•  François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    La lecture des mémoires des hommes qui exercent le pouvoir est toujours riche d’enseignements. Non pas parce qu’ils ont une plume déliée, ou parce que nous approuvons leur politique, ou que nous sommes dupes de leurs mensonges, mais essentiellement parce que ces mémoires nous renseignent sur la façon dont ils réfléchissent, sur leur entourage et donc sur les prises de décisions. Dans cette ère post-démocratique, Hollande comme ses collègues voit le monde comme quelque chose de posé là, une forme quasi naturelle à laquelle nous devons par force nous adapter. En vérité c’est cette posture qui est réactionnaire car elle ne tient pas compte de l’idée que le monde est ce qu’il est parce que les hommes l’ont fait ainsi par leurs lois et leurs institutions. Ces soi-disant décideurs qu’ils fassent de l’esbrouffe comme Sarkozy ou Macron, ou plus discret et tout en rondeur comme Hollande, ne décident de rien ou de pas grand-chose, sans même se rendre compte qu’il existe d’autres modèles de société qu’on pourrait mettre en œuvre, mais on ne le fait pas parce qu’on manque aussi bien de courage que d’imagination. Par exemple on peut imaginer un monde plus juste, où la finalité n’est pas l’accroissement de la richesse produite, mais un meilleur partage de celle-ci. Ou encore, au lieu de mettre en place de coûteuses usines à gaz comme la COP21 dont Hollande est si fier, on pourrait changer le modèle de production et de surconsommation[1]. De la même façon, alors que la robotisation menace de détruire des emplois par centaines de millions dans le monde, on ne réfléchit pas à une autre manière de travailler : on vise à lutter contre le chômage, comme si la création d’emplois était extensible à l’infini et qu’elle ne dépendait que de la bonne volonté des entrepreneurs qu’il faut cajoler pour qu’ils s’y décident[2]. 

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Les mémoires des hommes politiques nous renseignent sur ce qu’ils ont fait du pouvoir qu’on leur a confié. A ce titre l’ouvrage de François Hollande est donc un ouvrage à lire. Sans doute que son succès de librairie qui contrarie tant son successeur, vient de ces interrogations. En le lisant, je n’ai pas changé mon point de vue sur le personnage, comme la grande majorité des Français, je le juge très négativement. Mais contrairement à ce que disent les journalistes, je ne le trouve pas faible, bien au contraire, il a mis en œuvre un grand nombre de réformes réactionnaires, le plus souvent inspiré par Macron qui fut aussi bien son conseiller pour la politique économique que son ministre de l’économie. Pour faire confiance à un tel personnage, il fallait vraiment qu’Hollande soit à court d’idées. Le fond de leur politique procède de la même logique selon laquelle il n’y a pas d’alternative à une politique de droite, prédatrice et inégalitaire. La différence entre les deux hommes est sans doute plus dans le caractère, tous les deux ont mené une politique de droite, libérale, favorable aux grandes entreprises et aux plus riches. Mais à la différence de Macron, Hollande n’est pas fou, moins méchant sans doute, moins stupide. Il n’a donc pas choisi de se faire détester par tout le monde, à l’intérieur des frontières comme à l’extérieur. Il a tenté d’adoucir la charge de ce qu’il exigeait du petit peuple pour rendre conforme la France aux exigences de Bruxelles. 

    Ça va mieux 

    Sans surprise donc il va s’atteler à dresser son bilan et à dire, comme ses prédécesseurs et comme son successeur de grâce à lui, même si tout ne va pas bien, « ça va mieux »[3]. On entend ce refrain depuis Chirac, et donc de Chirac à Sarkozy, de Sarkozy à Hollande, puis d’Hollande à Macron cela va mieux. Et pourtant le sentiment des Français est que depuis 1995 au moins, cela ne va pas mieux. Cela fait presqu’un quart de siècle que cette formule sert à masquer clairement les échecs continus d’une politique qui au fond est à peu près inchangée depuis cette date. Elle peut être plus ou moins dure pour les pauvres, mais elle reste toujours la même : privatisations, baisse des impôts pour les riches et les entreprises, baisse des dépenses publiques (sauf pendant la parenthèse Jospin entre 1997 et 2002). Si cela va mieux, les Français ne s’en sont pas aperçu et ont fini par élire Macron en croyant à une sorte d’alternance. Cet autosatisfecit un peu indécent tout de même est là pour venir nous dire que les réformes sont utiles pour redresser la France et accessoirement l’Europe. Car si on critique ce qui se passe en France, on peut alors reporter le débat sur la question européenne. Ça ne mange pas de pain, et cela amène bien des excuses.

    Hollande va défendre le CICE, une mesure qui est en réalité un transfert de fonds publics vers le secteur privé. Je rappelle que le CICE coûte en moyenne 20 milliards d’euros par an, soit 80 milliards sur la période 2014-2018, sommes qui auraient largement suffi à régler la dette de la SNCF. Voici ce qu’Hollande écrit à ce propos :

     

    « La plupart des économistes admettent aujourd’hui que ce crédit d’impôt a joué un rôle décisif dans le redressement de l’économie. Elle aurait selon la Banque de France contribué à la création de plus de 300 000 emplois. »

     

    C’est à la fois imprécis et mensonger. On ne sait pas quels sont les économistes qui ont admis que ce crédit d’impôt avait joué un rôle décisif dans le redressement de l’économie. En tous les cas ceux qui entourent Macron – à commencer par Jean Pisani-Ferry – ne le pensent pas puisqu’ils nous disent qu’il faut révolutionner encore de fond en comble la France, donc que Hollande n’a rien fait de sérieux. Mais peu importe. Le propos de Hollande est mensonger parce que ce même Pisani-Ferry qui était chargé de l’évaluation de ce programme nous dit que le CICE aurait permis la création ou le maintien de 50 000 à 100 000 emplois et qu’encore cela est bien difficile à chiffrer[4]. Mais admettons les chiffres avancés par Hollande, si nous rapportons les 80 milliards au 300 000 emplois créés (on ne sait pas d’où viennent les chiffres avancés par Hollande), ça nous fait des emplois créés et subventionnés par l’Etat à près de 270 000 € par an l’unité ! Sachant qu’en moyenne un emploi coûte à l’entreprise par an environ 40 000 euros, alors on a un surcoût de 230 000 € qui n’est pas justifiée. Autrement dit, au-delà de l’inefficacité de la mesure, l’Etat a organisé grâce à Hollande et Macron (il est toujours là dès qu’il s’agit de faire un mauvais coup) un accroissement des inégalités en renforçant les profits dans le partage de la valeur ajoutée. Il est étonnant qu’Hollande, homme de gauche avec un faux nez, ne se pose pas la question de la signification à long terme de ce transfert de l’argent public vers le privé, et plus précisément vers les plus riches. Cet argent ne manquera-t-il pas au fil des ans aux investissements de l’Etat, alors même que le système de santé et l’éducation sont dans de graves difficultés ? Mais de Sarkozy à Macron, en passant par Hollande, nos présidents de la République ont intégré l’idée que les investissements publics ne servaient à rien. Or c’est complétement faux ainsi que le montre les travaux de Mariana Mazzucato, non seulement les investissements de l’Etat servent l’innovation des entreprises[5], mais les réformes libérales qui ont eu lieu un peu partout dans le monde ont abouti à des transferts de valeur vers le privé qui empêche l’Etat d’agir. Or pour Mariana Mazzucato, mais c’était déjà ce que disait clairement Adolph Wagner à la fin du XIXème siècle, les investissements de l’Etat contribuent à produire de la valeur, que ce soit par le biais de la recherche, de l’éducation ou de la santé. Priver l’Etat de ses ressources en allégeant l’impôt des riches revient à surrémunérer le capital au détriment du travail et de l’Etat. Ce déséquilibre est une forme de spoliation qui aboutit à des inégalités extravagantes que même aujourd’hui le FMI et l’OCDE dénoncent[6]. Si de nombreux économistes, notamment les prix Nobel Joseph Stiglitz et Paul Krugman, reconnaissent l’importance de l’Etat, cette idée n’est pas encore arrivée jusqu’au cerveau encombré et confus des dirigeants occidentaux. Et donc Hollande est encore en retard d’une bataille, ne parlons même pas de son successeur qui pense ramener la France au XIXème siècle.  

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Hollande considère que grâce à sa belle et bonne politique il a fini par inverser la courbe du chômage. En effet à partir du début de l’année 2016 le chômage a commencé à baisser un petit peu. Mais sur l’année 2017 cette baisse est restée faible en nombre. On est toujours au-dessus des 3 millions. Et même en avril 2018, compte tenu de la politique austéritaire de Macron, on était passé à plus de 3,7 millions[7]. Ce qui ne laisse pas d’inquiéter parce que depuis 2015 la conjoncture internationale est bonne : croissance soutenue en Europe, baisse du prix des matières premières. Toutes choses qui ne dureront pas, le prix du baril de pétrole remonte[8], et les taux d’intérêts aussi[9]. On peu même prévoir une nouvelle hausse du chômage au second semestre 2018 parce que non seulement la politique Macron-Philippe plombe la consommation, mais aussi parce que les grèves nombreuses déclenchées par les réformes libérales de cette équipe ont déjà produit des pertes très importantes qui se chiffrent sans doute en milliards d’euros. 

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Hollande aime bien dire des banalités, déverser des lieux communs. « Le chômage est un mal français » dit-il. Si je regarde le graphique ci-dessus je me rends compte que des pays comme la Grèce, l’Espagne ou encore l’Italie qui ont fait les mêmes réformes que celles que Hollande a engagées et qui sont celles qui sont demandées par Bruxelles – autorité aussi vague que sévère – ont des taux de chômage bien plus élevés. Et je ne parle même pas des différences nationales dans le décompte des chômeurs qui rendent assez aléatoires ce genre de comparaisons. Au fond le programme mis en œuvre aujourd’hui par Macron c’est celui qui a été appliqué en mineur par Hollande, et c’est celui qui a été appliqué en Grèce avec les effets dévastateurs qu’on connait. Tout cela est bien connu maintenant. Mais Hollande ne nous explique pas pourquoi il a choisi Macron pour l’aider à mettre en place sa politique économique, alors qu’aujourd’hui il en dit pis que pendre. On sait seulement que c’est le sinistre Attali qui le lui a présenté comme un individu brillant et intelligent. Ce sont deux qualificatifs qui reviennent souvent quand on parle de Macron, mais ce sont des qualificatifs bien subjectifs et pour ma part j’ai une opinion plus nuancée sur l’intelligence limitée du nouveau président. Hollande le présente comme un séducteur – tient donc, Hollande serait-il sensible à ce genre de bêtise ? – un beau parleur, une sorte de marchand de voitures d’occasion. Ce qui est au fond assez juste pour un tel brasseur de vent. Mais il le présente aussi comme quelqu’un qui avance masqué et qui use de basses flatteries et d’obséquiosité pour arriver à ses fins et consolider ses réseaux. Ça confirme au fond les circonvolutions de cet étrange personnage qui passe de la gauche à la droite, avec une petite station au PS. Hollande fait comme tout le monde, il semble découvrir que Macron est finalement le représentant résolu et borné d’une droite dure toute entière orientée vers la satisfaction des appétits démesurés de ses commanditaires. On ne trouvera rien dans le livre d’Hollande sur les compromissions du PS (Manuel Valls tressant des louanges à Gattaz), ou encore Macron son ministre de l’économie se rendant à Davos. Bref il ne dit rien des accointances qu’il a pu développer lui-même avec la classe des « très riches ». il se présente comme celui qui a finalement limité les appétits de cette classe des « très riches ». 

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 

    Hollande sur la scène mondiale 

    Sa perception de la scène internationale est assez peu fondée et argumentée. Il s’est aperçu qu’en réalité la France est un pays dont la parole compte. Ce que je crois pour ma part. Certes mais pour quoi faire ? Il s’en tient à l’idée fétichiste de défendre l’Europe envers et contre tout. Il est très fier d’avoir – selon lui – éviter à la Grèce une sortie de l’euro. Donc il a sauvé l’euro. Mais a-t-il sauvé les Grecs ? Vu l’état de l’économie de la Grèce, le nombre d’expatriés que ce « sauvetage » a générés, on peut penser que le remède ne fut pas loin de tuer le malade. Européiste ce qui me semble pourtant en contradiction avec l’idée d’une France forte, Hollande félicite donc Tsípras de s’être « courageusement » couché devant la brutalité de la Troïka et des exigences de l’abominable docteur Schaüble qui ont livré le pays au pillage systématique de leurs richesses. La Grèce va mieux dirait Hollande, la croissance a fait un timide retour en 2017, mais les Grecs, non. Du reste sur la période 2010-2018, les suicides ont été nombreux, le système de santé est moribond, le système éducatif en lambeaux. On peut lire les déboires de ce malheureux peuple presque au jour le jour avec les excellents comptes rendus que Panagiotis Grigoriou en donne sur son site pour voir tout l’écart qu’il y a entre ce que raconte Hollande et la réalité[10]. Le chômage est encore aujourd’hui à plus de 20% et encore à plus de 40% pour les jeunes – malgré tous les départs des jeunes vers l’étranger – et le PIB par tête est encore en dessous de ce qu’il était en 2010 d’au moins un tiers. Si en huit ans de mémorandum la politique économique n’arrive pas à revenir au niveau de 2018 en ce qui concerne le chômage et le PIB, c’est qu’elle est forcément mauvaise, peu adaptée à la situation. Après 1945, il n’a pas fallu 5 ans à la France pour se redresser, alors que les dégâts étaient bien pires que ceux infligés par une dette publique élevée. Il faut dire que les Grecs ont vu le malheur s’ajouter au malheur avec l’obligation qui leur a été faite de gérer les flux migratoires que l’Union européenne voulait accueillir sur son territoire. Ce qui entraîne presque mécaniquement et malgré la patience des Grecs une montée presqu’inexorable de l’extrême droite[11]. Hollande d’ailleurs ne se préoccupe guère de discuter la montée de l’extrême-droite dans toute l’Europe, ce qui est pourtant une critique cinglante de ses idées européistes[12].

     François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 

    L’île de Kos est une des principales portes d’entrée sur l’Europe pour les migrants 

    A ce propos, on sent tout de même chez Hollande de sérieuses hésitations en ce qui concerne l’accueil des migrants. Il est vrai que durant son mandat il a freiné des quatre fers pour refuser les demandes de Merkel qui voulait en recycler 250 000 chez nous, et qui finalement du se contenter de 25 000 sur trois ans. Il n’est pas certain que son successeur soit aussi prudent en la matière. Disons que Macron a une fibre patriotique bien moins développée et aime à exhiber son multiculturalisme militant. Mais enfin même si Hollande se méfie des flux trop importants de migrants, il n’a aucune doctrine véritable sur cette question. Combien la France peut-elle accueillir de migrants sans désordre et sans perdre son identité ? 1 million ? 10 millions ? 100 millions ? Et pour quoi faire dans un pays qui compte près de 6 millions de chômeurs ? Personne ne le sait, et Hollande et Merkel non plus.

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Hollande est par ailleurs anti-russe et anti-Poutine. Mais là non plus il ne sait pas trop pourquoi, c’est presqu’un réflexe pavlovien. Certes il n’est pas complètement idiot, et il sait bien que la Russie de Poutine n’est pas un pays communiste qui menacerait l’ordre capitaliste. On cherche vainement ce que reproche Hollande à Poutine tout au long des pages qu’il lui consacre. Voilà ce qu’il écrit :

     

    « On a présenté ces tensions comme les prémices d’une nouvelle guerre froide entre Russie et Occident. C’est inexact. Certes Vladimir Poutine cherche à rétablir la zone d’influence qui était celle de l’empire soviétique. Mais il ne s’agit plus d’un affrontement entre deux systèmes sociaux radicalement opposés. C’est une lutte d’intérêts nationaux. Poutine veut autour de son pays un glacis d’États soumis. Sa tactique consiste à encourager les conflits de ses amis avec ses adversaires, puis à les geler. Une zone grise s’établit alors à la frontière de l’Ukraine, de la Géorgie, de la Moldavie, de l’Azerbaïdjan. Ces États restent indépendants. Mais ils sont affaiblis et sujets du même coup à l’attraction russe. »

     

    Donc si on comprend bien ce que reprochent les occidentaux et Hollande à Poutine, c’est de défendre les intérêts de la nation à la tête de laquelle il se trouve. Si d’un côté il pense que l’indépendance de l’Algérie était légitime : un peuple se soulevant contre la colonisation, il ne comprend pas que la Crimée ait elle aussi le droit de choisir le système qui la gouverne. Je ne vais pas détailler la faiblesse d’une telle analyse, d’abord parce que la Guerre d’Algérie s’est terminée avec un nettoyage ethnique, les Français rentrant en Métropole pour sauver leur peau, et parce que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un droit garanti normalement par l’ONU. Mais par les temps qui courent, ils semblent que ni les Criméens, ni les Kurdes, ni même les Catalans aient droit à ce droit ! 

    Les impasses du multilatéralisme  

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 

    Hollande s’enorgueillit aussi du succès de la COP21. C’est incontestablement un succès spectaculaire sur le plan diplomatique. Mais outre que cet accord sur le climat est très insuffisant, et que les principes d’application de cette charte ne sont pas très clairs, on voit que ce résultat est très fragile puisque Trump le piétine et le déchire. Il faudrait donc s’interroger sur cette volonté de faire avancer les sujets importants à partir d’accords multilatéraux. Je veux dire par là que seule une mobilisation importante des Américains eux-mêmes pourra imposer une évolution positive sur le climat. En vérité la cécité d’Hollande, mais il n’est pas le seul dirigeant européen dans ce cas, porte sur la question de la souveraineté nationale. Le multilatéralisme, que ce soit sur les questions environnementales ou sur les questions économiques, signifie que des traités vont supplanter la politique et les organes qui normalement la définissent. C’est ce qu’on voit avec l’Union européenne : la Commission européenne, la Cour de justice européenne et la BCE, dont les pouvoirs sont définis pas des traités, imposent aux instances politiques élues par les citoyens, des instances politiques devenues naines par la force des choses, un cadre dans lequel ils doivent évoluer. C’est inacceptable. Et c’est une des raisons du Brexit ou encore de la montée un peu partout dans le monde des « populismes » et d’un retour des nations. On aurait aimé qu’Hollande nous dise quelque chose d’un peu consistant sur cette question. Mais pour les politiciens qui ont fait profession de mondialisme plus ou moins tempéré, c’est un sujet difficile car elle les mèneraient à y voir les racines de l’effondrement de la social-démocratie, de l’impasse de la troisième voie. 

    Terminons cette recension avec le passage suivant : 

    « Ils prétendent rester dans l’euro mais en refusent toutes les implications. C’est reconnaître sans le dire qu’ils veulent en sortir. Ce serait donc le retour à des monnaies nationales. Il n’y a là rien d’effrayant : c’était notre situation avant 2002. Mais nous devrions alors défendre seuls le niveau de notre monnaie. Mais dans ces conditions, on ne voit pas non plus pourquoi il faudrait rester dans l’Union européenne. C’est le choix des Britanniques. Ils sont allés jusqu’au bout. Pourquoi s’infliger des directives et une contribution budgétaire si en plus on se méfie du marché unique, qu’on vilipende la Commission et qu’on constate que la gauche est structurellement minoritaire au sein du Parlement européen ? Mieux vaudrait signer un accord commercial avec l’Europe. C’est ce à quoi va conduire le Brexit pour les Britanniques : être libre de ses mouvements, c’est-à-dire seuls face à la mondialisation en négociant avec la Chine, l’Amérique et le Japon et en espérant que les Russes nous traiteraient avec égard. Mais où serait le progrès pour les jeunes privés de la libre circulation, les travailleurs privés d’emploi pour cause d’innovation et les retraités privés du pouvoir d’achat de leur épargne ? » 

    On sent ici l’européisme affirmé de l’ancien président vaciller. Dès le départ Hollande est clair : sortir de l’Union européenne et de l’euro « n’a rien d’effrayant » et donc il est possible. C’est lui qui le dit. Mais alors pourquoi rester ? Là ça devient vaseux. A l’ère de la mondialisation, l’Europe pèse plus que les nations isolées. Bon, mais ce n’est pas démontré. C’est même l’inverse qu’on peut constater. L’Union européenne à 27 ne s’entend sur à peu près rien, comment dès lors pourrait-elle peser ? Que ce soit à propos de la Yougoslavie, de la question palestinienne, l’immigration ou même de la Crimée, les points de vue sont tellement partagés que cela conduit à l’immobilisme complet[13]. Il est facile de démontrer à l’inverse que du temps du général De Gaulle la France pouvait faire entendre une voix dissonante face aux Russes et aux Américains. Et même sous la présidence d’Hollande, la France a été toute seule et sans soutien véritable au Mali. A quoi a servi l’Europe dans ce dernier cas ? Strictement à rien. La fin de ce paragraphe est assez sidérante : Hollande suppose que sans l’Europe il n’y a pas de libre circulation des personnes : c’est un demi-mensonge, on n’a pas attendu l’Union européenne pour voyager en Europe. Et on pourrait dire d’ailleurs que franchir un grand nombre de frontières est plus un passe-temps qu’un idéal sociétal. « Les travailleurs » seraient « privés d’emploi pour cause d’innovation ». Là ça devient carrément obscur. Je signale à ce malheureux Hollande que l’époque du plein emploi c’était avant le marché unique et l’exacerbation de la concurrence. Mais dire que sans l’Europe les retraités seraient privés de pouvoir d’achat, là ça devient franchement grotesque ! Il me semble que l’Europe au contraire pousse à la baisse des pensions et surtout à un financement des retraites par capitalisation – est-ce pour cela qu’il parle d’épargne ? D’ailleurs Hollande a lui-même réformé les retraites, donnant au passage un coup de rabot à leur pouvoir d’achat pour se conformer aux directives de Bruxelles. Les crises financières qui se sont succédé depuis la fin du XXème siècle ont pourtant montré la dangerosité au contraire d’un financement des retraites par des fonds de pension, fonds de pension qui n’ont pu être sauvés que par une intervention massive des Etats qui se sont endettés pour ce faire. 

    Concluons 

    Hollande nous apparait finalement comme un président assez suiviste, en ce sens qu’il n’a jamais osé enfreindre les règles des traités. Mais dans le fil de la lecture, il apparaît aussi un Hollande, nettement moins bête que Macron, un Hollande qui doute aussi bien de lui-même que du bien fondé du programme néo-libéral qu’il a lui-même appliqué. Sur le plan de l’écriture c’est assez plat, sauf quand il s’attaque à Macron pour lâcher quelques flèches empoisonnées dans sa direction, sous prétexte de le mettre en garde contre ses excès. C’est ce qui nous fait dire que même s’il s’est fait aider, c’est bien lui qui a écrit ce livre. Il a beau dire qu’il n’est pas rancunier, on ne le croit pas une minute. Il n’est pas le seul à penser d’ailleurs que le nouveau président va beaucoup trop loin. Sarkozy dit aussi la même chose, bien qu’il approuve la politique économique de Macron, il pense que « cela finira très mal »[14]. Voilà au moins un point sur lequel je serais d’accord à la fois avec Hollande et avec Sarkozy ! Ce n’est pas si souvent ! 



    [1] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard, 2006.

    [2] Bernard Stiegler, La société automatique, l’avenir du travail, Fayard, 2015.ou encore Bernard Stiegler, L’emploi est mort, vive le travail !, Mille et une nuits, 2015.

    [3] Ce serait Edouard Balladur qui aurait été le concepteur du « ça va mieux » lors de sa campagne pour l’élection présidentielle de 1995. C’était une manière de se féliciter de son travail à Matignon. https://www.humanite.fr/node/102444. Aujourd’hui c’est Castaner qui reprend ce vieux tube usé, Macron ne s’y risque pas, enfin pas encore. http://www.lefigaro.fr/politique/2018/05/02/01002-20180502ARTFIG00324-christophe-castaner-il-y-a-des-fractures-mais-le-pays-va-mieux.php

    [4] http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/rapport_cice2016_28095016_ok.pdf

    [5] The Entrepreneurial State, Publics affairs, 2015

    [6] The value of everything, making and taking in the global economy, Allen Lane, 2018.

    [7] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/04/25/20002-20180425ARTFIG00036-chomage-pole-emploi-publie-les-premiers-chiffres-pour-2018.php

    [8] https://www.agenceecofin.com/economie/2004-56314-le-prix-du-petrole-retrouve-son-niveau-de-novembre-2014-a-pres-de-75-dollars-le-baril

    [9] https://www.capital.fr/entreprises-marches/les-taux-dinteret-sont-bien-partis-pour-remonter-durablement-1265624

    [10] http://www.greekcrisis.fr/

    [11] http://www.liberation.fr/planete/2018/04/23/grece-des-migrants-blesses-a-lesbos-lors-de-heurts-avec-l-extreme-droite_1645287

    [12] https://www.challenges.fr/politique/marine-le-pen-sebastian-kurz-andrej-babis-ces-leader-de-l-extreme-droite-qui-prosperent-sur-une-europe-impuissante_508228

    [13] Ce que reconnaissait du reste Hollande dans une interview aux Echos https://www.lesechos.fr/29/06/2016/lesechos.fr/0211079549317_francois-hollande----l-immobilisme-serait-la-dislocation-de-l-europe-.htm

    [14] http://www.lepoint.fr/politique/nicolas-sarkozy-a-propos-d-emmanuel-macron-ca-va-tres-mal-finir-22-10-2017-2166495_20.php

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  •  Marseille et Paris villes poubelles

    Si on veut un symbole de la décomposition de la vie sociale et politique, alors il faut regarder ce qu’on fait de nos déchets. A Marseille et Paris on les étale à la vue de tout le monde. Dans son dernier numéro daté du 4 mai 2018, Marianne décernait la palme des villes les plus sales de France à Paris et à Marseille. Cette question agace évidemment les riverains, mais en réalité elle est l’image même de la dégradation générale des services publics, et donc de l’impossibilité des institutions de fonctionner normalement. On pourrait dire que la qualité de la vie ordinaire se résume à la tenue de ses poubelles. Des villes comme Naples se tiermondisent à vive allure parce que pour des raisons diverses et variées, elles n’arrivent plus à éliminer leurs déchets. Plus on parle de recyclage des déchets et plus il semble que ceux-ci nous envahissent de façon irrémédiable. Cette incapacité à gérer les déchets se traduit par une destruction de la faune et de la flore des océans envahis par le plastique[1]. On connait tous ces images d’enfants du Tiers Monde en train de chercher leur pitance dans le tri des déchets entassés dans des décharges à ciel ouvert, et il est assez facile d’en comprendre la dangerosité sur ceux qui s’y risquent. On trouve ça aussi bien à Mexico qu’à Dandora[2]. Mais sans doute ce qu’on sait moins, c’est que les villes des pays dits évolués ne font guère mieux. Ainsi dans les Yvelines, à Poissy précisément, il existe une décharge à ciel ouvert sur plus de cinq hectares[3]. Les pays riches ont pris également l’habitude d’envoyer leurs déchets très polluants vers les pays pauvres, par exemple en Afrique, où ils reçoivent des déchets de composants électroniques qu’on ne sait pas recycler, ou qu’on ne veut pas recycler parce que cela coûte cher[4]. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    Des photographies inquiétantes des Caraïbes montrent une mer de plastique et de polystyrène 

    Il faut bien le dire très clairement, ces mers de plastiques qu’on trouve au milieu des océans sont forcément le résultat du peu d’effort qu’on fait pour retraiter ces déchets à l’intérieur des villes qui les génèrent. Et si on ne veut pas le voir, malgré les propos alarmistes des spécialistes de cette question, c’est parce qu’on ne veut pas remettre en question les principes de la croissance économique et reconnaître que ce mode de développement est complètement dépassé. L’économie mondialisée ne vit pas seulement sur la vieille lune selon laquelle plus de consommation est nécessaire pour améliorer l’existence et les rapports sociaux, elle vit aussi avec l’idée stupide selon laquelle il faut produire au moindre coût, et donc minimiser l’impact monétaire des effets externes négatifs de la production industrielle sur l’environnement. Donc on se débarrasse de ses ordures en les jetant n’importe où, ou en les enterrant n’importe comment. En vérité si les industriels payaient le coût de ces dégâts, ils devraient accroître leur prix de vente et exister avec une clientèle restreinte.

    Marseille et Paris villes poubelles 

    Naples et ses poubelles 

    En Italie, le Nord industriel a utilisé la Camorra pour se débarrasser de ses déchets, parce que cette organisation criminelle le réalisait au moindre coût… en trichant. Ces gangs n’ont fait ni une ni deux, ils ont enfoui des déchets très dangereux, certains radioactifs, sur leurs propres terres, entrainant une hausse rapide des cancers dans la région et rendant les cultures impropres à la consommation. Ce phénomène est bien connu et a été dénoncé en long, en large et en travers par Roberto Saviano dans Gomorra[5]. On s’est indigné, mais cela n’a pas été beaucoup plus loin. Naples est aussi connue parce que la Camorra, toujours elle, a laissé se développer une grève du ramassage des ordures, afin de faire monter ses gains[6]. Là encore il a fallu céder. Vous remarquerez que dans les deux cas, c’est la Camorra qui fait le travail des services publics qu’elle a supplantés. La multiplication des déchets est la contrepartie qu’on ne veut pas voir du progrès technique aussi bien que de la croissance de la population et dont on ne veut pas payer le coût. A l’origine de la crise des déchets, il y a le désinvestissement des services publics en la matière, et leur volonté de ne pas facturer au prix du marché le recyclage des déchets. En 2012 un rapport de la Banque mondiale assurait que les déchets urbains augmenteraient de 70% entre cette date et 2025[7]. Le coût global de la gestion de ces déchets passerait alors de 200 milliards $ par an à près de 400 milliards. On comprend alors la tactique des municipalités et des industriels, dissimuler au moindre coût et n’importe où ces déchets qu’on ne veut pas voir. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    Ici c’est Paris 

    Ces chiffres montrent qu’aujourd’hui il existe un marché du retraitement, très juteux, et dont l’avenir dépend de la croissance de l’économie. Parmi ces déchets une grande partie ressort directement du gaspillage. Aux Etats-Unis, pays de la libre entreprise et du gaspillage – ce qui est au fond la même chose – ce sont 150 000 tonnes de nourriture qui sont jetées tous les ans. En France on est un peu moins gaspilleur, ce serait 10 millions de tommes, dont une partie de produits encore sous emballage[8]. Il n’y a pas de croissance, surtout dans les moments de la civilisation post-industrielle, sans une croissance encore plus rapide du gaspillage et des déchets. Le résultat de ces extravagances fait que les villes ont de plus en plus de mal, surtout dans une période relativement austéritaire, à gérer correctement ce problème. Des phénomènes inattendus viennent renforcer cette difficulté : les migrations incontrôlées comme les localisations intempestives des Roms, accroissent naturellement les dépôts d’ordures dans la nature. Dans le cas de la décharge à ciel ouvert de Poissy, ce sont les campements des Roms qui en sont à l’origine. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    A Paris les migrants commencent à préoccuper les pouvoirs publics

    Cette année parmi la grande quantité de conflits sociaux que Macron a engagés par sa politique réactionnaire, on a remarqué la grève des éboueurs qui s’est étendue de février au mois d’avril. On en a peu parlé. C’est pourtant un signe important de décomposition de la société de consommation. Ils ne sont pas payés suffisamment pour faire un boulot salissant et dangereux sur le plan de la santé. Et pourtant comme on s’en rend compte de plus en plus, ce travail est nécessaire, dès qu’il est mal fait ou qu’il n’est plus fait à cause des grèves, la vie devient un enfer. On a noté à Marseille[9] comme à Paris[10] une prolifération des rats. Quand il y a une telle prolifération de rats, le retour des pandémies n’est pas loin. Malgré les entreprises de dératisation qui se développent, la situation ne semble plus du tout maitrisée. A Marseille et à Paris les autorités municipales sont aux abonnés absents. Il faut dire qu’elles sont absorbées par des problèmes autrement plus importants : développer de vastes chantiers qui pourrissent la vie des habitants. Par exemple les voies sur berges à Paris ou un PPP pour la construction de 34 nouvelles écoles à Marseille. Ces projets sont à la fois des affaires juteuses pour les maires et leurs amis, et en même temps des vitrines. Regardons les deux photos suivantes. La première nous montre des rues clairement abandonnées dans le centre-ville, c’est tout près du Vieux-Port, lieu sensé être le clou d’une activité touristique attractive à Marseille. C’est une image très courante, presque constante qu’on peut voir. La seconde image est une « réclame » pour l’action (l’inaction pourrait-on dire) de la municipalité gaudiniste et de son appendice Marseille Provence Métropole. On pourrait la qualifier de publicité mensongère d’ailleurs, tant elle se trouve en décalage avec la réalité. Dans cette ville une association a été créée pour combattre l’inertie de la municipalité, son titre : Poubelle la vie[11]. Très active, elle pointe au-delà du trop facile incivisme traditionnel des Marseillais, l’incurie de la municipalité qui accuse l’association d’avoir des buts politiques inavoués. Mais on peut pointer aussi le laxisme des éboueurs et le fameux fini-parti, ce n’est guère satisfaisant, ne serait ce que parce qu’il y a un décalage entre les beaux quartiers où la propreté arrive parfois à se faire, et les quartiers Nord par exemple qui paraissent à l’abandon. C’est le choix politique de la mairie de traiter d’abord ce qu’elle croit être la partie la plus visible au détriment de ceux qui votent mal ou qui ne savent pas se faire entendre.

     Marseille et Paris villes poubelles 

    A Marseille non loin du Vieux Port 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    A Marseille la publicité remplace l’action

    A Paris la situation n’est pas meilleure, mais cela se redouble du fait qu’il s’agit de la capitale de la France. Pour Marseille il était assez facile de dénoncer les carences d’une ville livrée à l’affairisme et aux populations du Tiers Monde. Mais Paris est une ville riche, très riche même. On y trouve la crasse à deux pas de l’Elysée. Et là encore on va retrouver un clivage très net entre les beaux arrondissements friqués et les quartiers de Barbès ou de la Goutte d’or. En vérité, alors que, comme on l’a signalé, les déchets augmentent quantitativement, le budget du nettoyage a baissé en valeur relative : en 2001 la municipalité consacrait 220 millions d’euros sur un budget de 3,9 milliards, en 2017 il était de 271 millions sur 5,5 milliards d’euros. L’augmentation était de 23% pour le nettoyage tandis que le budget municipal augmentait de 41%[12] ! Il y a donc clairement un choix politique qui ne dit pas son nom. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    On pourrait en rire si ce n’était pas aussi sérieux. Mao Péninou[13] (quel prénom – tout un programme) qui est l’adjoint délégué à la propreté renvoie le débat lui aussi à l’incivisme de des concitoyens puisque l’action qu’il met en avant c’est de multiplier les PV pour incivilités, ils auraient augmenté de 148% en un an ! Mais la ville n’en est pas plus propre pour autant. Tout ça n’est pas très sérieux. Que ce soit Marseille ou Paris, il n’y a pour l’instant aucun début de réflexion sur les solutions possibles pour améliorer la situation. Je passe sur le plan gouvernemental qui fixe des objectifs peu réalistes et peu réalisés d’un retraitement des déchets[14], ne serait-ce que parce qu’avant de retraiter ces déchets, il faudrait d’abord les ramasser ! Cette impuissance qu’on peut appeler aussi incompétence, renvoie non seulement au manque de plus en plus flagrant de sérieux du personnel politique, mais aussi à l’échec complet d’un modèle de société : les lois du marché réclament en permanence une externalisation d’une large partie de leurs coûts de production, et rabaisse en permanence l’idée de service public qui renvoie forcément à une collectivisation au moins partielle des forces de production.



    [1] https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/les-dechets-de-plastique-envahissent-les-oceans_112382

    [2] http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/01/16/dans-l-enfer-de-la-decharge-a-ciel-ouvert-de-dandora_5242223_3244.html

    [3] https://www.ouest-france.fr/ile-de-france/yvelines/yvelines-une-decharge-ciel-ouvert-s-etend-depuis-dix-ans-les-riverains-excedes-5617281

    [4] http://geopolis.francetvinfo.fr/l-afrique-reste-desarmee-face-aux-dechets-electroniques-qui-s-accumulent-150743

    [5] Gallimard, 2006.

    [6] https://francais.rt.com/international/13121-naples-ordures-mafia-cancer

    [7] What a waste, a global review of global management, World Bank, 2012.

    [8] https://www.sciencesetavenir.fr/nutrition/aliments/gaspillage-alimentaire-des-milliers-de-tonnes-de-nourriture-jetes-chaque-jour-par-les-americains_123276

    [9] https://www.laprovence.com/article/edition-marseille/4617828/la-chasse-aux-rats-se-poursuit-en-ville.html

    [10] http://www.bfmtv.com/societe/proliferation-des-rats-a-paris-les-images-alarmantes-d-un-eboueur-1355287.html

    [11] http://marseillepoubellelavie.fr/

    [12] https://www.lesechos.fr/06/12/2017/lesechos.fr/030989006988_une-baisse-de-l-effort-de-nettoyage-expliquerait-la-salete-de-paris.htm

    [13] Il est le fils de Jean-Louis Péninou, un militant gauchiste de Mai 68 dont tout le monde se moquait à l’époque, mais dont les relations lui permirent de devenir directeur de ce journal cocasse et maintenant sans lecteurs qui s’appelle Libération.

    [14] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/traitement-des-dechets

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  •  Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Dans ma jeunesse, Le monde avait une réputation de sérieux, et ses orientations politiques vaguement droitières et européistes s’appuyaient sur justement une information sérieuse et pas trop trafiquée. Mais ce beau temps est fini depuis belle lurette. A côté du Monde, même Le figaro parait être un journal mesuré et fiable, en tous les cas plus diversifié dans ses signatures.

    Le monde aime bien faire la leçon à la Russie en disant que dans ce pays la presse est muselée, aux ordres du pouvoir. Mais ce que ce journal ne dit pas c’est qu’en France on a la même chose sans que le pouvoir soit obligé de sévir. Le monde a intégré depuis quelques années une culture de la soumission à l’oligarchie qui fabrique à l’envie des fake news chaque fois qu’il sort un numéro. La tendance de ce journal est depuis plus d’un an maintenant de s’aplatir devant Macron, d’en tresser les louanges au risque de se trouver en contradiction avec les faits qu’il publie lui-même par ailleurs. C’est ainsi que toutes les semaines le sinistre Gérard Courtois pond un article à la gloire de son idole. Pour ce propagandiste, tout ce que fait Macron est bel et bon. Mieux encore tout ce qu’il fait est pensé et réfléchi. Macron voit loin, et s’il se met à dos les trois quarts de la population, ce n’est pas par maladresse, ou parce que sa politique ne convient pas, non, Gérard Courtois nous dit qu’il est « clivant » volontairement pour avancer. On se rappelle que pendant le quinquennat de Sarkozy, Le monde dénonçait avec constance son caractère « clivant ». Autrement dit ce qui était mauvais chez Sarkozy et caractéristique d’une droite autoritaire, est excellent chez Macron que Courtois se garde bien de qualifier d’homme de droite.  

    Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    En vérité tout cela a été préparé par la cellule de communication de l’Elysée. La preuve ? Nous trouvons le même article ou à peu près dans La Provence du 7 mai 2018, cette fois signé d’un certain F.P. qui tient à cacher sa bassesse derrière ce pseudonyme. Mais le titre est exactement le même et le manque d’analyse sérieux tout à fait similaire. Evidemment ceux qui s’occupent de la com de Macron pensent que les lecteurs du Monde et ceux de La Provence sont différents et qu’on n’ira pas vérifier comment se diffuse l’information. On le voit donc dans cet exemple, non seulement les journalistes qui passent leur temps à cirer les godasses de Macron sont veules et sans imagination, mais en plus ils sont fainéants que s’en est une honte. On ne voit pas pourquoi en France il y a encore des journaux soi-disant différents : ce n’est plus une convergence d’analyse, mais c’est une uniformité de la propagande. Dans mon précédent billet je me posais la question de savoir si les journalistes allaient finir par se rebeller, et bien nous avons la réponse que si rébellion il y a, elle est encore très timide[1]. Et on s’étonne que la profession de journaliste soit moquée et dénigrée !  

    Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Le mensonge de Courtois atteint le grotesque dans le titre de l’articulet qu’il publie le 5 mai : Un an après son élection, Macron résiste dans l’opinion malgré des fragilités. Et il commence son refrain écœurant en disant que 45 % des personnes interrogées jugent positivement l’action du chef de l’Etat (on ne sait pas pourquoi il l’appelle le chef de l’Etat, alors que Macron n’est au mieux que le président – Courtois serait-il nostalgique de Vichy ?). Donc si on s’arrête au titre, on pense que Macron est plus approuvé que critiqué. Ce mensonge par omission qui suffit à déclasser Courtois du métier de journaliste à celui de lobbyiste confus, trouve son épilogue dans le corps même de l’article : on y découvre enfin et malgré le titre du tableau que 55% des Français jugent son bilan négativement, c’est une large majorité. Si Courtois avait eu un minimum d’honnêteté il aurait commencé par écrire 55% des Français jugent négativement l’action de Macron. Mais Courtois, en plus d’être un imbécile, est malhonnête alors il triche avec la présentation des faits. En vérité 55% qui rejettent Macron c’est bien un minimum. Les autres sondages donnent des chiffres plus élevés jusqu’aux deux tiers[2], mais en procédant à des redressements suspects, on peut arriver à un tel chiffre. Cependant la tendance est bien réelle, comme le titre RTL, Macron a perdu 20 points de pourcentage de popularité[3]. Que cette cote fluctue plus ou moins depuis les six derniers mois n’empêche pas que les Français se méfient de lui et le trouvent plutôt malhonnête. Les sondeurs ont essayé de dire qu’il avait moins perdu de points de confiance que ces deux prédécesseurs pour redresser cette affaire mal embarquée, mais le mal est fait. Ces petits tours de passe-passe ne grandissent ni Le monde, ni Gérard Courtois. On parle ainsi de bilan mitigé, quand il s'agit d'un bilan négatif.  

    Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Dans l’édition papier, le titre choisi par Courtois était Un an après, Macron fort de son bilan résiste dans l’opinion. Donc Courtois suppose que le bilan de Macron est excellent. C’est son opinion, mais ce n’est pas celle des Français. Quand on regarde dans le détail, ce que refuse de faire Gérard Courtois, on voit que les graphiques que Le monde publie, montrent que les Français en ont marre des réformes tout azimut et à jet continu qu’impose Macron. Ils sont bien conscients au fond que la France fonctionnait tout de même avant Macron et qu’elle fonctionnera encore après lui. Si on regarde le graphique ci-dessous, force est de convenir que la base électorale de Macron c’est un tiers des Français seulement. L’efficacité n’est pas au rendez-vous, alors même que Macron se présente comme le manager de l’entreprise France : les grèves ont un coût très élevé. Et plus le temps passe moins les gens comprennent le sens de ces réformes. Mais Courtois ne veut pas se poser ce genre de questions tout occupé qu’il est à peaufiner son article pour n’en faire ressortir que ce qui peut aider à la promotion de Macron. Courtois est non seulement un très mauvais politiste, mais en plus sa façon de passer la main dans le dos à Macron a quelque chose de répugnant. Espère-t-il un poste de conseiller en communication ?

      Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Mais la complaisance inédite va encore bien plus loin. Le monde qui a maintenant pris le pli de se coucher systématiquement devant Macron devient le journal de « révérence », bien pire que tous ses confrères, après tout Le figaro a été de longue date le journal du capital et de la rente, mondialiste et anti-gaulliste, en soutenant Macron, ses journalistes expriment leur moi profond si je puis dire. D’ailleurs pour un fois Libération visait juste en disant qu’avec Macron la droite avait enfin trouvé son rassembleur[4]. Toujours dans le même numéro du 5 mai – décidemment un collector – les pages Idées consacre encore plusieurs articles sous le titre général d’Anatomie d’un chef. On essaie cette fois de nous persuader qu’il est vraiment président des Français, qu’il est aussi très viril, et qu’en même temps il incarne une nouvelle forme de pouvoir en Europe. Macron est ici présenté, sans qu’on nous le dise vraiment, comme une sorte de réincarnation de Mussolini. On ne sait pas si ces pages de publicité sont gratuites ou si elles ont été facturées à l’Elysée et dans ce cas par quel canal.  

    Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Dans Le monde du 6 mai, ça ne s’arrange pas. Voici encore 4 pages de promotion gratuite dont deux dans la rubrique Horizon pour nous vanter Macron comme une sorte de monarque moderne Macron sur la voie royale avec une photo pour bien montrer que ce journal déroule le tapis rouge à son petit préféré. Cet article fait deux pages pleines. Les deux journalistes qui ont commis cette publicité répètent à travers les propos de Castaner la fascination qu’ils éprouvent à regarder Macron jouer la comédie du pouvoir. Ils reprennent d’ailleurs les éléments de langage des boites de communication payées par Macron : l’idée que la France aurait besoin d’un monarque, ou encore que son entourage est fasciné par son intelligence. Mais en réalité Macron a besoin de répété constamment qu’il est président pour s’en persuader, et en outre, il n’a pas le charisme d’un monarque. Il faut croire que la France est plus république qu’il ne le croit puisque cette attitude est jugée négativement par les Français qui avant tout lui reprochent d’être éloigné des préoccupations des gens et aussi d’être arrogant et méprisant. Bastien Bonnefous et Solenn de Royer rapportent bêtement ce qu’on leur dit de rapporter : Macron serait un disciple de Machiavel ! Comme si Machiavel se serait laissé traîner par la main par un vulgaire Trump ! Mais on nous dit qu’il aurait lu Le Prince et que cela lui aurait donné des idées. Ce qui est douteux, sinon il aurait médité sur cette phrase e Machiavel : "L'habituel défaut de l'homme est de ne pas prévoir l'orage pas beau temps".  

    Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Dans ce monument de bassesse et de veulerie, ces deux apprentis lèche-bottes, vont jusqu’à citer un autre imbécile, François Bazin qui voit dans les numéros de transformiste de Macron de la finesse et de l’intelligence, là où il n’y a que sombre magouille et aplatissement devant le pouvoir des milliardaires qui l’ont élu. Jamais ce journal n’a été aussi loin dans l’ignoble et le reniement. Certes il a toujours appartenu autant qu’il m’en souvienne au bloc bourgeois, mais il y avait encore un peu de pudeur et de retenu dans la manière d’endosser la panoplie du serviteur du grand capital. Dans le temps des gens de gauche lisaient Le monde. Aujourd’hui son lectorat est d’abord celui de la rente et de la petite combine financière. C’est ce même journal qui fait mine ensuite de s’étonner que les Français plus encore qu’ailleurs se méfient des journalistes. On peut dire ce qu’on voudra, mais aux Etats-Unis, à la différence de la France, les journalistes ne se gênent pas pour critiquer vertement un autre clown qui a été, comme Macron, élu par défaut à la tête de l’Etat. Bastien Bonnefous et Solenn de Royer dans leur quête de reconnaissance font d’une pierre deux coups : ils citent François Bazin, cireur de godasses professionnel, pensant que non seulement cela plaira à Macron, mais que cela pourra plaire aussi le même François Bazin qui doit être introduit assez près du cercle du pouvoir pour faire taire toute honte à écrire ce qu’il écrit. Ils osent d’ailleurs appeler Bazin journaliste, alors que le titre d’hagiographe lui aurait bien mieux convenu.  

    Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronien

    Mais non, Macron n’est pas ce démiurge dont les journalistes s’appliquent à dresser la statue. C’est seulement un petit opportuniste qui a su profiter d’une situation exceptionnelle pour gravir les marches du pouvoir. La conclusion de tout cela c'est que si Macron ne plait pas au "peuple" aux sans dents, à ceux qui ne sont rien, il plait beaucoup à cette classe de journalistes. Cette classe qui pourtant avait peu d'indulgence pour Sarkozy ou pour Hollande. Le film publicitaire diffusé lundi 7 mai sur FR3 La fin de l'innocence, commenté par le lâche Giesbert, est un modèle du genre. Aucun président avant Macron n'a eu droit à un tel traitement.

    " Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur", Jean Cocteau, Les mariés de la Tour Eiffel  



    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/la-politique-en-vrac-a144613890

    [2] Voir le sondage de La tribune du 4 mai 2018.  

    [3] http://www.rtl.fr/actu/politique/emmanuel-macron-a-perdu-20-points-de-popularite-en-un-an-selon-notre-sondage-7793257208

    [4] http://www.liberation.fr/france/2018/05/06/1-an-de-macron-la-droite-a-enfin-son-president_1648251

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    Les journalistes lâchent-ils Macron ?

    La politique en vrac 

    C’est peut-être ça la grande nouvelle : les journalistes français paraissent bien moins obséquieux envers Macron qu’ils ne l’étaient il y a encore quelques mois. Pour le premier bilan d’un an de macronisme, s’ils continuent à le célébrer à la une des magazines, ils sont de plus en plus nombreux à souligner les limites de ce personnage sautillant dont le profil psychologique commence à poser problème. La tribune, journal économique, c’est-à-dire patronal, développe dans le détail un sondage qui nous dit qu’en un an, la base électorale de Macron s’est rétrécie, elle n’est plus que de 36% : c’est, au-delà de la classe des riches et des hyper-riches, cette population de cadres et d’employés qui lit Challenges et qui croit à la mystique de l’entreprise comme horizon indépassable de la civilisation humaine. Le nouvel économiste, autre journal « économique » donc à la gloire du patronat, commence à trouver que Macron n’est pas très efficace, il pointe cette agitation frénétique qui le mène de Washington à Berlin et qui finit, à cause de cette maniaquerie à faire la leçon à tout le monde, par en faire le dirigeant le plus isolé de la planète. Les Allemands ne veulent pas de ses réformes de l’Europe, même le très complaisant SPD, et Trump n’a cédé sur aucun des points de divergences, que ce soit sur l’Iran, le climat ou encore le Moyen-Orient. Au-delà des paillettes de la mise en scène, il apparait que Macron échoue à se faire entendre au niveau international. Mais il y a pire encore. Voilà maintenant Le monde, journal macronien de la première heure qui commence à trouver que le président confond autorité et autoritarisme[1], qu’il mime trop la position d’un monarque[2]. Ce journal multiplie maintenant les articles critiques sur le financement de sa campagne présidentielle[3], et insiste sur les cadeaux en continue qu’il fait à la classe des hyper-riches : par exemple le projet de supprimer l’exit-tax qui, s’il était poussé jusqu’au bout, aboutirait à un nouveau cadeau fiscal d’au moins 800 millions d’euros aux très riches[4]. Bref on commence à voir le soutien de la sphère médiatique s’effriter. Et voilà maintenant que Le Point, journal macronien lui aussi (quoiqu’il ait un temps prétendu à soutenir Fillon), nous dit dans son édition du 3 mai qu’en réalité ce n’est pas Macron qui fait le « job », mais le discret Edouard Philippe ! On ne sait pas si cela va plaire à l’Elysée. Certes le dernier numéro de Paris Match montre Macron en tenue d’apparat à la une, mais sur cette photo il n’a pas vraiment l’air d’un président, endimanché, il semble se rendre à une fête dont il serait seulement le spectateur. La une du dernier France Dimanche datée du 4 mai nous explique que « les » Macron ont été trahis. Par qui, on n’en sait rien, à moins d’aller chez le coiffeur pour lire cette curieuse revue, mais ce qu’il ressort c’est cette image d’un homme faible, trahi, pour tout dire cocu. Certes les soutiens des grands médias restent encore importants et dominants, mais on sent nettement un changement. Macron est passé pour l’anniversaire de son arrivée au pouvoir, du statut de chouchou, brillant et fin manœuvrier, à celui d’un homme seul et capricieux, plus soucieux de la promotion de sa petite personne que ce celle des intérêts de la France. Cerise sur le gâteau, le livre de François Hollande se vend comme des petits pains[5], alors que Macron prédisait qu’il ferait un bide noir. Or ce livre présente le même Macron comme une sorte de traître de comédie flattant le président de la République pour mieux le poignarder dans le dos. Mais plus sérieusement on remarquera qu’Hollande qui qualifie Macron de président des « très riches » risque cette saillie au moment même où celui-ci se propose de faire un nouveau cadeau fiscal – suppression de l’exit-tax – à ces très riches. La question est la suivante si les journalistes commencent à critiquer Macron déjà haï par les deux tiers de la population que va-t-il rester de lui ? 

    Des sondages inquiétants pour le futur de Macron 

    En même temps deux sondages doivent inquiéter sa démesure et son arrogance, tout d’abord celui qui le désigne comme un homme de la droite extrême. Un moment Macron a tenté de faire croire qu’il était une sorte de technicien habile qui ne s’embarrassait pas de donner dans l’idéologie. Mais ce moment est terminé. Dans ce sondage publié dans Le monde du 6 juillet, on voit nettement une glissade marquée vers la droite dure et affairiste[6]. Preuve qu’il n’est guère sûr de lui, il ne l’a jamais avoué comme pouvait le faire par exemple Sarkozy qui reste son véritable modèle ou son inconscient ! L’embellie de cet été n’aura été qu’un feu de paille. Macron ne peut gouverner que pour la droite affairiste et  européiste, il n’est même pas capable comme l’étaient Sarkozy ou Hollande de se rendre compte qu’il va trop loin et que sa méthode de gouvernement procède plus du caprice que de la nécessité. 

    La politique en vrac 

    Mais il y a un deuxième sondage encore plus inquiétant : les deux tiers des français ne veulent pas le revoir après 2022 ! Le jugeant cassant, autoritaire et méprisant, ils veulent tourner la page le plus rapidement possible de cette sinistre parenthèse. Il est là encore jugé comme le représentant des riches principalement par près des trois quarts des Français, donc un président qui n’a aucunement le profil d’un rassembleur[7]. Avec la dissipation du mythe ni droite, ni gauche, c’est tout le château de cartes construit par ses équipes de communication qui s’effondre. Au rejet global de sa politique, c’est également sa personnalité qui est haïe, littéralement. Il n’est pas certain d’ailleurs que les exhibitions de son épouse n’y soient pas aussi pour quelque chose, car en effet dans les chaumières on commence vraiment à trouver curieux cette relation étrange et infertile 

    Jean-Marc Janaillac se ridiculise et démissionne

    La politique en vrac 

    Les mauvaises nouvelles n’arrivent jamais seules et pas forcément du côté qu’on le croit. Pour Macron la démission de Jean-Marc Janaillac est une nouvelle difficulté qui s’ouvre sur le front social déjà bien chargé en ce mois de mai. La grève d’Air France dure maintenant depuis des semaines, mais le patron de cette entreprise pensait s’en tirer en organisant un référendum. En clair il demandait le soutien du personnel à sa volonté de ne pas satisfaire les revendications salariales des syndicats. Sans doute s’était-il fié aux sondages pour aller dans ce sens. On le sait pourtant depuis au moins 2005, et plus encore depuis le Brexit, les référendums sont dangereux pour l’oligarchie. La preuve dans le cas d’Air France, non seulement le personnel a voté massivement – à plus de 80% – mais il a voté à plus de 55% contre la direction ! Ce vote a de nombreuses conséquences. D’abord Janaillac démissionne comme il l’avait dit, ce qui veut dire qu’il va falloir lui trouver un remplaçant pour prendre le relais et conclure une négociation bien mal engagée avec les syndicats. Ensuite cette affaire démontre que l’obstination dans les luttes aboutit toujours à des résultats positifs pour les salariés. D’une manière indirecte la démission de Janaillac renforce le mouvement de grève à la SNCF et montre que les grévistes d’Air France s’ils sont sur le papier minoritaires – 25% environ – ils sont soutenus par l’ensemble du personnel et donc que les syndicats sont bien moins isolés qu’on le pense. Mais peut-être plus que tout cet épisode de la lutte des classes montre à quel point la classe dirigeante a une méconnaissance profonde des salariés qu’elle prétend diriger. Le patronat ne semble même plus connaitre ses entreprises, enfermé dans sa médiocre cupidité, coupé des réalités. Macron et le MEDEF sont de ceux qui pensent que les salariés, parce qu’ils sont de moins en moins encartés dans un syndicat, sont moins combattifs et donc qu’ils toléreront de nouvelles agressions, de nouveaux reculs. Mais l’exaspération croissante des salariés est potentiellement porteuse de nouvelles formes de luttes, peut-être moins spectaculaires, qui minent l’exercice normal du pouvoir dans la gestion de l’Etat comme dans celle des entreprises. En attendant, les syndicats d’Air France maintiennent leur mot d’ordre de grève. Cette grève a déjà coûté 300 millions d’euros à la compagnie d’aviation, et ce n’est pas fini[8]. On peut considérer qu’avec le coût des grèves de la SNCF et des fonctionnaires la France a déjà perdu plus d’un milliard d’euros à cause de la brutalité manifeste de Macron et de son incapacité de gérer les conflits sociaux. Ce n’est pas encore un Mai 68, mais plutôt une sorte de mai rampant qui va sans doute se prolonger d’autant plus qu’il n’y a à l’heure actuelle en France aucune force syndicale ni partisane capable de canaliser la colère populaire. 

    En Angleterre Theresa Mays consolide ses positions  

    La politique en vrac

    Alors que Le monde ne cesse de nous dire depuis deux ans que les britanniques rejettent Theresa May à cause des difficultés qu’elle rencontrerait dans la mise en œuvre du Brexit, qu’elle serait lâchée même par son propre parti, on se rend compte qu'il n'en est rien, comme le montre le résultat des élections municipales[9]. C’est au contraire le Labour qui n’arrive pas à progresser, sans doute à cause de son ancrage trop européiste, suivant en cela la destinée d’un parti social-démocrate ordinaire. On commence d’ailleurs à avancer que Corbyn est aussi en train de payer ses positions antisémites à peine voilées[10], dans un contexte local où la progression des exigences des islamistes radicaux commence à inquiéter vraiment. Certes on avancera qu’il ne s’agissait que des élections locales et qui ne concerne que l’Angleterre, mais beaucoup en avait fait un teste de défiance vis-à-vis de May. Par exemple le site Boursorama qui prétend vous donner des conseils avisés pour placer votre épargne et commenter l’actualité économique avec la majesté d’une expertise, avançait le 4 mai que ces élections allaient recomposer le paysage politique ! On ne peut pas se tromper plus[11].

    Mais il y a un autre enjeu que de se moquer des journalistes qui à longueur d’année anticipent d’un avenir qui les met en porte-à-faux avec le réel. En effet, cette consolidation de Theresa May va mettre Bruxelles un peu plus dans l’embarras la Commission européenne pour la mise en œuvre d’un Brexit dur destiné à faire exemple aux pays tentés par l’aventure. Et globalement le camp hostile à une Europe fédérale va se trouver renforcé.



    [1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/03/emmanuel-macron-entre-autorite-presidentielle-et-autoristarisme_5293938_3232.html

    [2] http://www.lemonde.fr/emmanuel-macron/article/2018/05/05/emmanuel-macron-sur-la-voie-royale_5294636_5008430.html

    [3] http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/05/03/comptes-de-campagne-de-macron-87-600-euros-de-dons-ont-ete-juges-non-conformes_5293954_3224.html

    [4] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/05/02/qu-est-ce-que-l-exit-tax-que-macron-souhaite-supprimer_5293497_4355770.html

    [5] Stock, 2018

    [6] http://www.lemonde.fr/politique/article/2018/05/05/enquete-cevipof-sur-macron-le-chef-de-l-etat-percu-de-plus-en-plus-a-droite_5294725_823448.html

    [7] http://www.lefigaro.fr/politique/2018/05/04/01002-20180504ARTFIG00253-sondage-six-francais-sur-dix-ne-veulent-pas-qu-emmanuel-macron-se-represente-en-2022.php

    [8] http://www.lemonde.fr/economie/article/2018/05/05/air-france-klm-un-conflit-social-deja-couteux_5294829_3234.html

    [9] http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/05/04/les-tories-de-theresa-may-confortes-par-le-resultat-des-elections-locales_5294305_3214.html

    [10] https://www.ouest-france.fr/europe/royaume-uni/elections-locales-en-angleterre-les-conservateurs-font-mieux-que-prevu-5739968

    [11] https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/nouveau-paysage-politique-attendu-en-angleterre-apres-les-elections-locales-507a11d52e2dbfe8f6c4dc937ddd10c0

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  • Commémorer Mai 68 ?

    On prêtait il y a quelques mois l’idée loufoque à Emmanuel Macron de commémorer Mai 68[1]. La droite tendance Wauquiez a failli s’étouffer. On se demande de quoi cette récupération finalement était le nom. En effet le gouvernement de Macron est le plus réactionnaire qu’on ait pu voir depuis le Maréchal Pétain, le plus à droite aussi dans sa lutte acharnée contre les travailleurs qui dérange son projet de contre-révolution bourgeoise. Or Mai 68 c’était cette irruption d’une jeunesse offensive qui voulait changer la vie. On dénonçait pêle-mêle le travail, la consommation, l’autorité. Le général De Gaulle qui était tout de même bien autre chose qu’un petit banquier aux dents longues, avait vacillé. C’est dire qu’on ne respectait plus rien. Et pourtant on pourrait dire qu’il est presque naturel que la droite libérale commémore cet événement. L’échec de Mai 68 qui a permis à la droite de se rénover en profondeur, de reformuler son programme pour consolider son pouvoir sur la richesse matérielle. C’est en effet à ce moment là que la vieille droite a largué les amarres sur le plan des faits de société : elle a abandonné l’idée de nation pour plonger dans la défense de la mondialisation, et elle a admis une libération des mœurs qu’elle freinait autant qu’elle pouvait par le passé. C’est aux moyens de ces aménagements finalement mineurs qu’elle a pu se maintenir au pouvoir et même augmenter son pouvoir de partout dans le monde. Ce qui est intéressant maintenant c’est de savoir si cet abandon des valeurs de la nation et de la famille est compatible sur le long terme avec le maintien au pouvoir de l’oligarchie financière. Macron le croit, et c’est à ce titre qu’il peut commémorer Mai 68 avec son « pote » Cohn-Bendit, un vrai renégat celui-là. En vérité le programme de Macron est l’exact inverse de celui de Mais 68 sur des points fondamentaux. Par exemple c’est en Mai 68 qu’on a commencé à critiquer sérieusement le consumérisme et les formes d’aliénation qui l’accompagnent. Parmi les slogans apparus sur les murs en Mai 68, il y en avait un qui était très remarquable sur ce thème : « consommez plus vous vivrez moins ». Certes, la critique de la consommation et de son système n’avait pas attendu Mai 68, l’Ecole de Francfort en développait la théorie depuis ses débuts[2], mais elle n’était pas généralisée et restait à la marge des mouvements de contestation traditionnels qui pourtant se réclamaient de Marx, sans voir que le premier chapitre du Capital, s’ouvre sur Le caractère fétiche de la marchandise et son secret[3]. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    En vérité nous étions bien naïfs, nous croyions avoir atteint l’apogée du consumérisme et que la critique de la marchandise allait rentrer dans les mœurs, quand ce système n’en était qu’à ses débuts. Comme le montre le graphique ci-dessous, c’est à la fin des années soixante que la température à la surface de la planète commence à évoluer très fortement à la hausse, annonçant sans doute une dégradation irréversible de l’environnement, et il est évident, malgré les dénégations que quelques huluberlus, que cette hausse continue est en rapport direct avec la croissance de la consommation à l’échelle planétaire. Il est donc apparu assez rapidement que les gains matériels de salaire et de productivité, nécessaires pour étouffer la rébellion des années soixante, n’étaient qu’une manœuvre pour sauver le pouvoir de l’oligarchie sérieusement secoué. Ce grand défenseur de l’écologie libérale et libertaire que se targue d’être Daniel Cohn-Bendit n’a semble-t-il pas fait le rapprochement entre la dégradation de l’environnement et les nouvelles formes d’expansion du capitalisme moderne. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    En vérité la contestation de Mai 68 qui a surpris tout le monde, les politiciens de tradition, comme les groupuscules gauchistes, c’est qu’il s’agissait d’une révolte contre la marchandise, et c’est en ce sens que l’Internationale situationniste, même si elle n’a eu aucun impact sur le mouvement a été représentative de ce mouvement[4]. En effet tandis que les organisations syndicales réclamaient de meilleurs salaires et des conditions de travail meilleures, la masse des contestataires réclamaient une rupture civilisationnelle. Cette tendance à la rupture était manifeste un peu de partout dans le monde, même si c’est à Paris qu’elle a été le mieux exprimée. C’est seulement quand le mouvement de révolte s’est enraciné que les bureaucraties syndicales ont détourné le regard vers des revendications matérielles finalement compatible avec le redéploiement des forces productives. C’est sur cette question que tout s’est joué : allions nous rentrer dans le rang en exprimant des revendications matérielles ? Ou au contraire allions nous réinventer fondamentalement le monde ? C’est la première option qui l’a emporté finalement, sans doute à cause de la division des révolutionnaires, mais aussi parce que nous n’avions pas les idées très claires en ce qui concerne ce qu’il fallait faire.

    Parmi les aspects les plus forts de ce mouvement que personne ne pouvait contrôler, il y avait cette capacité à se créer des relations et à alimenter des discussions informelles sur tous les sujets possibles et imaginables, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il y a eu alors, à l’inverse du libéralisme cher à Macron et à son bouffon Cohn-Bendit, une volonté de dépasser l’individu dans ses prétentions à exister tout seul. Il y avait donc beaucoup d’amitié, quelque chose qu’on ne retrouvera plus par la suite quand le mouvement s’effritera et se fondra justement dans la soumission à la logique de la marchandise. Il y a eu pendant un tout petit moment une volonté de contourner les règles et les normes de la production et de la consommation ordinaire. Cela a pu amener certains à se replier sur des communautés un peu narcissiques et assez fermées qui ne passeront guère l’épreuve du temps, certaines tournant même à la secte. Le monde du travail comme on dit a été aussi bouleversé par ce mouvement. C’est d’ailleurs de cette époque que date une défiance accrue à l’endroit des bureaucraties syndicales qui avaient hâte de négocier et qui ne savaient que faire des revendications des prolétaires. Le slogan debordien, Ne travaillez jamais, avait fait son petit chemin. Dans un monde où encore les ouvriers étaient très nombreux, les horaires lourds et l’es salaires maigres, c’était facile à comprendre. Georges Séguy s’était fait huer à Boulogne-Billancourt le 27 mai 1968 quand il est venu rendre compte du succès des accords de Grenelle devant les ouvriers de chez Renault et qu’il commençait à amorcer le discours de l’arrêt de la grève et le nécessaire retour du labeur[5]. C’est en trainant les pieds qu’ensuite les ouvriers reprendront le travail, la rage au cœur. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Travailleurs de chez Renault écoutant le compte rendu de Georges Séguy le 27 mai 1968 

    Mai 68 c’était aussi la fin d’une certaine représentation de la politique et de la société. En effet c’est dès le début de l’année 1968 que les Tchécoslovaques contestaient le régime autoritaire chapeauté par Moscou. On a appelé ce mouvement Le printemps de Prague. C’était un mouvement tout à fait pacifique, quoique déterminé qui réclamait non pas le retour du capitalisme et de l’économie de marché, mais un socialisme à visage humain. Ce mouvement pesait sur les institutions et les menaçait dans son fondement, et donc Moscou envoya son armée et ses tanks y faire le ménage. Cette entrée des troupes soviétiques à Prague peut être considérée comme le début de la fin du mouvement communiste de type léniniste. La brutalité de la répression et les embarras de la direction du PCF en France pour le justifier a fait beaucoup pour accélérer la déconfiture de ce parti qui peu à peu s’est vidé de ses militants. Des mouvements commençaient aussi à se faire jour un peu partout, en Pologne, par exemple, et aux Etats-Unis aussi où le mouvement contre la guerre du Vietnam était très puissant. Il y a bien eu une mobilisation de la jeunesse un peu partout dans le monde contre les vieilles structures du passé. Et c’est même à ce moment là qu’on a commencé à dénoncer la Chine soi-disant communiste[6], seuls les attardés comme Alain Peyrefitte ou Bernard Henry-Lévy ou même encore Philippe Sollers qui ensuite se recyclera en thuriféraire de Guy Debord, toujours à contretemps, continuaient de présenter ce système comme s’approchant au plus près de la démocratie communiste. La liste serait longue de ces pays entrés dans la contestation, les luttes se soutenant l’une, l’autre : en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis où les grèves ouvrières de cette époque restent très mal connues. Du point de vue des grèves ouvrières, Mai 68 engendra une longue traîne, particulièrement en Italie, en 1969, avec ce qu’ont a appelé ensuite le mai rampant qui engendra des émeutes terribles et une contestation tellement acharnée que les autorités envisagèrent un coup d’Etat militaire et usèrent abondamment du terrorisme[7] 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Mai 68 est incontestablement une date capitale dans l’histoire de France, comme la victoire du Front populaire en mai 1936, ou encore la Libération de la France en 1944. Dans ce moment-là les règles du jeu ont changé. Dans les accords de Grenelle, les avancées sociales ont été décisives, non seulement en termes de salaire – le SMIG qui est devenu le SMIC augmenta d’un seul coup de 35% et le salaire moyen augmenta aussi de 10%. Cette hausse des salaires a donné un coup de fouet à la consommation et donc par suite à la croissance et à l’emploi. Cela s’est traduit clairement dans un partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés au détriment des profits. Cette brutale augmentation de la part des salaires dans la valeur ajoutée s’est accélérée aussi grâce à la généralisation de la quatrième semaine de congés payés. Il faut se souvenir qu’en avril 1967 dans un débat homérique à l’Assemblée nationale, le réactionnaire Pompidou, s’opposait à la demande de François Mitterrand, leader de l’opposition parlementaire, à une hausse de 5%, au motif tristement habituel que cela ruinerait l’économie français et sa compétitivité[8]. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Mais surtout le fait que le patronat sera contraint de céder alimentera ensuite toute une longue période de revendications tout azimut jusqu’à l’accession de François Mitterrand à la présidence en 1981. De Gaulle proposera la participation, ce qui revenait en fait à considérer que les ouvriers étaient aussi un peu propriétaires des moyens de production. On s’orientait alors de fait vers une forme de cogestion. Les changements dans le mode de vie étaient très visibles : les cheveux s’allongeaient au fur et à mesure que les jupes se raccourcissaient. En tâtonnant un peu, les soixante-huitards découvraient la liberté sexuelle, principalement dans le fait que les filles étaient moins séparées des garçons qu’auparavant. Pour autant, en mai et juin 68, on ne pouvait pas parler de dévergondage, si les mœurs se libéraient nettement, on ne sombrait pas encore dans la pornographie, ni dans l’étalage de la consommation sexuelle comme ce fut ensuite dans les années soixante-et-dix quand le mouvement s’est éteint. On n’en était pas encore à ce stakhanovisme sexuel qui ensuite allait servir d’antidote à l’ennui. Contrairement à une idée répandue, le mouvement de Mai 68 a été assez peu violent, même si de nouvelles formes de lutte sont apparues avec les barricades du 3 mai 1968. Bien évidemment la répression n’a pas été tendre, et les ouvriers comme les étudiants n’ont pas fraternisé avec les CRS. Il n’y eut cependant guère de morts, compte tenu de l’ampleur inédite du mouvement. On l’oublie trop souvent, Mai 68 a eu cette importance parce que ce fut aussi la plus longue grève ouvrière de l’histoire de la France. La durée de la grève avait obligé d’ailleurs les révolutionnaires à s’organiser différemment, on vit ainsi des commerçants et des paysans offrir une partie de leurs biens pour soutenir le mouvement. De même on gérait à peu près collectivement les biens qui commençaient à se faire rares, l’essence, les cigarettes. Et ma foi, cela marchait assez bien. Dans les entreprises, dans les usines, il y avait des assemblées générales régulières où tout était discuté, sans pour autant, il faut bien le dire que les objectifs soient très clairs, aussi bien sur le plan tactique que sur le plan stratégique. Les maoïstes et les trotskistes qui se croyaient représenter l’avant-garde du prolétariat, tentaient bien d’entraîner derrière eux les masses, mais celles-ci n’étaient pas vraiment très chaudes pour rejoindre leur modèle un peu vermoulu. Ces petits partis, groupuscules disait-on alors, ont enrôlé forcément de nouveaux militants désireux de fonder « le » parti de l’avant-garde prolétarienne, mais leurs effectifs restèrent modestes, quelques centaines, par rapport au nombre des manifestants qu'on pouvait compter en millions. Ils déclineront  par la suite régulièrement. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Si manifestement Mai 68 a changé l’ensemble des rapports sociaux, dans le travail, dans l’éducation, les hiérarchies ont été bousculées, il faut bien reconnaître que cela a été un échec complet, en ce sens qu’il n’a permis qu’au capitalisme de se moderniser pour se perpétuer. Rapidement l’ordre fut rétabli. Certes pendant des années encore il y allait y avoir de belles agitations, et beaucoup croyaient que Mai 68 n’était qu’un prélude à quelque chose de plus grand. Guy Debord publia ainsi un article de fond dans Internationale situationniste, intitulé « Le commencement d’une époque »[9] dont le titre semblait indiquer que le mouvement allait s’approfondir et faire trembler plus encore les puissants. Il se trompait : Mai 68 était seulement l’apogée du vieux mouvement révolutionnaire du XIXème siècle. Après 68, les luttes furent bien moins offensives et de plus en plus défensives pour protéger les acquis. C’est encore le cas aujourd’hui face aux agressions continues de Macron et de sa bande, les salariés luttent seulement pour ne pas être écrasés. Ils ne sont pas porteurs, du moins pour l’instant, d’une alternative au monde de la marchandise qui nous dépossède d’à peu près tout, jusqu’à l’air qu’on respire[10]. Les manifestations de Mai 68 étaient assez spontanées, et c’est cette spontanéité qui a surpris les institutions : au départ les syndicats, la CGT en tête, étaient contre, ils tentaient de disperser les manifestants. A Marseille ils avaient envoyé les dockers faire la police sur le Vieux Port, distribuant des tracts dénonçant le caractère groupusculaire de ces luttes. Mais la foule était trop nombreuse pour que ces tracts ne suscitent pas le sourire. Il fallut donc que les syndicats et le PCF, après avoir dénigré le mouvement comme un mouvement petit bourgeois qui ne concernait que des étudiants, appellent eux aussi à la manifestation. Ils couraient après leurs propres militants. On comprend que dans ces conditions ils furent heureux de négocier les accords de Grenelle et de participer au retour à l’ordre, mais également que la jeunesse se détournât d’eux. Ils portent beaucoup de responsabilité parce qu’ils ont laissé se développer une idéologie libérale : en revendiquant exclusivement pour des avantages matériels, ils ont avalisé l’idée que la consommation était un horizon indépassable, sans voir qu’avec son développement, c’était l’essentiel des rapports sociaux qui se défaisaient. Que ce soit le PCF ou les syndicats, ils sont apparus peu à peu comme des représentations d’un passé peu attrayant. Et pourtant cette jeunesse-là était très politisée et très motivée par l’idée d’une société socialiste ou communiste. L’idée d’autogestion était débattue en long, en large et en travers. C’est même en détournant d’une manière opportuniste cette idée que Michel Rocard, avant de se faire le chantre des lois du marché, s’est fait connaître. 

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    Ce mouvement très large et peu contrôle de Mai 68 a eu des retombées sur la culture et les loisirs. A cette époque on lisait beaucoup, des essais politiques bien sûr, mais aussi de la philosophie, Marx, Freud, Hegel, et ce genre de lecture acère la pensée évidemment. Beaucoup d’ouvrage sur les révolutions passées circulaient également. On se passionnait pour la Commune et on se disputait autour du cadavre de Lénine ou de Trotski pour savoir qui était le plus responsable de l’effroyable répression des marins de Cronstadt, ou encore on refaisait la Guerre d’Espagne dont l’issue tragique nous émouvait beaucoup. Mais on lisait aussi beaucoup de poésie, je crois qu’Arthur Rimbaud ne s’est jamais autant vendu qu’à cette époque. On rééditait à tour de bras Dada et les surréalistes. Breton se portait bien, et le porte-drapeau de cette révolution culturelle était Léo Ferré qui retrouvait là une seconde jeunesse. Paradoxalement, la télévision avait assez peu d’impact, et pour cause, c’est seulement avec l’augmentation des salaires en Mai 68 que le taux d’équipement des foyers français a explosé. Les soixante-huitards avaient eu cette idée curieuse et déplacé aujourd’hui d’abolir un certain nombre de séparations. La séparation entre les hommes et les femmes, on l’a dit, mais aussi entre les artistes et le public, directement du producteur au consommateur. Dans les immeubles occupés on faisait ainsi de la musique, des concerts, des représentations de ballets improvisés. Ce n’est pas un hasard si cette époque fut aussi la haute époque du free-jazz. Et puis on avait pris aussi l’habitude d’écrire, des tracts, des affiches. Très souvent il s’agissait d’une vraie création collective. Et toute cela faisait une vraie rupture d’avec le monde de la séparation. Toute cette créativité latente qui s’exprimait d’un seul coup explique pourquoi les anciens de cette époque en ont retenu le côté festif. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Evidemment si c’est pour devenir comme Daniel Cohn-Bendit, autant se suicider tout de suite. En Mai 68, il était assez décrié, déjà, pour sa façon de se mettre en avant et de capter l’image, de jouer les vedettes, alors que ce mouvement s’était défini sur l’exact contraire. Il appartenait alors, avec son frère Gaby, à un petit cercle anarcho-communiste, Noir et Rouge, dont les membres se réunissaient à la Bastille, à la brasserie Le Tambour qui publiait une petite revue qui défendait en même temps des idées libertaires et les analyses de Marx. C’était une manière de contester le caporalisme du PCF et de la CGT, tout en allant dans le sens de l’histoire qui devait nous mener au socialisme. A vrai dire Daniel Cohn-Bendit était plutôt passif, se contentant de répercuter les idées générales. Mais enfin, quoiqu’on pense de ce personnage douteux, il symbolisait assez bien cette époque, notamment quand Georges Marchais, secrétaire général du PCF, s’en prenait à lui[11]. C’est ce qui donna le slogan « Nous sommes tous des juifs allemands », amalgamant dans une même phrase le pouvoir gaulliste qui prétendait chasser Cohn-Bendit du territoire national et le PCF, représentant « agréé » des intérêts de la classe ouvrière. Mais en devenant une figure représentative de Mai 68, Cohn-Bendit s’assurait d’une petite rente dans la politicaillerie plus ou moins dissidente. Il en vint par la suite à militer successivement pour ce qu’il pensait être l’air du temps : l’Europe, l’écologie politicienne, et il sombra définitivement dans la honte en s’acoquinant avec le petit banquier Macron dont il soutint la candidature à l’élection présidentielle. Passer en presque 50 ans de la révolution anticapitaliste au soutien des intérêts de la banque et de la finance ne manque pas de sel ! Une photo fit énormément pour sa publicité, celle où on le voit, goguenard, défier un CRS, ça correspondait vraiment à l’air du temps. Des slogans comme « CRS-SS » dénonçaient la répression de la contestation estudiantine. Mais Cohn-Bendit a une mémoire de poisson rouge. Il vieillit, plutôt mal. Si on l’a vu beaucoup s’agiter pour soutenir Macron et donc indirectement le grand capital financier, on l’a moins vu pour nous dire ce qu’il pense de l’introduction intempestive des forces de ce l’ordre au sein de l’Université. Certes il n’est pas le seul à s’être renié en passant avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie et profiter de ses fastes. Il faut le comprendre, Cohn-Bendit était un médiocre étudiant de sociologie à Nanterre en 1968, s’il n’avait pas fait de la politique politicienne, il aurait eu bien du mal à obtenir un emploi bien rémunéré. Il est aujourd’hui l’heureux bénéficiaire d’une retraite de député européen. C’est un petit gros à la silhouette indécise qui passe son temps à courir les émissions de radio ou de télévision pour tenter de parader encore. S’il est assez compréhensible qu’on évolue avec l’âge, il est plus difficile de justifier de tels reniements, cela fragilise évidemment les convictions antérieures présentées comme solides et réfléchies. Il ne faut pas croire pour autant que tous les soixante-huitards ont sombré dans le reniement. En règle générale ceux qui ont subi l’attrait des sirènes de la notoriété sont ceux qui comme Bernard Henry-Lévy, Bernard Kouchner ou encore Serge July, venaient de milieux très bourgeois et avaient été du reste plus attiré par le maoïsme que par des idées libertaires. Alain Geismar, maoïste également terminera sa représentation en soutenant lui aussi le candidat de l’ultra-droite Macron. Henri Weber, leader trotskiste se recyclera au parti socialiste, devant un grand défenseur de l’Europe, un ardent soutien de la deuxième gauche, cette vieille droite avec un faux nez. On remarquera que ces individus qui aiment à donner des leçons d’antifascisme avaient soutenu dans le temps une des pires dictatures qui soient.  C’étaient des gens qui avaient par leur profil de classe de la facilité à se mouvoir dans l’univers médiatique et donc à en capter les avantages matériels. Mais en vérité la plupart des soixante-huitards n’ont pas fini d’une façon aussi ignominieuse. La bourgeoisie aime bien mettre en scène ces images de reniement, cela participe de son programme démobilisateur. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Avant et après, l’ignoble Cohn-Bendit 

    Si donc Mai 68 fut un échec dans le sens de la remise en question des fondements de l’économie de marché, il n’en demeure pas moins que ce mouvement fut un moment exceptionnel dans l’histoire, un moment de beauté pure. Le commémorer serait du dernier mauvais goût. Surtout si l’Etat s’en mêle. Beaucoup rêvent de recommencer et ont cru voir poindre ce recommencement à la suite des exactions commises par la bande de Macron contre les plus démunis. Mais non, l’histoire ne repasse pas les plats comme on dit. Non seulement la classe ouvrière s’est étiolée, mais la masse des étudiants est aujourd’hui à peu près illettrée, sans consistance politique. Les dernières occupations de Tolbiac ont montré une dégénérescence complète de la réflexion avec la multiplication des réunions racisées et d’autres bêtises du même genre[12]. Il est assez peu probable qu’un mouvement aussi large et spontané que Mai 68 émerge aujourd’hui. Il semble plutôt que le détonateur viendra cette fois d’un effondrement économique de l’Occident miné par des problèmes insurmontables à moyen terme, comme la montée des inégalités, l’endettement extravagant des économies, ou encore bien sûr la crise écologique que les lois du marché sont bien incapables de résoudre, car la destruction des bases matérielles de la vie est nécessaire à la réalisation du profit. L’histoire n’est écrite nulle part, et rien ne dit que des mouvements contestataires puissants ne referont pas surface. Les raisons des mécontentements sont nombreuses. Mais à ce qu’il me semble, ce n’est pas encore l’heure. Une des raisons qui me fait dire cela c’est que la pensée contestataire non seulement ne s’est pas renouvelée, mais elle s’est rabaissée et s’est perdue dans des considérations misérables, centrées sur les problèmes de société comme on dit, émiettant la contestation dans une myriade de problèmes minuscules et catégoriels. L’autre différence d’avec Mai 68, c’est qu’en ces temps on ne luttait pas pour la survie augmentée comme disait Debord dans La société du spectacle[13]. On regardait au-delà de l’abondance de la marchandise. Or aujourd’hui c’est la pénurie générale qui est en train d’être organisée, que ce soit celle de l’air, de l’eau, des aliments, et même du logement : en unifiant le marché mondial le capital a engendré la pénurie générale et justement à obliger les populations à lutter pour leur survie quotidienne. La conclusion de tout cela est que le combat pour l’émancipation du genre humain doit tenir compte des nombreuses régressions qu’on voit à l’œuvre, et donc se renouveler de fond en comble. Le vieux modèle capitaliste, rafistolé avec des bouts de ficelle est à bout de souffle et ne peut plus rien promettre ni offrir. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, son agonie sera longue, et sa décomposition ne pourra pas se faire en un seul coup, elle se fera forcément par étape. Il me semble que le côté où elle est le plus fragile ça reste encore son économie dans sa forme mondialisée. 

    Commémorer Mai 68 ? 

    Guy Debord en 1968 à Nanterre



    [1] http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/10/20/25001-20171020ARTFIG00161-emmanuel-macron-veut-commemorer-le-cinquantenaire-de-mai-68.php

    [2] Theodor Adorno et Max Horkheimer, La dialectique de la raison [1944], Payot, 1974.

    [3] Allia la publié à part en avril 2018.

    [4] L’ouvrage de Guy Debord, La société du spectacle, était paru à la fin de l’année 1967, mais l’ouvrage signé René Vienet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, publié tout de suite dans la foulée du mouvement chez Gallimard, a clairement exprimé ce point de vue qui reste juste aujourd’hui.

    [5] Aimé Halberer affirmera le contraire, mais moi je sais de source sûre et fiable que ce discours a été mal reçu. http://www.frontsyndical-classe.org/2016/08/hommage-a-georges-seguy-aime-halbeher-secretaire-en-1968-de-la-cgt-boulogne-billancourt.html. D’ailleurs Georges Séguy crut bon d’écrire un livre post festum, Le mai de la CGT, Julliard, 1972, pour tenter de réparer une image bien écornée.

    [6] Guy Debord, Le point d’explosion de l’idéologie en Chine, Internationale situationniste, n°11, 1967. Debord n’était pas le seul à dénoncer cette mascarade, les anarchistes en général faisaient la même chose, que ce soit dans Le monde libertaire ou dans Noir et Rouge.

    [7] Gianfranco Sanguinetti, Dello terrorismo e dello stato, 1980.

    [8] http://www.mitterrand.org/Une-certaine-idee-des-droits-du.html

    [9] N°12, 1969.

    [10] https://www.letemps.ch/sciences/plus-95-population-respire-un-air-pollue-dangereux-sante

    [11] L’humanité, 3 mai 1968.

    [12] https://www.agoravox.tv/actualites/societe/article/juliette-etudiante-bloqueuse-a-76850

    [13] Thèse 40, p.30, édition Buchet-Chaste, 1967.

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