• Deux événements sont venus récemment accélérer la décomposition de l’Union européenne et surtout de la zone euro. D’une part la crise des migrants a mis fin de fait à Schengen, et d’autre part les attentats de Paris ont mis un terme à la politique d’austérité budgétaire. 

    Des migrants

      Le délitement de la politique européenne s’accélère

    Dans la plupart des pays européens les frontières sont maintenant fermées, et plus personne ne présente les migrants comme une chance pour l’Europe. L’Allemagne après que celle-ci se soit donnée en spectacle pour prouver aux télévisions du monde entier qu’elle était très généreuse et l’Autriche ont été les premiers à renier Schengen. Les accords de Schengen sont en réalité le pendant de la logique libérale qui réclame la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes comme ce qu’il y a de mieux pour assurer le développement économique et social. En vérité ces accords étaient une autre manière de déposséder un peu plus les Etats nationaux de leurs contrôles aux frontières. La logique de l’Union européenne n’est pas de devenir un Etat, fusse-t-il fédéral, mais de remplacer des lois démocratiquement votées par juste les règles du marché. On remarquera d’ailleurs que les bureaucrates n’ont strictement rien dit et n’ont rien à dire sur les modalités d’absorption des migrants en Europe.

    Le délitement de la politique européenne s’accélère  

    Des migrants rejoignant Budapest en marchant le long d’une autoroute 

    La France également par la voix de son premier ministre a décidé de mettre un terme à l’accueil des migrants : entre autres, le point de passage de Calais vers le Royaume-Uni – qui n’est pas dans Schengen – est devenu ingérable, engendrant violences et dégradation du cadre de vie. C’est maintenant au tour de la Suède de renoncer à l’accueil des migrants. Ce pays s’est toujours montré généreux avec les migrants, qu’ils viennent du sud de la Méditerranée ou des anciens pays communistes. Mais son gouvernement se heurte à l’opinion publique qui elle dénonce des cas de violence et de viol perpétrés par des migrants. Cette opinion publique considère aussi de plus en plus que les migrants ne s’adaptent pas à leur société et se constituent en communauté séparée. Aussi, considérant que la Suède n’a plus les moyens d’accueillir correctement des nouveaux migrants, elle a fermé à son tour ses frontières. 

    Le délitement de la politique européenne s’accélère

    Manifestation anti-migrants en Allemagne en octobre 2015 

    Il faut dire que l’intégration des migrants coûte très cher. Des chiffres plus ou moins fiables ont été avancés. On considère que la prise en charge d’un migrant coûte environ 1000 € par mois. Ce qui aboutirait pour l’Allemagne a un surcoût budgétaire de 10 milliards d’euros ! Pour la France ce serait moins élevé puisqu’on parle de 24000 réfugiés accueillis en deux ans. Evidemment dans une période où l’Etat restreint les aides sociales et dénonce pour cause de retour à l’équilibre budgétaire l’assistanat, cela génère des rancœurs chez les populations locales. Et puis dans la mesure où il n’y a pas beaucoup de travail, l’arrivée des migrants est vue comme un facteur de hausse du chômage. Les attentats de Paris qui ont eu un retentissement mondial ont également durci, les regards sur les migrants, car même s’il est certain que la très grande majorité des migrants ne sont pas des terroristes en puissance, il se dit que le peu de contrôle qui s’exerce sur ces flux permet aussi à des djihadistes de s’introduire en Europe. 

    Conséquences économiques 

    Les attentats de Paris justement vont avoir un coût très important pour l’économie. Celle-ci était déjà bien malade, mais les attentats ne vont rien arranger. D’abord la France a choisi d’accélérer son virage sécuritaire. On ne discutera pas de cette nécessité, mais en tous les cas elle est en phase avec l’opinion, les trois quarts des Français approuve Hollande dans ce renforcement de l’état d’urgence et le redéploiement des effectifs de police et de renseignements. En réalité il s’agit de revenir simplement sur les coupes sombres que Sarkozy – pourtant soi-disant adepte du renforcement policier – avait effectuées en ce domaine durant son malheureux quinquennat.

    Mais il y a un autre coût induit par les attentats. La consommation s’est effondrée aussi bien dans les Grands Magasins, type Galeries Lafayette, les hyper-marchés, que dans les salles de cinéma. De même les transports en public sont délaissés. Il est probable que cette psychose aux attentats perdurera au moins jusqu’aux fêtes de fin d’année. Les professionnels des spectacles demandent aujourd’hui une aide de l’Etat de 50 millions. Pour l’instant le gouvernement va débourser 4 millions. 

     

     Le délitement de la politique européenne s’accélère

    L’autre secteur qui parait très touché est celui du tourisme. On a noté une baisse d’activité des palaces de 50% consécutivement aux attentats. Les projections laissent entendre que ce secteur hôtelier sera durablement touché. Aussi ce secteur en appelle encore à l’aide de l’Etat en demandant encore des remises de charges sociales, un rallongement des échéances. Croissance ralentie, hausse des dépenses étatiques, Hollande a commencé à tailler dans le pacte de stabilité et a annoncé renoncer aux objectifs de court terme de réduction des déficits. 

    L’austérité contestée de partout en Europe

    La politique austéritaire est maintenant contestée de partout en Europe. En France pour les raisons que l’on vient dire, mais aussi en Angleterre où Cameron a décidé de laisser filer déficits. Bruxelles fait semblant d’accepter les explications de Hollande. En vérité les bureaucrates bornés de la Commission n’ont pas le choix. D’autant qu’au Portugal a été élu une coalition de gauche un peu hétéroclite qui a fait de la fin de l’austérité l’axe de sa politique nouvelle. Notez que le président portugais a essayé de retarder la nomination de ce gouvernement au motif qu’il n’était pas compatible avec la logique de la Commission européenne. Il ne semble pas acquis que cette fois les eurocrates arriveront à faire reculer le gouvernement sur cette idée comme ils sont arrivés à le faire en Grèce. Surtout que les longues années d’austérité n’ont donné aucun résultat aussi bien en termes de croissance qu’en termes d’emploi. 

    La conclusion de tout cela est que d’une manière ou d’une autre, on assiste à un retour – certes encore timide – de l’Etat national sur le devant de la scène. L’Union européenne n’ayant strictement rien à dire quant aux sujets qui intéressent les Européens : l’emploi, les salaires, les inégalités, l’accueil des migrants ou la lutte contre l’Etat Islamique.

     

    Liens 

    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/11/11/97001-20151111FILWWW00218-migrants-la-suede-retablit-ses-frontieres.php 

    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/05/97001-20150905FILWWW00111-l-accueil-de-migrants-devrait-couter-10-milliards-d-euros-a-l-allemagne.php 

    http://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/021492799627-attentats-baisse-de-50-et-30-de-la-frequentation-aux-galeries-lafayette-et-au-printemps-a-paris-1176686.php 

    http://www.telerama.fr/musique/apres-les-attentats-du-13-novembre-les-producteurs-de-spectacles-demandent-de-l-aide,134758.php

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/11/25/les-effets-des-attentats-seront-durables-sur-le-tourisme_4817144_3234.html 

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/portugal-la-gauche-va-t-elle-mettre-la-reprise-en-danger-530598.html

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  •  Penser la terreur islamiste aujourd’hui

    Avant d’approfondir mon analyse, je voudrais d’abord bien préciser ceci : il va de soi que l’Islam radical est minoritaire dans notre pays parmi les musulmans, et il va aussi de soi que ceux qui sont capables de mettre en œuvre cette culture de mort, ne sont pas si nombreux que ça, même au sein de la mouvance islamiste radicale. De même je n’ai aucune complaisance pour le gouvernement actuel et je n’approuve pas la politique étrangère de Hollande. 

    De la débilité politique 

    Dès le  premier jour qui a succédé aux attentats islamistes, chacun y est allé pour manifester sa ligne de conduite politique face à ces actes inacceptables. La droite dite de gouvernement s’est, par la voix de Sarkozy, ridiculisée en demandant des comptes à François Hollande, comme si ce dernier était responsable des attentats par le fait qu’il aurait mené une politique laxiste. Même si les Français ont la mémoire courte, ils se souviennent que c’est bien durant le quinquennat de Sarkozy que les effectifs de la police et des renseignements ont été diminués pour des raisons d’économies budgétaires. Alors même que les cadavres étaient encore chauds, beaucoup se sont lancé dans des polémiques stériles tout autant qu’honteuse.

    La palme revient comme toujours à l’extrême gauche. Le NPA a publié un communiqué odieux où il signalait sans trop se soucier des victimes que cette violence répondait à une violence plus grande encore de la part de François Hollande et de l’impérialisme occidental.

    « Cette barbarie abjecte en plein Paris répond à la violence tout aussi aveugle et encore plus meurtrière des bombardements perpétrés par l'aviation française en Syrie suite aux décisions de François Hollande et de son gouvernement. » 

    Cette analyste simpliste nous laisse entendre qu’il y aurait un lien de cause à effet entre les bombardements de l’armée française et les actes terroristes. Cette approche qui manque autant d’intelligence que de dignité, est fausse. Fausse parce qu’au même moment des attentats faisant de nombreuses victimes civiles du même type avaient lieu en Turquie et au Liban. Or, le Liban et la Turquie ne bombardent pas Daesch, on peut même dire que ces deux pays font même preuve d’une certaine complaisance. En outre, ces attentats sont du même type que ceux qui ont eu lieu à Paris en 1995 ou à Londres en 2005. Il est difficile de relier cet ensemble dans une logique de riposte cohérente. Mais le NPA ou LO qui sont prompts à hurler à l’islamophobie – sans trop savoir ce que c’est d’ailleurs – ne se posent pas de question sur la chair à canon qui a été utilisée pour les attentats du 13 novembre 2015. De même ils se pressent plus pour dénoncer et prévenir l’islamophobie plutôt que de s’appesantir sur le triste sort des personnes massacrées. 

    Des profils similaires 

    Depuis une bonne vingtaine d’années on connait très bien le profil de ces jeunes gens prêts à se faire sauter, prêts à tuer au nom d’une idéologie religieuse qu’ils ne connaissent pas vraiment. Ils sont issus des quartiers difficiles, passés par la case prison pour des faits de droits communs et se sont convertis à l’Islam radical en prison sous la houlette d’imans salafistes. Ce sont des individus violents, et imprégnés d’une culture de mort. Je veux dire par là que probablement s’il n’y avait pas le prétexte de la Syrie, ils se trouveraient d’autres raisons plus ou moins politiques de tuer et de mourir. Comprendre et expliquer n’est pas excuser. La pauvreté n’explique pas tout : les pauvres n’avaient pas dans le temps ce goût pour le terrorisme aveugle. Et quand les mouvements sociaux débordaient parfois vers des assassinats politiques, les cibles étaient très précises, et en outre, ces individus ne disposaient pas d’un soutien dans une partie de l’opinion communautaire.

     Penser la terreur islamiste aujourd’hui 

    Se donner la mort après l’avoir donnée aux autres est tout de même singulier. On ne trouve pas cela dans d’autres communautés. Le 17 novembre 2015 au matin, une jeune femme cernée par le RAID à Saint-Denis s’est également faite exploser. Si on peut toujours s’interroger sur les itinéraires de ces jeunes gens, il est erroné et mensonger de les présenter comme des victimes du manque d’intégration dans la vie civile française ou d’expliquer ces actes comme une réponse sensée mais un peu exagérée à l’impérialisme occidental. Vu le profil des terroristes et de ceux qui les manipulent, il faut complètement dissocier les problèmes et ne pas mélanger les genres. Les gauchistes plaquent leur schéma en terme de luttes de classes et d’impérialisme sans se douter une seconde que ces analyses sont imperméables à la logique de l’islamisme radical. Il est assez comique de les voir ensuite en appeler à l’union des prolétaires de tous les pays comme la seule solution possible. Il est temps de réviser ce logiciel usé, et cela d’autant plus que ces partis d’extrême-gauche prétendent parler au nom du peuple. Pourtant le résultat est sans appel : les trois quarts des Français approuvent – une fois n’est pas coutume – Hollande dans son action contre le terrorisme. 

    La logique de la guerre et les délires de l’interprétation

    Penser la terreur islamiste aujourd’hui 

    Attentat au Liban le 12 novembre 2015 

    Ces derniers jours une polémique a éclaté pour savoir s’il était approprié de parler comme l’a fait Hollande de « guerre ». Dominique de Villepin qui s’était fait remarquer en 2014 en affirmant que la guerre contre le terrorisme ne pouvait pas être gagnée, est revenu sur cette idée qu’il ne s’agirait pas d’une guerre contre Daesch, avançant que le terrorisme n’était pas représenté par une armée et donc qu’en aucun cas on ne pouvait lui déclarer la guerre. Il a été rejoint sur ce thème par Cohn-Bendit qui n’en rate décidemment jamais une. En vérité ce qui donne du corps à l’idée qu’il s’agit bien d’une guerre, fut-elle d’un genre nouveau, c’est que les attentats sanglants se répètent de manière coordonnée dans le monde, avec le but évident d’ouvrir en permanence de nouveaux fronts, et que les terroristes se considèrent eux-mêmes comme des soldats d’une cause nouvelle.

    En janvier l’émotion était moins intense, sans doute parce qu’inconsciemment, beaucoup trouvait que Charlie et ses journalistes l’avaient bien cherché en provoquant les islamistes. Cette fois ce sera plus difficile. Certes on peut aussi voir ces attentats comme une critique en acte du consumérisme occidental. On a même trouvé un pasteur qui à Montréal a critiqué le public du Bataclan pour avoir assisté à un spectacle de musique dégénère. On peut également supposer que d’aller à la terrasse d’un café ou assister à un match de foot est aussi quelque chose de douteux. Mais cela va être difficile à admettre dans un pays où un minimum de tolérance vis-à-vis de son voisin est requis. Du coup, on a vu cette fois de nombreux musulmans manifester leur indignation. Et on commence aussi à se poser la question de savoir quel est le lien qu’il peut bien exister entre l’Islam en général et l’islamisme radical. C’est le sens de l’intervention de Kamel Dahoud dans un article publié sur le site du Point.Afrique.

    Les véritables buts de Daesch ne sont pas très clairs : ouvre-t-il ces nouveaux fronts dans le but de disperser ses ennemis et d’avoir les mains plus libres pour agir plus facilement en Syrie ? Veut-il engendrer comme certains l’ont écrit ces derniers jours des guerres civiles dans des pays comme la France ? Est-ce là une manière de dire que le mouvement est large et mondial ? On ne le sait. Un des buts apparents est de susciter la peur et de traumatiser des populations qui avaient jusqu’ici pris l’habitude de vivre dans une certaine quiétude. En tous les cas il est clair qu’il veut relier ces actes criminels avec ce qui se passe en Syrie, au motif qu’au fond c’est bien parce que la France s’est engagée dans la guerre au Moyen-Orient d’une manière inconsidérée qu’elle le paye aujourd’hui. Cette thèses est relayée d’ailleurs directement par l’extrême-gauche trotskiste. Mais en même temps elle justifie le discours de Hollande selon lequel Daesch et ses alliés doivent être frappés en Syrie aussi bien que sur le territoire français. Là encore la brutalité des attentats. Je passe sur les quelques rares débiles qui ont soutenu que les attentats avaient été le fait des « sionistes » comme pour ceux de Charlie. 

    Penser la terreur islamiste aujourd’hui 

    Margot Wallström 

    Plus étrange la ministre suédoise des affaires étrangères considère que les attentats de Paris sont la conséquence des mauvais traitements que les Israéliens infligent aux Palestiniens. Quand on sait que Daesch est l’ennemi déclaré du Hamas et qu’au printemps dernier Daesch a massacré un camp de réfugiés palestiniens, cette analyse ne manque pas de sel. A mon avis cette Margot Wallström devrait faire autre chose que de s’occuper de politique étrangère. En tous les cas c’est encore une manière détournée de dire que les Juifs sont à l’origine de tout le chaos du monde. Il ne s’agit pas ici de la critique qu’on peut faire de la politique israélienne, mais ce confusionnisme intéressé renvoie forcément à autre chose qu’à une analyse sérieuse de l’origine des attentats. 

    La réponse du gouvernement 

    Hollande a réagi de plusieurs manières. D’abord en ordonnant des frappes aériennes sur Raqa qui semble être la ville où le commandement de l’EI s’est installé. On note que deux jours plus tard la Russie répétait ses frappes sur ce même lieu. Tout indique que sur le plan militaire les jours de Daesch sont maintenant comptés. L’issue politique reste évidemment incertaine, les occidentaux voulant remplacer Assad – c’est pour cette raison qu’ils ont laissé faire Daesch dans un premier temps – les Américains l’ayant encouragé vivement à combattre celui qu’ils considèrent comme un dictateur. On remarque au passage que l’échec de cette politique inepte en Afghanistan et en Irak n’a pas guéri les Etats-Unis des actions tordues qu’ils n’arrivent plus au bout d’un moment à contrôler. Les Russes au contraire pensent qu’Assad est le meilleur garant de la stabilité politique dans la région.

     Penser la terreur islamiste aujourd’hui 

    Hollande devant le congrès réuni à Versailles 

    Dans le billet précédent, je faisais un rapprochement entre la déstructuration de l’Etat national sous les coups de boutoir de la politique austéritaire européenne. Hollande a repris ce thème d’une manière indirecte en disant qu’il allait faire des dépenses pour renforcer la sécurité et les renseignements sans se préoccuper du déficit budgétaire !!

    On voit bien évidemment qu’Hollande en recherchant l’approbation du peuple va renforcer l’Etat sécuritaire. Il propose ainsi de modifier la Constitution pour faciliter le travail des policiers et des services de renseignement. Egalement il a promis d’expulser les bi-nationaux qui font l’objet de la fameuse fiche « S ».   Il en a rajouté dans la nécessité de faire le ménage pour éradiquer les mosquées aux mains des salafistes. En quelque sorte il a coupé l’herbe sous les pieds de la droite dure et de l’extrême-droite qui sombrent dans la caricature en surenchérissant. On a vu Sarkozy réclamer de revenir à la peine de mort pour les terroristes – c’est toujours la même blague des gens de droite, ils réclament la peine de mort pour les criminels pédophiles, pour les terroristes, sans voir qu’en additionnant ces sujets, c’est le retour pur et simple de la peine de mort qui serait validé. Marine Le Pen a de son côté demandé qu’on arrête d’accueillir les migrants.

    Les députés du parti de Nicolas Sarkozy se sont distingués un peu plus par leur médiocrité le 17 novembre en chahutant Valls à l’assemblée. En réalité ils étaient furieux de n’avoir rien à opposer à Hollande. Cette pitoyable palinodie a discrédité un peu plus la représentation nationale. Mais ils n’ont même pas fait attention au fait que Hollande a prévenu qu’il demanderait la fermeture des frontières pour contrecarrer l’incapacité de l’Union européenne à sécuriser son territoire. La crise des migrants a déjà de fait mis fin à Schengen, il semble que les attentats sont en passe de porter un coup mortel à l’Union européenne et à sa logique austéritaire. Il va de soi que quelle que soit l’analyse des causes de ces actes terroristes, ils conduisent forcément à la nécessité de reconstruire l’Etat-nation.

    Evidemment il est à craindre que les changements voulus par Hollande dans la Constitution française conduise à un renforcement de l’appareil répressif et que cela finisse par servir à tout autre chose qu’à combattre les terroristes. Mais il est facile de comprendre pourquoi les Français dans leur immense majorité se rangeront derrière ces propositions.

     

    Liens 

    http://www.lepoint.fr/monde/ou-va-le-monde-pierre-beylau/pourquoi-daesh-ne-peut-pas-gagner-17-11-2015-1982439_231.php

    http://russeurope.hypotheses.org/4476

    http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/11/17/a-l-assemblee-la-droite-survoltee-face-au-gouvernement_4812162_4809495.html

    http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2015/11/15/25001-20151115ARTFIG00076-villepin-le-piege-c-est-l-idee-que-nous-sommes-en-guerre.php

    http://www.journaldemontreal.com/2015/11/16/un-pasteur-chretien-critique-les-victimes-du-bataclan-pour-avoir-assiste-a-un-concert-de-death-metal

    http://www.i24news.tv/fr/actu/international/europe/92641-151116-la-suede-lie-les-attaques-terroristes-a-paris-au-desespoir-des-palestiniens

    http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/11/13/en-difficulte-l-ei-frappe-le-hezbollah-a-beyrouth_4808875_3218.html

    http://afrique.lepoint.fr/actualites/attentats-de-paris-mais-que-dire-que-penser-que-faire-16-11-2015-1982025_2365.php#xtor=CS2-240

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    Le vendredi 13 novembre 2015 ont eu lieu à Paris les attentats les plus meurtriers depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le bilan provisoire est au moins cent vingt morts. L’émotion est évidemment très forte étant donné la sauvagerie de ces actions coordonnées qui ont eu lieu simultanément dans différents endroits de la capitale. On est frappé par l’ampleur d’une telle action qui fait basculer la France dans le camp des pays ravagés par les guerres et les attentats. Les témoignages font état de véritables scènes de guerre… sauf que ce sont des innocents qui en sont les victimes unilatérales. Les images présentées sont glaçantes. Des terrasses de café ont été mitraillées et le Bataclan, une boîte de nuit de la capitale, paye un lourd tribu d’une centaine de morts.

    En vérité ces attentats étaient annoncés de très longue date, cela fait plusieurs mois qu’on savait que des actes de grande ampleur se préparaient contre la France. Valls et Cazeneuve en avaient parlé. Des questions seront sûrement posées en ce qui concerne les responsabilités. Mais je ne crois pas que les défaillances soient de la responsabilité d’un ministre ou d’un gouvernement. C’est plus généralement le résultat d’une évolution dramatique des formes de société en Europe. Et si c’est Paris qui a été frappé le 13 novembre, on se souviendra qu’il y a dix ans c’était Londres qui avait subi une vague d’attentats de nature similaire qui avait fait une cinquantaine de morts. En 1995 Paris avait déjà subi des attentats islamistes de grande ampleur faisant des centaines de blessés et une dizaine de morts.

      

    La France semble payer aujourd’hui le prix d’une implication un peu obscure dans les conflits qui ravagent le Moyen-Orient. Ces attentats portent clairement la marque de la mouvance islamiste : plusieurs terroristes se sont fait exploser dès lors qu’ils étaient acculés par la police. Il semble donc que cette série d’attentats doive être resituée dans la continuité des assassinats qui ont été commis dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie. On espère que cette fois les padamalgames ne vont pas encore trouver des excuses bidons et dénoncer une fois de plus les victimes des attentats comme l’ayant bien cherché et perdre du temps à lutter contre l’islamophobie. La chair à canon utilisée dans ces attaques est semblable à celle qui a servi aux meurtres de Charlie : des paumés suicidaires qui se sont fait sauter en espérant rejoindre le paradis d’Allah et profiter des soixante-dix vierges. 

    Comment analyser ces événements ? 

    L’ampleur de ces actes de violences, le nombre de morts, nous fait penser plus à une guerre qu’à une série d’attentats terroristes. Il n’y a pas trente-six manières d’analyser les causes de ces attaques. La première et la plus hâtive est de les relier à l’immigration d’origine arabe ou musulmane. C’est sans doute de ce côté-là que le Front National appuiera. Il sera facile de montrer que les personnes impliquées dans ces attentats sont bien issues de l’immigration. La droite dénoncera le supposé laxisme de la « gauche » en matière de sécurité et avancera l’idée d’un contrôle policier renforcé sur les populations.

      

    La seconde façon d’analyser cette situation dramatique est de penser que nous sommes en guerre. C’est une guerre d’un genre spécial et difficile à définir parce qu’elle n’est probablement pas initiée par un seul centre bien identifié comme Daesch ou Al-Qaïda. Les groupes terroristes islamiques sont à la fois déterritorialisés – donc difficilement identifiables à une nation – et concurrents entre eux. Plus qu’une guerre de religion, c’est une guerre de civilisations dont il s’agit.

    Si les attentats sont liés à la position de la France dans le conflit au Moyen Orient, ils profitent également d’un affaiblissement continu de l’Etat et pour tout dire d’un recul de la laïcité qui s’est traduit par l’abandon de pans entiers du territoire. En ce sens il apparaît que cette guerre est la conséquence du libéralisme économique et politique qui mise sur la disparition de l’Etat. S’il est exclu de considérer que les « immigrés » sont forcément les responsables de ces attentats, il est tout autant exclu de nier le lien qu’il peut y avoir entre l’immigration et ces mêmes attentats.

    Des solutions simples et faciles à appliquer, il n’y en a pas. Ceux qui s’avanceront dans ce sens seront des menteurs ou des opportunistes. Certes on peut mettre sous surveillance renforcée les mosquées sensibles qui transmettent des massages plus que douteux et qui même parfois servent de caches d’armes. On peut aussi démanteler les réseaux islamistes qui se forment dans les prisons. Mais c’est insuffisant parce que ceux qui se livrent à de tels attentats peuvent tout à fait travailler clandestinement à leur propre perte. 

    Éradiquer les bases du terrorisme islamiste en France 

    C’est possible, mais forcément un travail de longue haleine. Les pistes de réflexion sont les suivantes :

    - lutter contre la marginalisation des territoires, ce qui sous-entend non seulement que l’Etat doit y intervenir pour y faire respecter les lois de la République, mais aussi pour y assurer « une vie normale » où la précarité ne serait plus la règle, mais l’exception, donc où il y aurait du vrai travail, correctement rémunéré ;

    - défendre la laïcité. Il faut durcir la défense de la laïcité de partout. Marginaliser progressivement les religions, y compris l’Islam bien entendu. Faire l’inverse de ce que préconisent les libéraux qui proposent de financer les mosquées et les Imams de façon à mieux les intégrer à la République. Il faut marginaliser le fait religieux, rendre la religion invisible. Dans ce contexte l’Etat doit lutter contre les discriminations engendrées par les religions envers les femmes. La question du port du voile est centrale. Sans doute que dans les jours qui viennent la police va fermer quelques mosquées et aussi renvoyer quelques imams, en mettre certains en prison, ou les assigner en résidence. Mais ce sont des mesures plus générales qui doivent être entreprises ;

    - restaurer l’Etat, c’est aussi restaurer la nation et la république. Pour cela il faut en finir avec les vieilles lunes d’une autre Europe, car si la situation sociale se dégrade un peu partout en Europe, c’est bien parce que celle-ci à travers ses institutions a encouragé les Etats à ne plus prendre aucune responsabilité en matière d’emploi et de protection des plus faibles. Mais je fais remarquer aussi que l’Union européenne via la Commission favorise le communautarisme, parce qu’elle sait que le communautarisme – qui s’appuie toujours sur les religions – est l’ennemi de l’Etat national. 

    Le but du terrorisme islamiste 

      

    C’est bien entendu de semer la peur dans les populations et de montrer que des Etats récalcitrants sont punis dans leur chair vive. C’est une forme de propagande qui vise aussi à susciter des vocations chez des âmes simples. Bien entendu, les terroristes, même si ce ne sont pas des lumières, savent très bien que la réaction qui va se faire sera de rassembler les populations contre sa logique et de renforcer de fait le contrôle étatique, mais ils comptent bien sur le long terme faire admettre leur chantage et en obtenir des bénéfices. En même temps c’est une manière un peu illusoire de montrer qu’ils sont aussi capables d’ouvrir un nouveau front en Europe. 

    Si on voulait démontrer la connexion entre l’islamisme radical et le ascisme, il suffirait de se rendre à l’évidence : les attentats vont renforcer l’Etat policier le contrôle social. On espère que l’élan qu’on avait perçu en janvier 2015 sera élargi et permettra des avancées sérieuses dans le sens d’une république renforcée qui dépasse les clivages et fasse front contre les peurs.

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  • Où l’on reparle de Giscard, cette vieille momie  dont les plus anciens se souviennent de sa voix chuintante, et de mise en scène, formatée pour la télévision. 

    Hollande chez Lucette 

     Actualités

    Hollande est maintenant en campagne pour sa réélection en 2017. Il pense qu’il a des chances car la droite est divisée et si Juppé et Sarkozy se présentaient en même temps, il se retrouverait au second tour contre Marine Le Pen avec la certitude de l’emporter dans un rapport 60/40. Cependant pour cela il a besoin de laisser croire qu’il est de gauche. Il sait que sa politique économique et sociale est très critiquée à gauche justement, mais il se battra sur le thème suivant : « d’accord je suis nul mais la droite serait bien pire que moi, notamment elle détruirait complétement notre modèle social de solidarité ». Pour cela il a besoin de faire remarquer son empathie pour le peuple par télévision interposée. Pour cette raison il est allé le 29 octobre dernier prendre le café chez Lucette Brochet. C’est une opération de communication particulièrement ratée dont le concept a dû germer dans la tête d’un stagiaire en fin d’études à Sciences Po. Qu’Hollande n’ait pas vu le piège suffirait d’ailleurs à montrer que même sur le plan de la tactique ce politicien est plutôt mauvais. A l’heure d’Internet il a donné de nouvelles raisons de se faire critiquer rapidement.

     Actualités 

    Giscard s’invitant chez « le peuple » 

    Les raisons de ce ratage sont multiples. Le premier et sans doute le plus important est l’idée que Hollande se fait de ce que physiquement est le peuple : une dame un peu âgée, un peu en surpoids, et pas du tout quelqu’un de revendicatif et de combattif. L’autre raison de ce ratage c’est évidemment que si le président éprouve le besoins d’aller voir le « peuple », c’est à  tout le moins qu’il ne connait pas et qu’il croit que celui-ci habite quelque part en Meurthe-et-Moselle. Si Hollande et son conseiller en communication avaient eu un peu de culture politique, il se serait souvenu que cette manière de faire – s’inviter chez les gens d’une manière soi-disant spontanée – était typique de Valery Giscard d’Estaing. Cet homme de droite avait inauguré ce genre de diners médiatiques en 1975, en vue de montrer lui aussi qu’il avait le souci du quotidien populaire. Cette opération se retourna contre lui, elle fut dénoncée par la gauche comme une simple mise en scène, et Giscard fut battu. Je pense que si on voulait la preuve ultime du fait qu’Hollande est bien un homme de droite, cette parenté avec le sinistre Giscard suffirait. C’est la même image qu’ils trimballent tous les deux : la visite à des logements modestes mais bien tenus, des personnes un peu âgées et en surpoids pour bien marquer la condescendance du monarque à leur faire l’honneur de leur visite. Il y a au moins un domaine où Hollande étonnera toujours : c’est cette façon d’étaler son cynisme. Sans doute croit-il en ses conseillers de communication qui pensent les Français amnésiques et plus idiots qu’ils ne sont

     

    Vers l’indépendance de la Catalogne

     Actualités 

    C’est la question qui agite l’Espagne. Le processus de sécession est maintenant lancé. On analyse très souvent cette idée d’indépendance de la Catalogne du point de vue des gains et des pertes économiques en termes de PIB que cela engendrerait. C’est à mon sens un très mauvais angle d’attaque, parce qu’en effet il suppose que la logique dépend d’un modèle économique – le modèle européen pour aller vite – qui est en train de s’effondrer et qui à tout le moins est en train de changer. Si les résultats désastreux de la politique européenne se voient plus en Espagne qu’ailleurs, et si la question de la croissance et de l’emploi est forcément centrale, il n’est pas certain cependant que ce soit la plus importante sur le long terme. En effet, si l’économie joue incontestablement un rôle dans la formation des nations, d’autres éléments interviennent, l’histoire et la langue. Or on sait que les Catalans ont un lourd passif avec Madrid, ça remonte au moins à la guerre civile. En outre les Catalans possèdent une vraie langue, des journaux, des livres dans leur langue. Les ennemis de l’indépendance vont avancer que la Catalogne est bien trop petite pour survivre toute seule. C’est en général l’argument massue qu’on avance pour faire taire les désirs d’indépendance. C’est le même argument que ceux qui nous disent que les pays européens sont trop petits pour faire face au monstre étasunien.

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    On ne sait pas si ce processus ira à son terme. A mon sens le problème est que la Catalogne n’a pas une vision très claire de ce qu’elle veut devenir. Si elle veut devenir une vraie nation à part entière, il faut aussi qu’elle se défasse de l’Union européenne. Si c’est pour se défaire de la tutelle de Madrid et retomber sous la férule de la Commission européenne, ce n’est pas gagné. Si l’ensemble des partis indépendantistes catalans sont d’accord pour sortir de l’Espagne, ils ne savent pas encore trop ce qu’ils doivent faire par la suite. Certains pensent même que l’Union européenne serait tout à fait à même de garantir l’autonomie de la Catalogne, sans voir que le principal pour Bruxelles n’est pas de défendre les régionalismes, mais plutôt de défaire les nations. 

    Helmut Schmidt est décédé  

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    L’ancien chancelier allemand est décédé le 10 novembre 2015, il avait 96 ans. Le chœur des pleureuses a salué comme il se doit ce grand européen, ce grand ceci-cela. Membre du SPD, il est celui qui définitivement en a terminé avec l’ancrage à gauche de la social-démocratie allemande. Autrement dit il a été celui qui a troqué le socialisme contre le marché. Mais il est fameux aussi parce que c’est lui qui aurait prononcé le théorème suivant : « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». On dirait du Macron avant la lettre, pas étonnant qu’il plaise autant à Valérie Giscard d’Estaing, un homme de droite et qui ne s’en cachait pas et qui nous a fait passer à l’heure allemande. Ce théorème prononcé comme une évidence au milieu des années soixante-dix, est non seulement faux, mais il est criminel. C’est un appel aux capitalistes pour qu’ils s’enrichissent encore plus. Suite à l’ébauche d’une politique d’austérité avant la lettre, nous avons bien eu depuis 40 ans une hausse des profits, mais c’est à partir de ce moment-là que la croissance s’est effondrée et que le chômage est devenu chômage de masse, ou chômage structurel. On rappellera pour ceux que ça intéresse qu’il fut aussi durant la guerre un nazi plutôt zélé et bien noté par ses supérieurs.

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    Liens

    http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=78551

     

    http://www.liguedefensejuive.com/revelations-sur-le-passe-nazi-du-pro-palestinien-helmut-schmidt-2014-12-04.html

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  • Kobayashi Takiji, Le bateau-usine,  Kanikōsen [1929], allia, 2015 

    C’est histoire d’un bateau de pêche au crabe où les pécheurs et les ouvriers qui mettent la chair de crabe en boîte vivent dans des conditions atroces. Maltraités, battus, humiliés, ils sont nombreux à être malades, certains meurent des mauvais traitements. A travers ces expériences douloureuses, ils vont apprendre cependant à se révolter et à s’organiser pour que les choses changent et aillent vers le socialisme. L’action se passe dans la mer au nord du Japon. Cet ouvrage a été beaucoup commenté et périodiquement il est redécouvert. Son auteur, Kobayashi Takiji est à la fois connu comme le plus grand représentant de la littérature prolétarienne japonaise, mais aussi comme un des martyrs de la lutte des classes au Japon. En effet, plusieurs fois emprisonné pour ses écrits, il est mort assassiné à 29 ans par la police.

    Le mouvement de la littérature prolétarienne au Japon est directement influencé par les théoriciens de la littérature prolétarienne comme Henri Barbusse et le groupe Clarté qui se trouvaient dans l’orbe du parti communiste. Mais on remarquera qu’à cette époque – l’entre-deux-guerres – la littérature prolétarienne se déploie de partout dans le monde, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie. C’est un mouvement trop souvent négligé. La cause est sans doute dans le fait que les historiens de la littérature viennent eux-mêmes de la bourgeoisie et négligent une littérature écrite par le peuple et pour le peuple.  Par exemple, alors que le mouvement de la littérature prolétarienne a été très fort en France, on préfère retenir la prose bourgeoise et neurasthénique de Céline – Voyage au bout de la nuit, plutôt que celle d’Henri Poulaille – Le pain quotidien. Ces deux auteurs se sont présentés en 1932 pour le prix Goncourt, mais c’est surtout le rejet de Céline qui a marqué, et pas celui de Poulaille. Le parallèle entre les deux auteurs est pourtant étonnant : tous les deux utilisent des formes de parler argotiques et populaires. La différence est sans doute que Poulaille est plus authentique dans l’usage de cette langue puisqu’orphelin très jeune il venait d’un milieu véritablement prolétarien dont la volonté politique était d’en finir avec le capitalisme.

    Cette littérature prolétarienne a la volonté de dénoncer la misère et de combattre la résignation en engageant une action politique. Comme la littérature doit être faite par les prolétaires, l’action politique doit être elle  aussi prise en charge par eux et ne pas attendre qu’elle soit initié par en haut. Elle se comprend aussi comme un mouvement d’auto-éducation et revendique son autonomie.

    L’ouvrage de Takiji est très descriptif : il suit une logique qui va de la prise de conscience  à la révolte et qui finalement suggère l’organisation collective du combat. Les avant-gardistes en littérature ont négligé cette approche, croyant bêtement qu’il s’agissait là d’une adaptation des formes naturalistes surannées, et donc que cela renvoyait à la littérature bourgeoise. En vérité, derrière un réalisme apparent il y a bien d’autre chose. Par exemple Takiji fait du collectif en lutte le héros véritable de son roman et en cela il rompt bien avec la littérature bourgeoise qui met en son centre un individu avec son caractère et ses ressorts psychologiques. Ici il ne sera pas question de s’attarder sur ce genre de considérations : l’homme est ce que sont les circonstances matérielles de sa vie. C’est seulement par sa prise de conscience et par sa volonté qu’il les dépasse.

    Kobayashi Takiji, Le bateau-usine,  Kanikōsen [1929], allia, 2015

    Mais l’ouvrage de Takiji n’est pas seulement un plaidoyer pour la révolution. Il montre par exemple comment la bourgeoisie se sert des fétiches que sont le nationalisme, la gloire de l’empereur. L’écriture est très particulière, ramassée, elle va à l’essentiel sans emphase ni fioriture, ce qui n’empêche pas pourtant l’émotion, notamment cette veillée funèbre où les hommes  méditent sur la mort d’un jeune prolétaire qu’on va balancer à la mer, loin de sa terre, loin de sa famille et des gens qu’il a aimé. Egalement la rencontre des pêcheurs japonais avec les Russes, avec comme interprète un Chinois est un grand moment.

    Bien que cet ouvrage soit très marqué par les conditions difficiles du prolétariat avant la Seconde Guerre mondiale, conditions qui n’existent plus dans les pays développés, Le bateau usine est ressorti au Japon en 2008 et a connu un succès inattendu. Curieusement les lecteurs ont fait le rapprochement entre cet ouvrage de combat et le sort des travailleurs pauvres qui existent aussi au Japon. Il s’en est vendu des centaines de milliers, plus d’un million sûrement. Preuve qu’à part au P « S » où on est inféodé à la pensée de Terra Nova, il y a beaucoup de gens qui pensent que le socialisme est une voie d’avenir. 

    Albert Camus et la littérature prolétarienne 

    Kobayashi Takiji, Le bateau-usine,  Kanikōsen [1929], allia, 2015

    Maurice Lime avait demandé à Camus de lui écrire un article pour « Après l’boulot » : Albert Camus lui envoya la lettre ci-après qu’un contretemps empêcha alors de publier. 

    Paris, le 8 août 1953.

    Si vous pensez que ma phrase mérite quelques développements [1] je vais les tenter ici. Mais il faut d’abord que je répète ce que je vous ai déjà dit : je ne suis pas sûr d’avoir raison et de plus, je me sens en infériorité devant votre entreprise. Quand des hommes qui passent leur journée dans un atelier ou une usine prennent sur leurs loisirs pour tenter de s’expriment dans une revue, ce n’est pas à celui qui jouit d’une large liberté, pour écrire et travailler, à venir faire la petite bouche et donner des avis. Même s’il peut avoir par hasard raison, il ne paye pas de sa personne sur ce point et cela suffit à rendre suspects ses propos. Pour consentir à un rôle si ridicule, et si aisément odieux, il faudrait être entre vieux camarades et dans l’abandon total. Sans vous offenser, ce n’est pas le cas. Mais, en même temps, il me semble qu’il y aurait un peu de vilaine lâcheté, un manque de camaraderie aussi à ne pas dire tout simplement ce que je pense, étant bien entendu que je suis prêt à tout moment à reconnaître que j’ai tort.

    Il faut dire d’abord que je ne crois pas qu’il y ait une littérature ouvrière spécifique. Il peut y avoir de la littérature écrite par des ouvriers, mais elle ne se distingue pas, si elle est bonne, de la grande littérature. Je crois en revanche que les travailleurs peuvent rendre à la littérature d’aujourd’hui quelque chose qu’elle semble, dans sa plus grande partie, avoir perdu. Je m’explique. On peut tenir Gorki par exemple pour un des plus beaux représentants de la littérature ouvrière. Mais pour moi il n’y a pas de différence d’espèce entre ses livres et ceux du grand seigneur terrien Tolstoï. Au contraire je les aime tous deux en partie pour les mêmes raisons : ils disent dans un langage à la fois simple et beau ce qu’il y a de plus grand, joie ou douleur, dans le cœur d’un homme. Il y a au contraire une énorme différence entre Tolstoï et un grand écrivain comme Gide, par exemple, qui lui est d’origine bourgeoise. Des deux, c’est le grand seigneur qui, à sa manière, écrit pour et avec le peuple.

    Tolstoï et Gorki, à eux deux, définissent assez bien ce que j’entends par littérature, que vous pouvez appeler ouvrière à l’occasion et que j’appellerai, faute d’un mot moins ridicule, vraie. Dans cet art peuvent se rejoindre le cœur le plus simple et le goût le plus élaboré. A vrai dire, si l’un manque, l’équilibre se rompt. En fait, la littérature de notre temps qui est en réalité une littérature pour classes marchandes (du moins dans la majeure partie de ses œuvres) a détruit l’équilibre. Et elle ne l’a pas rompu seulement au profit du raffinement et de la préciosité, ce qui l’a détachée d’un seul coup du public ouvrier. Elle l’a rompu aussi, comme il est naturel quand on veut plaire à des marchands, dans le sens de la vulgarité et de la dérision, ce qui exclut qu’un Tolstoï puisse s’y intéresser (Tolstoï disait que le journalisme est un bordel intellectuel et la littérature d’aujourd’hui est le plus souvent du journalisme coupé en tranches).

    Eh bien, de la même manière qu’il faut qu’une revue ouvrière réagisse contre la préciosité et les chinoiseries d’une certaine littérature afin de la ramener dans la cité de ceux qui, de toutes les manières, travaillent, il me semble indispensable qu’elle réagisse aussi, et violemment, contre la vulgarisation bourgeoise. Pour répéter mon exemple. Tolstoï ne me paraît grand que dans la mesure où il sait émouvoir le lecteur le moins préparé. Mais, inversement, la littérature ouvrière n’a de sens et de grandeur que si, partant de la vérité du travail, de la peine, de la joie, elle rejoint dans le langage le plus droit cette même vérité que Tolstoï a poursuivie avec tous les moyens de l’art et de la réflexion. Si, au contraire, cette littérature se borne à répéter ce que nous lisons dans les journaux, elle sera intéressante, bien sûr, mais à cause des circonstances où elle est née, non à cause d’elle-même.

    Ce qui me gêne parfois dans votre revue (pas toujours, cela est sûr) c’est une certaine complaisance qui finit par rejoindre ce que je n’aime pas dans la littérature d’aujourd’hui. Quand un producteur bourgeois bâcle un navet cinématographique qui lui rapportera des millions, grâce aux rondeurs d’un vedette fabriquée en six mois, pourquoi lui donner raison en écrivant que ces rondeurs font passer le film. J’ai comme tout le monde mes idées et mes goûts sur les rondeurs. Mais les rondeurs sont une chose, la culture de classe une autre, et l’entreprise dégradante du cinéma bourgeois doit être jugée autrement. De même (ce sont des détails, mais je les choisis pour me faire comprendre et pour cela seulement) il est vrai que la belote au bistrot du coin vaut bien le cocktail mondain. Mais précisément le cocktail mondain ne vaut rien. Pourquoi donc comparer ? La belote a du bon (pour éclairer le sujet, j’ajoute que c’est le seul jeu de cartes dont je sois mordu) mais elle n’a pas besoin d’une revue pour être célèbre. Elle se défend toute seule.

    Bien entendu je sais qu’il faut que la revue soit vivante et je ne plaide pas pour le genre rasoir. Il y a assez de revues aujourd’hui qui, se proposant surtout de plaire, n’arrivent même pas à déplaire : elles ennuient seulement. Je ne suis pas non plus tout à fait dénué d’humour et, pour moi, une revue ouvrière, ça doit rire, aussi. Il y a un ton à trouver, voilà tout, et je sais que ce n’est pas facile surtout en deux numéros. Je sais aussi qu’il s’en faut que toute votre revue tienne dans les deux exemples que je vous ai donnés (le texte du mineur belge est bien beau). Mais justement, si ce que je vous dis a une utilité c’est pour vous permettre de distinguer les différences de ton qui apparaissent à un lecteur de bonne foi, et de choisir, ou non.

    Je veux seulement me répéter encore, au risque d’être à mon tour ennuyeux. Je ne plaide pas pour une revue somnifère, ni pour que vos collaborateurs écrivent avec le petit doigt levé. Les exemples que j’invoquerai ne sont pas Gide, ou Claudel, ou Jouhandeau. Mais je parle d’une littérature dont les nouvelles de Tolstoï marquent le sommet et qui est le lien commun où artistes et travailleurs peuvent se rejoindre. Vallès, Dabit, Poulaille, Guilloux (avez-vous lu Compagnons, ce chef-d’œuvre ?), Istrati, Gorki, Roger Martin du Gard, et tant d’autres, n’écrivent pas avec le doigt levé, et ils parlent pour tous, d’une vérité que la littérature bourgeoise, presque entièrement a perdue, et que le monde des travailleurs garde presque intacte à mon sens.

    Que vous dire d’autre ? Il faudrait, et peut-être le ferai-je un jour, insister sur cette vérité qu’il y a entre le travailleur et l’artiste une solidarité essentielle et que, pourtant, ils sont aujourd’hui désespérément séparés. Les tyrannies, comme les démocraties d’argent, savent que, pour régner, il faut séparer le travail et la culture. Pour le travail l’oppression économique y suffit à peu près ; conjuguée à la fabrication d’ersatz de culture (dont le cinéma, en général). Pour la seconde, la corruption et la dérision font leur œuvre. La société marchande couvre d’or et de privilèges des amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions. Dès qu’ils acceptent ces concessions, les voilà liés à leurs privilèges, indifférents ou hostiles à la justice, et séparés des travailleurs. C’est donc contre cette entreprise de séparation que vous et nous, artistes de métier, devrions lutter. D’abord par le refus des concessions - et puis, nous, en nous efforçant de plus en plus d’écrire pour tous, si loin que nous soyons de ce sommet de l’art, et vous qui souffrez du plus dur de la bataille en pensant à tout ce qui manque à la littérature d’aujourd’hui et à ce que vous pouvez lui apporter d’irremplaçable. Ce n’est pas facile, je le sais, mais le jour où, par ce double mouvement, nous approcherons de la limite, il n’y aura plus des artistes d’un côté et, des ouvriers de l’autre, mais une seule classe de créateurs dans tous les sens du mot.

    Voilà à peu près, trop longuement parce que je vous écris au courant de la plume, et bien confusément, ce que je pense. Si je me trompe, pardonnez-moi. Je vous répète que je ne me sens, devant votre entreprise, aucune certitude.

    Cordialement à vous.

    Albert CAMUS.

    Merci pour les Belles journées que je vais lire avec intérêt. Le sujet est magnifique.

     

    Liens 

    http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/01/07/le-bateau-usine-de-takiji-kobayashi_1288456_3260.html 

    http://www.lalitteraturejaponaise.com/le-bateau-usine-kobayashi-takiji/

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