•  Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Tous les hommes politiques de l'époque contemporaine sont très souvent ridicule. Certains plus que d'autres cependant, à cause de leur amateurisme. Macron est sur le toboggan infernal des mauvais sondages c’était assez prévisible vu l’amateurisme dont il fait preuve dans la conduite de sa fonction. Le voilà tombé à 19% de « satisfaits » dans le dernier sondage disponible[1]. Il est en train de battre le record d’Hollande. Mais plus spectaculaire encore c’est la vitesse à laquelle il s’effondre. Plus encore que sa politique qui pourrait après tout satisfaire la droite moderne, ce qui ne passe pas, c’est sa personnalité. Le malheur pour lui est que chaque fois qu’il parle, il dit une imbécilité que tout le monde relève facilement. Dernièrement le voilà en train de commenter le chômage ! S’adressant à un chômeur dont le métier est l’horticulture, il lui explique qu’en traversant la rue il est facile de trouver du boulot[2]. Et oui, ses prédécesseurs n’y avaient pas pensé ! En Grèce où le chômage est encore de 25% alors que 500 000 jeunes ont émigré, non plus. Il voulait sans doute dire que cet horticulteur devait se reconvertir dans la restauration serveur, cuisinier, ce secteur embauche. C’est stupide en effet. Passons encore sur le fait qu’on doive se reconvertir pour trouver du travail. Mais ne connaissant absolument pas son sujet, Macron fait comme s’il existait des emplois en quantité suffisante. C’est faux, et c’est juste une question d’arithmétique. Il y a environ aujourd’hui 6 millions de chômeurs toutes catégories confondues. Et, selon l’INSEE environ 250 000 à 300 000 emplois à pourvoir. On voit donc que même si ces emplois étaient tous occupés, il resterait encore près de 6 millions de chômeurs sur le carreau.  

    Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Macron qui ne connait à rien à rien, et encore moins sur le reste laisse entendre qu’il y aurait des millions d’emplois à occuper dans le secteur de la restauration. C’est faux. Ce secteur emploie à l’heure actuelle environ 1 million de personnes, et encore il faut prendre en compte tout le secteur dit de l’hébergement et de la restauration[3]. Sa croissance étant de 5% par an, il y a probablement un potentiel de créations de 50 000 emplois. Cela ne suffit évidemment pas à absorber les 6 millions de chômeurs. En outre il faut prendre en considération deux éléments importants les arrivées sur le marché du travail des jeunes qui se chiffrent à environ 250 000 par an[4]. Également il y a une arrivée de 250 000 immigrés en France par an, depuis une vingtaine d’années. Beaucoup compte sur les départs en retraite qui devraient être de l’ordre de 600 000 unités par an. Mais ce chiffre a des chances de ne pas être atteint parce que les gouvernements successifs ont procédé à l’allongement de la durée des cotisations pour obtenir le taux le plus élevé. Macron fait donc comme si le chômage était volontaire. Cette idée est fausse et crapuleuse. En effet si cette thèse était juste, il n’y aurait aucune raison pour que le taux de chômage change lorsque le taux de croissance évolue : le nombre de fainéants qui profitent cyniquement du système resterait le même. Or on s’est aperçu qu’entre 1997 et 2001 le nombre de chômeurs avait baissé d’un tiers, sans qu’on ait modifié mes conditions d’accès aux allocations chômage. 

    Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Cette phrase malheureuse a été évidemment moquée tout de suite sur les réseaux sociaux pour son arrogance et son absence d’humanité. Car plus encore que sa politique, c’est bien la personne même du président qui exaspère les Français. Macron est ainsi devenu en quelques mois non seulement un personnage dont la politique brouillonne ne satisfait personne, à part les ultra-riches, mais dont le ridicule fait honte. Et quand un homme politique en est là, il est clair qu’il n’a pas d’avenir, même si pour l’instant la solidité des institutions de la cinquième République le protège d’une destitution.    

    Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Le chômage est un sujet très sensible pour les Français. Le taux reste très élevé, les emplois de bonne qualité très rare. On est surpris des réactions nombreuses et virulentes sur ce thème. Certes c’est pour le moquer, mais on le moque sur une question que les Français voudraient bien voir pris au sérieux. C’est bien pour cela qu’il est reproché à Macron de traiter ce sujet par-dessus la jambe. Apparemment il est incapable de tirer des leçons de ses propres échecs. Tout le monde le répète depuis des mois, il est arrogant et méprisant avec les pauvres. Mais il se révèle incapable de changer d’attitude, il change de communiquant, mais rien ne change vraiment. C’est plus fort que lui. Il ne se maîtrise pas et multiplie les bévues qui laissent entendre qu’il n’a pas vraiment toute sa tête et que son action relève de l’amateurisme. Certains pensent maintenant que c’est le pouvoir qui l’a rendu fou, moi je pense qu’il l’était avant. Mais après tout c’est un détail. Insulter les Français à longueur de temps relève de la pathologie. Raide et glacial, il vieillit à grande vitesse, au fur et à mesure qu’il perd le contrôle sur sa propre image. 

    Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Mais le ridicule de Macron ne s’arrête pas à la question du chômage. Elle s’étend à sa volonté de transformer l’Elysée en une petite boutique de souvenirs. Ce petit commerce a été moqué un peu partout sur le net. Par exemple les mugs à l’effigie du président étaient soi-disant en porcelaine de Limoges, mais outre qu’ils avaient failli être fabrique en Chine, ils venaient tout simplement de Toulouse ! La virulence des réactions des Français face à cette marchandisation est une critique en acte non seulement de la désacralisation de la fonction présidentielle, mais aussi de cette manière de tout étalonner avec de la monnaie. On lui a également reproché de singer les manières de la famille royale d’Angleterre qui elle aussi arrondit ses fins de mois en vendant des objets à son effigie. Macron se prendrait-il pour un monarque ? On sait qu’il considère que la France manque d’un roi. Macron vend de tout, des tee-shirts à son image, des mugs, des affiches de lui faisant semblant d’être président. Evidemment s’il a eu une telle idée, c’est que quelqu’un la lui a soufflée ! Derrière cela il y a des conseillers en communication et quelques affairistes qui vont engranger de la menue monnaie : seuls 12% des recettes reviendront à l’Elysée. On a remarqué que le prix de ces objets était très élevé : le mug est à 25 euros, alors que le mug de la reine d’Angleterre est moitié moins cher. Les tee-shirts sont à 55 euros. De quoi dissuader les pauvres ! L’ensemble de cette démarche qui se voudrait moderne révèle en fait le narcissisme du président, mais aussi son goût immodéré pour l’argent.  Pour justifier de cette démarche mercantile, on a évoqué que l’argent servirait à rénover le palais de l’Elysée. 350 000 € ont été engrangé, ce qui correspond pour la rénovation à 12% x 3500000 = 42 000 €. C’est très peu, et même si on pense que sur un an on peut arriver à 2 millions d’euros, ça ne fera jamais que 240000 € pour l’Elysée. Soit bien moins que les primes des directeurs de cabinet ! En outre, il est à peu près certain que lorsque l’effet de mode se sera tassé, les recettes chuteront bien plus bas encore. Qui en effet souhaite embarrasser son armoire à linge de tee-shirts aussi affreux à l’effigie d’un président honni ? 

    Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Mais ce n’est pas tout. Macron et sa garde rapprochée sont montés au créneau pour tenter d’empêcher Alexandre Benalla que de se rendre témoigner devant la commission d’enquête du Sénat. Macron en personne a téléphoné à Larcher pour lui demander de renoncer[5]. Cette tentative d’intimidation a eu l’effet contraire. Larcher s’est régalé de rendre cette intervention intempestive publique. Castaner y est allé lui aussi de sa diatribe, accusant le Sénat de vouloir renverser le président de la République[6]. C’est évidemment ridicule, le Sénat n’a pas les moyens de déboulonner le président de la République. Mais c’est allé encore plus loin. La ministre de la justice la sinistre Belloubet, par ailleurs très molle ministre de la justice, a dénoncé cette audition comme un détournement de la justice[7]. Il y a bien une panique en Macronie à cause de cette affaire Benalla. Ce dernier s’est fait remarquer du reste en insultant le Sénat : comment les sénateurs osent ils le convoquer[8] ? Bouffon comme son chef, il a commencé par dire qu’il n’irait pas. On se demande ce qu’il craint, qu’on lui demande des comptes sur son coffre-fort ? Mais finalement quand Philippe Bas l’a menacé de lui envoyer la police pour l’amener devant la commission d’enquête, il a cédé, il ira bien témoigner. Sans doute c’est l’Elysée qui l’a décidé à y aller. Tout cela sent l’improvisation et l’amateurisme à tous les niveaux. En tous les cas ça marque mal et ridiculise un peu plus Macron et sa bande. La députée LREM a quitté ce parti, indiquant qu’elle avait l’impression de se trouver à bord du Titanic[9] ! Les rats quittent le navire accroissant ainsi un sentiment de panique déjà palpable depuis quelque temps.  

    Ridicule : chronique de la présidence Macron

    Il est facile d’anticiper une nouvelle chute de popularité de Macron dans les sondages du mois d’octobre. Cette déconfiture programmée va sans doute renforcer la droite Les Républicains et les mettre au coude à coude avec LREM. Les Républicains de type Juppé, macroncompatibles sont évidemment distancés. C’est une concurrence favorable à la gauche du type la France insoumise et au Rassemblement national. L’instabilité politique n’est pas près de s’achever en France. Avec tout ça le plan pauvreté qui devait faire la preuve que Macron était aussi de gauche est passé aux oubliettes. Tout le monde s’en moque, au mieux on en critique l’hypocrisie.

    Ridicule : chronique de la présidence Macron 

    Ridicule : chronique de la présidence Macron 



    [1] http://www.atlantico.fr/pepites/seuls-19-francais-satisfaits-action-emmanuel-macron-3506811.html

    [2] http://www.leparisien.fr/politique/macron-a-un-jeune-chomeur-je-traverse-la-rue-et-je-vous-trouve-un-emploi-15-09-2018-7889829.php

    [3] http://www.pole-emploi.org/files/live/sites/peorg/files/documents/Statistiques-et-analyses/E%26S/ES_39_les%20metiers%20de%20l'hotellerie%20et%20de%20la%20restauration.pdf

    [4] Même Le monde conteste ce chiffre, avec des arguments plutôt recevables. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/09/17/conseils-de-macron-a-un-chomeur-derriere-les-chiffres-des-emplois-non-pourvus_5356264_4355770.html

    [5] https://www.lexpress.fr/actualite/politique/affaire-benalla-macron-bouscule-larcher-au-telephone_2035027.html

    [6] http://www.atlantico.fr/pepites/benalla-castaner-accuse-senat-vouloir-obtenir-destitution-macron-3505412.html

    [7] http://www.leparisien.fr/politique/benalla-auditionne-au-senat-nicole-belloubet-met-en-garde-contre-un-empietement-sur-le-judiciaire-15-09-2018-7889637.php

    [8] https://www.huffingtonpost.fr/2018/09/12/alexandre-benalla-na-aucun-respect-pour-les-senateurs-des-petites-personnes_a_23524635/

    [9] http://www.lefigaro.fr/politique/2018/09/16/01002-20180916ARTFIG00192-la-deputee-frederique-dumas-claque-la-porte-de-larem.php

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  •  Le monde et la propagande européiste

    La prochaine échéance électorale en France seront les élections européennes. Elections qui ne servent à rien puisque l’essentiel du pouvoir dans l’Union européenne est détenu par la BCE, la Cour de Justice Européenne et la Commission européenne qui non seulement décide du budget, mais aussi des grandes orientations. Le parlement européen qui n’a pas le droit de définir les sujets qui seront traités, ne sert qu’au financement de quelques personnes qui ne trouvent pas à se caser ailleurs. Des gens qui ne seraient pas élu dans un scrutin personnalisé, mais qui peuvent y arriver dans un scrutin de liste, pour peu qu’ils aient magouillé pour être en haut de la liste. Ce fut le cas de Dany Cohn-Bendit par exemple, ou encore Rachida Dati, jeune retraitée du sarkozysme, ou encore Jean-Luc Mélenchon qui a démissionné en 2017 pour se faire élire député à l’Assemblée nationale et qui n’a guère brillé dans cette charge à Strasbourg. C’est bien payé et tranquille, 8500€ par mois auxquels s’ajoutent 4300€ de frais : il y a de gros moyens et donc des avantages. Mais il faut faire comme si l’Union européenne était démocratique et donc que les élections de son parlement croupion, encore plus croupion que le parlement français dominé par les députés LREM, étaient un moment important de la vie politique. Généralement ces élections ne mobilisent que très peu de monde. L’abstention atteint plus de 55% en moyenne en Europe, et même 80% ou plus dans les pays de l’Est. Il faut requinquer l’image de cette institution. Donc Le monde tête de pont en France de la propagande européiste s’y colle.

    Si depuis quelques mois Le monde doute de Macron en ce qui concerne la politique intérieure, il n’en est pas de même sur le plan international. Ils se sont mis cette fois près d’une dizaine de journalistes pour expliquer ce qu’il fallait faire pour sauver l’Europe des hordes fascistes amenées par Viktor Orban. Si le poids des mots est fort, celui des images l’est tout autant. Donc ils couronnent leur article d’abord d’une image où nous voyons à gauche Macron souriant, aimable, avec des reflets bleutés sur sa figure, bien peigné et sûr de lui. De l’autre, c’est Orban, autant dire le diable en personne. Il est jaune, mal coiffé, et en plus il fait la gueule. On aurait pu faire autrement. Par exemple mettre à gauche Orban et à droite Macron dans une posture assez enragée. Mais l’Europe européiste et ouverte se doit d’être accueillante et donc souriante. 

    Le monde et la propagande européiste 

    Le fonds du dossier vise à nous montrer et à nous prouver qu’il y a deux camps en Europe. Le premier est celui des « bons », des gens ouverts et accueillants pour les migrants. On y retrouve l’alcoolique Jean-Claude Juncker, ce même Juncker qui est surtout connu pour avoir organisé une fraude fiscale à grande échelle au profit des multinationales quand il était premier ministre du Luxembourg. Mais c’est un personnage sans légitimité. Ensuite il y a Angela Merkel, première ministresse en perdition dont la cote de popularité est en chute libre. Après avoir été l’artisan de l’ouverture généreuse de l’Europe aux migrants, elle a dû, devant les problèmes que cela posait, revenir en arrière. Sa politique migratoire est contestée non seulement à droite par la CSU et par AfD, mais à gauche maintenant par Aufstehen, parti bien plus à gauche que le SPD et Die Linke. On note également dans  ce  camp la présence de Donald Tusk, représentant d’abord des intérêts américains en Europe, puis désigné par l’oligarchie comme président de l’Union européenne, histoire de mimer une sorte d’Etat fédéral. Et puis voilà un peu à bas, mais à gauche tout de même, l’inénarrable Tsipras, premier ministre grec, celui qui bradé la Grèce à la Troïka et dont la popularité est encore plus basse que celle de Macron. Le monde présente Macron comme le chef de file de cet ensemble dont le plus fort dénominateur commun semble être l’impopularité. De l’autre côté, nous n’avons qu’un ensemble de personnalités qui ont pour trait commun d’être populaires dans leur pays. 

    Le monde et la propagande européiste 

    Une fois qu’on a bien catégorisé les bons – en bleu – et les méchants en orange, couleur louche par définition. Il faut présenter les deux camps. C’est ici du niveau des fake news, on fait comme si le camp des bons, Merkel en tête, avait accepté le leadership de Macron. C’est complètement faux. Et cela pour deux raisons : la première est stratégique, Merkel et les Allemands en général ne veulent pas des réformes à la Macron. Ils les jugent coûteuses et dangereuses car selon eux elles remettraient en cause leur autonomie nationale. La seconde est tactique, consacré le leadership de Macron en Europe serait lui permettre de créer en Europe un groupe politique qui absorberait une partie des élus PPE. Merkel n’en veut pas, elle préfère encore garder ce groupe en y incluant Orban. Dans le cas contraire, les soutiens d’Orban renforceraient naturellement le groupe des nationalistes. En outre, la plupart des dirigeants européens sont tout à fait au courant des déboires de Macron en France, et ils ne sont pas près de se ranger derrière un homme politique dont l’amateurisme devient plus évident de jour en jour, alors que sa popularité est aussi médiocre que ses résultats économiques.

    Enfin le couple franco-allemand n’existe plus depuis longtemps : il n’a fait semblant d’exister que le temps que l’Allemagne se refasse une virginité politique. Depuis la réunification, l’Allemagne se sent forte, sûre d’elle et dominatrice. Si elle a besoin de la France, c’est plus comme un vassal que comme un allié dont elle prendrait des leçons[1]. L’élection de 2017 avait laissé croire au Monde et à l’ensemble de la sphère européiste que Macron, à contre-courant des populismes, pouvait incarner un renouveau de l’Europe. Il n’en a rien été, les populismes sont plus forts que jamais et Macron est marginalisé sur à peut près tous les sujets.

    Tout à leur propagande, les journalistes du Monde ne se donnent même pas la peine d’envisager des scénarios un peu différents. Par exemple Jérôme Gauthier nous explique que Salvini est en train de rentrer dans le rang et accepte hypocritement la tutelle de Bruxelles sur le budget de façon à ne pas contrarier les riches hommes d’affaires qui le soutiennent[2]. C’est vrai en apparence. Mais on peut lire les déclarations de Salvini, au-delà d’une volonté de calmer les marchés, comme une manière de mettre la pression sur Bruxelles et donc de préparer une rupture peut être plus importante. C’est ce que pense Jacques Sapir[3]. Peut-être que Sapir se trompe, mais son analyse est intéressante, elle dépasse la fainéantise des journalistes du Monde qui ne font que répéter en boucle les communiqués de Bruxelles. L’analyse de Sapir risque d’être d’autant plus pertinente que dans un horizon pas très éloigné, le spectre d’une nouvelle crise financière est en train de ressurgir.



    [1] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/09/25/31001-20170925ARTFIG00128-coralie-delaume-non-l-europe-n-en-a-pas-fini-avec-les-populismes.php

    [2] https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/09/06/en-italie-salvini-attenue-son-discours-anti-europeen-pour-rassurer-les-marches_5351067_3214.html

    [3] https://www.facebook.com/notes/jacques-sapir/litalie-face-aux-institutions-europ%C3%A9ennes/1385037794959468/

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  • Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018 

    Il y a beaucoup de films qui relatent les luttes sociales, certains sont des fictions, d’autres sont des documentaires, et d’autres des sortes de biographies filmées. C’est à ce dernier segment qu’appartient mélancolie ouvrière. Dans l’ensemble ces films ont un côté militant qui parfois déroute et les empêche le plus souvent d’atteindre le grand-public. Basé sur l’excellent ouvrage de Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière raconte la vie de Lucie Baud, une ouvrière des soieries qui fut aussi une militante syndicaliste, et une meneuse de grève. Comme l’explique le livre, on ne sait pas grand-chose de ce qu’était et de ce qu’a fait Lucie Baud de sa vie. C’est une anonyme, quelqu’un qui ne cherche pas précisément la lumière mais qui veut agir pour sortir de la misère, et agir collectivement contre les abus de toute sorte d’un patronat de droit divin. Gérard Mordillat quant à lui a toujours eu la fibre ouvriériste : il est, en tant que romancier l’un des derniers représentants de la littérature prolétarienne. Le sujet ne pouvait donc que lui plaire, d’autant qu’il met en scène non seulement les tentatives collectives d’émancipation des femmes, mais aussi les oppositions face aux institutions établies, l’Eglise et l’Armée comme appui nécessaire au pouvoir patronal. Si le sujet est passionnant, le film n’a pas eu de très bonnes critiques. Celle de Télérama est désastreuse, ce qui a priori est un bon point pour Mordillat, tant cet hebdomadaire est conformiste. Le film a été financé par Arte, ce qui lui donne en réalité des moyens assez faibles, mais ces faibles moyens sont compensés par une distribution plutôt riche. D’abord dans le rôle de Lucie Baud Virginie Ledoyen, François Cluzet dans celui, très bref de son mari, le garde-champêtre, ou encore Philippe Torreton dans celui du syndicaliste d’origine italienne Charles Auda, et François Morel dans un tout petit rôle.

     Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    La vie de Lucie Baud, telle qu’on la connait par des témoignages très lacunaires, se confond avec l’histoire des soieries de la région grenobloise. Ouvrière entrée très tôt à l’usine, elle va devenir après la mort de son mari une syndicaliste très entreprenante. Elle laissera un article dans Le mouvement socialiste qui raconte justement son expérience dans les mouvements de grève. C’est donc un témoignage à la fois sur les conditions de la vie ouvrière dans le dernier quart du XIXème siècle et sur les débuts du syndicalisme, avec les luttes intestines qui iront avec : les grévistes contre les jaunes, mais aussi ceux qui voudraient bien que le syndicat soit aussi, au nom de l’efficacité une courroie de transmission pour les partis politiques qui visent à prendre le pouvoir, et ceux qui prônent un syndicalisme autonome et révolutionnaire. L’ouvrage de Michelle Perrot nous dit peu de chose sur les aspirations et les rêves de cette mère de deux enfants, mais veuve, et qui sans doute a trouvé aussi un exutoire à sa solitude dans le combat syndical. De même on ne sait pas trop de quel côté elle a penché en ce qui concerne les querelles internes au syndicat.

      Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    La rude tâche de Mordillat était de rendre compte de cette émotion qui nous prend à la lecture de cet ouvrage. Pour cela il a essayé d’imaginer ce que pouvait être la vie intime de Lucie Baud. Il lui invente ainsi une liaison avec Charles Auda, liaison qui n’est rien de moins qu’assurée. Pourquoi pas, il faut savoir s’éloigner parfois d’une réalité trop pointilleuse pour atteindre une certaine vérité. On a reproché au film de Mordillat d’être un peu trop anticlérical. Mais ce reproche n’est pas fondé, en réalité il n’invente rien du tout, et la collusion qu’il peut y avoir entre l’Eglise et le patronat va même plus loin que ce qu’il montre à l’écran. S’il détaille le rôle des curés dans le recrutement d’une main d’œuvre bon marché, soit à la campagne, soit en Italie, il ne parle pas de tout de ce que décrit Michelle Perrrot, par exemple de la présence de la religion au cœur même de l’usine, avec des plages de temps destinées à la prière. L’usine se parant volontiers à l’époque d’une mission éducative. Il reste en deçà de la réalité ! Mais ce n’est pas gênant. Il se rattrape si je puis dire en montrant l’importance de l’Eglise dans l’éducation des enfants. A l’époque de l’enfance de Lucie, l’école est principalement tenue par les sœurs et les curés. Par contre à vouloir a tout pris faire tenir d’aplomb une histoire d’amour avec Auda, Mordillat en vient à des incongruités. Par exemple c’est Auda qui dans le film trouve in extremis Lucie baignant dans son sang, après avoir fait une tentative de suicide. Cette surdramatisaion n’apporte rien à cette histoire qui sur le plan individuel retrace les déceptions d’une vie de combat et de solitude.

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    D’autres incongruités plus factuelles affleurent, notamment au niveau des chants utilisés dans le film. Que La Marseillaise soit absente est un peu choquant dans la mesure où à cette époque, c’est le principal chant révolutionnaire ce que signale incidemment Michelle Perrot dans son ouvrage, bien avant L’internationale qui n’est pas très connu et qui ne prendra de l’importance que dans le XXème siècle. La Marseillaise fut du reste, il faut le répéter, le premier chant révolutionnaire dans le monde, de la France aux Etats-Unis, en passant par l’Italie et la Russie. Il est aussi très incertain que Le temps des cerises que fredonne Lucie dans le film ait été un chant populaire dans ces contrées un peu à l’écart de la vie politique. Le congrès de Reims du syndicat du textile est analysé comme si Lucie Baud était marginalisée et qu’elle s’en soit plaint. Rien n’est moins sûr. Certes à cette époque là les syndicats sont dominés par les hommes, les femmes sont plus que minoritaires, mais on ne sait pas comment Lucie Baud a été accueilli. S’il est certain que Lucie Baud était une femme courageuse, on ne sait pas quel était son caractère. Michelle Perrot suggère qu’elle devait certainement être irascible et emportée. Quelle se soit heurtée aussi à ses deux filles, est très probable, mais jusqu’à quel point on n’en sait rien. Mordillat suppose que lassées des absences répétées de leur mère elles aient quitté le logement familial.  

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    Sur le plan cinématographique, il y a beaucoup de difficultés à montrer comment ces ouvrières sont aussi et en même temps des femmes de la campagne avec une vie intime. La conduite du récit est assez didactique : beaucoup de dialogues et d’échanges filmés en plans rapprochés sont là pour nous expliquer les nécessités de la lutte. Plus réussies sont les scènes d’usine, quand on voit les machines en marche et comment elles exercent une contrainte dure sur les femmes. Il y a un jeu d’ombres dans les recoins de l’atelier qui est très intéressant. Le mérite de Mordillat est de mettre d’abord en lumière un personnage « héroïque » si on peut dire, en même temps que d’attirer le regard sur ce que fut la vie martyrisée de ces femmes ouvrières des soieries. Ensuite de regarder notre époque où les luttes sont faibles, les syndicats inexistants, comme un reproche. Comment se peut-il en effet qu’on manque autant de courage pour se mettre à la tâche de changer enfin la société. Mordillat, comme Michelle Perrot au fond, excuse les « jaunes » auxquelles il attribue une dose d’ignorance très grande : elles viennent de la campagne, ou d’Italie, ne connaissant rien ou pas grand-chose de ce qui les attend. Mais aujourd’hui quelles excuses peuvent avoir des syndicalistes comme Laurent Berger pour se conduire en permanence en briseur de grève au motif que cela serait bien moderne ? La confrontation entre Lucie Baud et Duplan est savoureuse si on la met en parallèle de ce qu’on entend aujourd’hui. Quand Lucie expose ses revendications, le patron lui serine toujours la même chanson : il faut serrer les coûts, la concurrence est sévère, etc. Si on avait souscrit à cette antienne, on en serait probablement toujours à la journée de 12 heures et aux salaires de misère. Mais aujourd’hui c’est pourtant bien ce qu’on fait, on tolère le discours complètement rétrograde de Macron, sa tendance à rééquilibrer le partage de la valeur entre salaire et profit toujours plus en faveur des riches. L’histoire de Lucie Baud est aussi l’histoire de la défaite, pas seulement la sienne, mais celle du mouvement ouvrier et la nôtre du même coup.

    En tous les cas le film non seulement met l’accent sur la belle personnalité de Lucie Baud, mais permet aussi de s’intéresser aux travaux de Michelle Perrot, et ce n’est pas son moindre intérêt.

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    Unique photo de Lucie Baud, sans qu'on soit certain qu'il s'agisse bien d'elle

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  •  La lourde faute de Mélenchon

    C’est le vendredi 7 septembre 2018 que Mélenchon, pourtant un politicien chevronné, s’est ridiculisé définitivement. En effet, Macron est complètement dans le trou, incapable de dire quelque chose de positif, le voilà qu’il cherche à redorer son blason. Pour cela il vient à Marseille où il rencontre d’abord Angela Merkel &au Palais du Pharo. Le but étant de scénariser une entente franco-allemande qui n’existe pas, alors que lui-même et la chancelière allemande sont rejetés dans leur pays respectif et n’ont plus aucun crédit[1]. Le but était de montrer à leurs opinions publiques respectives qu’ils étaient tous les deux les partisans d’une Europe ouverte et généreuse face aux migrations, et dans le même de lancer la campagne des élections au Parlement européen pour 2019.

    Après ce premier temps, Macron a organisé, avec ses équipes, un bain de foule sur le Vieux Port. Certes il n’y avait pas grand-monde, et les personnes qui ont pu l’approcher étaient évidemment triées sur le volet. Mais l’important était de montrer à la France que Macron n’est pas encore complètement détesté. Là-dessus, Mélenchon qui se trouvait à Marseille dans un restaurant envoie ses équipes contacter celles de Macron pour organiser une rencontre impromptue. Le piège dans lequel s’engouffre Mélenchon se referme. Face au président, il bafouille, et c’est tout juste s’il ne s’excuse pas. Accusé d’avoir dénoncé la xénophobie de Macron, Mélenchon avance qu’il a exagéré[2]. Ce qui permet à Macron de jouer les présidents bon-enfant qui vient tirer l’oreille à un petit garnement.

    On peut se poser des questions sur les raisons d’une telle comédie montée manifestement par Mélenchon. Si on est de bonne composition, on dira que Mélenchon a voulu se montrer avec Macron pour faire la preuve qu’il était bien son seul opposant. Mais dans ce cas pourquoi l’a-t-il laissé mener l’échange ? Pourquoi lui a-t-il serré la main longuement, ce qui ressemble à de la connivence et qui ne sera guère apprécié de ses électeurs ?  

    La lourde faute de Mélenchon

    Au-delà de cette mise en spectacle d’une fausse opposition, il y a aussi le sujet sur lequel Mélenchon s’est excusé : c’est celui de l’immigration. En effet, la position de Mélenchon n’est jamais claire, ni sur l’Europe, ni sur les migrations. D’un côté il avance que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, et de l’autre il accuse la politique de Macron d’être xénophobe et restrictive. Or s’il y a un point qui est assez clair, c’est que Macron, en tant qu’européiste et mondialiste, est pro-migrants et que s’il ne va pas plus loin en ce sens, c’est parce qu’il sait que l’opinion est inflammable sur ce sujet. On ne compte plus les déclarations fracassantes de Macron sur ce thème, même si depuis qu’il a été élu il s’est un peu calmé.

    Mélenchon apparait ainsi comme s’alignant sur les positions libérales de Macron en matière de migrations, alors qu’auparavant il tentait de défendre un souverainisme tempéré. Certes on comprend bien que la France Insoumise est traversée par des courants assez divers, les uns férocement immigrationnistes et très conciliants avec l’Islam comme Clémentine Autain par exemple, les autres se méfiant du communautarisme et comprenant que l’immigration de masse n’est pas favorable à une évolution sociale positive pour les plus défavorisés. Mélenchon n’a pas pris le tournant de Sarah Wagenknecht et de son nouveau parti Aufstehen qui a tiré les conclusions sur l’éloignement du SPD et même de Die Linke des aspirations populaires[3]. La gauche n’a de chance de retrouver le chemin du pouvoir que si elle écoute finalement le peuple plutôt que de vouloir lui faire la leçon.

    En agissant bêtement ainsi, Mélenchon et la gauche laissent face à face le RN et Macron. Si pendant un long moment Mélenchon est apparu comme l’opposant numéro 1 à la politique anti-sociale de Macron, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le grand gagnant de cet épisode peu glorieux de la politique-spectacle est bien Macron : en dévalorisant ainsi Mélenchon, il divise un peu plus l’opposition entre les supporters de Marine Le Pen et ceux de Mélenchon. Or l’alternance politique véritable ne pourra venir que d’une opposition souverainiste qui s’éloigne de la farce d’une complaisance envers les mouvements et associations pro-migrants dont les Français ne veulent pas.

    Toujours dans la magouille politicienne, Mélenchon en a rajouté dimanche sur les relations avec les débris pro européistes du PS. Le voilà qu’il réclame sans le dire un renouveau de l’Union de la gauche. Certes on comprend bien que les élections européennes sont en ligne de mire, mais non seulement sur le plan tactique le PS, aile gauche et aile droite confondues, est complètement dévalorisé, mais sur le plan stratégique c’est une erreur d’accorder de l’importance aux élections européennes qui sont, plus encore que les autres élections, une palinodie. Cette manière de faire tend à montrer que Mélenchon n’est pas capable de trancher le débat sur l’Union européenne, et donc il est probable que cet opportunisme serve d’abord à masquer le retour programmé de L’Europe sociale ou d’autre fadaises du genre qui endorment les électeurs de gauche depuis quarante années[4]. C’est d’autant plus idiot que le PCF n’attend que ça pour se requinquer en se démarquant de cette démarche sinueuse.

    Si la rentrée de Macron est complètement ratée, celle de Mélenchon est carrément catastrophique.



    [1] https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Emmanuel-Macron-recu-Angela-Merkel-Marseille-2018-09-08-1200967229

    [2] https://www.closermag.fr/politique/coulisses-comment-emmanuel-macron-et-jean-luc-melenchon-ont-totalement-mis-en-sc-868853

    [3] https://www.lopinion.fr/edition/international/en-allemagne-debout-se-veut-gauche-anti-immigration-a-fois-159889

    [4] http://www.liberation.fr/amphtml/france/2018/09/09/melenchon-aux-socialistes-que-finisse-cette-longue-solitude-pour-moi-d-avoir-ete-separe-de-ma-famill_1677563

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  •  La bible aux racines du discours de l’économie

    L’économie politique orthodoxe, classique et néoclassique, a parfois la velléité de se présenter comme scientifique, donc au-dessus des questions de morale. Le plus souvent elle manifeste cette prétention en développant quelques équations mathématiques qui sont censées donner du corps à cette idée. Et pourtant cette économie qui représente principalement la volonté de la classe bourgeoise de maintenir sa domination, en vérité n’est qu’une reformulation de la Bible et de ses principes. Si on suit cette idée, cela signifie que l’économie politique n’est qu’une reformulation de la religion monothéiste, et que celle-ci est à peine l’expression d’une forme de pouvoir. La Bible, n’est pas cependant du seul usage de l’économie bourgeoise. Lorsqu’on y regarde de près, on se rend compte qu’elle a aussi beaucoup influencé Marx : l’idée du communisme primitif, une sorte d’âge d’or antérieurement à la déchéance de l’homme, sert de guide pour fixes les objectifs à atteindre. Il faut reconstruire l’état de la communauté humaine d’avant la chute, quand la société n’était pas divisée en classes antagonistes, ou même comme le dit Engels, quand les rapports entre les sexes n’étaient pas fondés sur la domination[1]. Mais il est vrai que les buts que fixaient Marx à la révolution socialiste étaient d’une part d’en finir avec le travail, de faire de l’homme un créateur de sa propre vie[2] et d’autre part de réconcilier l’homme avec la nature. Se donner de tels buts était une rupture avec la tradition chrétienne. 

    La peine et le plaisir et le patronat de droit divin 

    Il dit à l'homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : Tu n'en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, Il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l'herbe des champs.  C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.  Adam donna à sa femme le nom d'Eve : car elle a été la mère de tous les vivants. Genèse, 3 17-19

    Ce passage de la Genèse est décisif à la fois pour comprendre la nature du travail, mais aussi celui de la division et de l’opposition entre les sexes. Le travail est clairement une punition et non pas un plaisir. Cette punition résulte du fait que l’homme a écouté sa femme et non la voix extérieure de Dieu. On voit bien que la faute initiale est celle de la femme, et que le principal reproche qu’on peut faire à l’homme est de l’avoir écoutée ! Il y a dans cette division des tâches les nécessités de la séparation entre les genres. A partir de ce moment où l’homme est chassé du jardin d’Eden, il ne peut plus échapper à la souffrance de chercher à se nourrir lui et sa famille. C’est à cette seule condition qu’il pourra retrouver l’estime de son créateur et son pardon. Le bonheur n’est pas un idéal terrestre, c’est bien pourquoi quand Saint-Just énonce « Le bonheur est une idée neuve en Europe » il est en rupture avec la religion[3]. Deux conclusions vont être tirées : tout d’abord que la vie n’est destinée qu’à rembourser en quelque sorte par son travail la dette auprès de son créateur, ensuite que le travail ne peut être rien d‘autre qu’une souffrance. Le travail en lui-même n’a pas d’utilité, on ne saurait y prendre du plaisir. C’est d’ailleurs cette désutilité qui justifie dans l’économie bourgeoise le salaire : celui-ci compense la peine. 

    Le salariat est décrit dès les débuts de l’économie politique libérale comme une dépossession, y compris par les économistes classiques comme Smith ou Ricardo. Le capital contre une rémunération dépossède l’individu de la maîtrise de son action. L’ouvrier parcellaire n’est pas intéressé par sa tâche, il n’est intéressé que par le salaire qui compense son labeur. Son but n’est pas de créer, mais d’obtenir de l’argent. Pour Marx et en général la pensée socialiste, c’est là la raison principale qui justifie la révolte contre les riches.  

    La bible aux racines du discours de l’économie

    Mais il y a une troisième lecture qu’on peut faire en creux de ce texte de la Genèse : sa réappropriation par la bourgeoisie incite directement à la soumission dans le travail, et donc même si la bourgeoisie a été le support des droits individuels, on comprend bien que ceux-ci s’arrêtent aux portes de l’entreprise. C’est le rôle du contrat entre le patron et l’ouvrier que de déposséder celui-ci de son libre arbitre dès lors qu’il franchit la porte de l’usine. Les relations deviennent telles alors, que la figure de Dieu est remplacée par celle du patron, avec la même logique de soumission et de punition. Tout le monde sait bien en effet au XIXème siècle que les ouvriers souffrent pour que les patrons et leur famille puissent vivre dans le luxe et l’abondance[4]. Cette image d’un patron équivalent à Dieu sur les lieux de travail, sera renforcée d’ailleurs au XIXème siècle par le fait que les patrons sont prompts à punir leurs ouvriers, par exemple par un système de retenue sur la paye pour peu que l’ouvrier arrive un peu en retard à son travail, ou qu’il ait fait quelques fautes dans sa fonction. Il suffit pour imposer ces punitions que le patron produise et affiche un règlement intérieur de son cru. Le règlement intérieur se revendique parfois d’une religiosité incongrue, incitant les ouvriers, à défaut de gagner beaucoup d’argent, à prier beaucoup pour supporter leurs misères[5]. L’idée est que les ouvriers, les pauvres, n’ont pas d’espoir de s’élever au-dessus de leur condition initiale, et donc que c’est là leur punition, ils doivent l’accepter.

    La grève ouvrière dans les premiers temps du capitalisme industriel possède plusieurs dimensions :

    - d’abord elle est une négation de la hiérarchie, et elle ne reconnait plus la suprématie du patron sur la vie réelle des ouvriers ;

    - ensuite, elle est une première étape pour se réapproprier son existence. Le rôle des syndicats sera d’accompagner cette évolution en faisant redescendre le patron de son piédestal, il n’est plus Dieu et redevient un homme comme les autres à qui cette fois on demande des comptes. C’est une rupture d’avec le sentiment de culpabilité. Remarquez que pour ce qui est de la période récente, le patronat a reconquis des droits sur les salariés, au fur et à mesure que le poids des syndicats diminuait régulièrement[6] ;

      La bible aux racines du discours de l’économie

    - enfin, le symétrique de ce mouvement naturel d’émancipation est la contestation de l’Eglise et plus généralement de la religion.

     « La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple. »[7]

    Il ne peut donc y avoir d’émancipation du peuple sur le plan économique sans abandon des vieilles lunes de la religion : en effet pour les socialistes, d’emblée, la vie individuelle et sociale n’est pas forcément vouée à la souffrance et au malheur. Evidemment pendant longtemps la classe ouvrière a considéré que l’Eglise était aussi le soutient du pouvoir économique, d’un pouvoir hiérarchique, et que c’était probablement là sa plus réelle justification. Ce n’est pas un hasard si les religions font leur retour sur le devant de la scène, au moment même où les luttes sociales sont au plus bas et où les syndicats ont de moins en moins de pouvoir. Les hommes politiques les plus réactionnaires aiment faire étalage de leur religiosité, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Nicolas Sarkozy ou encore Emmanuel Macron. S’échapper l’emprise de la religion, c’est relever la tête et refuser de souffrir pour payer des péchés imaginaires qui ne sont là que pour masquer une volonté cupide d’enrichissement. L’ennui avec cette rhétorique mortifère est qu’elle n’est pas compatible avec la société de consommation. 

    De la domination de l’homme sur la nature et la croissance économique 

    « Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme.  Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.  Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d'arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture… » Genèse 1 27-29 

    L’économie politique moderne, celle qui a servi d’abord de justification au capitalisme industriel, repose sur l’idée de croissance et non pas de bien-être. La croissance est un futur en devenir, une promesse, elle est là pour faire patienter les plus pauvres : les hommes politiques réactionnaires, par exemple Hollande et Macron, pour ne parler que des derniers présidents, supposent et disent qu’on ne peut pas donner plus aux pauvres, que d’abord il faut produire des richesses avant de les distribuer[8]. La croissance permet de contourner la question du partage de la richesse. Il n’est pas question de modifier le partage du gâteau, mais il faut accroitre le gâteau lui-même. Evidemment on peut ne pas être d’accord avec cette idée lugubre qui non seulement se refuse à remettre en question les positions acquises, mais qui se refuse aussi à voir que la croissance économique est forcément bloquée en un point parce que les ressources naturelles sont évidemment limitées face à la croissance de la population. Il est d’ailleurs curieux que ce soit Malthus, pourtant pasteur de son état, qui ait soulevé le premier ce lièvre : dans la mesure où les pauvres se reproduisent plus vite que ne peuvent croître les richesses agricoles, ils sont voués à la pauvreté[9]. Les salariés doivent continuer à travailler seulement pour rester en vie. Mais le système dans son ensemble, n’est jamais satisfait, car comme il faut réinvestir les excédents, il faut inciter l’homme à travailler plus, ou encore faire en sorte que plus d’hommes travaillent dans un élargissement sans fin du marché. En ce sens la croissance de la population conditionne celle du profit, et donc il faut l’encourager.  

    La bible aux racines du discours de l’économie 

    Si pendant quelques décennies, il semblait que les prévisions de Malthus soient erronées, notamment parce que le progrès technique permettait d’améliorer clairement les rendements agricoles, la réalité nous rattrape aujourd’hui, la surpopulation est clairement une entrave au développement et menace dangereusement la survie même de l’espèce à la surface de la planète. On voit donc que la parole biblique encourage la croissance sans frein et de la population et de la richesse, et en ce sens, elle justifie que l’on ne s’interroge pas sur la pertinence du partage de la richesse. Or, si on commence par tenir compte des limites des ressources naturelles, il devient évident que la croissance doit s’arrêter. Et donc sans aller jusqu’à la question de la décroissance[10], il semble que la question d’aujourd’hui soit le partage de la richesse plutôt que sa croissance au moins pour ce qui concerne les pays les plus riches dont une grande partie de la consommation se porte sur des objets relativement inutiles et sur le gaspillage. Si on tolère cette dérive, c’est parce que c’est elle qui permet le profit. Mais se référer à l’idée de croissance permet d’éviter de poser la question de la justice sociale. On comprend qu’en soutenant que la croissance est la clé qui permet de sortir de la pauvreté, on suppose que le partage de la richesse est juste parce qu’il émane des mécanismes de marché. Depuis Turgot à la fin du XVIIIème siècle, le discours est toujours le même : un partage équitable de la richesse égalitaire amènerait tout le monde à la famine. Cette idée apparait dans toute sa débilité lorsqu’on la ressort encore au XXIème siècle, alors même que le 1% des plus riches captent 82% de la croissance de la richesse[11] !

    Faisons deux remarques à ce propos. La première est que dans le discours qui justifie les inégalités, le marché s’est substitué à Dieu, il ordonne et on doit s’y plier. On doit se soumettre dans les deux cas à une loi qui est supérieure à celle des hommes. La seconde est que le partage de la valeur ne peut pas être naturel : sinon le partage entre salaires et profit ne serait pas aussi instable, la baisse de la part des salaires est en effet rapide et importante à partir du début des années quatre-vingt. Il faut bien que cette oscillation soit aussi le résultat d’une lutte entre les bourgeois et les salariés.   

    La bible aux racines du discours de l’économie

    L’autre aspect de l’extrait de la Genèse est qu’il justifie la domination et la soumission de la nature. Elle considère donc que la nature est séparée de l’homme, voire qu’elle est son ennemi, et c’est cette idée de séparation qui sans doute condamne l’économie politique à n’être qu’un succédané de la religion. Quand on lit Les éléments d’économie pure de Léon Walras[12], on est frappé justement par le fait qu’il considère la nature comme gratuite[13], un capital qui n’a pas besoin d’être amorti, et qui est toujours disponible pour alimenter l’activité économique. Curieusement il considère que c’est le travail et le capital – c’est-à-dire l’argent – qui sont les deux ressources rares. En vérité c’est bien l’inverse qui est vrai, l’argent, compte tenu des moyens modernes du crédit, est surabondant, les crises financières le prouvent, et le travail aussi, les mouvements migratoires et le chômage en sont la preuve. Si au contraire on considère que l’homme doit vivre en symbiose avec la nature, alors il doit d’abord préserver celle-ci pour se préserver lui-même. Donc il est bon de partir d’un modèle qui au contraire parte de l’idée que les ressources de la nature sont rares et que le travail et l’argent sont surabondants. Evidemment si on adhère à ce postulat le schéma d’exploitation de l’homme par l’homme et de la nature par l’homme, tombe de lui-même. A l’heure où on commence à prendre conscience de cette finitude, il est inconvenable d’utiliser encore le même vieux modèle de penser.

     

    Conclusion 

    Nous n’avons pris ici que deux exemples des rapports louches que l’économie politique dominante entretient avec la Bible. On voit donc qu’elle n’est pas un discours moderniste qui rompt avec les formes religieuses de la pensée : au contraire, elle apparait comme un rafistolage d’un ordre ancien : derrière la célébration de la Science, il y a un retour à la religion qui est masqué. Récuser l’économie politique dominante c’est donc quelque part s’émanciper du discours religieux. Si nous visons à la fois une société plus égalitaire et émancipatrice, il nous faut combattre à la fois la pensée religieuse et l’économie politique en tant qu’elle est un recyclage de la première, un discours de soumission.



    [1] Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, 1884

    [2] Karl Marx & Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1845.

    [3] Saint-Juste, Discours du 3 mars 1794.

    [4] Seul Emmanuel Macron ne semble pas avoir compris cela qui énonce bêtement – au Forum de Davos – que « la vie d’un entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ». si ce genre de jérémiade peut l’aider à trouver des sponsors, cela passe moins bien aux yeux des salariés qui savent à quoi s’en tenir, surtout à une époque où les inégalités de revenus ont explosé. http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/01/20/20002-20160120ARTFIG00131-pour-macron-la-vie-d-un-entrepreneur-est-plus-dure-que-celle-d-un-salarie.php

    [5] Voir par exemple le règlement intérieur de l’usine Michelin en 1860. https://bataillesocialiste.wordpress.com/2008/02/13/un-reglement-dusine-en-1860/

    [6] Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, Les liens qui libèrent, 2012.

    [7] Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843.

    [8] http://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-un-maitre-d-ecole-droit-dans-ses-bottes-13-04-2018-2210318_20.php

    [9] An Essay on the Principle of Population, traduit en français sous le titre, Essai sur le principe de population, 1798. Cet ouvrage publié de façon anonyme fera l’objet de nombreuses rééditions, et Malthus conviendra dans les dernières éditions que le principe de population peut être contourné grâce notamment au progrès technique.

    [10] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard, 2006.

    [11] http://oxfamfrance.org/communique-presse/justice-fiscale/davos-2018-1-plus-riches-ont-empoche-82-des-richesses-creees-lan

    [12] Eléments d’économie pure, ou théorie de la richesse sociale, Guillaumin et George, 1874.

    [13] Un don de Dieu dirait les Physiocrates.

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