• Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005  

    Cet ouvrage s’essaie à renouer avec le fil des utopies qui se sont déroulées au fil du temps. A l’évidence les formes de l’utopie, notamment celles de Charles Fourier ont joué un grand rôle dans le développement de la pensée socialiste puisque la révolution prolétarienne est sensée déboucher sur une nouvelle forme sociale qu’il faut tenter d’anticiper et peut-être d’orienter. C’est dans la nature des choses que Vaneigem s’empare de cette idée. En effet, du temps de l’IS, il s’était très engagé dans la réflexion sur l’urbanisme unitaire qui fut la grande affaire de ce groupe au moins jusqu’à l’éviction de la tendance dite artistique. Le terme même d’urbanisme unitaire provenait directement de Fourier qui parlait d’architecture unitaire, et ses principes ont été mis en œuvre – très partiellement cependant – par Jean-Baptiste Godin qui en a aussi théorisé les principes[1]. Cette réhabilitation de l’utopie venait en droite ligne des surréalistes et plus précisément d’André Breton[2], qui célébraient aussi bien Fourier que le Facteur Cheval ou les constructions de Louis II de Bavière.

    L’idée des situationnistes était de critiquer l’urbanisme bourgeois, celui de Le Corbusier pour aller vite qui développait un fonctionnalisme qui cloisonnait les espaces et en restreignait les usages, et ensuite de proposer des solutions alternatives qui donneraient du corps à l’idée de révolution. Le plus avancé sur ce terrain était sans doute le peintre Constant qui proposa des maquettes[3] dont certaines d’ailleurs donnèrent des idées à de jeunes architectes qui les « récupérèrent » dans un but peu révolutionnaire.  

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    Les situationnistes s’étaient lancés dans cette aventure de défendre une utopie urbaine, ce qui leur donnait incontestablement un air moderne. Après-guerre et jusqu’à la fin des années soixante-dix, c’était la mode de penser le progrès social à partir des nouvelles formes architecturales[4]. A la fin des années cinquante et au tout début des années soixante, les situationnistes se présentaient comme ayant cette capacité à détourner les techniques de la bourgeoisie pour les mettre au service d’un projet révolutionnaire où le mot d’ordre serait plus précisément Ne travaillez jamais. Et donc les situationnistes pensaient la ville à partir des loisirs, pas le loisir bourgeois et consumériste, mais le loisir créatif et émancipateur. Evidemment pour que le travail disparaisse dans une société socialiste, il faut faire confiance à la technique ou du moins être capable de la maîtriser.

    Depuis cette époque de l’eau a passé sous les ponts. Guy Debord s’est progressivement éloigné de cette utopie urbaine, et il a fait de la question de la négation du travail une action individuelle. Et puis le progrès technique est de plus en plus souvent vécu comme une malédiction, le naufrage écologique est là pour nous le rappeler en permanence. Si le capitalisme a aujourd’hui un goût de cendres et ne peut en rien donner à rêver, les formes utopiques devraient proposer des pistes pour des formes de société nouvelles fondées sur de nouveaux critères.

    Raoul Vaneigem dans cet ouvrage de fiction prolonge les idées de sa jeunesse, tout en les remettant au goût du jour, du fait justement de cette contrainte écologique. A vrai dire, il avait repris ces idées anciennes dans une petit article un peu théorique, si on veut, intitulé Notes préliminaires au projet de construction d'Oarystis, la ville des désirs en 2002[5]. Il essaie ici de donner du corps et une âme en quelque sorte à New Babylon en l’agrémentant de verdure et d’animaux de toutes sortes. Comme Fourier, il tente de construire une communauté sur la base des sentiments. Sauf que tout de même, Fourier se préoccupait d’économie et supposait que le Phalanstère élèverait radicalement la productivité du travail[6]. Loin d’abolir le travail, Fourier voulait au contraire que tout le monde s’y mette, y compris les enfants. Et d’ailleurs dans Voyage à Oarystis, Vaneigem admet finalement la nécessité d’une forme de travail qui serait basée sur une sorte de passion individuelle : c’est la seule modification qu’il fait aux anciennes idées situationnistes de l’abolition du travail, en somme un retour au Marx de L’idéologie allemande.    

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    De New Babylon, Vaneigem reprendra les différents niveaux de circulation, et aussi la mobilité des éléments. Et puis de ses propres textes, il tentera de démontrer que la ville doit être fondée sur le principe du plaisir et du désir, d’où le nom de Oarystis. C’est une ville ouverte, placée sous le signe de la dérive. L’idée majeure est que les visiteurs ne peuvent pas rester longtemps, ils doivent ensuite repartir et, si l’expérience leur a plu, ils peuvent créer leur propre ville.

    Evidemment l’écriture de ce conte édifiant est sensée nous convaincre du bien-fondé de la démarche. Les dessins doivent également y contribuer aussi. Passons sur le peu d’élégance de l’ensemble et restons-en au fond. Les rues portent essentiellement les noms des écrivains ou des hommes que Vaneigem vénèrent, ce qui au-delà de ce catalogue un peu laborieux, lui permet de faire étalage de son érudition[7]. Le parcours à travers le labyrinthe de la ville ressemble un peu à la visite d’une sorte de Disneyland de la passion amoureuse. Et justement c’est cela qui nous interpelle. Pourquoi après toutes les critiques fort pertinentes qui sont adressées en permanence au capitalisme et au monde de la marchandise, personne ne marche dans ce genre de projet ? En 1968 et après, dans ce grand mouvement de révolte que nous avons connu, les projets de communautés autonomes étaient très nombreux. Tous ces projets ont échoué lamentablement. Mais bien avant, les projets fouriéristes qui avaient fleuri avant et après la Commune n’ont pas eu beaucoup plus de succès, même quand on a pu y mettre des moyens.

    La question centrale est la suivante : qu’est-ce qui fait qu’un projet de vie collectif n’arrive pas à être attractif ? C’est en effet parce que les projets individuels ne sont pas compatibles entre eux que l’argent existe pour les relier et en faire un tout plus ou moins bancal mais qui bon an, mal an, permet au capitalisme de se perpétuer. C’est cette capacité négative que possède le capital : il n’a pas besoin de plaire, il lui suffit de faire semblant de laisser les individus choisir leur destinée.

    Vaneigem laisse entendre que l’éducation pourrait changer les choses : en découvrant ainsi les possibilités de Oarystis, les visiteurs ne pourraient que se résoudre à en reconnaître la supériorité et donc se décideraient par la suite à suivre ce chemin qui est le bon ! Il reprend la vieille antienne de l’exemplarité qui pourtant n’a pas donné des résultats importants. Ce faisant, mais c’est sans doute le lot de toutes les utopies, il ne part pas des conditions réelles présentes pour transformer le monde, mais plutôt des noyaux de personnes qui se trouvent hors du système et de ce fait peuvent en expérimenter un autre. Existe-t-il un passage plus ou moins secret entre les deux mondes ? Pour Vaneigem, c’est la raison qui fait progresser le monde, même si cette raison s’appuie sur une mathématique des sentiments et des désirs. Mais il suppose que cette raison est finalement extérieure au peuple, qu’elle n’émane pas de lui. C’est sur ce point que portait d’ailleurs une partie de la critique de Friedrich Engels[8]  

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    Quand vous lisez sérieusement Charles Fourier, la référence obligée de Vaneigem, vous vous rendez compte qu’il est, dans sa manière de penser le pendant d’Adam Smith : tous les deux en effet s’appuie sur la logique rationnelle de l’attraction qu’ils empruntent à Isaac Newton[9].

     

    Je suis inventeur du calcul mathématique des destinées, calcul sur lequel Newton avait la main et qu’il n’a pas même entrevu ; il a déterminé les lois de l’attraction matérielle, et moi, celle de l’attraction passionnée, dont nul homme avant moi n’avait abordé la théorie. Charles Fourier, Lettre au Grand Juge, 4 nivôse an XI.

     

    Ce n’est plus le calcul utilitaire qui forme rationnellement la société et le marché, mais la logique des passions, ces passions qui pour Fourier comme pour Vaneigem ont une essence naturelle. C’est pour cette raison que le noyau de la société « harmonieuse » doit rester assez restreint. Chez Fourier c’est 1440, un chiffre atteint à partir du chiffre 12 qui est le nombre des signes astrologiques. Chez Vaneigem, le groupe ne doit pas dépasser 7000 personnes et reste assez fermé puisqu’il suppose que les visiteurs ne demeurent jamais bien longtemps. Il s’ensuit donc une sorte de catalogue raisonné des passions et des intérêts, avec sous-jacente, l’idée que l’homme est bon par nature, ou du moins qu’il ne demande qu’à l’être. Il est tout de même curieux qu’en cinquante années Vaneigem n’ait pas un peu plus évolué que cela. Certes on ne lui demande pas d’abandonner ses idées de jeunesse, mais la moindre des choses serait de tenir compte de ses erreurs, faute de quoi on risque de les recommencer.

     



    [1] La Richesse Au Service Du Peuple : Le Familistère De Guise, Bibliothèque démocratique, 1874.

    [2] Ode à Charles Fourier, Fontaine, 1947.

    [3] Constant, New Babylon, Hatje Cantz, 2016.

    [4] Libero Andreotti, Le Grand jeu à venir, textes situationnistes sur la ville, La Villette, 2008.

    [5] http://www.bon-a-tirer.com/volume4/rv.html

    [6] La fausse industrie, morcelée, répugnante, mensongère, et l’antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit et perfection extrême en toute qualité, 1836-1837.

    [7] Dans le numéro 10 de Internationale situationniste, 1966, il avait dressé toute une liste de ses propres études dans De quelques questions théoriques sans questionnement ni problématique.

    [8] Socialisme utopique, socialisme scientifique [1880], Editions sociales, 1950.

    [9] Arnaud Diemer et Hervé Guillemin, « Adam Smith et la physique de Newton », Œconomia, 2-3 | 2012

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  •  Parmi les mauvaises nouvelles qui nous arrivent ces jours-ci il y a l’aggravation du déficit du commerce extérieur. En 2017, il s’est élevé à 63,4 milliards d’euros. Des tas de raisons sont avancées pour expliquer ce résultat médiocre. La France ne possèderait pas assez d’entreprises exportatrices, elle serait en retard d’une robotisation, bref que la France n’est plus compétitive sur les marchés étrangers[1]. Si sur le plan comptable c’est forcément vrai, ce n’est pas une explication suffisante. En vérité le commerce de la France coule à pic depuis l’introduction de la monnaie unique. C’est ce que nous voyons dans le graphique suivant : jusqu’en 2002, date à laquelle l’euro a été introduit, la balance commerciale française était à peu près à l’équilibre, et même sur la période 1990-2002, elle est largement excédentaire. A partir de 2002 c’est une chute sans fin. Seize ans de chute continue, c’est beaucoup et pour tout dire cela ne s’est même jamais vu.

     

      Le déficit commercial extérieur de la France

    La première des choses dont il faut se rendre compte, c’est que cela à un impact direct sur l’emploi. Si nous avons un déficit commercial, c’est que nous achetons plus à l’étranger que nous ne lui vendons. Autrement dit on vit au-dessus de nos moyens, et on s’endette. Il est curieux que les économistes qui le plus souvent nous mettent en garde contre un déficit des comptes publics, ne tiennent guère compte de ce déséquilibre. Une saine gestion de la nation pourrait inscrire dans le marbre de la constitution que le déséquilibre commercial est interdit. On calcule généralement qu’un emploi moyen à plein temps à l’année coûte « environ » 40 000 € par an. Et donc on voit tout de suite que si nous n’avions pas de déficit commercial, nous aurions 1 585 000 emplois de plus ! Ce qui dans le contexte actuel serait un changement qualitatif décisif. Dans le graphique ci-dessous, on voit que bon an, mal an, le chômage augmente régulièrement en France.

      Le déficit commercial extérieur de la France

    Même Le monde s’est rendu compte, en lisant le rapport du COE-Rexecode, un think tank patronal que le CICE n’avait servi à rien pour gagner des points de compétitivité. Si le CICE a bien alléger le « coût » du travail, tandis que celui-ci augmentait outre-Rhin, il n’a pas permis de gagner des parts de marché. La première raison et la seule, c’est l’entrée dans l’euro, c’est une évidence que personne ne veut affirmer. La raison est assez simple. Si entre 1960 et 2002 la France bon an, mal an, affichait une balance commerciale presque à l’équilibre, c’est parce qu’elle avait la possibilité d’ajuster sa monnaie à sa compétitivité. C’est le b-a ba de la théorie classique de la monnaie depuis William Petty. Lorsque la balance commerciale est déficitaire, la monnaie doit nécessairement chuter. La baisse de la valeur de la monnaie permet de faciliter les exportations et restreint le volume des importations, et donc à court et moyen terme, cela permet de résorber le déficit. C’est ce que la France faisait régulièrement lorsque notre monnaie était le franc. Mais avec l’euro ce n’est plus possible : depuis 2002 nous sommes dans un système de parités fixes entre les membres de la zone euro. Ce sont évidemment ces parités fixes qui expliquent les déconvenues des pays du sud de l’Europe et les excédents mirobolants de l’Allemagne.

     Le déficit commercial extérieur de la France 

    Balance commerciale France-Allemagne 

    Il faut dire que l’entrée de la France dans l’euro a été très mal négociée par Dominique Strauss-Kahn qui était à l’époque ministre de l’économie. En effet, tandis que l’Allemagne entrait dans la zone euro en dévaluant fortement sa monnaie, la France faisait exactement l’inverse. Jusqu’à la fin du XXème siècle, la France avait régulièrement un excédent commercial avec l’Allemagne. A partir de 2002, on voit que les courbes se croisent, et que le déficit commercial de la France vis-à-vis de l’Allemagne explose et s’approfondit d’année en année. Aujourd’hui le déficit commercial de la France avec la seule Allemagne atteint 14,1 milliards d’euros. Si nous reprenons notre petit calcul, en termes d’emplois, c’est un déficit de 352 500 emplois ! C’est comme si par notre activité commerciale équivalait à transférer 352 500 emplois par an en Allemagne ! A l’inverse l’Allemagne dégage un solde commercial extérieur positif d’environ 250 milliards d’euros. Ce qui veut dire qu’environ 6 250 000 emplois en Allemagne n’existent que grâce à cet excédent. On comprend que les Allemands soient non seulement pour le libre-échange, mais aussi pour l’euro. C’est le pays qui, avec la Chine, à le plus à craindre d’un retour au protectionnisme.

      Le déficit commercial extérieur de la France

    Dans le graphique ci-dessus, on voit que la France est très liée dans son commerce extérieur à la zone euro, et c’est avec la zone euro que son déficit et le plus important sauf en ce qui concerne les produits énergétiques bien entendu. En règle générale les économistes vont vous dire que si la France dans une économie ouverte aux quatre vents présente un solde commercial déficitaire, c’est bien sûr de sa faute, parce qu’elle n’est pas compétitive. Mais en réalité c’est confondre la cause et la conséquence : elle n’est pas compétitive parce qu’elle n’a plus la souveraineté de sa monnaie. C’est la leçon élémentaire de Friedrich List dans son Système national d’économie politique[2]. Le protectionnisme permet à un Etat de se développer à l’abri de la concurrence plus ou moins loyale des autres pays. Et avec l’introduction de l’euro, il semble bien que la concurrence avec l’Allemagne n’ait pas été loyale puisque ce dernier pays a dévalué le mark pour rentrer dans la monnaie unique.

    La leçon de tout cela est que le contrôle du taux de change, dont l’adhésion à la monnaie unique nous a privé, est le meilleur instrument de protection du marché national. Les Suédois, les Danois, et dans une moindre mesure les Britanniques, l’ont compris bien avant nous. Nous le voyons encore plus clairement dans la déconfiture de l’industrie française. En effet, le cumul des déficit année après année entraîne irrémédiablement l’industrie française vers sa disparition. Alors que la part de l’industrie en Allemagne est de 22% du PIB en 2016, elle n’est plus que de 12% en France. Autrement dit, si la production industrielle baisse relativement de partout dans le monde développé, elle baisse plus vite en France. Or l’industrie et plus particulièrement l’industrie manufacturière et une source d’emplois plus abondante que les services par exemple. Autrement dit plus l’industrie de la France décline, et plus son chômage – importé d’Allemagne ou d’ailleurs – est important.

    Mais ce n’est pas seulement l’industrie qui est touchée. L’agriculture ne génère plus les ressources qu’elle générait par le passé. La France est déficitaire maintenant dans des filières où sa nature ne devrait pas le permettre. Si le déficit en produits de l’agriculture biologique est important, cela tient à au moins trois raisons :

    - d’abord la Politique Agricole Commune qui a privilégié les quantités et pas la qualité des productions, faisant le jeu des grandes exploitations au détriment des plus petites ;

    - ensuite le conservatisme du principal syndicat agricole, la FNSEA, qui a tout fait pour enrayer la croissance du bio ;  

    Le déficit commercial extérieur de la France

    - enfin l’Etat lui-même. Récemment, l’équipe de Macron a décidé de se désengager de son soutien à la filière bio-agricole[3]. Or s’il y a une filière qui doit être impérativement soutenue par l’Etat c’est bien celle-là : en effet, alors que la demande de produits bio augmente plus rapidement que la production, il faut pour mettre les terres en état de produire du bio, les purger en quelque sorte, les laisser pendant plusieurs années sans culture pour les rendre plus propres. D’un point de vue économique comme du point de vue environnemental, l’Etat doit soutenir cette filière. C’est vital. Le ministre de l’agriculture de Macron semble aussi bête que son patron, il a opposé au soutien de l’Etat la possibilité de faire soutenir le développement de l’agriculture bio par des fonds privés[4] ! En clair cela veut dire que les petits paysans qui font du bio devront se soumettre aux impératifs de rentabilité de la finance, avec tous les travers que cela peut engendrer.

    De la même manière, alors que la France a accès à trois mers, sa filière pèche s’est effondrée, laissant un déficit commercial important.

    Le déficit commercial extérieur de la France

    Il faut comprendre une chose importante, c’est que si nous avons une désindustrialisation et un effondrement de la production dans les filières agricoles et industrielle, ce n’est pas tant que le coût du travail serait plus élevé en France qu’en Europe. Comme le montre le graphique suivant, plusieurs pays ont un coût du travail plus élevé que la France, mais en outre la productivité horaire des salariés français est l’une des plus élevée de l’OCDE. Cela justifierait d’ailleurs du point de vue de l’économie classique le fait que le travail soit mieux rémunéré en France qu’en Allemagne. En vérité le patronat français et ses hommes politiques ont préféré favoriser un capitalisme financier plutôt qu’un capitalisme industriel. Cela peut se traduire par exemple dans le fait que les entrepreneurs français sont très en retard en matière de robotisation[5], même s’ils se plaignent de la hauteur des salaires, ils ont fait en la matière des choix qui se sont révélés désastreux. Je rappelle que le Sénat en 1999 avait déjà pointé le retard de la France en termes de robotisation. Mais personne n’en a tenu compte[6], et surtout pas les politiques.  

    Le déficit commercial extérieur de la France 

    Le déficit commercial extérieur de la France 

    Les orientations politique de Macron ne vont pas dans le sens d’une réindustrialisation de la France qui est devenue un peu comme l’Arlésienne dans la bouche des hommes politiques depuis une trentaine d’années.

     

     


    [1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/07/commerce-exterieur-la-france-n-est-toujours-pas-de-retour_5253092_3232.html

    [2] Traduit en français chez Capelle en 1857, et republié chez Gallimard, collection Tel, en 1998.

    [3] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/09/20/20002-20170920ARTFIG00376-agriculture-bio-l-etat-se-desengage-des-aides-au-maintien.php

    [4] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/08/29/20002-20170829ARTFIG00114-le-ministre-de-l-agriculture-veut-un-fonds-de-soutien-prive-pour-le-bio.php

    [5] http://www.europe1.fr/emissions/le-vrai-faux-de-l-info2/lallemagne-est-elle-beaucoup-plus-robotisee-que-la-france-2970362

    [6] https://www.senat.fr/questions/base/1999/qSEQ991120744.html

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  •  Le crime de Luca Traini

    Aux quatre coins de l’Europe, une fronde s’est levée contre l’arrivée des migrants en provenance des pays africains et des pays musulmans. Les médias français et les hommes politiques mettent volontiers le couvercle sur ces informations, se contentant de rabâcher que l’immigration était une chance pour l’Europe. Luca Traini est un nostalgique du fascisme, proche de la Lega Nord. Il est maintenant mondialement connu pour avoir tiré sur des personnes de couleurs qu’il pensait être des migrants. 6 d’entre elles seront blessées[1]. Cela se passait à Macerata le 3 février dernier. Luca Traini a expliqué que son geste que tout le monde s’est empressé de condamné, était la conséquence, selon Luca Traini lui-même, d’un autre meurtre, celui de Pamela, une jeune fille assassinée et découpée en morceaux par un migrant nigérian Innocent Oseghale[2].  Si les médias français ont repris avec beaucoup de virulence le crime de Luca Traini, ils n’ont pratiquement rien dit du meurtre de Pamela. Comme s’il fallait passer sous silence les exactions des migrants qui, en Italie, sont maintenant quotidiennes. Et s’ils en ont parlé, c’est simplement parce qu’ils avaient décidé de mettre en accusation le fasciste Traini. De plus en plus souvent des villageois, des citoyens, se mobilisent pour faire barrage aux migrants, soit pour les empêcher de s’installer n’importe où, n’importe comment, soit pour pousser les autorités à agir et les refouler. Il faut dire que depuis 2015, l’Italie est devenue la principale porte sur l’Europe pour les Africains qui passent par la Libye. Or l’Italie est un pays en crise, soumis à la dure règle de l’austérité européiste, la croissance est faible, le taux de chômage élevé. On a souligné le fait que l’Union européenne, toujours dévidant son crédo en ce qui concerne les bonnes vieilles lois du marché pour réguler les flux de population, n’avait pas été à la hauteur en ce qui concerne l’accueil des migrants. 

    Le crime de Luca Traini 

    Dans ce contexte, plusieurs études ont insisté sur l’agressivité des migrants et leur volonté de s’imposer par la force aux autorités pour obtenir des avantages matériels[3]. Alors que les partis fascistes et néo-fascistes n’ont plus guère d’audience, le geste de Luca Traini semble pour le moins faire l’objet d’une grande compréhension de la part de la population.  Les partis de droite tout en condamnant les tirs de Luca Traini, ont promis de renvoyer chez eux une grande partie des migrants illégaux s’ils gagnent les élections. Des jeunes italiens se sont empressés de tendre une banderole en l’honneur de Luca Traini. Si pour certains il est considéré comme un héros, alors même qu’on a trouvé chez lui des livres nazis et fascistes, c’est que l’exaspération est à son comble. Et que beaucoup rêvent de suivre son exemple. Le monde du 7 février 2018 avance que Macerata est frappée de sidération[4]. En vérité c’est Le monde qui est frappé de sidération, car ses journalistes ne comprennent pas que les autochtones de toute l’Europe rejettent ce qui est pour eux une forme d’enrichissement pour notre culture. Ce qui est étonnant c’est que ce genre d’action ne se soit pas produit avant, encore qu’il n’y ait eu que des blessés, et qu’à l’inverse il y a eu de nombreux crimes imputés aux migrants dans toute l’Europe, mais les médias n’en parlent guère. En Allemagne une étude commandée par le gouvernement allemand a avancé que 90% de l’accroissement des crimes violents provenaient des migrants, c’est la très sérieuse BBC qui le rapporte[5]. Les médias cachent assez volontiers ce qui ressemble à une révolte contre les migrations massives, ou alors comme c’est le cas pour Les décodeurs, ils font des discours alambiqués pour nous expliquer que cette hausse de 90% quand les migrations ont augmenté de 440% ce n’est pas beaucoup[6].  L’arithmétique est une science qui échappe aux décodeurs ! On se demande quoi se plaignent ces allemands qui se font battre, violer ou assassinés ! je rappelle qu’en 2016, les violences sexuelles attribuées aux migrants en Allemagne ont doublé[7]. En Suède c’est un peu la même chose. A force de mentir et de contraindre les peuples à accepter des choix qu’ils n’ont jamais faits, notamment celui de cohabiter avec une population aux mœurs d’un autre âge, il faut s’attendre à une révolte. En Italie, et plus précisément à Macerata, elle a pris l’allure d’un fasciste tirant sur des migrants. Il est très probable que ce mouvement va s’amplifier dans les mois à venir.

     Le crime de Luca Traini 

    Depuis 2015 on ne compte plus les manifestations d’Italiens contre la présente des migrants que la police doit maintenant protéger. Le fait d’ailleurs que la police réprime plus facilement les manifestations d’autochtones que celles des migrants, augmente forcément le sentiment d’abandon des populations. Dans son éditorial du 6 février, Le monde trouve tout cela inquiétant, surtout que les hommes politiques puissent se ranger du côté du sentiment populaire[8]. Jacques Attali et Bénédicte Peyrole, député de LREM, signait ce même jour une tribune dans Le monde pour répéter les mêmes sempiternelles âneries sur les migrations[9]. Selon eux – je rappelle tout de même qu’Attali s’est toujours trompé sur tout et sur le reste – les Français manquent de pédagogie, il faut leur expliquer ce qu’ils n’ont pas compris, que l’immigration est une chance, et que notre devoir est de bien accueillir les migrants. Ils auraient d’ailleurs pu dire la même chose des Allemands, des Italiens, des Polonais, des Hongrois, des Suédois, etc. La ritournelle est toujours la même : il faut permettre aux migrants de s’insérer sur le marché du travail – ce qui est très facile on l’a compris dans un pays où il y a déjà plus de 6 millions de chômeurs. En réalité ce sont les gens comme Attali et cette malheureuse députée Bénédicte Peyrole qui n’ont strictement rien compris, et donc c’est à eux qu’il faudrait sans doute faire un peu de pédagogie, en commençant par leur expliquer que ce que les gens rejettent ce sont les migrations massives qui bouleversent leur cadre de vie, leur culture et leur histoire. Ces gens, sans doute parce qu’ils croient au marché et à l’imbécile théorie de l’offre, ont du mal à comprendre que le tissu social n’est pas parfaitement élastique et donc qu’il ne peut accepter en un temps record un bouleversement radical de son environnement. 

    Conséquences politiques 

    L’acte de Traini pour spectaculaire qu’il soit doit être remis dans un contexte grandissant de rejet des migrants en Europe qui sont vécus comme des colonisateurs[10]. Les Italiens ne le dissocient pas du meurtre de Pamela. Cela va sans doute avoir des conséquences lourdes pour les prochaines élections législatives qui doivent avoir lieu le 4 mars dans ce pays. On va sans doute vers une majorité qui va être en même temps anti-européenne et anti-migrant – ce qui au fond est un peu la même chose. Qu’on l’approuve ou qu’on le condamne, cela signifiera que probablement l’Italie va se trouver rapidement devant un choix, celui de rester ou de sortir de l’Union européenne.

    On commence à voir que l’Union européenne doit faire face à plusieurs fronts en même temps :

    - tout d’abord la lancinante question du Brexit. Non seulement l’économie britannique ne s’est pas effondrée et fait preuve d’une bonne tenue, mais les Britanniques ne regrettent pas le Brexit et ne veulent pas revenir en arrière[11] ;

    - ensuite les pays du groupe de Visegrád qui sont clairement hostile à la politique immigrationniste de l’Union européenne et qui ne sont pas prêts à se plier aux quotas de répartition des migrants réclamés par Bruxelles[12] ;

    - enfin justement l’Italie qui va sans doute ouvrir un nouveau front sur le terrain des migrations.

     

     


    [1] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/arme-a-feu-et-mein-kampf-qui-est-luca-traini-le-tireur-presume-de-macerata_1982024.html

    [2] http://www.corriere.it/cronache/18_febbraio_06/pamela-gip-esclude-omicidio-convalida-arresto-innocent-oseghale-835a17cc-0b21-11e8-9333-a02b6d017075.shtml

    [3] http://mattinopadova.gelocal.it/padova/cronaca/2017/10/21/news/profughi-uno-su-2-soffre-di-disturbi-post-traumatici-1.16019814

    [4] http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/02/07/apres-la-fusillade-de-macerata-les-blessures-de-l-italie_5253019_3214.html

    [5] http://www.bbc.com/news/world-europe-42557828

    [6] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/02/18/allemagne-migrants-criminalite-comment-detourner-des-statistiques_4868025_4355770.html

    [7] https://francais.rt.com/international/39793-allemagne-crimes-sexuels-migrants-double-2016-rapport

    [8] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/06/italie-l-inquietante-surenchere-de-la-droite_5252358_3232.html

    [9] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/06/la-politique-de-la-france-ne-peut-se-resumer-a-la-poursuite-de-jeunes-adolescents-dans-nos-rues_5252280_3232.html

    [10] http://in-girum-imus.blogg.org/l-islamisation-de-l-europe-est-elle-en-marche-a134313500

    [11] http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2018/02/01/non-les-britanniques-ne-regrettent-pas-le-brexit_5250576_4872498.html

    [12] http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/25/migrations-les-pays-de-l-est-se-rebiffent_5190691_3232.html

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  • Rendement du capital 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx 

    Dans une petite note parue le 2 février, Patrick Artus, directeur de recherche et des études chez Natixis, confirme, au moins en partie, la pertinence des analyses de Marx sur les crises du capitalisme[1]. L’idée est la suivante : la productivité globale des facteurs reculant, les entreprises sont obligées de comprimer les salaires pour maintenir leurs profits. Mais cette compression des salaires engendre à son tour une baisse de la demande globale et donc un désintérêt des détenteurs de capitaux pour l’investissement productif, les surprofits s’orientant alors vers les placements spéculatifs ce qui à terme, ne peut qu’engendrer une crise financière, sans qu’il soit possible de l’en empêcher. Ainsi que le disait Marriner Eccles, trop de profit, tue le profit. C’est une autre manière de dire que la logique d’accumulation du capital est soumise à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

    Patrick Artus est coutumier des analyses iconoclastes, que ce soit sur la question de l’euro, ou justement sur cette question lancinante du partage de la valeur entre le capital et le travail. Son approche semble corroborée aujourd’hui par le fait que les Bourses, de New York à Paris en passant par Berlin, sont secouées par des fortes baisses[2]. Les raisons avancées pour expliquer cette baisse sont que les investisseurs craignent le retour de l’inflation. Le retour de l’inflation est une autre manière de dire que les investisseurs craignent surtout de devoir à nouveau partager les gains de productivité du travail avec les travailleurs. D’autres au contraire pensent que la chute spectaculaire des bourses du monde entier annonce un redressement des salaires, ce qui ne peut que contribuer à une meilleure harmonisation sociale, et donc à la perspective d’une économie plus dynamique[3]. 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx 

    L’analyse de Patrick Artus qui, au moins dans les faits rejoint nos propres analyses sur la baisse des salaires, pèche cependant par une absence d’approfondissement théorique. En effet, cette analyse nous apparait bien mécanique, au fond, il n’y aurait rien d‘autre à faire que de subir cette crise qui vient car elle ressortirait des lois naturelles. Je pense pour ma part que l’économie ne répond pas à des lois naturelles – sinon la lutte des classes n’existerait pas – mais au contraire à des rapports de force entre les classes sociales. Ce rapport de force, après avoir été gelé entre 1945 et 1975, a basculé en faveur des classes possédantes. Cela s’est fait en deux temps : à la fin des années soixante-dix avec la contre-révolution conservatrice de Thatcher-Reagan qui eut pour conséquence la dérégulation des marchés financiers et une accélération de la mondialisation, et ensuite en 2008, quand au lieu de tirer les conséquences de l’échec patent de la dérégulation des marchés, on a essayé d’approfondir le dépouillement des travailleurs en accentuant, au nom de la nécessité de rembourser la dette, la baisse des salaires et de la protection sociale dans les pays les plus développés. 

    Partage de la valeur 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx 

    Ce partage de la valeur au profit des « investisseurs » n’aurait pas pu être possible sans une modification des règles en vigueur jusqu’alors. Or cette modification ne peut se faire qu’avec l’aide des hommes politiques qui peu à peu, se sont rangés à la logique patronale, délaissant l’idée d’une mission d’intérêt général. Les économistes de profession ont fait de même, le plus souvent allant contre les aspirations des peuples. La crise de 2008 ne semble pas avoir modifié cet état d’esprit. Au contraire, on a amplifié les mécanismes dits de dérégulation qui sont favorables aux détenteurs de capitaux. En effet, que ce soit en 1975 ou en 2008, les lois votées dans le monde entier ont été toutes dans le même sens : déflation salariale et baisse des impôts pour les plus riches et pour les entreprises, alourdissement des impôts pour les plus pauvres avec une hausse spectaculaire autant que régulière des impôts indirects. Cet ensemble de mesures législatives a créé deux distorsions :

    - tout d’abord un affaiblissement de la demande des ménages qui ne peut plus absorber les hausses de la production, ce qui tire la croissance vers le bas ;

    - ensuite un excédent de capitaux financiers qui ne sait pas où s’investir et qui s’oriente vers la spéculation boursière et immobilière.  

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx

    Cette analyse nous aide à comprendre pourquoi la politique de Macron non seulement est mauvaise pour l’économie et pour les travailleurs, mais aussi pourquoi elle est à contretemps de la marche du monde. Les mesures mises en place par Macron plombent le pouvoir d’achat et favorisent le capital[4], avec dans l’idée que les riches investiront et créeront des emplois. C’est le fameux théorème de Schmidt dont la fausseté est démontrée depuis quarante années par le retour des crises financières périodiques et par l’affaiblissement à long terme de la croissance. C’est ce qu’on voit dans le graphique suivant pour la France. Mais l’évolution des courbes est similaire pour les autres pays développés. 

    Patrick Artus, les crises et le retour de Karl Marx

    La modification de la fiscalité du patrimoine par Macron et ses sbires – fin de l’ISF et son remplacement par l’IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière) – doit pousser les investisseurs vers l’achat d’actions, ce qui mécaniquement doit pousser leur valeur vers le haut, donc alimentant à moyen et long terme une bulle boursière[5]. 

    Implications politiques 

    Patrick Artus ne donne pas de solution de sortie de crise. Il semble cependant que le FMI, l’OCDE, mais aussi l’Allemagne, commencent à réfléchir à une politique qui limiterait les inégalités, considérant que celles-ci bloquent la croissance, et donc l’emploi[6]. Il apparait que la seule manière d’éviter une crise ravageuse à l’échelle planétaire ce soit :

    - de rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée en faveur des salariés ;

    - de rétablir les investissements publics en combattant les privatisations. L’idée serait de refaire de l’Etat un acteur décisif qui oriente l’économie et l’investissement. Bref, il faudrait faire exactement l’inverse de ce que fait Macron. Au minimum il s’agit de réguler les marchés et de donner une place plus importante à l’Etat. C’était un peu le sens du dernier Forum de Davos dont Macron, toujours à contre-temps, ne semble pas avoir compris le message. Il fait du Thatchérisme avec quarante ans de retard !

    Patrick Artus travaillant pour un grand groupe financier, il faut prendre ses avertissements au sérieux.

     

     


    [1] file:///C:/Users/jean%20bon/Downloads/A140118-FR_1360782.pdf.pdf

    [2] https://investir.lesechos.fr/marches/actualites/cac-40-euro-dollar-taux-d-interet-la-seance-de-bourse-du-5-fevrier-1739278.php

    [3] http://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2018/02/05/wall-street-le-dow-jones-perd-4-6-a-l-issue-d-une-nouvelle-seance-chaotique_5252232_1656941.html

    [4] http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2018/01/15/en-2018-la-politique-de-macron-avantagera-d-abord-les-ultra-riches_5241787_1656968.html

    [5] https://www.lesechos.fr/economie-france/dossiers/030655430833/030655430833-ifi-le-nouvel-isf-version-macron-2119468.php

    [6] http://in-girum-imus.blogg.org/combattre-les-inegalites-le-rapport-piketty-chancel-a134709246

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  •  Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    Guy Debord est mort très jeune, il n’avait que 62 ans. Il s’est suicidé comme on sait d’un coup de fusil, et il est vrai qu’il était perclus de maladies dont une polynévrite incurable. La plupart de ses maladies était selon lui la conséquence de sa surconsommation d’alcool depuis son plus jeune âge. Il semble bien qu’il ait commencé à boire vers 17 ou 18 ans, en même temps qu’il découvrait les grands poètes français. Les deux allaient sans doute de pair dans le refus d’un mode de vie bourgeois qui faisait la propagande pour une vie saine et ordonnée. Les racines politiques de cette lutte contre l’alcoolisme doivent être recherchées dans les deux guerres mondiales. A l’issue de la première guerre mondiale, les révolutionnaires, et particulièrement les anarchistes luttaient contre l’alcoolisme, au motif que l’Etat avait encouragé les soldats de 14/18 à boire pour mieux supporter l’épreuve du feu et les rendre plus dociles. Les anarchistes comme Marius Jacob par exemple se rangeaient dans le camp des buveurs d’eau, prônant un mode de vie plutôt austère, histoire de ne pas payer les taxes sur l’alcool qui alimentaient l’Etat et donc la répression de la classe ouvrière. Au contraire après la Seconde guerre mondiale, c’était plutôt la bourgeoisie qui dénonçait l’alcoolisme, elle rendait du reste la boisson coupable pour partie au moins de la défaite de 1940. Louis-Ferdinand Céline, porte-parole de la petite bourgeoisie boutiquière et antisémite, ne perdait jamais une occasion de dénoncer l’alcool.

      Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017

    Quoiqu’on en dise cette vocation alcoolique reste assez mystérieuse puisqu’elle ressort d’une volonté individuelle autodestructrice qui s’ancre dans une histoire familiale particulière aussi bien que d’une tendance d’un milieu à s’émanciper des normes sociales en vigueur. Anna Trespeuch-Berthelot essaie de la mettre en perspective. Elle n’est pas la première à l’avoir tenté, Michel Lacroix s’y était essayé il y a quelques années dans un article assez confus dans lequel il récusait aussi bien la lecture qu’on pouvait faire des romans de Patrick Straram et de Michèle Bernstein comme documents historiques que les témoignages des compagnons de route et de beuverie de Guy Debord[1]. Et Frédéric Gournay avait abordé cette question sous un autre angle[2]. Ici il s’agit d’une sorte d’extension de son article sur l’alcoolisme de Guy Debord[3]. L’ensemble du petit livre d’Anna Trespeuch-Berthelot s’appuie aussi bien sur les témoignages des situationnistes eux-mêmes que sur les écrits de Guy Debord et même elle convoque fort justement les romans de Straram et Bernstein.

     Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    La question est abordée sous trois angles différents : le rapport de l’alcoolisme avec la mélancolie du sujet, donc évidemment avec les tendances suicidaires, ensuite les rapports qu’il peut y avoir entre alcoolisme et créativité – c’est la question du poète maudit et de l’absinthe, et enfin l’alcoolisme comme une forme de contestation de la vie bourgeoise, une ébauche d’hédonisme sensée réinventer la vie quotidienne. Le premier aspect de cet alcoolisme forcené, plonge ses racines dans une vie de famille peut satisfaisante que Guy Debord rejette. Il n’en peut plus de vivre à Cannes dans ce milieu bourgeois. L’alcool lui donne sans doute le courage de multiplier les frasques. Mais l’ambiguïté provient sans doute de ce qu’on ne sait pas si cet alcoolisme permet d’éviter le suicide – donc d’accompagner le mal de vivre – ou si au contraire il est un suicide différé.

    Le second aspect identifie l’alcool à un dépassement des capacités créatrices. Dans l’approche situationniste, c’est du moins ce qu’affirme Vaneigem dans Rien n’est fini, tout commence[4], l’alcool décuple les facultés et permet d’atteindre une grande lucidité. C’est ce que dira d’ailleurs Guy Debord plus tard dans  

    « J’ai d’abord aimé, comme tout le monde, l’effet de la légère ivresse, puis très bientôt j’ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. Quoique n’en laissant paraître peut-être, durant les premières décennies, que des signes légers une ou deux fois par semaine, c’est un fait que j’ai été continuellement ivre tout au long de périodes de plusieurs mois ; et encore, le reste du temps, avais-je beaucoup bu. » 

    Mais là, il y a un bémol qui doit être introduit. En effet, en 1967, Guy Debord voulant à tout pris terminer La société du spectacle[6], se décida à devenir sobre, au moins jusqu’à la fin de la rédaction de son ouvrage. C’est un aspect de sa vie assez étonnant. Car cela veut dire aussi qu’il se sentait plus lucide sobre qu’ivre pour écrire ce qui reste son ouvrage maître. Et donc qu’il reconnaissait finalement des vertus à cette sobriété. Peut-être voulait-il aussi se donner l’allure d’un révolutionnaire plus responsable et plus efficace en mettant de côté son alcoolisme pour aller vers un peu moins d’hédonisme et plus d’austérité. Il ne semble pas en effet que la lutte révolutionnaire sérieuse qui débouche sur un affrontement direct avec les forces de répression, puisse se mener dans un semi-coma éthylique. La vie de Guy Debord est maintenant suffisamment connue pour qu’on sache que très tôt, en 1968 notamment, il était déjà handicapé pour participer concrètement à la lutte.

    Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    La conclusion de tout cela est que l’alcoolisme, de quelque façon qu’on l’habille, s’il sert à se faire des copains et à débrider les passions amicales ou amoureuses, est peu pratique pour construire et développer des stratégies guerrières. C’est assez étrange parce que Debord commencera à faire l’éloge simultanée de la boisson et de la stratégie guerrière presque comme un but en soi, ce qui n’est pas une mince contradiction, lorsque la révolution n’était plus qu’une idée lointaine. C’est seulement à partir du film In Girum imus nocte et consumimur igni, soit en 1978, au moment où il parle de lui-même comme d’un héros, certes négatif, mais d’un héros quand même, qu’il entreprend de nous renseigner dans le détail sur ses goûts pour les alcools de toutes sortes, tenant une comptabilité maniaque de ses propres consommations. Avant, rien n’indiquait pour ceux qui ne connaissait Debord et les situationnistes uniquement par leurs écrits, que leur groupe ressemblait aussi à un rassemblement d’ivrognes. C’est donc au moment où Debord commence à se détacher péniblement du combat révolutionnaire qu’il se flatte d’être au moins excellent dans une activité, celle de boire. Quand on commence à mettre en avant son propre hédonisme comme quelque chose d’excellent, au détriment de l’efficacité du combat collectif pour changer l’ordre des choses, c’est déjà un renoncement. Ces contradictions n’ont pas été soulevées, ni dans l’ouvrage d’Anna Trespeuch-Berthelot, ni ailleurs à ma connaissance.

     Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    Un des aspects intéressants de l’ouvrage d’Anna Trespeuch-Berthelot qui a compilé tout ce qui pouvait se rapporter à l’alcoolisme de Guy Debord, c’est le rapprochement qu’elle fait avec la pratique de la dérive et sa théorisation. Or la dérive ne peut exister qu’avec les haltes régulières dans des bistrots pour s’altérer et se reposer. Et là effectivement on commence à voir paraître quelque chose de singulier dans cette démarche : une approche nouvelle de l’espace dans les redents de la morale sociale dominante. Toutefois si l’alcoolisme des situationnistes est bien documenté, nos connaissances restent assez floues en ce qui concerne l’alcoolisme des lettristes. On sait que Ivan Chtchegloff ou Mension buvaient énormément. Gil J. Wolman buvait certainement, mais buvait-il plus que de raison ? On ne le sait pas, du moins moi je ne le sais pas. C’est important pour deux raisons, d’abord parce que Wolman a énormément compté dans la vie de Guy Debord, plus que beaucoup d’autres, ne serait-ce que pour la théorisation du cinéma et de la dérive, et ensuite parce qu’il s’en est séparé d’une manière aussi brutale que peu compréhensible.

    Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l’ivresse mélancolique, Le manuscrit, 2017 

    Le dernier point qui n’est pas considéré par Anna Trespeuch-Berthelot et qui pourtant a une importance décisive, est de se demander si l’alcoolisme de Debord et des situationnistes n’a pas été pour beaucoup dans leur faible efficacité en Mai 68. En effet quand on regarde froidement les événements de ces temps-là, et même si on s’accorde à dire que finalement c’est Debord et l’IS qui ont donné une analyse la plus juste de ce grand mouvement, on est frappé par le fait qu’ils se sont faits rapidement et facilement éjecter du Comité d’occupation de la Sorbonne par les trotskistes, leurs ennemis préférés.

    Je trouve aussi que d’opposer l’alcoolisme des situationnistes et de Debord à l’austérité des maoïstes me semble très réducteur, car comme je l’ai dit plus haut, les anarchistes buveurs d’eau n’étaient pas du tout autoritaires comme les maoïstes, et en opposant les situationnistes aux maoïstes, Anna Trespeuch-Berthelot fait comme si boire ou ne pas boire clivaient les révolutionnaires entre libertaires et autoritaires. Pour les anarchistes, ne pas boire d’alcool était aussi une forme pour réinventer la vie et le lien social[7]. En Mai 68, l’alcoolisme n’était pas du tout répandu dans les milieux révolutionnaires, généralement on s’en méfiait comme d’une perte de contrôle sur soi-même, surtout dans le sud de la France. C’est seulement quelques mois plus tard, après que l’échec du mouvement révolutionnaire ait été constaté qu’on s’est réorienté vers un hédonisme noyé dans les vapeurs de l’alcool. Anna Trépeusch-Berthelot effleure d’ailleurs cette question en opposant la figure d’André Breton qui se méfiait aussi bien de la boisson que de l’alcool, et celle de Debord qui élèvera la consommation d’alcool à une sorte de rituel, entraînant à sa suite un certain nombre de disciples.

     


    [1] Michel Lacroix, « « Un sujet profondément imprégné d’alcool » », COnTEXTES, 6 | septembre 2009.

    [2] Frédéric Gournay, « Guy Debord ou l’ivresse infinie », in Portraits de social-traitres, L’irrémissible, 2014.

    [3] « Guy Debord et l'alcool : "la fidèle obstination de toute une vie" », Alcoologie et Addictologie, Princeps éditions, 34 (4), 2012

    [4] Allia, 2014

    [5] Gérard Lebovici, 1989.

    [6] Cette hâte venait aussi du fait que Raoul Vaneigem avait de signer un contrat avec Gallimard pour son Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, et donc qu’il ne voulait pas être dépassé.

    [7] https://larotative.info/louis-rimbault-une-experience.html et aussi Jean-Pierre Castelain, Manières de vivre, manières de boire, Imago, 1989. 

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