•  Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012

    Je dois la lecture de ce livre à Danielle Goussot. Qu’elle en soit ici remerciée.

    Evidemment pour aimer un tel livre la condition nécessaire est d’abord d’être très allergique là l’Union européenne qui est ici présentée uniquement comme l’extension de la mondialisation et donc un appendice de la révolution néo-libérale. Comme son titre l’indique, il s’agit d’une fiction qui suppose que nous nous trouvons en 2022 lorsque l’Union européenne a achevé son travail et a fini de remplacer les anciens Etats-nation par des régions qui sont intégrées au sein d’un vaste ensemble fédéral. Au fond Pierre Lévy pousse la logique du développement européiste jusqu’à son extrémité. La satire le lui permet. Evidemment c’est un cauchemar encore plus terrible qui nous attend. Il va donc décrire à travers le personnage un peu ahuri d’un journaliste, Dylan, les dégâts engendré par une privatisation forcenée de la vie dans son ensemble. Tous les aspects des rapports sociaux sont calibrés à l’aune de la concurrence « libre et non faussée ». et la compétitivité est l’idéal de l’homme moderne

     Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012 

    Il n’y a pas à proprement parlé d’histoire dans ce roman, mais une suite de scénettes qui fonctionnent comme dans un film d’horreur. Car le but de Pierre Lévy est bien de faire peur, et il est vrai que l’avenir de l’Union européenne a quelque chose d’effrayant quand on entend parler les hommes politiques qui le défendent avec une langue de bois digne de la Pravda de l’ancien temps. Il y a quelques temps je signalais comment Hollande se flattait d’avoir gardé la Grèce dans l’Europe, et par suite donc se flattait d’avoir sauvé l’euro ! Il n’a pas dit bien sûr qu’il avait sauvé les Grecs, ce qui dans sa bouche aurait paru incongru. Mais il a sauvé un fétiche, sous-entendant par-là que cela suffira bien pour ramener la prospérité et la joie. Parfois les faits décrits par Pierre Lévy sont bien en deçà de la réalité. La Commission européenne par exemple a pondu une note sur la courbure nécessaire du concombre, ou comment le poireau qui circule dans l’Union européenne doit comporter un tiers de vert et deux tiers de blanc[1].

    Ce qui est le plus intéressant dans cet ouvrage c’est qu’il montre comment l’acceptation de telles ignominies passe par le langage. Certes il invente des formules qui n’existent pas encore, mais qui pourraient exister. Le contrôle social ne s’exerce pas directement par la force, mais plutôt par le langage qui doit être policé, politiquement correct. C’est une manière pour Pierre Lévy de montrer que le libéralisme économique et le libéralisme culturel, façon écologistes ou altermondialistes, s’appuient sur une même vision commune : s’adapter en permanence, fluidifier les rapports humains, accélérer la circulation du capital des marchandises et des hommes. Cette liberté de circulation se paye d’une perte de liberté réelle et d’une perte d’identité. En même temps le projet mondialiste apparaît comme ridicule – comme ces experts de ceci et de cela qui nous explique que le libéralisme c’est le mieux – et sans avenir, on peut s’en moquer, à condition toutefois de le combattre. Le personnage central de cette sinistre farce pourrait être Macron. En lisant Pierre Lévy, on se demande si des personnages aussi stupides que Samantha ou Cindy ou Dylan peuvent exister, et puis on se souvient de cette ridicule ministre canadienne  Chrystia Freeland s’est mise à pleurer quand elle a dû constater l’échec des négociations du CETA avec la Wallonie, comme si cela annonçait la fin du monde et qu’en dehors des accords de libre-échange il n’y avait pas d’avenir.

     

    Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012

    La ridicule ministresse canadienne qui pleure le CETA 

    C’est donc en filigrane une manière de faire l’éloge de l’immobilité et de la culture, des frontières et des nations. Il critique le communautarisme et plus généralement toutes ces fausses valeurs sur lesquelles s’est construite la gauche morale, celle qui a oublié la lutte des classes. On rappelle que la gauche n’a jamais été aussi puissante que lorsqu’elle a défendu un projet national fondé sur la lutte des classes. Mais dès lors qu’elle développe à l’infini la défense des droits de ceci ou des droits de cela, multipliant le nombre des minorités à défendre, elle sombre dans le ridicule et s’éloigne du peuple. Pierre Lévy montre que cette défense des droits des minorités est parfaitement compatible avec le projet libéral mondialiste, ce que n’a pas compris vraiment le malheureux Jürgen Habermas qui a   été   un des premiers à théoriser cette ineptie, passant sans coup férir d’un marxisme subtil hérité de l’Ecole de Francfort à une philosophie libérale libertaire sans saveur et sans avenir. On trouvera donc des allusions assez drôles au cumul possible de l’état de minoritaire, si on est femme, lesbienne, éventuellement, noire etc. mais quand on défend des droits multiples et variés on finit par n’en défendre aucun, et surtout c’est une autre manière de restreindre les libertés. Et puis surtout cela tourne au spectacle, voir par exemple comment on fabrique le FN comme un épouvantail à moineaux au nom d’une hypothétique lutte contre le fascisme.

     

    Le modèle de ce livre c’est aussi bien Le meilleur des mondes d’Huxley que 1984 d’Orwell et donc indirectement le Zadig de Voltaire. Non seulement pour ce qui concerne le langage, mais aussi pour la remise en question d’une pseudo-course au progrès qui n’est que factice. La description de l’effondrement des droits des travailleurs est d’un humour grinçant, que ce soit le passage de la retraite à 80 ans présenté comme un choix personnel « la retraite quand je veux » ou la flexibilité absolu du marché du travail qui conduit les travailleurs à payer pour être embauchés ! Pierre Lévy est passé par le Parti communiste, c’est pourquoi il a été publié par un éditeur de ce parti. Ancien syndicaliste, il fait partie de ceux qui à gauche n’admettent pas

    uxleyHuH

     

    P.S. La nouvelle édition de ce livre a été préfacée par Jacques Sapir qui est devenu au fil du temps un des meilleurs ennemis de l’Union européenne. Ce n’est pas étonnant. 

     

     


    [1] Hans Magnus Enzensberger, Le doux monstre de Bruxelles ou L'Europe sous tutelle, Gallimard, 2011.

     

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    La sociale, Gilles Perret, 2016

    L’originalité de la Sécurité Sociale

     

    C’est un film militant qui à travers la défense de la Sécurité Sociale, vise à encourager les luttes sociales pour la transformation de la société dans un sens positif. Le film va donc raconter une histoire singulière, une histoire française pour tout dire. La Sécurité Sociale à laquelle les Français tiennent tant[1], et qui est citée en exemple par le prix Nobel d’économie Paul Krugman[2], est une institution singulière dont le fonctionnement pose des problèmes spécifiques pour l’analyse économique. La sécu c’est une couverture sociale qui échappe à une gestion patronale, c’est aussi une question de solidarité l’inverse de l’individualisation du risque. Contrairement à ce que les politiciens de droite racontent, son mode de financement s’apparente non pas à des « charges sociales », mais à un salaire différé qui est aussi mutualisé. Dans le film de Perret, les intervenants auront à cœur de démontrer que sa logique ne doit pas s’appuyer sur une approche coûts-avantages, mais qu’au contraire elle doit se développer en marge de la logique du profit. Pour autant, ainsi que le soulignait Krugman, la Sécurité Sociale parce qu’elle s’appuie sur une gestion collective est bien plus efficace que le système américain de privatisation de la couverture des risques sociaux. Krugman soulignait que si on prenait le simple coût des dépenses de santé aux Etats-Unis et en France, on se rendait compte que les Américains dépensent deux fois plus que les Français dans ce domaine et qu’ils ont des résultats plus mauvais aussi bien en terme de morbidité et d’espérance de vie. Les chiffres montrent qu’en termes purement gestionnaires, la Sécurité Sociale est bien plus efficace aussi en ce qui concerne l’utilisation de l’argent. Pour autant, il serait erroné de regarder les dépenses de Sécurité Sociale comme des dépenses utiles et efficaces destinées seulement à améliorer la qualité du capital humain. Le simple fait de considérer la Sécurité Sociale comme un droit, la fait sortir de la simple catégorie des biens marchands, et donc elle échappe pour partie à la logique de l’accumulation du capital. 

     

     La sociale, Gilles Perret, 2016

    La sociale, Gilles Perret, 2016 

    On remarque que pour les ennemis d’une gestion collective des risques, c’est une aubaine que de mettre dans un même ensemble les dépenses étatiques et les dépenses de Sécurité Sociale. En effet, c’est en ajoutant les dépenses de Sécurité Sociale aux impôts que la France arrive à dépasser les 45% de prélèvements obligatoires. Evidemment, si aux dépenses publiques aux Etats-Unis on ajoute les dépenses privées de santé, on va arriver à un poids à peu près similaire dans les deux pays. C’est donc parce que la Sécurité Sociale gère aussi bien la Santé, que la Vieillesse et la Famille, que le poids des prélèvements obligatoires est aussi élevé. Aux Etats-Unis, une large partie des retraites et des dépenses de santé est au contraire privatisée.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Le budget de la Sécurité Sociale est très élevé, en tout 371 milliards d’euros en 2016. C’est le premier budget des administrations publiques en France. Une partie de ces dépenses est toutefois financée maintenant par l’Etat qui s’engage à combler les déficits, sous la condition qu’il puisse avoir son mot à dire sur la gestion de cet organisme paritaire. Evidemment dès qu’il y a un déficit – en 2016 il sera de 9,1 milliards d’euros – les sommes apparaissent colossales, pourtant si on regarde l’exercice en cours, il ne devrait être que de 2% du total des sommes engagées. Mais ce déficit sert surtout à avancer des mesures de restrictions des dépenses, ou des mesures rampantes de privatisations, notamment avec le développement des complémentaires santé, se mettent en place des fausses mutuelles qui sont en réalité des compagnies d’assurances privées.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Dans le jargon des macro-économistes, les dépenses de Sécurité Sociale sont aussi des stabilisateurs économiques. C’est-à-dire qu’elles ne sont pas sensibles à la conjoncture, et donc qu’elles assurent un volume de demande constant qui maintient l’activité économique. Cela permet d’amortir les aléas de l’économie, et donc explique pourquoi en France la crise de 2008 a été moins violente que dans de nombreux autres pays. Ces dépenses ont donc un double intérêt, d’abord elles permettent à tout le monde d’accéder à des soins de qualité, mais ensuite, elles jouent un rôle sur la dynamique de la croissance puisqu’elles améliorent la productivité des travailleurs, comme l’éducation par exemple.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Tout cet ensemble de faits expliquent que dès lors qu’on diminue les remboursements ou qu’on limite l’accès aux soins, au nom de la sacro-sainte responsabilité individuelle, c’est ressenti douloureusement par la population. Le cas de la Grèce est emblématique à cet égard, les différents mémorandums qui ont diminué les remboursements des frais de santé et les retraites, ont accéléré le ralentissement de la croissance, et dissuader les Grecs de se soigner ce qui a des conséquences lourdes sur l’Etat du pays. Mais c’est aussi le cas maintenant de la France, même si c’est moins marqué[3].

     

    La Sécurité sociale issue des luttes sociales

     

    Le film de Perret va s’étendre plus particulièrement sur la façon dont la Sécurité Sociale a été mise en place, et aussi les assauts répétés contre lesquels elle doit se défendre. L’idée d’une couverture sociale collective remonte à l’Allemagne de Bismarck. Mais en France, même si c’est une vieille revendication syndicale, la bataille s’engagera véritablement avec le Front Populaire[4]. C’est-à-dire lorsque des hommes et des femmes issus de la classe ouvrières entreront à l’Assemblée nationale. Cependant, le chaos de la fin des années trente obligera à rapporter ce projet. Dans sa phase moderne, la Sécurité Sociale est portée par deux documents décisifs : d’un côté Le rapport Beveridge, publié en 1942 et qui annonce la fondation d’une prise en charge des risques des travailleurs par l’Etat[5], et puis de l’autre, le programme du CNR qui développe une logique économique qui exclut un grand nombre d’activités de la dictature des marchés[6], d’où les nationalisations de  vastes pans de l’économie nationale, et bien sûr un financement original des risques sociaux. Ces deux documents soulignent que la prise en charge collective des dépenses de Sécurité Sociale contribue non seulement au bien-être des populations, mais assure aussi une modernisation radicale de la société. Le rôle des syndicats a été déterminant, que ce soit en Angleterre ou en France. Il faut bien se souvenir que même si la collectivité reconnait l’importance des avancées sociales sur tous les plans, le patronat traine toujours les pieds, arguant que cela engendre de nouvelles charges qui plombent la compétitivité sur les marchés internationaux.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Assaut sur la Sécurité Sociale

     

    La logique non marchande de la Sécurité Sociale ne pouvait pas plaire au patronat et à ses alliés. Dès le début on tenta d’en diminuer l’importance. D’abord on s’attaqua à la gestion paritaire. L’Etat ne devait pas s’en mêler, c’était une sorte de pacte social : le patronat avait ¼ des sièges et les syndicats les ¾. Puis subrepticement on introduisit la parité à 50-50 en 1967. Et donc bien que minoritaires en importance, le patronat pouvait contrôler facilement la gestion de la Sécurité Sociale, par exemple en votant comme un seul homme pour un syndicat « ami ». Le prétexte de la Guerre froide était tout trouvé pour combattre la CGT. A l’époque c’est FO qui se colla à cette tâche de collaboration. Le film insiste sur la responsabilité de Pompidou dans le développement du discours gestionnaire.

    L’autre tactique pour saborder la Sécurité Sociale a été de diviser celle-ci en branches, vieillesse, maladie, famille. Cela a permis d’intégrer le discours de la rentabilité et donc du fameux trou de la Sécurité Sociale qu’on ressort depuis près de 40 ans pour imposer des coupes, des limitations de soins. Le discours gestionnaire visant l’équilibre des comptes, a permis également lorsqu’Alain Juppé était premier ministre de réintroduire une participation de l’Etat qui de fait réintroduisait l’Etat dans la gestion.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Sur le long terme, si le patronat et les politiciens de droite s’attaquent à la Sécurité Sociale, c’est aussi parce que la santé, la vieillesse, sont des risques qui peuvent rapporter gros dans le cadre d’une privatisation avancée. Ce n’est pas un hasard si Denis Kessler, ancien maoïste, ami de DSK, mais aussi numéro 2 du MEDEF et patron du groupe d’assurances SCOR, a avancé en 2007 qu’il fallait en finir avec les archaïsmes du CNR. L’offensive patronale n’est pas seulement idéologique, elle se double d’une volonté de s’approprier de nouveaux marchés rentables et sûrs, si possibles garantis par des financements étatiques.

     

    Les hommes qui ont fait la Sécu

     

    Le film montre le rôle des militants communistes et cégétistes notamment dans la construction de la Sécurité Sociale. Outre Marcel Paul il donne une grande importance à Ambroise Croizat qui restera toute sa vie un militant modeste à l’écart des tentations de l’argent. Il est vrai qu’il était issu d’une famille ouvrière plutôt démunie[7]. Ses obsèques seront célébrées en 1951 comme il se doit. Rebsamen, ministre du travail « socialiste », un peu bouffon se fait remarquer dans le film en disant que finalement Ambroise Croizat et Marcel Paul ce n’est pas grand-chose, que le principal du travail ce fut le général De Gaulle.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Bien entendu le général De Gaulle joua un rôle important en appuyant ce mouvement, il ne peut être nié. Les raisons pour lesquelles il agit ainsi sont multiples, outre qu’il avait une fibre sociale marquée, il avait le souci de rassembler le peuple français, et donc de ne pas exclure les communistes et les syndicalistes de la reconstruction de la France. Il faut se souvenir qu’à l’époque la dette publique de la France était de 239% du PIB et que Mendès-France le chantre de la deuxième gauche gestionnaire démissionna pour marquer son désaccord avec le chef de la France Libre. Il voulait, avant de développer des lois sociales, passer par la case austérité. Il pensait que le général échouerait et que cela finalement le grandirait aux yeux des Français. Heureusement que De Gaulle ne l’écouta pas puisque c’est en effet par la croissance et l’inflation que la dette disparut rapidement de l’horizon.

     

    La forme du film militant

     

    Le film de Gilles Perret est diffusé à travers les réseaux militants, mais il a aussi la particularité de vouloir donner la parole à des gens humbles, issus de la classe ouvrière, comme Jolfred Frégonara, un militant cégétiste de 93 ans qui a mis en place les caisses de la Sécurité Sociale dans le département de Haute Savoie en 1946, ou cette femme médecin hépatologue qui explique le sens de l’engagement public au-delà du gain pécuniaire, et donc par contrecoup les effets délétères des réformes de la Sécurité Sociale. On y trouvera aussi outre des interventions motivées d’enseignants du supérieur sur l’histoire et la réussite de la Sécurité Sociale, comme sur les assauts contre cette institution. Bien entendu, il y a des contrepoints, comme ces images de Rebsamen qui au contraire le montre niant le rôle des militants syndicalistes dans le développement de la Sécurité Sociale. Ce qui fait toujours un peu bizarre chez un politicien qui se prétend de gauche. Il est très agacé qu’on lui demande des explications et ne prend même pas le temps de s’asseoir pour répondre, affichant un clair mépris pour ces gueux qui osent lui demander des comptes.

     A ces interviews tournées au présent, sont joints aussi des documents d’archives qui remettent en perspective les luttes ouvrières. Gilles Perret fait le lien entre ces images de foules imposantes et revendicatives et la mise en place des réformes sociales, ce qui veut dire que ces avancées n’ont été obtenues que par la mobilisation des syndicats. Ces foules agissantes qui prennent leur destin en main montrent qu’un autre monde est possible à condition évidemment de se battre et de ne pas perdre son temps dans des luttes oiseuses et sans importance, mais en se concentrant sur ce qui entrave le développement du capital et de sa puissance de coercition sur nos vies. 

    La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Nota bene : Jolfred Frégorana que l'on voit dans le film est décédé en août 2016, on en profite pour saluer ici la mémoire de ce militant humble et dévoué.

     

     


    [1] http://www.medsyn.fr/perso/g.perrin/cyberdoc/controverses/secu/sondageSOFRESsecu2007.htm

    [2] Paul Krugman, L'Amérique que nous voulons, Flammarion, 2008 

    [3] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2016/09/06/97002-20160906FILWWW00136-france-faute-d-argent-les-plus-pauvres-sacrifient-leur-sante.php

    [4] Il y avait déjà depuis la fin de la Première Guerre mondiale des tendances qui allaient dans ce sens, mais elles étaient plutôt éparpillées. Pour ceux qui s’y intéresseront ils peuvent consulter http://www.fredericbizard.com/histoire-de-la-protection-sociale-en-france/

    [5] http://sourcebooks.fordham.edu/halsall/mod/1942beveridge.html

    [6] http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20130527trib000766746/70-ans-apres-que-reste-t-il-du-programme-du-conseil-national-de-la-resistance.html

    [7] La professionnalisation de la gestion des caisses de Sécurité Sociale engendreront des scandales financiers à répétition. Outre l’affaire très médiatisée de l’assassinat de René Lucet qui menait grand train, il y en a bien d’autres, http://www.numerama.com/f/89577-t-scandale-a-la-securite-sociale-sur-les-cagnottes-secretes-des-cpam.html

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  •  Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français

    C’est l’évènement de la semaine. Non pas l’interview semi-débile de Renaud, mais plutôt le sondage que Paris Match publie. Personnellement je suis très amateur de sondages, bien qu’il faille évidemment les lire avec beaucoup de précaution. Paris Match accompagne la présentation des résultats de ce sondage de commentaires assez pénibles qui essaient tant bien que mal de les recadrer dans la nébuleuse de la bien-pensance libérale. Ce sondage globalement s’oppose aux idées reçus que véhiculent les journalistes et de nombreux hommes politiques. Cohn-Bendit qui se trompe tout le temps avançait que le peuple n’avait pas toujours raison[1], et donc qu’il fallait lui administrer une démocratie très limitée. Certes, le peuple n’a pas toujours raison, mais il se trouve que les hommes politiques depuis au moins 1983 ont toujours eu tort. Hollande qui se fie plus aux commentaires des journalistes qu’à ses propres analyses personnelles, pense que les Français virent à droite et donc que pour leur complaire et avoir leur soutien, il faut faire une politique économique de droite. Evidemment le malentendu vient de ce que ces gens-là ont été mal informés et ne savent plus très bien ce qu’est la gauche, on voit par exemple le sinistre Macron expliquer que le libéralisme économique est une valeur de gauche. Pour ma part je définis la gauche comme une tendance politique qui vise à lutter contre les inégalités et particulièrement contre les inégalités de revenus, mais aussi qui défend la laïcité. Dans ce contexte, il semble assez évident qu’un parti de gauche qui assumerait un programme de redistribution de la richesse dans le cadre national qui préserverait l’identité et la culture française serait rapidement majoritaire.

    Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français 

    Il y a deux questions dans ce sondage qui dominent : la question économique et celle de l’identité collective. Ce sondage nous montre que contrairement à ce que pense Macron les Français ne sont pas obsédés comme lui par l’argent et la richesse, ils ne veulent pas devenir milliardaires. Ils considèrent d’abord et de très loin que la richesse est très mal partagée et qu’elle profite à une oligarchie. Ensuite et sans surprise ils considèrent que le chômage est leur principale préoccupation. C’est sur ce thème que se fait le rejet le plus violent des deux derniers présidents. Il est également remarquable qu’à rebours des discours des hommes politiques, du P « S » ou des LR, les Français ne réclament pas particulièrement une baisse des impôts, autrement dit il leur indiffère qu’une partie importante de la richesse soit gérée et recyclée par l’Etat.

     Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français 

    Massivement les Français se présentent comme nationalistes, républicains et laïques. Non seulement ils se méfient de l’Europe – j’ai déjà présenté les résultats des enquêtes du Pew Research Center qui montrent que les Français sont, après les Grecs, le peuple le plus eurosceptique d’Europe ! – mais ils veulent tenir à distance la religion. Ils défendent donc la nation, mais on remarque que dans ce sondage, ils défendent une nation dont l’origine serait finalement dans la Révolution de 1789, nation construite autour de la devise Liberté, Egalité, Fraternité, devise qui a fait le tour du monde est qui est apparu longtemps comme révolutionnaire. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les Français non seulement se méfient du Front National, mais également des religions en général et de l’Islam en particulier qui leur paraît agressif et destructeur des valeurs de la République. Ce double rejet montre à l’évidence que les Français sont républicains et laïques, et que leurs attitudes face à l’Islam n’est pas raciste, mais relève plutôt de la volonté de préserver un modèle de société singulier.

     Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français 

    De même le rejet de l’immigration peut s’expliquer facilement par trois paramètres : la crainte du chômage, la méfiance vis-à-vis de l’Islam et la volonté de préserver un modèle républicain mis à mal par la mondialisation. On voit tout de suite que les partis ou groupuscules qui se prétendent de gauche et qui luttent contre l’islamophobie, ne sont pas en phase avec les préoccupations des Français. Bien entendu, les Français au fil des décennies de mondialisation mortifère sont devenus plutôt pessimistes et considèrent que globalement la société se dégrade et que « ça ne va pas mieux ». L’idée domine que nous vivons plus mal que nos parents. Nos parents ou nos grands parents ne disaient jamais qu’ils préféraient le passé au présent et qu’avant on vivait mieux. Les socialistes ont beaux raconter que ça va mieux grâce à l’action courageuse de leur leader, personnes ne les croira[2]

     Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français 

    En bref il se dessine une logique du peuple de France qui est fier d’appartenir à cette communauté, à contretemps des discours de la plupart des politiciens de droite, de gauche et d’extrême-gauche. Ils sont massivement souverainistes, se méfient de l’Europe et veulent plus d’égalité et de fraternité. Peu attachés à la logique capitaliste dans sa forme néo-libérale, ils réclament des réformes courageuses qui ne soient pas les sempiternelles réformes destinées à rabaisser la protection sociale, détruire le droit du travail ou améliorer la compétitivité. Je pense que le rejet massif de la loi El Khomri va dans ce sens[3]. Et d’ailleurs on voit bien que quand les actions de la gauche porte sur ces thèmes, il y a une adhésion très forte. Quand les massacres de Charlie ont eu lieu, le peuple est descendu dans la rue, aussi bien pour rendre hommage aux victimes de ces assassinats que pour défendre la République n’en déplaise aux Badiou, Todd et autres qui ont voulu y voir une résurgences des valeurs de la droite[4].

     Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français 

    Cette analyse des sondages confirme ce que nous disons ici depuis plusieurs années : la gauche n’a aucun avenir en tant que projet politique, si elle s’éloigne trop longtemps des préoccupations du peuple, non seulement parce que la démocratie doit représenter l’expression de la volonté populaire, mais parce qu’elle doit aussi se situer dans un cadre clair et cohérent, celui de la nation. Les grands progrès sociaux et politiques de l’après Seconde Guerre mondiale se sont forgés dans le cadre national exprimé par un programme résolument à gauche et redistributif, celui du CNR. Pour cette raison la gauche doit reprendre à son compte la défense de la nation, ne pas la laisser à la droite ou à l’extrême-droite qui en font toujours un mauvais usage. Mais cette défense de la nation n’a de sens que si elle s’inscrit dans le développement d’un projet social et économique plus égalitaire.

    Dans les années qui viennent, le programme de la gauche se décline en trois points :

    - sortir de la mondialisation et donc de l’Europe sans discuter plus avant ;

    - combattre les inégalités sociales, notamment en limitant la propriété des moyens de production et en prenant le contrôle de l’émission de monnaie ;

    - restaurer une laïcité pleine et entière et mettre un frein aux extravagances d’un islam agressif et vindicatif qui non seulement met à mal la tendance à l’égalité entre les hommes et les femmes, mais mine également le projet républicain en développant un communautarisme qui va à l’inverse de ses valeurs et renforce les déterminations individualistes. Ce n’est pas un hasard si le sinistre Macron défend l’Islam comme étant compatible avec sa propre conception de la République …  qui n’est pas celle des Français ![5] Bref on pourrait dire que les Français attendent un  nouveau général De Gaulle ! 

     Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français  

     

    Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français

     

    Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français

     

    Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français

    Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français

     


    [1] http://www.valeursactuelles.com/societe/brexit-cohn-bendit-il-faut-arreter-de-dire-que-le-peuple-a-toujours-raison-63271

    [2] Voir l’interview ubuesque de Julien Dray, ancien trotskiste me direz-vous, mais ce n’est pas une excuse ! http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2016/04/14/25002-20160414ARTFIG00125-dray-on-est-en-train-de-reussir-mais-personne-ne-s-en-rend-compte.php

    [3] http://www.leparisien.fr/politique/sondage-70-des-francais-opposes-a-la-loi-el-khomri-05-03-2016-5601351.php

    [4] http://tempsreel.nouvelobs.com/charlie-hebdo/20150111.OBS9715/en-direct-11-janvier-2015-la-liberte-en-marche.html

    [5] http://www.rfi.fr/france/20161019-montpellier-emmanuel-macron-evoque-place-islam-france-meeting-laicite Il a été applaudi d’ailleurs par les propagandistes de l’Islam agressif et transformateur de la société par exemple http://oumma.com/223743/emmanuel-macron-lislam-compatible-republique

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    Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

    C’est un livre qui a fait couler déjà beaucoup d’encre, et enfler des polémiques assez inutiles selon moi, que ce soit à propos des juges ou des footballeurs. La plupart de ceux qui les ont développées n’ont pas dû lire le même livre que moi. Du coup la plupart du temps la critique porte sur des aspects très mineurs du quinquennat malheureux de Hollande. On a des phrases ressorti hors de leur contexte, comme cette formule malheureuse à propos de la Marianne voilée, comme s’il se mettait en situation de rechercher le vote musulman pour 2017. La réalité de ces entretiens est cependant bien plus maîtrisée qu’on le laisse entendre. Voilà ce qu’il dit :

    « La femme voilée d’aujourd’hui sera la Marianne de demain. » « Parce que, développe-t-il, d’une certaine façon, si on arrive à lui offrir les conditions pour son épanouissement, elle se libérera de son voile et deviendra une Française, tout en étant religieuse si elle veut l’être, capable de porter un idéal. Finalement, quel est le pari que l’on fait ? C’est que cette femme préférera la liberté à l’asservissement. Que le voile peut être pour elle une protection, mais que demain elle n’en aura pas besoin pour être rassurée sur sa présence dans la société. »

    A trop chercher des poux dans la tête de Hollande, on produit une critique de son quinquennat qui ne tient pas la route. C’est un gros pavé, plutôt emmerdant à lire, saturé d’intentions malveillantes des deux auteurs. Et le principal reproche qu’on fera à ces deux journalistes du Monde, c’est qu’ils ne font quasiment aucune analyse de ce que raconte Hollande. Ils le trouvent intelligent ! C’est dire leur propre imbécilité.

     Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

     

    On peut se poser la question de savoir pourquoi Hollande prend autant de temps à discutailler avec des journalistes. Il y a sans doute plusieurs raisons. La première est qu’il n’est pas très sûr de lui et de l’efficacité de sa politique, et en la présentant à des journalistes assez ignares d’ailleurs, il se conforte dans l’illusion qu’il maîtrise quelque chose. La seconde est sans doute qu’il présente ainsi un bilan positif de son mandat en vue de se représenter. Tout au long de ces entretiens, il se comparera d’ailleurs en permanence avec Sarkozy qui, selon lui, aurait tout échoué ou presque. Si le livre est si gros c’est que tout y passe, de la politique intérieure à ses relations avec ses diverses maîtresses en passant par la politique internationale. En tous les cas il n’en revient toujours pas d’avoir été élu président… nous non plus. Autre variante de l’adage selon lequel toute la misère n’est pas chez les riches :

    « Je suis d’une certaine façon président de la République, ce qui ne veut pas dire que je ne souffre pas. »

    Comme Sarkozy avant lui, Hollande a perdu toute dignité attachée à la fonction. En se livrant à ces entretiens, c’est peu dire qu’il se rabaisse de lui-même. Et justement c’est sans doute ça qui fait l’intérêt de ce pavé indigeste, il montre ce qu’est devenu la politique à l’ère de la communication et du court terme.

     

    L’analyse économique du président

     

    On peut combattre Hollande pour ces idées et ses mauvais résultats, mais on ne peut pas lui enlever le fait qu’il a une idée de ce que doit être la politique économique, et qu’il a de la suite dans les idées. Il répétera d’ailleurs tout le long des entretiens avec la doublette du Monde que s’il échoue sur la question de la reprise et du chômage il sera condamné.

    Il fut un temps où il enseignait l’économie à Sciences Po. Mais il a sûrement fait des études très incomplètes en la matière. En effet, s’il avait étudié un peu la question, il se serait rapidement aperçu que la théorie de l’offre non seulement est une approche vieillotte de l’économie, elle date de la fin du XVIIIème siècle, non seulement elle est l’apanage de la droite, mais elle n’a jamais marché nulle part. C’est d’ailleurs elle qui avait plongé le monde entier dans la Grande dépression des années trente. Son idée est qu’on ne peut faire une politique de gauche que si on a l’aval du patronat !

    « Il n’y a à mon sens de réforme possible en France pour la gauche de gouvernement que s’il y a un accompagnement par le patronat »

     

    Il a toujours eu cette idée, dans les années 80, il écrivait des articles pour dire combien pour sortir de la crise il fallait faire de la théorie de l’offre :

    Le 18 juin 1985, l’apprenti journaliste écrit ceci : « C’est l’insuffisance des investissements de capacité, plus que l’affaiblissement de la demande, qui [explique] le mieux le développement du chômage. » « Qu’il soit nécessaire de transférer une part des charges de l’entreprise sur les ménages, afin de favoriser l’investissement, qu’il faille plus de flexibilité […], nul ne le conteste sérieusement », dit-il encore.   Vous avez dit politique de l’offre ?   Le jeune conseiller à la Cour des comptes assume sans fard son orientation. « À l’État-providence de la prospérité doit succéder une social-démocratie de l’après-crise », écrit-il le 26 septembre 1985. Le 9 janvier 1986, il résume sa philosophie : « La contrainte extérieure décide de tout […]. Ce qu’il reste d’autonomie pour un gouvernement, ou de marge de manœuvre pour une politique économique, relève depuis 1983 de l’infiniment petit […]. La politique économique est désormais l’art d’accommoder les restes, sous-entendu les rares marges d’autonomie qui subsistent. »

     

    Hollande se doute-t-il que ces recettes appliquées depuis trente ans non seulement ont eu des résultats désastreux dans les pays développés, mais qu’elles ont participé aussi de la crise de 2008 ? Il ne semble pas. Il en est resté aux débuts du thatchérisme triomphant du début des années 80. Autrement dit, il a une vision de l’économie qui est  celle qui avait cours avant Keynes, avant la crise des années trente !

    On remarque dans la citation que j’ai recopiée ci-dessus, que Hollande considère que « l’environnement » est comme une donnée naturelle à laquelle il faut s’adapter, c’est ce qu’on appelle la contrainte extérieure, ou la mondialisation, il n’imagine même pas qu’on puisse l’aménager ou la défaire. Il ne veut pas comprendre que la mondialisation ce sont d’abord des lois et des nouvelles règles qui ont été forgées et mises en place aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne avant de se diffuser au cœur de l’Union européenne. La mondialisation n’est donc pas une réalité indépendante des rapports de forces : c’est juste le triomphe du camp de la déréglementation au nom d’une hypothétique efficacité.

     

    L’illusion européiste

     

    L’autre aspect du discours de Hollande est de se flatter d’avoir sauvé l’euro au moment de la crise grecque, arguant que les Allemands et le FMI finalement militaient pour une sortie de Grèce de l’euro. Cette approche est discutable. D’abord parce que ce n’est pas l’euro qu’il aurait fallu sauver, mais plutôt les Grecs et leur économie, ensuite parce que probablement les Allemands faisaient du chantage, en effet ce sont les seuls à avoir un intérêt concret au maintien de la zone euro. Je passe sur l’absence de recul de Davet et Lhomme sur l’idée qu’ils se font sur l’Europe et son fonctionne qui avalise l’image de Grecs paresseux qui payent aujourd’hui leur indiscipline. Mais ainsi que le montre Romaric Godin dans un article fort bien documenté, Hollande n’a fait que s’aligner sur la position de l’Eurogroupe et donc sur celle imposée par l’Allemagne, à savoir punir la Grèce de sa rébellion[1]. On ne saura pas en quoi cela eut été un drame si Tsipras avait suivi son peuple. 

     Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

     

     

    « On voit bien ce que les Allemands veulent faire, ils vont nous dire que ça va coûter de l’argent, que ça les oblige à couper une partie du remboursement de la dette elle-même. Les Grecs ne se sont pas rendu compte, encore. » Le danger d’un Grexit imposé à Athènes est grand, d’autant que la directrice du FMI est sur la même ligne que les Allemands. « Lagarde, elle est pour la sortie, confirme Hollande. Elle me l’avait dit. Avec des arguments que l’on peut entendre : elle pense que la Grèce ne peut pas se relever avec ce qu’on lui fait subir, avec la dette qui est la sienne, que la meilleure façon, ce serait de la suspendre de la zone euro. Elle est courtoise, mais soumise à une pression américaine, et à des pressions au sein de son institution, sur le thème : “Vous êtes durs avec les Africains, pourquoi avec la Grèce vous ne seriez pas durs ?” »  

    Hollande se définit comme un européen convaincu. Mais il n’évoque jamais le fait que l’Europe est en crise et que ses résultats sont lamentables sur tous les plans, dès lors pourquoi continuer stupidement d’avaler toutes les couleuvres possibles et imaginables pour y rester ? Sapir suppose que l’idée profonde qui est ancrée dans le discours hollandais, mais aussi celui de nombreux hommes politiques, c’est le renoncement à la souveraineté[2].

     

    Conclusion

     

    Ce que nous voyons à travers ce livre épais et sans saveur, c’est le portrait d’un homme sans stratégie et sans beaucoup de dignité pour exercer cette fonction maintenant dévoyée. Accroché comme un imbécile à des questions de com – comme si la pilule passerait mieux auprès des Français – il croit avoir fait des réformes importantes. Mais outre que la plupart de ces réformes n’améliorent rien du tout – par exemple l’inutile réforme des régions – elles s’inscrivent principalement dans le cadre d’une lecture de l’économie de marché qui laisse entendre que les lois du marché sont supérieures à toutes les autres, y compris à celles de l’expression populaire. Sans doute est-ce pour cela qu’il apparaît aussi mou et indéterminé. Mais il ne l’est pas, il travaille d’abord pour les marchés en pensant que tôt ou tard le gâteau gonflera et qu’il y aura des miettes à ramasser pour les plus pauvres.
     

     

     


    [1] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-francois-hollande-et-sa-fausse-legende-608394.html

    [2] http://russeurope.hypotheses.org/5338

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  •  Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016

    Voilà un petit livre nécessaire pour ceux qui ont du mal à comprendre les enjeux de la monnaie unique. Une soixantaine de pages, très claires, qui se développent en trois points. Le premier point est destiné à montrer combien la monnaie unique européenne a été très mal conçue et combien les effets attendus ou présentés comme attendus, reposaient sur des prévisions erronées, non seulement sur le plan théorique, mais aussi sur le plan empirique. En gros ce que reproche Sapir à la monnaie unique est de fixer les taux de change entre les pays européens ce qui provoquent des déséquilibres commerciaux, et amplifient les divergences dans les trajectoires de croissance entre les pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas et les pays du Sud de l’Europe comme la Grèce et l’Espagne. Ces déséquilibres s’aggravent avec la nécessité de compenser les déficits commerciaux par des dépenses publiques, ce qui amène des déficits jumeaux. Les politiques d’austérité destinées à éponger la dette publique aggravent le problème en provoquant une sorte de récession permanente de l’économie dans toute l’Europe, l’Allemagne étant le seul pays à bénéficier des bienfaits de l’euro, et pour cause puisque le mark a été dévalué lors de la mise en place de la monnaie unique tandis que le franc à l’inverse été réévalué ! C’était la grande malice des négociateurs allemands, et la faiblesse des Français qui, comme Strauss-Khan pensaient qu’une réévaluation du franc obligerait l’économie française à se moderniser.

      Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016

    Mais si l’euro engendre des dégâts sans fin pour des pays comme la Grèce – Sapir compare fort justement le rôle de l’euro à celui de l’étalon or pendant la crise des années trente – il plonge toute la zone euro dans le marasme. Le chômage explose, les inégalités sociales aussi. Le graphique ci-dessus montre que la zone euro ne s’est pas encore remise de la crise de 2008. Au contraire, elle l’a aggravée.

    La seconde partie du petit livre de Sapir insiste sur le fait qu’une sortie de l’euro non seulement ne sera pas une catastrophe, mais elle sera nécessaire. Bien entendu il reprend les exemples bien connus des pays comme la Suède ou le Danemark, ou même encore le Royaume Uni qui n’utilisent pas la monnaie unique et qui pourtant ont des résultats souvent meilleurs que nous. Il aurait pu insister sur le cas suédois. En effet, lorsque les Suédois ont massivement rejeté la monnaie unique lors du référendum en 2003, on leur avait prédit le pire : que la croissance s’effondrerait, que le chômage augmenterait. C’était un mensonge éhonté. Comme on le voit sur le graphique ci-dessous, la Suède non seulement a fait bien mieux que l’Allemagne en termes de croissance, mais en outre elle a mieux résisté que le reste de l’Europe à la crise de 2008. Et d’ailleurs comme son système social et moins inégalitaire que celui des Etats-Unis, elle a fait aussi bien mieux que ce pays dans tous les domaines. Bien entendu, il faut le répéter, non seulement il y avait une vie avant l’euro, mais il y en aura une aussi après, et par forcément plus mauvaise. Demandez aux Grecs ! Pour la France tous les calculs montre qu’un retour à la monnaie nationale, non seulement générerait des créations d’emplois rapide, Sapir parle de 1,5 millions, j’avais calculé pour ma part avec d’autres instruments, uniquement en me fondant sur le commerce extérieur un chiffre de 1,7 millions. Et encore il y aurait probablement des effets d’entraînement. Il y a une autre raison de sortir de l’euro, en effet, c’est le seul moyen de remettre en question un modèle gaspilleur de ressources et donc de préserver l’environnement pour les générations futures.

     Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016 

    Le troisième point abordé par Sapir est sans doute le plus délicat. En effet, s’il montre clairement comment l’euro plombe quasi-définitivement le projet d’une Union européenne, il laisse sous-entendre qu’initialement c’était un bon projet et que ce projet a été dévoyé. C’est ce que répètent souvent les gens de gauche. Mais selon moi le projet européen a toujours été mauvais en soi et pour soi. Il repose sur le mythe d’une croissance qui serait tirée par les échanges. C’est une idée reçue et tenace. On trouvera un article publié par Philippe Guillaumet sur le cas français qui démontre très exactement le contraire, tests économétriques à l’appui : l’ouverture entrave la croissance[1] ! C’est un débat qui avait eu lieu d’ailleurs au milieu des années quatre-vingts parce que les pays asiatiques qui ne pratiquaient pas le libre-échange et qui n’étaient pas liés entre eux par des traités, finalement avaient une croissance dynamique et la zone dans son ensemble connaissait des échanges commerciaux importants, comme si la vérité n’était pas que « la croissance était tirée par les échanges », mais au contraire que la croissance poussait les échanges.

    Il n’y a donc aucune raison pour que le projet européen initial ait été bon un jour, il était mauvais dès sa naissance. Je me souviens que la gauche, avant le fameux tournant de 1983 était vent debout contre l’Union européenne, avec les gaullistes d’ailleurs, au motif que ce projet avait germé dans la tête des grands capitalistes et des banquiers, ce qui s’est révélé exact puisqu’on sait que tous les grands traités européens ont été rédigés d’abord par des Think Tanks financées par des multinationales.  Certes Sapir montre l’impossibilité qu’il y a à mettre en œuvre une Europe fédérale, mais il n’abandonne pas l’idée d’une Union européenne « différente ». C’est la partie la moins convaincante de son ouvrage.

     

    Sortir de l’euro demande aussi que l’on sorte de l’Union européenne. Sans cela il est tout simplement impossible de faire de la politique : il faut le dire on ne peut pas abandonner les politiques d’austérité sans sortir de l’Union européenne. C’est pour cette raison que Sapir propose un Front de libération national qui regrouperait toutes les forces de gauche et de droite de l’emprise de la bureaucratie européenne et qui permettrait de restaurer une souveraineté populaire en même temps que la démocratie. C’est un programme auquel je souscris, et c’est de cette idée que devrait s’inspirer Mélenchon s’il veut obtenir enfin un score honorable aux prochaines présidentielles. Ces idées progressent à gauche, elles marqueront le renouveau de la gauche anti-libérale dans les années à venir, un peu comme le renouveau de la gauche est venu pendant l’Occupation du développement du programme du CNR (Conseil National de la Résistance), car si nous ne sommes pas occupés par des chars aujourd’hui, nous sommes occupés par les banquiers, comme l’ont bien compris les Grecs dont le pays est pillé au nom du sacro-saint remboursement de la dette perpétuelle.

     



    [1] https://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2002-3-page-49.htm

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