• Le chômage dans la zone euro 

    Le chômage est le premier problème des Français et plus généralement des européens. C’est naturel parce que sans travail et sans argent la vie est extrêmement dure et pénible. Et la vie moderne est ainsi faite que le salariat est la forme générale de l’emploi. Pour leur survie les ménages dépendent du marché du travail. Je ferais remarquer aussi que si les migrants sont si mal accueillis en Europe ce n’est pas parce que  l’immigration est le problème premier des Européens, mais c’est parce que ces derniers ont peur de se voir concurrencés sur le marché du travail par des plus pauvres qu’eux, avec tout ce que cela peut signifier de dégradation des conditions de travail et de vie.

     

    Le chômage a reculé de 0,1% au mois de septembre dernier dans la zone euro. Les européistes claironnent ces fameux résultats à grands coups de trompettes comme si c’était là la preuve ultime du bien-fondé de la politique inégalitaire et austéritaire décidée unilatéralement par Bruxelles. En vérité la situation de l’emploi reste très mauvaise en Europe et particulièrement dans la zone euro. Mais on ne va pas discuter les chiffres, même s’il y aurait beaucoup à dire : comme il y a tout de même un léger mieux au niveau de la croissance économique, il est normal que le chômage recule.

    Le chômage dans la zone euro  

    Les résultats sont plus discutables sur le fond. Comme le montre le graphique ci-dessus, le chômage aussi bien dans l’Union européenne que dans la zone euro recule depuis la fin de 2012. Cependant, on constate facilement  qu’après 7 longues années de crise le chômage n’a pas retrouvé son niveau de 2008, on est loin. On ne le répète pas assez, le capitalisme n’a jamais connu de crise aussi longue, s’il a connu des crises plus dures. Après des années de thérapie austéritaire, le chômage est toujours presque à 11% officiellement dans la zone euro, soit presque le double de ce qu’il était en 2008. On est évidemment très loin de l’Europe de la croissance et de l’emploi. On peut d’ailleurs dire que l’Union européenne et la monnaie unique sont des facteurs qui ont aggravé la crise.

    Contrairement à ce que pensent les économistes de droite et les gens du P « S », il n’y a pas de relation entre la modification du fonctionnement du marché du travail et le niveau de l’emploi : autrement dit, cette baisse toute relative du chômage n’est pas due à la réforme du marché du travail. Lorsque la croissance est plus forte la situation de l’emploi s’améliore. Or ces derniers temps plusieurs éléments sont venus raffermir la croissance. Les deux principaux sont :

    - la baisse du prix de l’énergie qui rend les produits des pays importateurs de gaz et de pétrole plus compétitif et qui libère aussi un peu de pouvoir d’achat pour les ménages ;

    - la politique généralisée de quantitative easing (QE) qui rend le coût du crédit extrêmement faible, voire négatif.

    Ces deux éléments ne sont pas durables le prix de l’énergie st promis à une remontée pour cause de pénurie latente, à tout le moins il ne continuera pas à baisser. En outre le QE qui vise à faire baisser le prix d’une monnaie ne fonctionne que si les autres pays ne suivent pas le même chemin. Or depuis quelques mois tous les pays du monde se sont lancés dans  cette guerre des monnaies qui finit au bout du compte par annuler tous les gains que tel ou tel pays pouvait attendre d’ « un assouplissement monétaire ».

    On peut donc parier que la croissance dans la zone euro ne s’envolera pas et qu’elle ne sera pas suffisante pour régler durablement la lancinante question du chômage. Or il va de soi que sans une baisse forte ‘et durable du chômage on ne pourra pas parler d’une amélioration notable.

     Le chômage dans la zone euro

    Chômage aux Etats-Unis et dans la zone euro 

    Mais il y a un autre problème sans doute encore plus important : le chômage est plus fort dans la zone euro que dans le reste de l’Union européenne et dans l’Union européenne, le chômage reste très supérieur à celui des Etats-Unis ou du Japon par exemple. L’écart de chômage entre la zone euro et l’Union européenne tend à montrer que plus l’économie européenne est intégrée et plus le chômage est élevé. ce simple fait suffirait d'ailleurs à disqualifier sérieusement l'idée d'une monnaie unique. Pour mémoire je rappelle que le taux de chômage en Suisse est inférieur maintenant à 3%. Si l’Union européenne est déjà un handicap dans la lutte contre le chômage, la monnaie unique est une peine supplémentaire. La raison à ces résultats décevants – en tous les cas bien différents de que l’Europe promettait – vient du fait que l’Europe non seulement exacerbe la concurrence et élimine les entreprises les plus faibles, mais aussi par le biais de la monnaie unique empêche le marché de fonctionner correctement et d’ajuster la parité des monnaies aux balances commerciales.

    Le fait d’ailleurs que cette baisse du chômage ne peut pas être forte et soutenue est corroboré par le fait que malgré le QE européen, l’inflation ne repart pas à la hausse, c’est à peine si avec un microscope un peut voir une sortie de la déflation. En France le gouvernement s’est empressé de saluer la baisse du chômage en ce qui concerne la catégorie A, mais comme les autres catégories de chômeurs ne baissent pas, c’est bien là la preuve que la baisse du chômage dans la zone euro n’est ni forte ni durable. Il faut le souligner : en détruisant le droit du travail, on n’a pas permis de lutter durablement contre le chômage de masse. La vérité c’est que le chômage de masse est enfanté par la concurrence exacerbée au niveau mondial. Essentiellement parce qu’à cette échelle il n’y a pas de mécanismes capables de réguler les désordres engendrés par les marchés.

      Le chômage dans la zone euro

    L’autre enseignement des chiffres récents sur le chômage et la croissance est que la convergence entre les pays de la zone euro ne se fait pas, que ce soit au niveau de la croissance, de l’emploi ou évidemment du PIB par tête. Or évidemment c’est l’inverse de ce que nous promettait l’Europe en disant, grâce à la monnaie unique les taux de croissance seront plus forts dans les pays pauvres et plus faibles dans les pays riches ce qui amènera une convergence des économies. Les pays qui ont les taux de chômage les plus élevés sont en outre ceux où le droit du travail est le plus faible, où la flexibilité du marché du travail est la plus forte. C’’est le cas de l’Espagne, de la Grèce ou même de l’Italie. Dans ces pays le taux de chômage des jeunes dépasse maintenant 40% - et encore ce sont des chiffres officiels. Le fait que ces pays justement connaissent des taux de chômage extravagants alors même qu’on leur a appliqué une purge sévère au niveau de salaires et des droits afférents, en dit long sur l’inefficacité de la politique libérale. A tout le moins cela montre Que la politique de déflation salariale n’aide pas à combattre le chômage, mais cela aide bien à faire augmenter les bénéfices des grandes entreprises et à hâter la concentration du capital qui sont les deux buts véritables de la construction européenne.

     

    Liens 

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/zone-euro-un-chomage-en-recul-et-une-inflation-qui-sort-du-rouge-518313.html 

    http://russeurope.hypotheses.org/4413

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  •  Les nouvelles de l’Europe sont très mauvaises. De plus en plus son fonctionnement apparaît comme contraire à la plus élémentaire des démocraties parlementaires. Et de moins en moins on peut trouver de raisons pour continuer à cautionner un tel système dont les résultats sont négatifs dans tous les domaines. 

    Elections au Portugal   

    Des mauvaises nouvelles de l’Europe

    Si les démocrates véritables détestent l’Europe, à l’inverse, l’Europe déteste la démocratie. Depuis une dizaine d’années c’est la longue litanie des coups de canif à la démocratie parlementaire la plus étroite : on se souvient des conditions dans lesquelles les résultats des référendums sur le TCE ont été détournés pour ne pas dire bafoués. Et plus récemment l’exemple de la trahison conjuguée de Tsipras et des eurocrates du référendum de juillet contre la politique austéritaire qui mène forcément dans une impasse.

    Plus récemment c’est le tour du Portugal de passer sous les fourches caudines de la dictature bruxelloise : ce sont les partis anti-austérité qui sont majoritaires à la sortie des dernières élections. C’est pourtant le battu du jour, le premier ministre sortant Coelho dont la coalition de droite n’a recueilli que 38,5% des voix qui a été désigné par le crapuleux président Cavalo Silva pour former le nouveau gouvernement. Il a invoqué comme motif que la coalition anti-austérité avait un programme contraire à l’esprit de Bruxelles et au maintien du Portugal dans l’Union européenne. Pour cette raison on a parlé d’un coup d’état silencieux au Portugal, comme on a parlé l’été dernier de coup d’état financier à propos de la Grèce : ça commence à faire beaucoup. Evidemment la question sera de savoir si les députés portugais vont se laisser faire. En effet, pour que le coup d’état silencieux fonctionne, il faudra que le premier ministre Coelho débauche quelques parlementaires social-traitres. Gageons qu’il y arrivera connaissant la versatilité de ces derniers.

     

    L’Europe des interdits

     Des mauvaises nouvelles de l’Europe 

    Tout un chacun qui s’intéresse à la question agricole, sait que la politique menée par Bruxelles en la matière est un véritable fiasco en ce sens qu’elle a favorisé l’agriculture intensive de mauvaise qualité, nuisible à la santé publique. Après avoir favorisé plus que de raison la concentration de l’agriculture dans les mains d’un capital financier sans foi ni loi à coups de subventions à travers la PAC, l’Europe va appliquer l’interdiction de l’usage par les paysans de leurs propres semences. C’est plus qu’un scandale, c’est un déni pour l’agriculture non industrielle. Comme le prouve un article du Monde de 2011, c’est un vieux projet européiste qui sous couvert de contrôler un peu plus, vise en particulier vise à favoriser les lobbies des semenciers qui comme Monsanto sont par ailleurs en perte de vitesse. Cette rupture que certains voudraient à Bruxelles définitive avec l’agriculture traditionnelle est une autre manière de contourner la démocratie et la volonté des populations de choisir leur modèle de développement. 

    La lancinante question de TAFTA 

     

    Des mauvaises nouvelles de l’Europe

    L’Europe n’aime pas le peuple et le peuple, il faut bien le dire le lui rend bien. Bien que en théorie le référendum d’initiative populaire soit possible, la Commission européenne a rejeté l’idée d’en organiser un sur un sujet pourtant sensible. Elle considère qu’il est bien mieux de continuer à barguigner sur des détails de procédure et que le peuple n’a pas les compétences de donner son avis. De nombreuses manifestations ont eu lieu contre ce traité, des deux côtés de l’Atlantique, dénonçant une fois de plus le fait que ce sont les lobbies industriels qui font la loi. Mais rien n’y fera. On continuera comme avant à négocier dans l’obscurité. Les seules concessions que font les bureaucraties européennes à l’opinion publique est qu’il faudra mieux expliquer les immenses avantages que recèle ce traité maudit. Mais les preuves de ces avantages manquent maintenant cruellement. Dans un aveu assez rare à ce niveau, Cecilia Malmström, commissaire européen qui est en charge des négociations, a récemment indiqué qu’elle n’avait pas de compte à rendre étant donné qu’elle ne tenait pas son mandat du peuple.

     Des mauvaises nouvelles de l’Europe 

    Manifestation contre TAFTA à Munich le printemps dernier 

    Comme on le voit la Commission européenne essaie de profiter de la crise pour faire avancer son projet qui est à la fois celui de remplacer les lois votées démocratiquement par les gouvernements en imposant les lois du marché contre de très vagues promesses d’une reprise économique, en favorisant les lobbies industriels, espérant que la lassitude des peuples laissera finalement tout passer. L’ensemble de ces pratiques indécentes forme un tout qui ne peut plus être découpé en morceaux et qui conduit à l’évidence : il n’y a aucune possibilité de réformer une telle caricature et le renouveau passe nécessairement par une sortie de l’Union européenne au plus vite. Ceux qui font encore semblant de croire qu’une autre Europe est possible non seulement font perdre un temps précieux et leurrent les peuples, mais finiront comme Tsipras, dans la honte aux « poubelles de l’histoire ».

     

    Liens

     

    https://russeurope.hypotheses.org/4406

    http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/11/29/pour-les-agriculteurs-ressemer-sa-propre-recolte-sera-interdit-ou-taxe_1610778_3244.html

    http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/11/29/le-texte-sur-la-protection-des-semences-adopte_1610493_3244.html

    http://www.terresacree.org/actualites/1643/actualite-une-bonne-nouvelle-baisse-des-ventes-d-ogm-et-de-roundup-monsanto-va-supprimer-2-600-emplois-124168

    http://blogs.mediapart.fr/blog/raoul-marc-jennar/120914/la-commission-europeenne-rejette-l-initiative-citoyenne-sur-le-gmttafta

    http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/l-europe-est-une-dictature-je-ne-173076

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  • Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Flammarion, 2015

    A l’automne, comme les prix littéraires, reviennent les ouvrages sur les situationnistes et sur Guy Debord. Il y a plus de vingt ans que ce dernier a disparu, mais on s’intéresse toujours à lui et à son parcours dans le siècle dernier. La raison en est sans doute aussi bien que l’époque a besoin d’une secousse de grande ampleur pour retrouver un sens, et aussi qu’il fut un intellectuel et un penseur exceptionnel dans le siècle dernier. Pour beaucoup il reste un modèle en ce qui concerne le combat contre le vieux monde, et en tous les cas La société du spectacle reste le grand ouvrage théorique de la révolution au XXème siècle.

    Dans son premier ouvrage sur Guy Debord, Apostolidès[1] s’était souvent avancé avec un certain manque de précaution et d’arguments sur les raisons du comportement singulier de Guy Debord. Il disait cependant qu’il y avait bien trop de lacunes dans ce qu’on connaissait de sa vie et de son enfance pour vraiment être sûr et comprendre l’homme. Il a donc enquêté, fouillant ici et là les correspondances, rencontrant des témoins encore vivants. Entre temps il avait fait un travail très important sur des compagnons de route de Debord, Patrick Straram ou Ivan Chtchglov, dont il avait exhumé des textes tout à fait passionnants.

     Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Flammarion, 2015 

    Devant la galerie du Double Doute, passage Molière à Paris, de gauche à droite : Gil J Wolman, Mohamed Dahou, Guy Debord, Ivan Chtcheglov, juin 1954

    Ce n’est pas la première biographie de Debord, c’est la 4ème, après celles de Bourseiller, Hussey et Kauffman, mais c’est maintenant la plus complète. Elle prend le contrepied complet de l’hagiographie de Kaufmann. Son principe est que l’œuvre dépend du caractère, qui lui-même dépend de l’environnement social et familial. Ce faisant il met en scène un Debord très intelligent et fragile qui absorbe tout ce qui passe à sa portée et le recycle à son profit. Il montre les difficultés qu’il rencontre à se situer, ses hésitations, le besoin qu’il a de se rattacher à un groupe structuré et organisé, voire de se mettre sous la tutelle de personnes plus âgées comme Isou par exemple à qui il accorde une confiance un peu naïve tout de même.

     Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Flammarion, 2015 

    Guy Debord à son arrivée à Paris 

    Evidemment les principes de lecture de la trajectoire de Debord mis en avant par Apostolidès sont très discutables, ou du moins ils peuvent paraître insuffisants parce qu’ils donnent trop d’importance au caractère et pas assez à l’environnement social et culturel. Prenons l’exemple des exclusions sur lesquelles Apostolidès s’attarde longuement. On sait bien qu’elles ont été très souvent marquées par la mauvaise foi et qu’elles permirent à Debord de consolider son pouvoir dans les groupes qu’il avait créé. Mais pour Apostolidès elles reflètent d’abord un caractère particulier, violent et fragile, alors que de telles pratiques étaient en vigueur aussi bien dans les groupes surréalistes qu’au parti communiste. Quelles que soient d’ailleurs les raisons intimes de cette attitude de Debord à vouloir exclure tout le monde y compris lui-même en se suicidant, il va de soi que c’est cela qui lui a permis d’avancer en jouant de l’idée que l’IS devait rester « pure » il en a renforcé l’audience.

     Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Flammarion, 2015 

    Une image des maquettes de New Babylon par Constant 

    Apostolidès détaille la transformation de l’IS en une organisation politique révolutionnaire. Mais il n’en donne pas les raisons. C’est un point qu’il faudrait développer. Les premiers succès de l’IS passent par le développement de l’Urbanisme Unitaire qui va devenir la chose de Constant à travers le projet New Babylon. Mais leur idée est alors que la technique libérera les individus et leur permettra une vie centrée sur le temps libre : c’est en ce sens que l’IS peut être considéré comme à la pointe de la modernité. Le retournement vers le politique et la révolution sociale, prolétarienne, vers les conseils ouvriers est en réalité un retour vers le passé et marque l’abandon de plus en plus évident de l’idée de progrès technique. Cette tendance Debord la développera un peu plus après la fin de l’IS avec une attention plus forte donnée à la destruction de la planète par le capitalisme. Ce n’est pas un hasard s’il s’est séparé de Constant. Certes il y avait comme toujours des problèmes d’ego. En réalité il refuse le modernisme porté par la réflexion architecturale de Constant. Peu à peu il va se tourner vers la passé et se lamenter de la destruction des villes et particulièrement de Paris par l’envahissement de la logique de la marchandise.

     Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Flammarion, 2015 

    La révolution espagnole comme modèle 

    Le passage de la logique d’une avant-garde artistique vers une organisation politique révolutionnaire est un grand bond en arrière. Un retour au XIXème siècle. Elle a été vécue comme ça d’ailleurs par les acteurs de Mai 68 qui refusaient le modernisme imposé par les Trente Glorieuses. Ce n’est pas pour rien que sa lecture de Marx est centrale dans le développement de la pensée de Debord. Le reniement de la fraction artistique de l’IS s’inscrit aussi bien dans la critique du nouveau mode de socialisation qui se met en place en France : la société de consommation de masse. C’est d’ailleurs ce refus qui va être la particularité première de l’IS nouvelle manière, la solution n’est pas dans l’accroissement des biens matériels qui amélioreraient le confort, au contraire ces biens de consommation construisent une prison. Et c’est pourquoi l’IS sera si bien reçu dans les années suivant Mai 68 : elle est sans trop le savoir le prémisse de la décroissance.

     

    Malgré ses grandes qualités qui s’appuient sur une documentation importante et souvent inédite[2], on peut reprocher plusieurs choses à l’approche construite par Apostolidès. D’abord cette volonté de rapprocher en permanence la forme dans laquelle se déploie l’IS des formes religieuses et de transformer Debord en gourou d’une sorte de secte. Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Debord dans sa volonté évidente de conserver le pouvoir sur l’IS, c’est un rapprochement selon moi trop hâtif qui ne tient pas compte de la nécessité d’imposer un projet, une formule face au reste de l’extrême-gauche. Certes toute biographie ressort de la subjectivité du biographe. Mais cet a priori d’Apostolidès l’amène à faire des erreurs : par exemple, il regarde le développement de la théorie des conseils ouvriers comme émanant d’une volonté messianique de Debord. Or c’est oublier la spécificité même de Mai 68, c’est le moment où se conteste  la forme centralisé et léniniste de la Révolution. En réalité le développement de la théorie des conseils se fait indépendamment de Debord et de l’IS qui n’étaient absolument pas connus à ce moment-là, elle est dans l’air du temps, tant elle correspond à cette volonté de démocratie directe de prise de parole qui déborde tous les partis et les syndicats. C’est d’ailleurs pour cette raison que Mai 68 fut un grand moment.

    Mais il y a aussi des lacunes assez incompréhensibles. Par exemple Apostolidès qui traque le louche comportement de Debord dans la mise en œuvre des exclusions, fait l’impasse sur le déroulement et les conséquences de l’affaire de Strasbourg. Il y a d’ailleurs un trou dans la chronologie, comme s’il manquait un chapitre entre 1966 et 1967. A la suite du scandale de Strasbourg, l’IS attire à elle une poignée de jeunes étudiants, mais ceux-ci vont être exclus très rapidement pour des motifs très étranges, ils sont entre autres accusés d’avoir menti. Cette exclusion des garnaultins anticipe de ce que sera l’exclusion lamentable de René Riesel qui fit étalage d’une grande vulgarité de la part du créateur de l’IS. Or les garnaultins comme Riésel sont des jeunes gens qui ne se laissent pas faire et qui résisteront aux pressions de Debord. Ce sont d’ailleurs les garnaultins qui les premiers théoriseront la manière de Debord de vouloir tout contrôler, dans une brochure intitulée L’unique et sa propriété. En rapprochant l’exclusion des garnaultins et celle de Riesel on se dit que Debord avait à la fois la volonté d’attirer à lui des plus jeunes, mais qu’en même temps il s’en méfiait.

     Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Flammarion, 2015 

    Métagraphie de Guy Debord 

    Par ailleurs Apostolidès montre bien combien Debord est hésitant, et il a du mal à choisir entre une action dans l’avant-garde artistique et dans l’avant-garde révolutionnaire. Il entreprend donc de produire des œuvres d’art qu’il appelle à la suite des lettristes métagraphies. Personne ne s’intéresse à la production plastique de Guy Debord, pas même Apostolidès. Elle est pourtant fort intéressante, non seulement parce qu’on y trouve des collages passionnants comme celui suscité par le suicide de Jacqueline Harispe dite Kaki, mais aussi parce qu’elles mettent en scène une conception particulière de l’espace. Ce qui est d’ailleurs corroboré par ce que dit Apostolidès d’une insertion spatiale plutôt que temporelle de la pensée de Guy Debord. 

    Il est à parier que l’ouvrage sera fort critiqué par les admirateurs de Guy Debord  car il le présente plus comme un manipulateur et un menteur qu’un penseur original et novateur. Apostolidès envoie des coups de griffes à des rigolos comme Sollers ou Zagdanski, et le portrait qu’il trace de la veuve de Guy Debord est acéré. Plutôt que de ressasser des analyses psychologisantes, Apostolidès qui mêle sans toujours beaucoup de rigueur l’étude des écrits de Debord aux éléments souvent crasseux de sa vie quotidienne, il aurait pu essayer de comprendre pourquoi en réalité le déclin de Debord commence juste après la publication de La société du spectacle  et qu’en 1978 après la réalisation d’In Girumimus Nocte… il se met de lui-même à la retraite. 

    Mais ça ne fait rien, même si on ne partage pas tout de ses hypothèses et de ses analyses, l’ouvrage est fort intéressant, même pour ceux qui connaissent déjà Debord, sa vie, son œuvre. L’ensemble est très bien écrit, bien qu’il n’évite pas toujours les répétitions et qu’il ait laissé passer quelques petites coquilles. 

     


    [1] Tombeaux pour Guy Debord, Exils, 1999.

    [2] Il se sert de beaucoup de lettres qu’on ne trouve pas dans la correspondance éditée par la veuve de Guy Debord, correspondance qui a par ailleurs été très critiquée pour ses lacunes. 

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  •  Alors qu’au début de l’été la victoire des Thénardiers de l’Europe – Schaüble et Merkel – sur le faible Tsipras semblait ouvrir une voie royale pour installer l’Allemagne durablement à la tête de l’Europe et de ses différentes boutiques, l’automne se révèle catastrophique pour Merkel et son mode de gouvernement. La crise des migrants si elle a semblé un moment lui donner un visage un peu plus humain, est rapidement tournée au cauchemar et a montré qu’elle était seulement une femme pusillanime et sans idée.

     

      Rien ne va plus en Allemagne

    L’objectif de Merkel é »tait d’accueillir 800 000 réfugiés cette année en Allemagne, au motif que cela serait très bon pour l’économie qui manque de main d’œuvre à bon marché. C’est ce qui a déclenché la colère des PEGIDA qui craignent un développement rapide de l’Islam en Allemagne. Evidemment ces manifestations de PEGIDA ont engendré des contre-manifestations gauchistes, l’affrontement devenant violent dans plusieurs villes, avec une extrême droite à l’affût qui aimerait bien que les choses s’enflamment. L’importance des manifestations a obligé Merkel à reculer et après avoir souhaité l’ouverture des frontières de l’Europe aux réfugiés, elle est revenue à une fermeture des frontières de l’Allemagne, détruisant dans les faits l’espace de Schengen.  Cette reculade et ses hésitations l’a faite reculer dans les enquêtes d’opinion comme jamais auparavant.

      Rien ne va plus en Allemagne

    L’inconsistance stratégique et tactique de Merkel s’est révélée un peu plus encore lors de la réception du premier ministre Turc Erdogan qui est sur la sellette aussi bien à cause de sa mollesse dans la lutte contre l’Etat Islamique – celui-ci reçoit des armes via la Turquie -, mais aussi à cause de son traitement des Kurdes et aussi du fait qu’il laisse un peu trop l’Islam s’immiscer dans les affaires civiles en Turquie. C’est justement où Erdogan est le plus critique que choisit Merkel pour annoncer qu’elle veut accélérer l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne malade. Cette approche apparaît assez inconsciente, parce qu’elle ne peut que raviver non seulement la méfiance vis-à-vis de l’Europe, mais aussi l’hostilité à l’intégration d’une nation gouvernée par un parti islamiste. Il se pourrait bien d’ailleurs que si Merkel persistait dans ce sens, cela devienne une raison majeure de la dislocation de l’Union européenne. Il va de soi que cela accroîtrait les chances d’un parti comme le FN à conquérir le pouvoir.

    Dans le dialogue amorcé avec Erdogan, Merkel négocie au nom de l’Europe une aide de plusieurs milliards d’euros afin que la Turquie contienne et contrôle l’afflux des réfugiés. Outre que cette façon de faire va irriter rapidement ses partenaires européens – Merkel n’a aucun mandat pour parler au nom de l’Europe – elle va se heurter à sa proprre opinion publique.

     Rien ne va plus en Allemagne

    Ci-dessus, un montage qui circule sur Internet avec un grand succès 

    Les autres problèmes que connait l’Allemagne sont économiques cette fois et remettent en cause la fameuse qualité allemande qui apparaît aujourd’hui plutôt comme un élément de marketing qu’une réalité tangible. Le scandale Volkswagen dépasse tout ce qui est imaginable. En effet, la firme a triché pour faire apparaître des tests antipollution meilleurs que ce qu’ils étaient. Ce scandale aux ramifications complexes risque de coûter cher non seulement à la célèbre marque d’automobiles créée par Hitler, mais aussi à l’idée qu’on se fait de la qualité allemande. Dans le milieu de l’automobile on sait depuis longtemps que les voitures allemandes ne sont pas meilleures que les voitures françaises, mais le scandale Volkswagen le démontre à l’envie. Déjà la marque a mis en place des contrefeux en laissant entendre que les Américains étaient derrière tout ça, tant ils sont hostiles à l’Europe et à son industrie automobile. S’il est vraisemblable que les tribunaux américains condamneront lourdement Volkswagen pour ses tricheries et sa corruption active, il n’est guère pensable que les Américains soient derrière ces révélations qui pourraient amener la firme à disparaître.

      Rien ne va plus en Allemagne

    Mais d’autres mauvaises nouvelles sont apparues ces derniers temps. La Deutsche Bank déjà engluée dans des multiples scandales – scandale du Libor, scandale de la dette grecque – a viré par erreur 6 milliards d’euros à un client avant de les récupérer. On parle maintenant de la banque au 1000 scandales. Elle pourrait se voir obligée à payer une amende d’1,4 milliards d’euros pour se dégager de ses différents procès qui se poursuivent sur le territoire des Etats-Unis at au Royaume Uni. Cette banque est par ailleurs exposée non seulement à la gestion de la crise grecque, mais aussi à ses manipulations sur les produits dérivés. On considère dans les milieux bancaires que l’exposition au risque de la Deutsche Bank est égale à 8 fois le PIB de l’Allemagne !

    Ce mastodonte est au bord de la faillite et vient de provisionner encore plus de 6 milliards d’euros pour faire face à ses pertes futures. Il va de soi que si un tel monstre venait à tomber ce serait un coup dur non seulement pour les marchés financiers, mais plus particulièrement pour l’Allemagne. La seule solution serait alors de la nationaliser.

      Rien ne va plus en Allemagne

    Cerise sur le gâteau, la vertueuse Allemagne se trouve maintenant engluée dans un scandale qui touche le monde sulfureux du football. Le Comité de candidature allemand qui bénéficiait évidemment de l’aval des autorités, a acheté la Coupe du monde qui a eu lieu en Allemagne en 2006. Ce Comité avait mis en place une caisse noire qui lui permettait d’acheter les voix des délégués asiatiques de la FIFA. Certes c’est une pratique des plus courantes que d’acheter une Coupe du monde de football ou des Jeux olympiques, et on sait combien cette FIFA est corrompue. Mais ce qui est plus grave est qu’on prend la main dans le sac un pays qui vend hors de ses frontières l’idée qu’il est respectueux, honnête et fiable.

     

    L’ensemble de ces scandales et de ces magouilles non seulement renforce l’idée que l’Allemagne est un peuple de combinards, prêt à tout pour gagner un peu plus d’argent, mais surtout que ses pratiques sont bien pires que celles qu’elle se plaisait à dénoncer à propos de la Grèce. Il semblerait que le prochain scandale qui fera couler beaucoup d’encre sera celui des magouilles de Wolfgang Schaüble qui s’est propulsé à la tête de la cellule de privatisation de la Grèce. 
     

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  •  Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015

    Voilà un nouvel ouvrage sur l’Internationale situationniste qui parait ces jours ci, en même temps que l’ouvrage d’Apostolidès sur Guy Debord. C’est une thèse de doctorat, soutenue en 2009, qui a été réduite pour pouvoir être publiée chez PUF. La mémoire de la geste situationniste sert au moins à ça : donner des sujets de thèses aux étudiants qui s’ennuient. Plusieurs thèses ont été publiées ces dernières années : celle de Marcolini ou celle encore d’Eric Brun pour laquelle Anna Trespeuch-Berthelot avait manifesté une sévérité excessive[1]. Mais c’était dans le domaine de la sociologie. Ici on se place du point de vue historique. Evidemment il est toujours difficile pour des universitaires de prendre à bras le corps un sujet politique aussi brûlant, sans se mettre en danger, parce que d’une manière ou d’une autre, il implique une sorte de jugement rétrospectif sur une période qui est close. Malgré ses réserves Anna Trespeuch-Berthelot porte un regard sévère sur l’Internationale situationniste, et à la lire elle ne servit pas à grand-chose.

    Je n’ai pas lu la thèse elle-même, mais seulement le livre, est-ce pour cela qu’il semble y manquer quelque chose ? Que le traitement du sujet se fait sans véritable passion ni orientation ? C’est pourtant un sujet important parce qu’à l’heure actuelle, au moment où les partis politiques s’effondrent complètement, il y a un vide pour l’exercice de l’action politique. Or justement ce vide, l’Internationale situationniste se proposait de le combler en développant la pratique de petits groupes affinitaires qui agiraient indépendamment les uns des autres en dehors des vois bureaucratiques formées par les partis politiques. Mai 68 couronna cette idée et servi de référent pour valider les thèses de l’IS. C’était la preuve que le mouvement spontané de ces petits groupes pouvait finalement converger vers un moment révolutionnaire qui renverserait l’ordre social. C’est Mai 68 qui a fait la gloire de l’IS et de Guy Debord, un peu comme si ce mouvement radical était la justification du long cheminement de l’IS d’une contestation dans la sphère artistique vers une prise de position éminemment politique. Et c’est bien aussi par Mai 68 que cette évolution fut considérée comme un sommet : la rédaction d’Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations publié sous le nom de René Viénet en 1968 servi clairement de matrice à cette mythification. L’ensemble des ouvrages universitaires que nous venons de citer ne s’occupe pas de savoir pourquoi c’est l’IS – alors même que son importance numérique «était dérisoire et que son action en Mai 68 n’eut rien de spectaculaire – qui fut choisie comme la juste expression de ce mouvement. Tous ces universitaires ne semblent pas comprendre que la gloire de l’IS n’est intervenue que dans le moment de reflux des luttes sociales, comme justement couronnement de son échec. En effet, en 1968 il existait de très nombreux groupes d’obédience conseilliste, relativement indépendants les uns des autres et qui pour la plupart ne connaissaient qu’à peine l’existence de l’IS et de Guy Debord. Ces groupes prospéraient à la fois sur la contestation des formes hiérarchiques des partis politiques, notamment du PCF, mais aussi sur les insuffisances théoriques des groupes anarchistes. L’IS était juste un parmi les autres. C’est seulement ensuite quand le soufflé est retombé, que l’on s’est rendu que l’IS avait quelque chose de plus au moins dans la forme.

     Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015 

    Les situationnistes à la conférence de Munich en 1959 

    L’ouvrage d’Anna Trespeuch-Berthelot est curieusement construit : une première partie qui refait l’historique du développement de l’IS, avec beaucoup de rapidité et de lacunes, et une deuxième qui tente de cerner la postérité du mouvement à travers l’émergence de petits groupes radicaux. Si la première partie n’apporte guère de nouveauté, la seconde ressemble à un catalogue un peu désarticulé, une promenade à travers une faune furieuse qui passe son temps à s’autodétruire et à se perdre dans des querelles incompréhensibles par le commun. Mais reconnaissons qu’elle a fait un effort incroyable pour lire cette littérature post-situationniste plutôt indigeste.

    Au crédit de l’ouvrage on mettra cette volonté de comprendre la diffusion des idées situationnistes, ses modalités et sa réception. On appréciera le fait que les Renseignements Généraux n’aient guère donné de crédit à l’idée de Debord selon lequel la police avait tout à craindre de l’Internationale situationniste.

    Anna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015  

    Guy Debord dans la Sorbonne occupée 

    L’écriture de l’ouvrage est aussi assez aléatoire. On trouve par exemple souvent deux fois le « mais » dans la même phrase. Ce qui donne l’impression d’un style assez relâché. Mais il y a des approximations plus gênantes. Par exemple Anna Trespeuch-Berthelot date la redécouverte de Sade et Lautréamont en France des travaux de Roland Barthes en 1971. C’est plus qu’inexact. En effet l’œuvre de Sade qui a toujours été, comme celle de Lautréamont, située très haut par Breton et les surréalistes, et elle se diffuse très bien vers le milieu des années soixante, grâce non pas à un universitaire comme Barthes, mais à Jean-Jacques Pauvert et Gilbert Lely, c’est le moment où la censure relâche ses efforts dans le domaine littéraire. De même c’est Maurice Saillet qui en publiant les œuvres complètes de Lautréamont au Livre de Poche en 1963 le fait sortir du purgatoire. Je suis très étonné que son directeur de thèse qui est pourtant d’une génération où justement ces littératures ont explosé, ait laissé passer de telles bévues. On trouve aussi à la page 490 que Les situationnistes. L’utopie incarné, l’ouvrage de Laurent Chollet paru en 2004 chez Gallimard est la réédition de L’insurrection situationniste publiée par Dagorno en 2002. Or ce sont deux livres différents aussi bien par l’objectif que par la forme et la taille. Certes ça ne change rien à l’affaire, mais cela dénote un manque de sérieux curieusement validé par l’université.

     

     


    [1] Anna Trespeuch-Berthelot, « L’avant-garde situationniste : une analyse sociologique », La Vie des idées, 30 mars 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-avant-garde-situationniste-une-analyse-sociologique.html. 

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