple

    [2] Sauver les médias : Capitalisme, financement participatif et démocratie, Le seuil, 2015.

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  •  Macron est vraiment très fatigué et doit partir

    Les images ne trompent pas : malgré le maquillage outrancier, on voit que Macron apparait complètement usé. Regardez la photo ci-dessus : l’œil gauche fixe la caméra, et l’œil droit s’en va vers la droite, tout en se rapetissant et laissant deviner un vide complet. En deux ans de présidence, il a beaucoup vieilli, et sa folie commence à se voir. Engoncé dans son petit costume de petit banquier, il dit tout et son contraire. Il renifle, se gratte le nez comme ces drogués qui consomment un peu trop souvent de la cocaïne. Mais il conserve toujours ce bagout de marchand de voiture d’occasion qui lui permet de dire tout et n’importe quoi, il saoule tellement ses interlocuteurs, que quand il répond à une question, on finit par ne plus savoir ce qu’on avait demandé. Le voilà donc à l’OIT – Organisation Internationale du Travail – sous-boutique de l’ONU qui avait pour mission dans le temps de défendre le droit des travailleurs. Dans un discours frisant l’imbécilité – écrit peut-être par Sibeth Ndiaye – le voilà qu’il met en garde contre les dérives du capitalisme[1]. Autrement dit, le voilà qui depuis deux ans accélère la dérèglementation des marchés, y compris celui du marché du travail, qu’il réclame la destruction des services publics, qu’il pousse à une adoption définitive du CETA, et qui, en même temps, nous dit que le capitalisme exagère ! Il faut comprendre qu’il s’agit là à la fois d’une impasse stratégique dans laquelle il ne pouvait que se trouver, et en même temps d’une tactique éculée. En vérité c’est un peu la seule tactique qu’il peut avoir. En quelque sorte, après avoir débauché une partie des Républicains, des représentants éminents de la droite affairiste et cosmopolite, qui ne peuvent au fond que se féliciter des orientations économiques, le voilà qu’il fait des discours sensés donner des gages au peuple de gauche, comme par exemple pleurnicher sur les dérèglements climatiques pour plaire à Canfin et Jadot, histoire de faire oublier la démission du pâle Nicolas Hulot. Autrement dit, dans les faits, dans le concret, il continue une politique de droite extrême inspirée par Guizot, et dans le discours il joue les compatissants, voire les humbles, les repentants.

    Macron est vraiment très fatigué et doit partir

    De la même façon Macron aime discourir sur la démocratie, ou le patriotisme renouvelé. Mais dans les faits il s’en fout totalement. En même temps qu’il signe un traité qui est de fait une capitulation face à la puissance économique allemande[2], il fait des discours sur le patriotisme. Ce menteur pathologique défend en même temps un « patriotisme inclusif »[3] – ce néologisme – et une Europe fédérale sous la houlette de l’Allemagne[4] ! Il est le seul qui fait encore semblant de croire que le couple franco-allemand existe. Pour la démocratie qu’il présente comme un acquis de l’histoire de l’Europe, il la viole tous les jours. Macron est entré d’une manière sournoise et louvoyante, c’est dans sa manière, dans une réfutation de l’Etat de droit. Je passe sur la police qu’il a transformée en milice sous les ordres d’un autre menteur, Castaner, et sur la presse qui n’ose plus critiquer quoi que ce soit. Mais il a transformé l’appareil judiciaire en une collection de pantins qui sont bien contents de donner des gages de fidélité au président-fou. Il emploie maintenant celle-ci pour traquer ceux qui ont donné pour la cagnotte de Christophe Dettinger, il les fait convoquer par la police ou encore il demande au parquet, dirigé par l’ignoble Belloubet, de diligenter une enquête sur cette cagnotte[5]. Cette fameuse cagnotte mérite qu’on s’y attarde. Elle a été mise en place dans le respect de la loi pour aider la famille de Dettinger et aussi pour l’aider à payer un avocat. Dettinger ce n’est ni Balkany, ni Benalla. Il n’a guère de moyens financiers à sa disposition, et c’est pourquoi on l’aide. Mais voilà que cette plateforme qui gère les cagnottes Leetchi s’est vautrée dans le déshonneur complet : d’abord en la fermant pour empêcher les dons d’arriver, ce qui est déjà enfreindre la loi et la morale la plus ordinaire, ensuite en transmettant à la justice les noms des donateurs. On pense ce qu’on veut de Dettinger – moi j’en pense du bien – mais dans un régime démocratique il est normal que les amis d’un prévenu l’aident à faire face à ses frais de justice ou soutiennent sa famille. Et donc cette plateforme entrave la bonne marche de la justice en empêchant les amis du prévenu de lever des fonds, mais ensuite, se croyant revenu sous Vichy, elle se livre à une délation crapuleuse. Evidemment c’est ce régime pourri qui la pousse dans ce sens. La honte va poursuivre ce régime dictatorial jusqu’à la fin de ses jours. Les policiers qui vont enquêter sur les donateurs, pourquoi ?, vont chercher sans doute à ficher les opposants pour une éventuelle rafle si les choses tournent mal pour Macron.

      Macron est vraiment très fatigué et doit partir

    Menteur pathologique, sans ancrage solide dans la société, Macron est aux abois, derrière son sourire imbécile et niais, se cache un psychopathe qui semble croire que plus les mensonges qu’il débite sont gros et plus ils passent. Il est vrai que les Français ont la mémoire courte et son assez peu rancuniers. Mais justement, ce double langage permanent ne fonctionne plus : aujourd’hui Macron est clairement identifié comme un homme de droite et le président des riches. C’est évidemment le résultat de sa politique économique et sociale. Cette démarche qui se traduit dans les faits par des privatisations au profit des amis, ravit évidemment la droite, au point de faire exploser le parti Les Républicains. Ceux-ci n’ont plus d’espace, et donc décident un peu dans le désordre à se soumettre à une forme de fusion-acquisition[6]. Mais en même temps, Macron a fait sauter cette fiction de l’extrême centre[7]. Sa dérive langagière a au moins une vertu c’est de faire exploser le mythe d’une gouvernance d’experts qui se situerait au-dessus des a priori idéologiques. Ce dévoilement a été en fait permis par la « gauche » qui s’est perdue en s’adaptant au marché par cupidité et opportunisme. Tout ça pour dire que les extravagances de Macron vont maintenant obliger la gauche à se refonder. C’est-à-dire à ce qu’elle revienne vers une forme de social-démocratie originelle, celle d’avant la reconnaissance de la suprématie du marché[8]. Cette nécessité de revenir au socialisme explique pourquoi aujourd’hui le PCF a des résultats électoraux si misérables, « l’Europe des gens » n’a convaincu personne. Et pourtant un peu partout dans le monde, on sent des changements. Aux Etats-Unis grâce à Sanders, il est maintenant possible de poser la question du socialisme à des heures de grande écoute ! Mais au Danemark les sociaux-démocrates sont revenus au pouvoir en abandonnant la rhétorique libérale, notamment en réexaminant la question de la mondialisation, du libre-échange et des migrations[9].

    Macron est vraiment très fatigué et doit partir

    L’impasse du modèle allemand, la question de l’écologie, comme celle des migrations font apparaitre les propositions de Macron comme des solutions au mieux farfelues et sans avenir. Les recette de Guizot c’était le libéralisme et la corruption. Elles étaient déjà mauvaises en 1848, et elles amenèrent la Révolution de 1848, l’exil de Louis-Philippe, et celui de Guizot qui partit ruminer sa déconfiture en Angleterre. C’est d’ailleurs à Guizot que Macron, sans doute le président le plus corrompu de la Vème République, que l’arrogance satisfaite de Macron fait penser, la même inconscience aussi. La maxime de François Guizot[10] était « enrichissez-vous », ce qui peut être rapprocher des macroneries du type : « il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi » ou « il faut que des jeunes Français aient envie de devenir milliardaires ».

    « La corruption officielle ne manquait pas de sujets à corrompre. M. Guizot était parvenu à un tel degré de manipulation de tous ceux qui l’approchaient que lui et son maître se réjouissaient probablement à l’idée d’un pourrissement généralisé. L’apparence de ces éléments les plus proches leur dissimulait l’état réel de la France dans son ensemble. Cette ignorance eut pour effet qu’un beau jour le roi astucieux et son philosophe de ministre se retrouvèrent en Angleterre sans couronne ni poste. »[11]



    [7] Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français, Le champ wallon, 2019. Ce terme d’extrême-centre désigne non seulement des formations politiques comme celles de Macron ou de Renzi, mais cette manière de tuer le débat politique en masquant que le « centre » n’est qu’une autre dénomination pour la droite affairiste.

    [8] C’est au congrès de Bad Godesberg en 1959 que le PSD abandonna l’idée de socialisme

    [10] Il y aurait beaucoup à dire sur Guizot auquel Macron ressemble aussi physiquement, y compris dans la manière de perdre ses cheveux. C’était un fils d’émigrés dont la famille se réfugia à Genève pour fuir la Révolution française. Il était aussi haï par le peuple que Macron aujourd’hui. Il est resté comme le symbole du capitalisme corrompu et affairiste. Laurent Theis, Français Guizot, Fayard, 2008. Guizot sombra tout naturellement dans l’oubli.

    [11] The Spectator Archive, 18 mars 1848

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  •  Acte 31, les gilets jaunes prennent le maquis 

    A Douai une marche nocturne à inauguré l’Acte 31, c’était vendredi 14 juin 

    Nous bouclons notre 7ème mois de lutte. Macron fait toujours semblant de ne rien entendre et de croire qu’il est tiré d’affaire. Mais son indolence ne suffit plus à colmater les brèches, car si les syndicats sont incapables de coordonner les luttes, les gilets jaunes le font maintenant à leur place. Ils sont donc partout, aux côtés des urgentistes, dans les luttes pour la préservation de l’environnement, et ils font du 1er mai un succès populaire au grand dam de la CGT elle-même qui est complètement dépassée. Les gilets jaunes sont maintenant un parti, la seule opposition véritable. Certes ils ne sont pas hiérarchisés par une bureaucratie stipendiée, ils n’ont pas de chef. Ils sont disséminés dans tous les coins et recoins de la société, mais ils forment un parti, en ce sens qu’ils ont pour but de renverser Macron et son gouvernement, mais aussi de changer les règles de fonctionnement de la société en profondeur. Même quand vous ne les voyez pas, ils sont encore là. Ce parti de l’ombre tient des réunions de partout en France, travaillant à rénover leur approche stratégique et tactique de la lutte contre la dictature macronienne. Cette semaine, Macron est reparti en guerre contre ce qu’il reste d’une information un peu libre. Et donc le voilà qu’il passe, via l’Union européenne, des accords avec les GAFA pour contrôler un peu plus l’information. Macron reçoit leurs dirigeants comme des princes arabes, leur déroulant le tapis rouge à nos frais[1]. On se souvient qu’il y a quelques mois l’Union européenne enterrait le projet d’une taxe sur ces entreprises[2]. Ce n’est pas sans intention. Comme en Chine les GAFA rendent de fiers services, ferment des tas de comptes, tentent de paralyser les réseaux. Mais ce n’est pas tout, Macron s’attaque au pluralisme de l’information. Déjà il a désigné les agences Sputnik et Russia Today, comme des officines de désinformation et les a exclues de ses conférences de presse[3]. Comme le rappelait Sputnik, Castaner et Macron sont des spécialistes des fake news et ne supportent pas la concurrence. L’exemple de l’hôpital de la Salpêtrière ou du tabassage de Geneviève Legay est encore dans toutes les mémoires. Mais cela ne suffit pas, des journalistes sont convoqués par la police qui est de plus en plus utilisée pour faire un travail de milicien. Les protestations commencent à se développer, timidement, mais elles avancent[4]. Taha Bouhafs, journaliste indépendant, a été arrêté pour « outrage et rébellion », ce sont les termes qu’on emploie quand on ne sait pas quoi dire[5]. Au mois d’avril c’était Gaspard Glanz qui couvrait une manifestation des gilets jaunes[6]. Dans les deux cas l’arrestation est non seulement injustifiée, mais des plus brutale. Bien entendu, les journalistes qui ne font pas de vagues ne sont pas embêtés. C’est donc bien d’une mise au pas des journalistes dont il s’agit. 

    Acte 31, les gilets jaunes prennent le maquis 

    A Toulouse les gilets jaunes étaient encore assez nombreux la police les a attaqués 

    Donc si on additionne les faits que voyons-nous ? D’abord des interdictions de manifester, nombreuses et hebdomadaires, ensuite un matraquage en règle de ceux qui le font tout de même. Malgré la tonne de vidéos et de photos qui montrent le contraire, il se trouve tout de même des malheureux pour nier l’évidence et tenter de plaire à leur maître, ainsi Brigitte Jullien, directrice de la police des polices, ne fait seulement qu’enquêter sur le comportement de la police, elle produit des fake news :  « Je réfute totalement le terme de violence policière», dit-elle[7]. Je passe sur les condamnations honteuses que prononce la justice à l’encontre des gilets jaunes sur des bases qui ne tiennent pas debout[8]. A tout cela s’ajoute la reprise en main brutale de l’information – Facebook, Tweeter et Instagram ont fermé de nombreux compte faisant circuler l’information des gilets jaunes – et donc nous voyons que la démocratie fout le camp complètement. C’est face à cette dictature en marche que les gilets jaunes font figure de résistants, et comme leurs prédécesseurs, ils doivent faire attention à la répression. Pour avoir décrocher un portrait ridicule du ridicule Macron, un militant de l’association de défense de l’environnement, Action non violente–Cop 21, a écopé d’une amende de 250 €[9]. Le juge du tribunal correctionnel qui balance cette condamnation honteuse, n’a honte de rien, il ne se rend pas compte qu’il réactive la vieille idée ténébreuse de « crime de lèse-majesté ». Il est vrai qu’il n’a pas suivi le réquisitoire de l’ignoble représentant du parquet qui réclamait entre 1000 et 2000 €. Au moment où soi-disant Macron opère un virage écologique, ça tombe assez mal. Qu’en pense Pascal Canfin ? Preuve que nous revenons complètement en arrière dans le mauvais sens du terme, un homme a été condamné à six mois de prison ferme pour avoir volé un sandwich et un jus d’orange[10]. Ce type de condamnation se multiplie. On se croirait revenu au temps des Misérables. 

    Acte 31, les gilets jaunes prennent le maquis 

    A Toulouse, les milices de Castaner ont attaqué un bar restaurant 

    Samedi 15 juin, le nombre de manifestants était encore un peu en baisse. Ils étaient encore 35000 selon le site du syndicat policier France police[11]. Ce grand menteur de Castaner nous fait dire qu’ils n’étaient plus que 7000 dans toute la France. Mais peu importe l’exactitude des chiffres, après tout, les premiers Résistants n’étaient pas plus nombreux, mêmes si beaucoup de Français voulaient en découdre avec l’occupant et ceux qui avaient trahi le pays. A Toulouse donc la police a chargé délibérément les manifestants qui étaient pacifiques et ne posaient aucun problème, dès le démarrage du cortège, la milice de Castaner a chargé jusque dans un bar, matraquant au passage les employés de l’endroit[12]. C’est la méthode qu’on emploie dans les dictatures d’Amérique du Sud quand des opposants posent trop de problèmes. A Douai également il y a eu de la casse. On trouvait encore des gilets jaunes un peu partout, à Grenoble, à Paris. A Paris la préfecture avait encore un peu plus compliqué la mobilisation en fermant des dizaines de rues aux manifestants[13]. Officiellement il n’est pas interdit de manifester, mais le nombre de rues où cela n’est pas autorisé, est en fait bien équivalent à une interdiction. Il est curieux que personne ne le souligne. En même temps, cette semaine le recueil de signatures a été lancé pour tenter de passer à un référendum sur la privatisation d’ADP. Les Français sont en colère contre ces privatisations tout azimut qui les dépouillent, qui en quelque sorte les expulse de la jouissance de leur bien collectif au profit des amis du petit président et de l’oligarchie. Ici ce sont les barrages, là l’électricité, ailleurs les autoroutes, sans que cela profit évidemment aux Français. En tous les cas on peut signer pour ce référendum, même si on sait que ce gouvernement de fourbes va tout faire pour le faire capoter[14]. Même si on ne veut pas voter, il est bon sur ce point particulier de faire capoter les entreprises mercantiles du trio Macron-Philippe-Le Maire. Notez que si ce référendum avance cahin-caha, c’est encore grâce à l’action des gilets jaunes. La route est longue cependant, il restera à passer le cap de l’examen du projet de loi sur ADP, si l’assemblée générale s’en empare, elle peut décider de le rejeter et mettre un terme au processus. Certes cela serait très mal vu de l’opinion, mais Macron n’a plus rien à perdre en termes de popularité[15]. 

    Acte 31, les gilets jaunes prennent le maquis 

    A Grenoble les gilets jaunes se mobilisent contre la privatisation des barrages 

    En même temps que les gilets jaunes font apparaitre le pouvoir macronien comme une dictature, ils ont renforcé leur armature intellectuelle. Ils se présentent maintenant comme les premiers garants du bien public et de ce qu’il reste des services publics en pleine dérive. Sur ces deux points, ils ont l’approbation de la grande majorité des Français qui se rendent bien compte qu’on est en train de vendre la France à la découpe. Même des politiciens comme Gilles Carrez ou le très confus Bruno Retailleau commence à s’en rendre compte. Le premier explique pourquoi il soutient le référendum sur ADP, mettant en garde le gouvernement qui va tout faire pour le saborder et continuer ses petites affaires de vente de la France à la découpe[16]. Le second dénonce maintenant l’abandon du consensus sur le modèle de la Sécurité sociale tel qu’il avait été mis en place dans l’immédiate après-guerre. C’est au fond une évolution supplémentaire de Macron vers le modèle américain, avec les conséquences que nous savons sur le développement des inégalités[17]. Le fait que deux hommes de droite s’emparent de ces sujets montre la voie pour les gilets jaunes qui doivent continuer à agréger les colères. 

    Acte 31, les gilets jaunes prennent le maquis 

    A Paris, ils étaient un peu moins nombreux que d’ordinaire, mais ils étaient présents



    [8] Éric Drouet a déjà été condamné à une forte amende en mars dernier, il a fait appel : https://www.lepoint.fr/justice/gilets-jaunes-eric-drouet-condamne-a-2-000-euros-d-amende-29-03-2019-2304591_2386.php, et il est en attente d’une autre condamnation pour des motifs très fumeux http://www.leparisien.fr/faits-divers/gilets-jaunes-quatre-mois-de-prison-avec-sursis-requis-contre-eric-drouet-05-06-2019-8086890.php

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  •  Le mouvement social aujourd’hui 

    La plus grande usine de Nutella est bloquée à Villers-Ecalles 

    Si cela ne se voit pas sur le plan politique, notamment à travers des élections ou des changements à la tête du pouvoir, la France, mais aussi l’Europe, est traversée par un mouvement social puissant, beaucoup plus puissant que ce qu’on peut imaginer. En effet en France, l’opposition aux réformes est continue depuis les manifestations contre la loi El Khomri, donc depuis plus de trois ans. Ça n’arrête pas, c’est une guerre sociale de longue durée. On a vu une grève dure, longue et victorieuse l’an dernier chez Carrefour pour des questions portant sur l’annulation de primes. Également il y a eu une grève très longue et massive à la SNCF, et puis il y a les urgentistes, et puis les enseignants. Il y a aussi des mouvements de débrayage dans les banques, encore pour des questions de rémunération[1]. Ces mouvements ne doivent pas être distingués du mouvement des gilets jaunes, seules les bureaucraties syndicales décomposent le mouvement social pour mieux le contrôler et le briser.  Les salaires sont bloqués depuis des années, tant dans le public que dans le privé. Chez Ferrero ce sont des revendications salariales qui ont mis le feu aux poudres, certes on aurait aimé que la révolte porte sur la « qualité » des poisons que cette entreprise produit, mais les salariés ne sont pour le moment pas maîtres de leur usine, et donc n’ont aucun contrôle sur les marchandises fruit de leur travail. C’est d’ailleurs une des tares bien connue du capitalisme qui, en opposant le travail au capital, empêche les producteurs d’avoir le contrôle de l’usage de leur force de travail, et c’est bien cela qui est à l’origine de l’idée de socialisme, c’est cela que visait Proudhon en énonçant que la propriété c’est le vol. Cela va bien au-delà de la confiscation de la plus-value. C’est pour cette raison que la CGT avait inscrit dans ses statuts « l’abolition du salariat » en adoptant la Charte d’Amiens en 1906.  

    Le mouvement social aujourd’hui

    Mais en novembre 1969, cette centrale syndicale lors de son quarantième congrès supprimera cet objectif, passant de fait dans le camp réformiste, après avoir tout fait d’ailleurs pour ramener le grand mouvement de Mai 68 à une dimension acceptable pour le gouvernement de l’époque et pour le patronat. On sait aussi que la bureaucratie de la CGT a joué un rôle déterminant pour désamorcer la grève des routiers qui était programmée pour le début du mois de décembre 2018, objectivement en sauvant Macron et son régime. Cette bonne volonté de Philippe Martinez a été très mal récompensée, cela n’a pas empêché que le cortège de la CGT soit agressé méchamment par la milice de Castaner-le-menteur lors de la manifestation du 1er mai. Mais l’effondrement moral de cette centrale est bien là : même quand la CGT se fait matraquer, elle n’a même plus le réflexe de réagir, comme si elle s’obligeait à un devoir de soumission. Qu’on ne s’étonne pas si elle n’a plus d’adhérents : elle est passée de 4,5 millions en 1947 à 2,5 millions aux lendemains de Mai 68 à un peu plus de 600 000 aujourd’hui. Comme les partis sociaux-démocrates qui disparaissent les uns après les autres, les syndicats dégoutent les salariés. Evidemment ce qui est en cause, je me dois de le répéter, ce ne sont pas les syndicalistes de la base qui souvent sont très déterminés et très courageux, mais bien la hiérarchie bureaucratique qui chapeaute et oriente l’ensemble. La conséquence de cette dérive syndicale, c’est l’impossibilité de faire converger les luttes. Et je ne parle pas seulement de la mauvaise volonté évidente de la CFDT. Notez que la CGT a soutenu la candidature de Laurent Berger à la tête de la CES – Confédération Européenne des Syndicats – cette même CES qui a salué le départ de Jean-Claude Juncker de la présidence de la Commission européenne, arguant que ce politicien corrompu avait beaucoup fait pour préserver les droits des travailleurs[2] ! Ces bureaucrates syndicalistes ne se rendent plus compte qu’ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. De partout le syndicalisme d’effondre. L’évolution est surtout dramatique dans le secteur privé, là où justement il y aurait le plus à faire[3]. Souvent on entend dire que la société évoluant vers toujours plus d’individualisme, il est normal et naturel que le taux de syndicalisation baisse, mais on peut penser aussi que cela est le résultat de la professionnalisation de l’encadrement des syndicats, comme pour les partis politiques, cette professionnalisation éloigne la bureaucratie de ses mandants.  C’est un phénomène bien connu depuis longtemps[4].

     Le mouvement social aujourd’hui 

    Urgentistes en grève à Lons-le-Saunier 

    Tout cela pour montrer qu’au fond les syndicats ne font pas vraiment leur boulot, en effet, on sait très bien et depuis longtemps que lorsque les luttes sont segmentées, corporatisées, si on peut se permettre ce néologisme, elles perdent de leur impact, et qu’à l’inverse plus elles sont massives et transversales, et plus elles remettent en question le pouvoir politique comme le pouvoir de l’argent, et plus elles sont efficaces pour obtenir des avantages matériels, mais aussi des avancées en termes de droit. Il y a deux sortes de mouvements sociaux aujourd’hui, les uns dans le secteur privé, par exemple cette usine de Ferrero près de Rouen qui est bloquée par les travailleurs depuis plus d’une semaine[5]. C’est la plus grande usine du groupe dans le monde, on y fabrique du Nutella et des Kinder. Les revendications sont d’abord matérielles pour faire face à la pénibilité du métier, mais aussi peut-être pour compenser la honte de fabriquer des produits qui sont mauvais pour la santé des enfants et pour l’environnement puisque le Nutella est fait avec de l’huile de palme qui accélère la déforestation[6]. Il y a aussi des manifestations de salariés de General Electric. Bruno Le Maire a été accueilli à Belfort par des huées[7]. C’est le sort normal des macroniens si je puis dire. Ici ce sont les licenciements programmés qui sont en cause. Sur le site belfortain, ce sont plus d’un millier d’emplois qui vont disparaitre. Mais cette affaire va très loin, parce que Macron lui-même est en cause. En effet une enquête judiciaire est aujourd’hui ouverte sur la vente douteuse du pôle énergie d’Alstom à General Electric, une puissante multinationale. Or cette vente a été conduite directement sous la houlette de Macron lorsque celui-ci était secrétaire général adjoint de l’Elysée, puis finalisée lorsque ce dernier fut nommé malencontreusement ministre de l’économie. On parle même de « pacte de corruption »[8]. Ce qui n’est pas étonnant pour ce qui concerne Macron, car s’il est manifestement fou, on connait maintenant aussi sa cupidité… et celle de sa femme[9]. Mais il ne fait aucun doute qu’il n’est pas le seul à être corrompu dans les sommets de l’Etat.  

    Le mouvement social aujourd’hui

    Cette vente honteuse d’un bien public à un tarif de braderie a été justifiée politiquement par le fait que General Electric s’engageait à sauvegarder l’emploi, et même à en créer un millier, c’est pourtant un millier d’emplois qui seront détruits sur le site belfortain, tandis que 347 l’ont déjà été dans la Région Auvergne-Rhône-Alpes[10]. C’est toujours la même chanson, on s’engage à sauvegarder l’emploi en contrepartie d’avantages sur les prix de l’entreprise ou de subventions un peu grasses et ensuite on fait ce qu’on a envie de faire, virer le maximum de personnes pour faire monter les profits pour les actionnaires : au mensonge s’ajoute le pillage des biens publics. Ça se fait depuis trente ans et c’est l’accompagnement régulier année après année de la désindustrialisation des territoires, pour tenter de la faire admettre. Très souvent cela se passe dans des zones peu denses où les difficultés pour se recycler sont très grandes parce que l’emploi est rare. Bruno Le Maire pleurniche un peu pour la galerie devant les caméras de télévision pour demander à ce que General Electric révise sa copie, c’est-à-dire diminue le nombre de salariés promis à un licenciement. Mais bien évidemment il ne manifeste guère l’envie de se lancer dans un bras de fer avec cette multinationale, et d’ailleurs la loi et les traités européens ne lui permettrait pas d’agir sérieusement, même s’il en avait l’intention. On est libéral ou on ne l’est pas, et Bruno Le Maire est comme tous ceux de ce gouvernement complètement corrompu. Et donc, comme on le répète à satiété, on fait confiance aux patrons. C’est d’ailleurs un vrai business que de chasser les aides et les subventions pour la reprise des entreprises en difficulté[11]. C’est l’histoire d’Arcelor, de Continental et de tout ce qu’on veut. On promet mais on ne donne rien du tout au final et on revend ensuite l’entreprise bradée à la découpe, en faisant des bénéfices supplémentaires sur l’immobilier et sur les terrains[12]. Cela est permis parce que nous sommes dans une forme mondialisée de l’économie où les entreprises nationales disparaissent les unes après les autres, et que domine maintenant le capitalisme financier dont l’objectif est le profit de court terme. Là encore les médias dominants sont très discrets. Et la liste est longue, c’est l’usine Ford à Blanquefort ou encore celle de Whirlpool à Amiens. Et chaque fois ce qui est souligné, c’est l’étalage de l’impuissance de l’Etat à inverser ce phénomène, alors même que la puissance publique – l’Etat comme les collectivités locales – a souvent investit des sommes importantes pour laisser croire qu’il faisait quelque chose. Localement les salariés connaissent très bien ces situations, mais ils ne les relient que rarement à un système d’ensemble, ils ne s’intéressent pas assez à ce qui se passe ailleurs sur le même modèle. C’est ce qui empêche pour partie la convergence des luttes : chacun veut sauver sa peau, sans penser au reste. 

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    Bruno Le Maire a été hué à Belfort 

    D’autres luttes sociales prennent la forme de la défense des services publics, un sujet populaire parce qu’au fil des années l’Etat s’est désengagé à la fois à cause des politiques de rigueur et à cause aussi de la domination de l’idéologie du marché. Mais en fait c’est l’autre face d’une même histoire. Donc on a des mouvements revendicatifs forts que les médias minimisent volontairement, notamment dans le cadre de l’hôpital public. Plus de 75 services d’urgence sont en grève[13], et ce mouvement devrait s’amplifier dans les jours qui viennent, avec les manifestations des 6 et 11 juin. Ce mouvement est très populaire essentiellement parce que les populations se sentent démunies face à la désertification et à la dégradation des urgences. L’ignoble ministre de la santé, Buzyn pour ne pas la nommer, a tenté de culpabiliser les urgentistes dont le mouvement de grève dure maintenant depuis la mi-mars[14], soit trois mois, sans que le gouvernement trouve quelque chose à dire ou à faire pour apaiser la colère. C’est à peine si les médias en parlent, or un mouvement qui dure plusieurs mois c’est quelque chose de significatif. Les urgentistes ont pour revendication principale les conditions de travail, notamment pour compenser les sous-effectifs qui nuisent non seulement à leur travail mais aussi aux usagers qui se trouvent ainsi mis en danger par la lenteur consécutive aux sous-effectifs de leur prise en charge. La mort d’une patiente aux urgences de Lariboisière a été manifestement un déclencheur[15]. On a pu observer des décès à Nancy ou à Reims pour des défauts de soins en urgence[16]. Dans tous les cas, même si on pointe des dysfonctionnements dans les services, à la base il s’agit d’une dégradation continue du travail des urgentistes et bien sûr des sous-effectifs, voire même d’une sous-qualification de ce personnel. Remarquez que les gilets jaunes ont manifesté leur soutien au personnel de la Salpêtrière, comme ce même personnel a soutenu les gilets contre les mensonges de Castaner qui prétendait que les gilets jaunes avaient attaqué un hôpital presque par méchanceté, alors qu’ils ne faisaient que tenter d’échapper à ses miliciens qui les bastonnaient[17]. Cependant la puissance du mouvement des urgentistes a tout de même obligé le gouvernement à faire quelque chose : Buzyn après avoir stigmatisé cette profession a annoncé qu’elle allait présenter un plan d’ensemble pour les urgentistes, mais sa crédibilité face aux professionnels de la santé est très faible[18]. La façon dont la grève s’étend oblige le gouvernement à changer de discours. Les urgentistes demandent une hausse des salaires de 300€ par mois, mais aussi une augmentation des effectifs, et également une amélioration de la sécurité dans les hôpitaux. Ce dernier point est décisif face à la dégradation de la vie civile en France. Reste à savoir ce qu’ils proposeront de sérieux pour calmer la colère des urgentistes et des patients, parce que tout de même si Macron et ses ministres lobbyistes laissent pourrir sur pied l’hôpital public, c’est pour avoir plus de facilité à moyen terme pour le privatiser, au moins en partie. Vu l’objectif que le gouvernement s’est fixé en matière de baisse des effectifs dans la fonction publique, il va essayer de ne pas répondre aux exigences des grévistes. Sauf que le problème est très sensible, et que l’opinion publique est avec les urgentistes. 

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    Urgentistes en grève à Sainte-Musse le 16 mars 2019 

    D’une manière décousue, les personnels enseignants manifestent également depuis plusieurs mois contre les réformes de Blanquer, mais encore contre les fermetures de classes et d’écoles dans des endroits peu peuplés. De nouvelles manifestations sont prévues pour le 17 juin. Là encore la défaillance des bureaucraties syndicale est évidente. Commencer « un mouvement de grève unitaire » dans la deuxième moitié du mois de juin n’a guère de sens, sauf à penser que le mouvement ne durera pas et qu’on va tout faire pour le stopper[19]. Il est vrai que les enseignants ne se sont guère mobilisés du côté des gilets jaunes, les regardant volontiers comme des fascistes en puissance, avec même parfois une pointe de mépris. Malgré cela les enseignants se mobilisent notamment à travers des occupations d’écoles sauvages. Personne n’en parle dans les médias dominants, là encore c’est une lutte comme pour l’hôpital de proximité contre la concentration des moyens, la défense de l’idée selon laquelle il faut une école dans chaque village[20]. C’est en quelque sorte un mouvement contre la désertification des territoires. C’est une manière de poursuivre la lutte de la France périphérique contre les forces centrifuges qui concentrent les moyens dans le jeu de la mondialisation et de la concurrence libre et non faussée qu’impose Bruxelles. On sait que le rôle de la France périphérique a été décisif dans le déclenchement et le développement du mouvement des gilets jaunes[21]. Et justement ces gilets jaunes ont une vertu que ne possèdent pas les syndicats, ils ont maintenant une conception transversale des luttes. S’ils sont partis d’abord contre les taxes sur les carburants, ils ont ensuite rejoint les manifestations pour la lutte contre la dégradation de l’environnement, ils ont soutenu les urgentistes et ensuite, on les a vu aussi aux côtés des syndicats le 1er mai dernier, donnant un peu de couleur à un défilé un peu trop traditionnel. 

    Le mouvement social aujourd’hui 

    Manifestation des enseignants le 18 mai dernier

    D’une manière ou d’une autre par la prise en charge de la transversalité des luttes sociales, par-dessus la tête des syndicats, ce sont les gilets jaunes qui maintiennent la pression et entretiennent le moral des dissidents : ils ne sont pas seulement aux côtés des urgentistes, mais aussi dans les cortèges du 1er mai, et encore avec les manifestants qui poussent à une prise en compte de la dégradation de l’environnement. C’est sans doute pour cette raison que, même s’il y a moins de monde dans les manifestations du samedi, que leur rôle reste décisif. Mais de façon symétrique, ils démontrent que la bureaucratie syndicale s’est trouvée incapable de faire quelque chose de positif de ce bouillonnement revendicatif. Et les derniers sondages montrent que la moitié des Français soutiennent encore le mouvement des gilets jaunes, le soutient est fort, surtout du côté des employés et des ouvriers[22]. Certes on peut toujours trouver que le mouvement des gilets jaunes n’est pas assez ceci, ou pas assez cela. C’est une forme d’impatience malvenue, parce qu’en réalité, même les plus politisés d’entre nous ne savent pas trop comment faire pour approfondir le mouvement autrement qu’en affichant un soutien actif aux luttes sociales en cours. Pour passer à un stade supérieur, il faudra encore du temps, c’est une guerre d’usure qui s’annonce, et celle-ci doit faire preuve d’inventivité face à la concentration des pouvoirs dans les mains de l’oligarchie et de ses valets. Comme on le voit, c’est la question de l’organisation qui est posée. Or dans cette guerre sociale ce qui est refusé par le peuple aujourd’hui c’est l’organisation verticale avec un programme, un parti et même un drapeau, en dehors du drapeau tricolore. Il vient donc que le mouvement ne pourra se renforcer que s’il respecte l’impératif d’horizontalité, mais qu’en même temps il arrive à mener des actions coordonnées. C’est un peu la question qui a été posée à Saint-Nazaire au mois d’avril dernier quand plus de 700 gilets jaunes s’étaient réunis pour représenter un vaste ensemble de gilets jaunes de toute la France[23]. On avait appelé cette réunion une « assemblée des assemblée », c’était une manière de refuser le rôle des leaders, et de souligner que les gilets jaunes qui étaient là, n’étaient que des représentants porteurs de messages. Mais pour l’instant on n’a pas trouvé de réponse satisfaisante à cette question. Soyez sûr que ça viendra.  

    Le mouvement social aujourd’hui



    [3] Thomas Amossé, Maria-Teresa Pignoni La transformation du paysage syndical depuis 1945, in, Données sociales, INSEE, 2006.

    [4] René Lourau, « Le syndicalisme : de l’institution à la bureaucratie », L’homme et la société, n° 10, 1968.

    [11] On peut commencer à s’en faire une idée en allant sur le site gouvernemental dédié, https://www.economie.gouv.fr/cedef/aides-publiques-entreprises

    [21] Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014.

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  •  Acte XXX des gilets jaunes, une ténacité inédite et exemplaire 

    Violences à Montpellier 

    Il est assez ahurissant que nous soyons maintenant parvenus à l’acte XXX des manifestations hebdomadaires et que les journalistes se contentent seulement de pointer le déclin du nombre des manifestants, au lieu de saluer la ténacité des gilets jaunes. Ceux-ci sont bien moins nombreux à manifester, c’est vrai. Effectivement après les interdictions de manifester, après les condamnations judiciaires et la répression policière, la chape de plomb est retombée sur l’information. Des consignes sont données pour qu’on ne fasse pas trop de publicité pour le mouvement dans les médias dominants. Dans Histoire d’un homme du peuple, Erckmann-Chatrian[1] racontent la révolution de 1848 en développant l’image du calme avant la tempête, quand la mer se retire pour revenir encore plus fortement la puissance qui va emporter les digues du Vieux Monde. Cette image est bien adaptée à la situation que nous connaissons aujourd’hui. En effet, les causes de la révolte n’ont pas été dissipées, quel que soit l’angle sous lequel on regarde le catastrophique quinquennat de Macron, et de partout on sent une colère terrible. Les partis de gauche sensés défendre le peuple sont aux abonnés absents, occupés à méditer sur la déconvenue qui fut la leur lors des dernières élections européennes, et les syndicats n’en finissent pas de se ramollir. Mais il serait illusoire de croire que l’ordre règne. En effet, un peu de partout en France, les gilets jaunes se réunissent, fourbissent leurs armes et préparent la suite. Des réunions ont lieu en semaine, ici ou là, nombreuses dans le Sud comme dans le Nord.

    Le mouvement prévoit de continuer ses démonstrations au moins jusqu’au 22 juin. On sera alors dans le 7ème mois ! Les médias qui sont ouvertement du côté du pouvoir se demandent pourquoi cela continue[2]. Evidemment comme les journalistes ont pris la triste habitude de vivre couchés, ils ne comprennent pas que les Français se redressent. Or l’évidence c’est que cette mobilisation a ses raisons :

    - la première c’est l’immobilisme affairiste de Macron qui ne veut pas comprendre qu’on contrarie son plan de carrière, qu’on ne le laisse pas faire ses petites privatisations, sa destruction des services publics. En sept mois il n’a été capable que d’une seule chose, rassembler autour de lui la droite affairiste et cosmopolite. Cette droite versaillaise qui, des débris du PS, aux ralliés de LR, ne conçoit la démocratie que quand on ne la contrarie pas. Elu minoritaire, Macron est illégitime ;

    - la seconde est que cette politique à la Guizot – Guizot qui fut ne l’oublions pas le ministre à l’origine de la révolution de 1848 – n’est pas adaptée aux problèmes du jour, alors qu’elle était déjà considérée comme réactionnaire et dépassée à cette époque. Alors même que nous sommes confrontés à une crise écologique d’envergure, le président-fou propose de continuer comme avant dans le productivisme.

    Les choses se mettent doucement en place, et il apparaît que Macron est une sorte de Sarkozy – donc un président très à droite – mais la folie en plus. Dans les grandes manœuvres qui s’annoncent, Macron débauche Les Républicains à tour de bras et mise probablement sur l’union des droites, de LR à Jadot pour se faire réélire, même avec un bilan pourri[3]. Ce coming out lui permettra en outre de recruter un personnel politique un petit peu plus compétent, parce que les LREM manquent beaucoup de personnel qualifié – encore que cela risque de repousser un certain nombre de macroniens un peu trop à gauche. Mais ces manœuvres politiciennes qui vont faire de Macron un politicard de la droite dure ordinaire à plein temps, les gilets jaunes s’en foutent un peu. Sauf qu’évidemment cela risque d’empêcher le rapprochement avec Jadot et EELV : tout le monde admet qu’aujourd’hui il y a trois blocs qui se manifestent dans les urnes, une droite ordinaire, affairiste et cosmopolite qui va de Macron au Modem en passant par LR et UDI, une gauche déphasée qui irait du PS à la France Insoumise en passant par EELV et le PCF, et puis un troisième bloc qui se structure autour du RN. C’est cependant un trompe l’œil parce que comme on l’a vu le 26 mai dernier, plus de 50% des électeurs – sans même parler de ceux qui ne sont pas inscrits et qui seraient 9 millions – se refusent à choisir entre la peste brune et le choléra macronien. 

    Acte XXX des gilets jaunes, une ténacité inédite et exemplaire 

    Il y avait beaucoup de monde à Montpellier le samedi 8 juin 2019 

    La participation est restée cependant assez plate, autour de 40 000 manifestants[4], tandis que les services de Castaner qui ne craignent plus depuis longtemps le ridicule annonçaient 3700 manifestants sur toute la France, alors qu’on annonçait plus de 2 000 à Montpellier et plusieurs milliers à Paris, avec d’autres manifestations dans toute la France, Marseille, Nice, Antibes, ou encore à Toulouse, Nancy, Caen. Il y a eu des violences ouvertes par la milice de Castaner à Montpellier, alors que le cortège se formait place de la Comédie à midi, dès treize heures les CRS chargeaient et attaquaient les gilets jaunes à coups de grenades lacrymogènes. La partie un peu gauchiste des gilets jaunes a tenté de rallier à elle le peuple des banlieues en allant à Drancy. Mais ce fut un échec cinglant, en somme une dispersion inutile des forces, depuis le début le peuple des banlieues ne semble pas concerné par les gilets jaunes. Tandis que les gilets jaunes se dirigeaient par ailleurs vers le siège de TF1, quelques milliers se rendaient en banlieue. Cette démarche semble obscure. Aller vers le peuple des banlieues suppose que celui-ci doit être en quelque sorte évangéliser, comme dans le temps on allait vers les « sauvages » pour leur apporter la civilisation. Éric Drouet au contraire disait qu’il fallait réinvestir les lieux du pouvoir comme les Champs-Elysées par exemple. Je suis d’accord avec cette idée, et si le peuple des banlieues se sent concerné, et bien il viendra, mais il faut prendre des lieux stratégiques, et ne pas se délocaliser. 

    Acte XXX des gilets jaunes, une ténacité inédite et exemplaire 

    A Drancy la milice est intervenue tout de suite en tirant dans le tas 

    Entre temps justement Éric Drouet est passé en jugement le 5 juin, et le procureur a, dans un réquisitoire ridicule, tant il est dans une posture de soumission, demandé une peine de prison avec sursis assortie d’une amende. Bien que Drouet ait été ramassé en dehors du lieu de la manifestation, on le jugeait non seulement sur des intentions de la rejoindre, mais aussi d’y commettre des violences[5]. Le jugement a été mis en délibéré au début septembre, les juges ont besoin de trois mois pour se faire une opinion, c’est bien curieux, à moins qu’ils n’attendent le feu vert du président-fou. Mais ce procès est exemplaire de la fin des libertés politiques et de l’Etat de droit sous Macron et de l’instrumentalisation de la justice qu’il dévoile. Les journalistes se contentent pour rendre compte de la mobilisation des gilets jaunes de recopier le communiqué de l’AFP et de reprendre les chiffres de Castaner sans se poser de question, démontrant par-là que la dictature macronienne s’accommode tout à fait bien de l’absence manifeste de pluralisme de la presse. Libération est exemplaire de cette dérive, vous me direz que personne ne lit plus ce journal depuis bien longtemps, mais il n’empêche il ne faut guère avoir d’honneur pour se transformer en propagandiste de l’Elysée de cette manière[6].

    Dans le même ordre d’idée d’une reprise en main intégrale, l’afficheur varois pro-gilets jaunes, Michel-Ange Flori, vient d’être condamné à verser 32 000 € à BFM-TV qui s’est sentie outragée par une affiche qui mettait en cause son indépendance vis-à-vis de la police en recyclant une vieille affiche de Mai 68[7]. En Mai 68, on criait à la dictature, et pourtant, le pouvoir gaulliste n’a jamais poursuivi ceux qui ont conçu ou collé cette affiche ! Il est vrai que Cohn-Bendit n’avait pas encore rejoint le camp de la réaction et ne s’affichait pas encore comme domestique du grand capital. Il est remarquable que cet histrion qui faisait profession de grande-gueule ne trouve rien à dire sur cette question. Il y a longtemps qu’on n’avait pas vu ça. Cette manœuvre d’intimidation est du même ordre que la condamnation de trois gilets jaunes qui auraient crié « Castaner assassin »[8]. 

    Acte XXX des gilets jaunes, une ténacité inédite et exemplaire 

    A Nice les gilets jaunes se sont installés sur la place Garibaldi 

    De la même manière en Mai 68 on criait facilement CRS=SS, mais à ma connaissance personne n’a jamais été poursuivi pour outrage. C’est bien d’une dégradation des mœurs politiques dont il s’agit : non seulement le personnel politiques est de plus en plus vulgaire et médiocre, mais en outre l’incompréhension totale de la situation les pousse vers ce qu’il y a de plus simple : interdire et matraquer. On peut penser ce qu’on veut de ces slogans, mais l’injure et l’outrance a toujours fait partie du débat démocratique. Condamner des gilets jaunes pour injure, c’est clairement s’attaquer à la liberté d’expression. En Russie on arrête des journalistes, en France on n’en a pas besoin, ils pratiquent une telle autocensure qu’ils se contrôlent tous seuls, devançant les intentions de leurs patrons. N’oublions pas que les journalistes sont chez nous le troisième pilier du soutien du bloc bourgeois à côté de la police et de la justice. Premiers fabricants de fake news, on ne les a toujours pas vu s’indigner de la violence policière ni même des condamnations honteuses mises en scène par Macron. Il y a cinquante ans, on s’indignait pour bien moins. Il est peut-être tente de retrouver un peu de dignité. 

    Acte XXX des gilets jaunes, une ténacité inédite et exemplaire

    L’affiche qui a amené la condamnation de Michel-Ange Flori, et en dessous son modèle



    [1] J. Hetzel & A. Lacroix, 1865.

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