• Sinistre anniversaire

     

    La dynamique du non 

    Il y a tout juste 10 ans, le 29 mai 2005, le peuple votait « non » au référendum sur le TCE (Traité établissant une Constitution Européenne). Et les Hollandais en avaient rajouté une louche en votant « non » eux aussi le 1er juin de la même année à près de 62%. Mais un peu plus de deux ans plus tard, le TCE, chassé par la porte de la démocratie, revenait par la porte de la « post-démocratie » sous la forme du Traité de Lisbonne qui reprenait d’une manière cynique la plupart des grandes lignes du TCE. Mais cette fois le texte n’était pas présenté aux peuples pour approbation, mais seulement à ses représentants.

    Il y a donc bien eu trahison de la volonté populaire, et comme le dit Libération, le journal que plus personne ne lit, « on n’a pas fini de payer la facture. Lors du résultat du vote du 29 mai 2015, l’ancien maoïste Serge July, reconverti en chantre du libéralisme échevelé européiste, avait hurlé contre l’Europe du non, selon lui une France moisie, raciste, à la ramasse, j’en passe et des meilleures. On peut comprendre son dépit. Cette canaille journalistique avait en effet soutenu jusqu’au bout le « oui » au référendum, y allant comme avec son confrère Le monde, de sondages bidons et d’analyses tout aussi bidonnées, pour essayer de convaincre le peuple, un peu con il faut le dire, de suivre l’élite qui comprend bien tout ce qu’il y a à comprendre.

    On rappellera juste quelques faits importants qui méritent d’être soulignés : le non était massivement un non de gauche, c’est la gauche qui a voté non en 2005, 56% des sympathisants du PS ont voté « non » au TCE. C’est un tort de croire que le « non » était un « non » hétéroclite, fait de souverainistes, d’anciens aigris du PCF, ou encore de vieux fachos du FN. Le journal Le monde a été le promoteur de cette thèse. Mais on pourrait lui rétorquer que le « oui » était encore plus hétéroclite, rassemblant une large partie de l’UMP, la partie de droite du PS, et quelques grands financiers : les tenants de l’Europe sociale et de l’Europe de la finance.

      Sinistre anniversaire

    Le second point important qu’il faut rappeler ici, c’est que le « non » l’avait emporté après une campagne passionnante. Passionnante essentiellement parce qu’elle avait engendré des débats nombreux et variés dans toutes la France, tandis que l’establishment médiatique faisait massivement campagne pour le « oui ». Ce fut aussi la première campagne électorale où Internet joua un rôle important, c’est d’ailleurs comme ça que le très controversé Etienne Chouard se fit connaître. En tous les cas le TCE avait été décortiqué, en long, en large et en travers. Le peuple avait voté en connaissance de cause et la campagne avait été enthousiaste.

     

    Conséquences à long terme 

    On peut dire sur cette affaire que le peuple a manqué de vigilance et a laissé se réaliser les manœuvres de l’abominable Sarkozy pour amener l’ensemble des parlementaires à voter en faveur du Traité de Lisbonne. Il y a bien eu quelques manifestations devant l’Assemblée nationale, mais cela ne fut pas assez massif pour émouvoir la canaille parlementaire sans foi ni loi. Et bien sûr le peuple paie toujours sa passivité. la question est de savoir maintenant si cet esprit du 29 mai 2015 est toujours vivant.

     Sinistre anniversaire

     

    Depuis cette époque la méfiance vis-à-vis de l’Union européenne et de ses boutiques s’est accrue. La crise est passée par là. Or cette crise a été soignée en Europe essentiellement par les mêmes recettes qui l’ont provoquée : baisse des salaires, démantèlement du service public, détricotage du droit du travail, j’en passe et des meilleures. On peut dire que le divorce entre le peuple et ceux qui prétendent le diriger s’est aggravé. Les électeurs sont de moins en moins enclins à aller voter. Ce qui renforce ce sentiment selon lequel nous ne sommes plus en démocratie.

      Sinistre anniversaire

    Mais il y a autre chose. C’est qu’en 2005 on avait voté essentiellement contre une forme d’Europe libérale, et beaucoup pensaient encore qu’une Europe sociale était possible. Aujourd’hui il n’y a plus personne pour croire qu’on peut parvenir à la construction d’une Europe sociale et de plus en plus commencent à comprendre qu’il n’y a qu’une seule forme d’Europe, celle de la banque et du capital. Au moins je n’ai jamais eu ce genre d’illusion. En 2005 j’avais publié un petit ouvrage de combat contre le TCE où j’indiquais que l’Europe n’avait aucun avenir pour la gauche et qu’en aucun cas elle ne pourrait se transformer en une Europe sociale. Le Front de Gauche et les partis qui le composent, le Parti de Gauche et le PCF, ont payé très cher depuis 2005 ce manque de clarté dans le positionnement. Défendre l’Europe, fut-elle sociale, est devenu complètement abstrait, sans contenu. Plus personne y croit. L’enjeu est aujourd’hui la transformation de nos institutions qui ne fonctionnent plus. L’Union européenne tente de gouverner par des traités. Elle y arrive jusqu’à un certain point, mais elle le fait en dissolvant la nation dans un ensemble de régions plus ou moins autonomes qui empêche la démocratie de se manifester. Les grandes décisions politiques, économiques et sociales se prennent dans les bureaux feutrés de la Commission européenne sans être ennuyé par le peuple, et la gestion quotidienne revient peu à peu aux Régions. L’Etat national va être dissous. Mais ce n’est pas une bonne chose pour la démocratie. On le voit avec les pitreries de Sarkozy puis de Hollande : nos présidents n’ont plus de responsabilité.

      Sinistre anniversaire

    Des partis anti-européens commencent à se développer. D’abord sur cette idée très simple : qu’on soit de gauche ou de droite, les Traités européens interdisent de faire de la politique et même au peuple de s’exprimer. Le cas de Grèce est exemplaire avec ce bras de fer interminable entre le gouvernement social-démocrate d’Athènes et l’Eurogroupe, ensemble de vendus et de collaborateurs qui veulent sa reddition.

    Il y a donc des partis anti-européens de droite et de gauche. Cela va du FN au PRCF, en passant par l’UPR, le M’PEP et quelques autres comme ceux qui ont pris l’initiative du mouvement du 14 juillet. Tous ces partis ont un point commun : dans l’Union européenne, il n’y a plus de politique possible, plus de débat, il n’y a plus qu’une ligne qui s’impose. Cela ne veut pas dire évidemment que les clivages entre la droite et la gauche n’ont plus de sens, ou qu’on est d’accord avec la ligne du FN. Au contraire, mais le débat entre la droite et la gauche ne peut plus s’exprimer dans le cadre d’institutions qui ont démontré leur nocivité.

    Il se trouve par ailleurs que si un nouveau référendum nous était proposé – nos politicards ne sont pas fous, ils ne risquent pas de le faire – les Français voteraient à nouveau massivement non. On aurait 62% pour le « non » et 38% pour le « oui ». Il semble que le rejet de l’Europe se soit donc approfondi. 

    La tâche la plus urgente 

    Pour toutes les raisons qui viennent d’être développées si dessus, il me semble que la tâche la plus urgente est d’en finir avec l’Europe, non seulement avec l’euro, mais aussi avec la Commission européenne et l’Union européenne. Les « socialistes » qui sont de plus en plus décalés des réalités sociales et économiques nous disent qu’il faut défendre les acquis européens. Cela fait plus de trente ans qu’on nous présente la défense de l’Europe comme un objectif important et intéressant. Les résultats depuis 1983 sont catastrophiques dans tous les domaines : il n’y a rien de positif dans l’Union européenne et son développement. C’est un échec complet. Pourquoi vouloir poursuivre ? Pourquoi s’entêter ? Au nom de quoi ? D’un avenir radieux qui arriverait dans 1000 ans ?

    Cette année sera décisive : d’une part parce que la Grèce risque de sortir de l’euro, même si l’Allemagne va faire tout ce qu’elle peut pour l’en empêcher, et d’autre part parce que le Royaume Uni risque aussi mais pour d’autres raisons de rompre avec l’Union européenne et sa logique débile. On le voit la Grèce et le Royaume Uni demandent des passe-droits, des réformes. Celles-ci sont contradictoires, mais si l’Union européenne y cédait pour se préserver, elle n’obtiendrait qu’une victoire à la Pyrrhus. En effet, pour maintenir en même temps le Royaume Uni et la Grèce dans l’euro et dans l’UE, il faut envisager que tous les pays suivent un chemin particulier, celui qui les arrange au détriment d’une logique d’ensemble. C’est la voie inverse du fédéralisme.

    En  attendant il nous faut continuer à approfondir la critique de l’Union européenne et de ses différentes boutiques, non seulement parce qu’elles n’ont aucun résultat positif, mais aussi parce qu’elles débouchent sur une absence évidente de démocratie à l’échelle d’un continent.

     

    Liens  

    http://www.francetvinfo.fr/dix-ans-apres-le-referendum-sur-la-constitution-europeenne-les-francais-revoteraient-non_925799.html#xtor=AL-79-%5Barticle%5D-%5Bconnexe%5D

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  •  Rüdiger Safranski, Quelle dose de mondialisation l’homme peut-il supporter ? Actes sud, 2004

    La mondialisation est questionnée ici dans ses dimensions anthropologiques. Que devient l’homme dans ce contexte ? En quoi en est-il responsable ? Rüdiger Safranski est un philosophe allemand, ayant fait sa thèse sous la direction d’Adorno, ce qui n’est pas rien et qui l’affilie indirectement à l’Ecole de Francfort. Mais il s’est surtout fait connaître en France par des travaux de vulgarisation sur des sujets porteurs, potentiellement vendeurs. La mondialisation en est un. En effet, cette mondialisation provoque des dégâts économiques et écologiques tellement évidents qu’elle pose des problèmes de conscience et de positionnement.

    Parmi les idées qu’il avance pour définir le problème et tenter d’y répondre, il y a le rapport entre la nature première et la nature seconde de l’homme, comme si la question était le passage de l’une à l’autre. L’autre idée importante et décisive, c’est que la mondialisation c’est une discussion sur les frontières puisqu’elle se fixe pour vocation de les abolir. Mais nous dit Safranski l’expérience humaine ne peut se réaliser pleinement que sur des espaces étroits, sensibles à nos capacités physiques d’appropriation. Et bien sûr les longs déplacements finissent par nier cette expérience. Safranski pose une question capitale : peut-on faire comme si le monde était seulement un village ? Non répond-il car à ce moment-là la culture va disparaitre.

     Rüdiger Safranski, Quelle dose de mondialisation l’homme peut-il supporter ? Actes sud, 2004 

    Touristes à Venise 

    Extrait :

    « Le développement des techniques de maîtrise virtuelle de l’espace - télévision, téléphonie, internet - ne nous empêche pas de continuer de voyager physiquement, et de voyager toujours plus. Pour affaires ou pour passer le temps, on arpente infatigablement l’espace. Cette vie itinérante, on le sait, n’est pas pour rien dans la dévastation de l’espace. C’est comme si le temps dépensé se vengeait sur lui. Pour franchir de longues distances en un minimum de temps, on construit des routes, des voies ferrées, des aéroports, moyennant le grignotage des paysages. La grande vitesse condamne à tracer des routes où l’on puisse se déplacer sans rencontrer ni obstacle ni sollicitation importune. L’espace arpenté perd toute signification. Entre le départ et l’arrivée, c’est une sorte de tunnel ; le temps qu’on y passe doit filer comme une flèche, c’est-à-dire, si possible, sans expérience qui ait trait au voyage en tant que tel. C’est ainsi qu’on fait l’article : sur telle route, dans telle voiture ou dans tel train express, vous arriverez comme vous étiez partis, impeccablement mis, frais et dispos. Ce qui doit disparaître, c’est l’ef­fort que nous coûte l’acheminement vers un lieu éloigné. » 

    On en viendrait presque à un éloge de l’immobilité ! Or en effet, c’est la frénésie de déplacement, suréquipé de techniques diverses et variées, qui non seulement déracine l’humaine, mais qui en outre accélère la destruction de la planète. On peut s’en prendre à l’industrie touristique qui est non seulement génératrice de pollution, mais qui participe de la destruction des cultures et de l’uniformisation du monde, mais également des formes modernes de la mondialisation, le développement de l’Union européenne, ou le possible TAFTA qui en ouvrant le marché renforce les possibilités de déplacement en concentrant du même coup le capital.

     

    Le principal défaut du petit livre de Safranski est de considérer que finalement la mondialisation est presqu’une tendance naturelle, le résultat d’un comportement humain – d’une nature – et non pas la conséquence du développement d’un système économique singulier qui a déraciné les hommes en les séparant de la mère nature. 

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  •  Les échecs de la diplomatie occidentale

    L’opinion publique française est partagée sur ce qu’il convient de penser de Poutine et de la Russie. Pour les uns Poutine est une sorte de Staline qui vise à reconstruire la Grande Russie, et pour les autres, il est la victime d’une agression occidentale. Disons le tout de suite pour éviter les malentendus, mon but n’est pas ici de défendre Poutine, ni de lui donner un brevet de bonne démocratie, mais plutôt de pointer du doigt ceux qui lui donnent des leçons et qui feraient mieux de balayer devant leur porte.

      Les échecs de la diplomatie occidentale

    Jacques Sapir a, dans un billet récent sur son blog, pointé ce qu’il appelle les « succès russes ». La contrepartie de ces succès est l’échec d’abord de la politique étrangère européenne.  John Kerry s’est entretenu le 12 mai avec Poutine à Sotchi. Pour certains, il semblerait qu’il s’agit là d’une reconnaissance par les Etats-Unis de l’importance de la Russie sur le plan géostratégique. On dit en effet que les Américains auraient besoin non seulement des Russes dans le dossier iranien, mais aussi en ce qui concerne la lutte contre l’Etat Islamique qui ravage le Moyen-Orient. Les observateurs ont fait remarquer que la question de la Crimée n’a pas été évoquée, et que John Kerry s’est engagé à faire respecter les accords de Minsk par la partie ukrainienne. Il faut bien comprendre que les échecs diplomatiques de l’Europe sont la conséquence d’une lecture approximative de la réalité économique. Mais plus généralement cet échec s’inscrit dans la continuité de la longue série d’erreurs tactiques et stratégiques de l’administration américaine en matière de politique étrangère. 

    A côté du sujet

    Les échecs de la diplomatie occidentale  

    C’est donc d’un constat d’échec dont il s’agit. En effet les sanctions voulues par l’OTAN et les États-Unis et mises en œuvre par l’Europe n’ont apporté que la confusion. Aucun des résultats attendus ne s’est manifesté même un peu. Les sanctions économiques étaient censées faire pression sur la population russe et celle-ci aurait eu alors à cœur de se libérer d’un « dictateur ». Manifestement ce fut une erreur de calcul, non seulement parce que les conséquences économiques ont été mal appréciées, mais aussi parce qu’on n’a pas compris que la Russie était une vraie nation.

    Les conséquences économiques ont été très mal appréciées parce qu’elles ont été prévues sur la base d’une théorie fausse qui voudrait que le développement économique dépende d’abord de son ouverture (la vieille idée débile selon laquelle les échanges tirent la croissance). Et donc on a cru ou fait semblant de croire que si on privait la Russie d’un accès aux marchés européen et américain cela ruinerait le moral des consommateurs russes. Mais dans un monde concurrentiel, les Russes ont les moyens de se tourner vers des solutions alternatives : la Chine d’abord, mais aussi l’Inde, le Brésil et Israël. La dévaluation du rouble par rapport au dollar et à l’euro n’est pas un handicap, au contraire, il n’y a que les économistes orthodoxes pour croire à cette fable, cela relance la production intérieure et contribuer à améliorer la balance des paiements.

    Autrement dit en voulant isoler la Russie, on a renforcé l’axe Moscou-Pékin, et c’est l’Europe percluse de rhumatismes aigus, faible croissance, chômage en hausse qui s’isole à l’inverse d’une croissance retrouvée ! Entre temps les BRICS ont renforcé leur coopération en mettant en place une banque internationale qui va contourner à terme les grands organismes financiers internationaux empêtrés dans des querelles théoriques, pour ou contre l’austérité. A défaut d’approuver Poutine, on lui reconnaîtra au moins une plus grande cohérence qu’à ses adversaires occidentaux. 

    L’enlisement européen 

    Les sanctions semblent avoir été plus coûteuses pour les Européens que pour les Russes. Pour les Européens, selon le ministre des affaires étrangères espagnol, cela aurait un coût déjà de plus de 20 milliards d’euros. Comment l’idée de telles sanctions ont pu être prises ? D’abord elles l’ont été sous la pression de l’OTAN qui a une vision archaïque pour le coup de la Russie. Après l’avoir encerclée de bases militaires, alors que rien ne le justifiait, elle a fait semblant de s’étonner que les Russes réagissent en annexant la Crimée qui leur est vitale pour accéder à la mer Noire et par suite à la Méditerranée. Les Américains et l’OTAN ont donc encouragé les Européens qui ne veulent pas faire une vraie guerre avec la Russie à mettre en place ces sanctions. On note que ces sanctions ne gênent en rien les pays comme les USA ou le Royaume Uni qui commercent très peu avec la Russie et y investissent aussi très peu. Autrement dit les Européens un peu paumés et sans boussole ont suivi les directives de l’OTAN et des Etats-Unis et en ont assumé le coût.

    En juillet prochain l’Europe doit renouveler ou durcir les sanctions contre la Russie. Vu le peu de succès de l’épisode précédent, on pense que cette histoire se terminera en eau de boudin. Les pays qui veulent pousser à durcir les sanctions sont peu nombreux, les pays baltes, la Pologne et le Royaume-Uni qui par ailleurs se prépare à sortir de l’Union européenne – ce qui par parenthèse priverait les Etats-Unis d’un puissant relais. Les pays du Sud sont résolument contre, avec en tête bien sûr la Grèce qui elle aussi mais pour d’autres raisons pourrait sortir de l’Europe et dont les liens avec la Russie sont anciens et importants. On peut prévoir que ces sanctions ne seront donc pas reconduites. 

    Les échecs de la diplomatie occidentale 

    Les errements américains 

    Mais les errements de la politique étrangère américaine ne s’arrêtent pas à la question ukrainienne et russe. Le Moyen-Orient est à feu et à sang. L’Irak, la Syrie, sont des pays qui n’ont plus de réalité véritable. En effet l’Etat Islamique contrôle une surface très large qui empiète sur les deux Etats. Mais la question principale est celle de l’aveuglement américain qui  non seulement a laissé se développer la puissance de feu de l’EI, mais en outre a contribué à l’accroître. En quelque sorte le but de faire tomber le régime syrien n’a pas pris en compte les conséquences à moyen terme de la mise en place de cet Etat Islamique. Levant Report faisait état de documents de la CIA déclassifiés qui montrait l’implication des Etats-Unis dans ce processus depuis 2012 ou 2013.

     Les échecs de la diplomatie occidentale
     

    Il semble que les leçons de l’Afghanistan n’aient pas été entendues. A cette époque les Etats-Unis se sont lancés dans un soutien à Al Qaïda au nom de la démocratie, mais dans le but d’en chasser les Russes. On connait le résultat, les Talibans sont devenus une force politique qui a déstabilisé la région et a provoqué sa ruine. La régression sociale, politique et économique de ce pays dure maintenant depuis 1989, et évidemment on n’a toujours pas vu le début des prémisses d’un système démocratique qui se mettrait en place.

    Les occidentaux manifestement ne savent pas comment ni pourquoi ils doivent lutter contre l’EI, mais pendant qu’ils s’occupent de l’Ukraine, la situation s’aggrave au Moyen-Orient. Plus récemment les Américains en sont venus à réviser leur position sur la Syrie et ils ont repris langue avec le régime de Bachar el-Assad. Cela semble être la première étape d’une action qui vise à l’éradication de l’EI dans la région, processus qui prendra sans doute de longues années.

    En effet les errements de la politique américaine ont agacé tout le monde dans la région, des Israéliens aux Palestiniens, en passant par l’Iran ou les puissances du Golfe. Au mois d’avril l’EI a massacré des Palestiniens à Yarmouk, sans que les organisations gauchistes pourtant promptes à crier au massacre quand il s’agit d’Israël n’ouvrent la bouche pour s’en indigner. Accessoirement la sauvagerie des massacres de l’EI mine un peu plus l’unité des Palestiniens. En effet, le Hamas soutient l’EI, ce qui n’est pas du goût de l’Iran qui jusqu’alors soutenait le Hamas et lui procurait des financements. Il semblerait que dans les mois qui viennent le Hamas va perdre tous ses appuis extérieurs ce qui va encore un peu plus compliquer le jeu diplomatique dans la région, en donnant tort aux diplomates occidentaux qui depuis des années soutiennent que le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens devait passer obligatoirement par un dialogue direct avec le Hamas.

    Il s’ensuit que, tandis que se met en place laborieusement le Traité atlantique (TAFTA) qui devrait affermir les liens entre les USA et l’UE, les Etats-Unis se trouvent marginalisés sur la scène internationale. Se met en place un nouvel axe entre la Russie, l’Iran et Israël, avec le soutien actif de la Chine. Israël est maintenant ouvertement critique vis-à-vis des Etats-Unis et ne peut plus être considéré comme un simple relais de l’impérialisme américain. Cet ensemble de faits confirme que le déclin politique de l’Occident accompagne aussi son déclin économique. Mais cela explique pourquoi le monde ne peut retrouver rapidement une stabilité avant longtemps.

    Juste un mot pour conclure sur ceux qui réclament une solution politique dans cette région : ça me fait penser à cette guerre de 10 ans qui ravagea la Yougoslavie. La solution fut d’abord militaire et elle vit l’émergence de nouvelles configurations territoriales. Il semble que la solution politique n’interviendra au Moyen-Orient qu’après la défaite définitive de Daesh puisqu’aussi bien on ne voit en face de qui ils pourraient s’asseoir pour discuter d’un processus de paix. 

    Liens 

    http://russeurope.hypotheses.org/3823 

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150209triba39006c70/sanctions-contre-la-russie-l-ue-a-perdu-21-milliards-d-euros-en-exportations.html

    http://www.manartv.com.lb/french/adetails.php?eid=238577&cid=18&fromval=1&frid=18&seccatid=37&s1=1 

    http://www.france24.com/fr/20150401-etat-islamique-ei-jihadiste-camp-palestinien-yarmouk-damas-olp

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  • L’ouvrage de Colin Crouch tend à montrer que la post-démocratie n’est pas un accident, mais un changement de modèle politique qui s’adapte à des évolutions économiques décisives, avec des conséquences inédites en matière de luttes des classes. La lecture de cet ouvrage permet d’approfondir un concept que j’utilise par ailleurs assez souvent.

       Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013

    Définition

    C’est un petit livre qui date de quelques années. Son succès correspond assez bien à ce stade nouveau des formes institutionnelles et au changement dans leur fonctionnement. Nous vivons maintenant dans des institutions qui ne sont pas directement répressives – encore que les lois votées aux Etats-Unis suite aux attentats du World Trade Center et celles que la parlement français vient de voter ces jours restreignent fortement les libertés individuelles – mais qui ne permettent pas aux citoyens de s’exprimer sur la conduite de la politique, ou quand ils s’expriment, leur opinion n’est plus prise en compte. Cette évolution est particulièrement nette avec le développement de l’Union européenne, 2005 aura été l’entrée en vigueur officielle de la post-démocratie. Ces dix ans n’ont pas été perdus, et les différents traités européens, ou ceux qu’on essaie de mettre en œuvre comme le Traité transatlantique (TAFTA), renforcent cette tendance en substituant aux règles définies par un parlement élu, des règles produites par des think tanks proches des milieux patronaux qui sont censés refléter les lois naturelles du marché et y soumettre le politique.

      Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013

    Le régime post-démocratique fait que les électeurs votent pour un programme alternatif, et qu’au final ils ont toujours le même en matière de déréglementation des marchés ! En France, par exemple, le passage de l’UMP au PS ne change fondamentalement rien, en Angleterre que ce soit le Labour ou les Tories le nombre de pauvres augmente de la même manière, et en Allemagne le SPD est devenu la béquille de la CDU. Cela engendre des frustrations profondes qui se traduisent par la montée continue de l’abstention dans les différents scrutins. C’est à propos des élections européennes que l’abstention est la plus forte, mais on remarque facilement aussi que c’est l’Union européenne et ses différentes boutiques qui détiennent la palme de l’absence de démocratie dans leurs décisions. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas l’Union européenne de poursuivre sa politique mortifère dans l’indifférence générale. Autrement dit, il ne nous reste plus que les apparences d’un régime démocratique : la liberté d’expression – pour combien de temps, l’affaire Charlie montre que celle-ci reste très fragile et qu’il suffira d’un rien, on en appellera au respect des religions par exemple, pour que celle-ci soit officiellement supprimée ? – et le fait d’aller voter sans conséquences pour les tenants du système.

    Il est d’ailleurs assez ahurissant de voir les hommes politiques européens, Hollande, Cameron, Merkel et quelques autres, donner des leçons de démocratie à la Russie, mettre en place des sanctions pour la faire respecter, qui par ailleurs ne respectent pas le suffrage universel, que ce soit à propos du TCE, ou que ce soit en ce qui concerne le changement de gouvernement en Grèce. Quand Junker nous explique que les traités européens ont au-dessus du suffrage universel, il n’y a plus rien à ajouter. 

    Histoire de la post-démocratie 

    Colin Crouch explique que la démocratie s’est épanouie avec le développement quantitatif de la classe ouvrière et que celle-ci sur une durée d’environ un siècle a obtenu par ses luttes des droits sociaux, politiques et économiques nouveaux. Cela s’achève au début des années quatre-vingts avec la contre-révolution libérale de Reagan-Thatcher qui va mettre en place un système nouveau qui peu à peu réduit les droits des syndicats, l’Etat providence et bien sûr les salaires. Cela est possible parce que la classe ouvrière est en recul quantitativement et qu’émerge un nouveau salariat forcément moins combattif. Certes il existe encore des combats sociaux, et il en existera encore d’autres, mais ceux-ci sont de plus en plus parcellaires et ne remettent pas en cause le fonctionnement global du système.

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013  

    Les relations incestueuses entre les «  élites » et le patronat 

    Le second aspect de cette parabole, c’est que les partis traditionnellement de gauche qui luttaient pour la réduction des inégalités économiques soit ont disparu comme le PCF, soit se sont convertis à une logique de droite qui ne remet plus en question la domination intellectuelle du patronat et qui mettent au  cœur de leur problématique la « compétition » et la concurrence qui inévitablement renforcent les inégalités. C’est l’abominable Emmanuel Macron qui approuve et justifie les réformes de Margaret Thatcher.

    Colin Crouch va un peu plus loin que ce constat et voit dans le ralliement des anciens partis de gauche (PS, SPD, Labour) à la rhétorique de l’entreprise et de son efficacité aussi un effet de corruption généralisée. En effet lorsque l’on suppose que le mérite se mesure à sa propre capacité à gagner de l’argent on n’est guère enclin à lutter contre les détournements de fonds, il est d’ailleurs symptomatique qu’il ne se passe plus un jour sans que tel ou tel homme politique ne se fasse prendre la main dans le sac. Quand ce n’est pas Jérôme Cahuzac, « socialiste », qui doit démissionner pour avoir organisé l’évasion fiscale de ses gains, c’est Jean-Claude Juncker qui se fait épingler pour avoir organisé à l’échelle de son pays, le Luxembourg lorsqu’il était premier ministre, l’évasion fiscale des multinationales dont il est l’obligé. On remarque que ces deux hommes sont ceux-là mêmes qui sont sensés organiser la lutte contre la fraude fiscale.

     

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Valls faisant allégeance à son souverain 

    En réalité le soubassement sur lequel se développent les régimes post-démocratiques est la désindustrialisation qui est elle-même le résultat très peu naturel de la mondialisation dont l’arme principale est la déréglementation financière. Mais ce mouvement est aussi appuyé par un système puissant de contrôle des médias qui sont la plupart privatisés et financé par des grands groupes capitalistes. On remarque que cette montée en puissance des médias sous contrôle du grand capital est concomitante de l’effondrement de la presse d’opinion. Et quand les chaînes de télévision sont publiques, elles s’alignent facilement sur le discours patronal au motif qu’elles aussi doivent faire de l’audience ! 

    Le démantèlement de l’Etat 

    La rhétorique libérale a envahi l’espace politique. Haro sur l’Etat est le mot d’ordre général. L’Etat est définit comme une sorte d’hérésie, un gaspillage qu’il convient de réduire. Curieusement cette idiotie a le plus grand succès où à l’inverse c’est le marché et ses lois qui ont fait faillite. En effet, la crise de 2008 est bien la preuve que la déréglementation des marchés non seulement ne mène pas à l’optimum, mais elle génère des catastrophes économiques, sociales et politiques. Et à l’évidence 90% des banques auraient fait faillite en 2008 si l’Etat ne s’était pas endetté pour les renflouer !

    Le recul de l’Etat se manifeste aussi bien à travers les privatisations – là la corruption a été sans frein – qu’au travers des politiques visant à diminuer les prestations sociales et les retraites. Pour Colin Crouch, c’est une entrave à la démocratie, car la logique de l’Etat est différente de celle du marché – c’est d’ailleurs ce que disait Léon Walras déjà à la fin du XIXème siècle – et si on rabaisse l’Etat l’équilibre est rompu entre la logique collective et celle du marché.

    Dans un régime post-démocratique l’Etat devient une vache à lait pour les entreprises de fortes dimensions qui elles-mêmes poussent à la modification du droit et de la loi en faveur de leurs intérêts. Le décalage qu’il y a entre le langage et son application c’est que finalement le secteur privé n’apparaît pas vraiment plus efficace au contraire : Colin Crouch développe d’ailleurs le PPP (Partenariat Public Privé) qui s’apparente à une autre forme de pillage du bien public.

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013   

    Les think tanks comme propagandistes de la post-démocratie

    Dans un ouvrage assez récent, Roger Lenglet et Olivier Vilain, Le pouvoir sous influence, Armand Colin, 2011, pointent un phénomène récent en Europe et en France, mais qui a déjà fait ses preuves ailleurs aux Etats-Unis. Le développement et la prolifération des « thinks tanks » produit des idées clés en main pour les hommes politiques à la recherche de leur électorat. Il existe même un annuaire de cette curieuse fonction pour la France[1], et leur nombre est assez extravagant. Ces think tanks sont à l’origine de la transformation des partis sociaux-démocrates en des boutiques faisant la promotion des idées libérales aussi bien sur le plan des mœurs que sur le plan économiques. On les trouve d’ailleurs à l’origine de la plupart des traités européens[2] et des grandes réformes sur les retraites, le marché du travail et l’impôt.

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Ces boutiques se présentent comme des clubs de réflexion, des associations sans but lucratif, mais bien sûr la plupart disposent de fonds importants versés par des grandes entreprises. Ayant des budgets bien plus importants que n’importe quel centre de recherche universitaire sur ces mêmes questions, ils attirent des chercheurs qui prendront surtout bien garde à ne pas heurter leurs bailleurs de fonds. En vérité leur rôle anti-démocratique présente deux aspects : d’abord le fait que leurs brochures, leurs études ne sortent pas d’un cadre assez fermé, élitiste, pour ne pas dire complotiste, elles ne s’adressent pas aux masses. Ensuite, ils privent les militants et les citoyens de discussions politiques véritables sur ces mêmes projets.

    Le développement des think tanks est le corolaire de la fuite des militants des partis, et probablement qu’il contribue à l’accélérer. Mais en même temps c’est la contrepartie de formations politiques qui de plus en plus souvent se financent auprès des grandes entreprises. C’est sans doute plus avancé dans les pays anglo-saxons qu’en France. En vérité, il s’agit d’un processus rampant de privatisation des partis politiques, et c’est sans doute pour cela qu’ils finissent par tous se ressembler, à quelques détails près.  Evidemment la renommée de ces think tanks passe par leur capacité à lever des fonds, pour cela on peut compter sur la compréhension de la Commission européenne qui complète et facilite ainsi les financements privés en leur donnant un vernis plus ou moins scientifique. Les économistes ont beaucoup profité de ces opportunités, contrats, études diverses et variées, ils sont les plus riches des universitaires. C’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent que leur production soit aussi médiocre parce qu’elle s’occupe principalement de satisfaire le patronat et non pas d’établir une quelconque vérité scientifique.

     Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Hollande préfère embrasser des patrons corrompus et poursuivis par la justice que des ouvriers 

    Les thinks tanks ont un autre rôle encore, celui passeurs entre les lobbies patronaux et les partis politiques. On voit donc se mettre en place une structure de pouvoir où les lobbies patronaux dominent la vie politique et la vident de son sens. 

    Critiques 

    Le livre de Colin Crouch est tout à fait satisfaisant dans la façon dont il décrit le processus de décomposition des démocraties occidentales. Cette post-démocratie représente ce moment où les services publics vont être une source de profit pour les capitalistes et donc vont finir par disparaître. Mais Colin Crouch n’explique pas pourquoi le capitalisme s’intéresse maintenant à la marchandisation des services publics. En vérité, c’est à la fois parce que les investissements dans les secteurs industriels sont de moins en moins rentables, mais aussi parce qu’ils assurent la solvabilité de ces nouveaux investissements en se tournant vers l’Etat. Autrement dit, en faisant financer leurs activités par l’Etat, ils sortent clairement de la logique du marché. C’est le point faible de ce système, parce qu’évidemment dans une période de crise de la dette publique cela ne durera pas toujours.

    L’autre point discutable est celui de la sortie d’une telle situation délétère. A l’évidence elle ne passe plus par les anciens partis qui sont en perte de vitesse, et pour les partis sociaux-libéraux, promis à une disparition pure et simple. Mais Colin Crouch pense que la démocratie parlementaire a encore un avenir, il croie d’ailleurs qu’il y a un besoin de partis pour dépasser les luttes portant sur des droits spécifiques. Si la situation de la post-démocratie nécessite un grand coup de balais, il n’est pas sûr que celui-ci pourra se réaliser dans le cadre vermoulu des vieilles institutions. Je pense par exemple que rien ne pourra se faire sans la disparition préalable de l’Union européenne et de ses maudits traités.

    Enfin Colin Crouch aurait dû à mon sens insister un peu plus sur cette idée forte : la post-démocratie mourra de son échec sur le plan économique. En effet, pour se perpétuer, elle a besoin de financement et ses financements lui sont pour l’instant garantis par l’Etat. Or celui-ci est obligé pour résoudre cette contradiction terrible, d’alourdir les impôts des plus pauvres (hausse de la TVA et des impôts indirects) et allégement des impôts sur les hauts revenus. Et comme les salaires dans le monde post-industriels sont orientés à la baisse, cette situation engendre un désenchantement croissant qui pourrait se traduire prochainement par des mouvements de révolte inédits qui rebattent les cartes.

    Mais malgré ces critiques qui ne sont pas négligeables, le livre de Colin Crouch est important, il a en outre l’avantage d’être petit et surtout d’être écrit dans un langage compréhensible pour les non-spécialistes.

     Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Colin Crouch lors d’une de ses interventions 

    Liens 

    http://repository.upenn.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1008&context=think_tanks 

     


    [1] http://www.rpfrance.eu/Annuaire-des-think-tanks-et

    [2] Voir sur se sujet fondamental, Raoul Marc Jeannar, Europe, la trahison des élites, Fayard 2004, ou le plus ancien du collectif Observatoire de l’Europe industrielle, Europe Inc., Agone, 2000.

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  • Suivre le dossier grec ce n’est pas seulement éprouver de l’empathie pour ce malheureux peuple, c’est aussi comprendre et discuter les difficultés de la mise en place d’une politique économique libérale stable dans le temps, et par contrecoup d’évaluer les possibilités d’une démarche alternative. Cet enjeu est d’autant plus important, que les politiques dites de l’offre n’atteignent pas les objectifs affichés en matière de croissance et d’emploi. Mais contrairement à ce qu’on peut croire, les choses avancent. 

     Les douloureuses avancées sur le dossier grec
     

    Les buts de la guerre

     

    Comme on le sait les caisses de l’Etat grec sont vides. Il doit faire face à des échéances importantes, le paiement des salaires, le paiement des retraites et bien sûr le remboursement des dettes extérieures, notamment celles vis-à-vis du FMI. Il en résulte que, sans le déblocage des fonds – 7,2 milliards d’euros – dans les jours qui viennent, d’ici à la fin du mois, la Grèce sera obligée de faire défaut. Celui-ci est d’ores et déjà envisagé par le FMI. Le déblocage des fonds est lié strictement par l’Eurogroupe à l’acceptation des réformes demandées par lui – réformes qui vont toutes dans le sens d’un renforcement de l’austérité – c’est une question politique. L’Eurogroupe n’a pour seul horizon que d’amener la reddition complète de la Grèce : car c’est bien d’une guerre dont il s’agit ici, et il y aura un gagnant et un perdant. Mais comme on va le voir, il peut y avoir un cesser le feu pendant une certaine période. Le graphique ci-dessous montre quelles sont les échéances importantes dans ce dossier. On comprend que la crise va être aigüe pendant tout l’été, et d’une manière ou d’une autre à l’automne on y verra plus clair.

     Les douloureuses avancées sur le dossier grec
     

    Les conséquences d’un défaut grec

     

    Les Grecs ont annoncé le 20 mai qu’ils feraient défaut sur les remboursements au FMI, c’est une somme de 302 millions tout de même. Comme la vie continue après un défaut, et que les problèmes ne disparaissent pas comme par enchantement, il faut les envisager sérieusement. La conséquence directe sera d’un défaut soit que l’Etat grec émette une monnaie parallèle à l’euro pour payer ses salaires et ses retraites, soit qu’il sorte directement de l’euro et retourne à la drachme. Dans les deux cas c’est d’un Grexit dont il s’agit.

    Pour les Grecs la conséquence serait positif au bout de quelques mois, tout simplement parce qu’en cas de retour à une monnaie nationale, l’économie grecque reviendrait à un protectionnisme défendu au minimum par la fluctuation du cours de la drachme. Evidemment dans ce cas là il faudrait se protéger contre les sorties possibles de capitaux. Mais ce n’est pas insurmontable comme l’a montré récemment l’exemple de Chypre.

     Les douloureuses avancées sur le dossier grec 

    Les conséquences pour l’Europe seraient triples. D’abord les banques françaises et allemandes essuieraient de lourdes pertes, elles sont évaluées à une centaine de milliards[1], mais également la BCE. La seconde serait que le prestige de l’Eurogroupe serait complètement détruit et on voit mal comment Jeroen Dijsselbloem pourrait ne pas démissionner. On se dirigerait vers une remise en question encore plus forte des stratégies d’austérité en Europe. Enfin la troisième, et sans doute la plus importante sur le long terme, serait une remise en question de facto de la monnaie unique qui apparaît de plus en plus comme un boulet à la fois sur le plan économique – parce qu’elle empêche justement la convergence des économies européennes et aggrave les divergences – et sur le plan politique parce qu’elle dévoilerait l’impasse dans laquelle la construction européenne se trouve.

     

    Le plan Junker

     

    Il existe en Europe aujourd’hui en gros deux lignes, celle qui est présentée par Wolfgang Schaüble, le ministre allemand de l’économie et Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe. Cette ligne est soutenue par la Finlande, les Pays-Bas et l’Autriche. Elle tente d’apparaître comme unique, intransigeante et pas discutable. Elle mise sur l’étranglement financier progressif. Il est vrai que celui-ci a commencé à porter ses fruits, les Grecs ont fait des concessions sur les privatisations, sur la TVA notamment, et que le gouvernement perd peu à peu de ses appuis dans la population.

     Les douloureuses avancées sur le dossier grec 

    Mais il y a une deuxième ligne, celle qui est représentée par la France et l’Italie et qui se veut plus accommodante, pensant que la priorité est de sauver la cohésion de l’Union européenne et sa monnaie unique. C’est dans ses conditions compliquées que le plan Junker arrive. Il propose un compromis. Il s’agirait de faire des concessions sur les retraites et le marché du travail et de se contenter des réformes sur la fiscalité et les privatisations. Dans le même temps on renoncerait à un excédent primaire important, on le situerait aux alentours de 0,75%. En échange les Grecs recevraient les 5 milliards d’euros nécessaires pour faire face à leurs échéances.

    Même si ce plan a été démenti, il est crédible. D’abord parce que c’est tout à fait dans le caractère de Junker, plus malin que le pâle Jeroen Dijsselbloem, plus souple que le rigide Wolfgang Schaüble, il a compris que plus l’affrontement dure, et plus la situation risque de se détériorer pour les créanciers ! Personnellement je parierais que c’est vers cette solution que les choses vont aller, parce que l’Union européenne a toujours fonctionné comme ça. Reste que ce n’est pas gagné. D’abord parce qu’il faut que l’Allemagne accepte ce plan. Cela dépend d’Angela Merkel qui si d’un côté elle connait bien le coût pour l’Allemagne d’un Grexit et par suite le coût très lourd d’une dissolution de l’euro pour son économie, doit faire aussi face aux eurosceptiques qui prendront prétexte des tergiversations vis-à-vis de la Grèce pour demander la fin de l’euro. D’autres pays comme la Finlande risquent de demander eux aussi la fin de l’euro parce qu’ils ont annoncé à grands coups de trompette qu’ils ne veulent plus payer pour les Grecs qui ne font aucun effort pour réformer.

     

    Conclusion

     

    Le plan Junker a déjà fait l’objet de critiques avant même qu’il ne soit sorti de la boîte ! L’idée principale est que cette solution ne ferait que gagner du temps, sans régler les problèmes de fonds. Et donc qu’en reportant les problèmes à plus tard, on ne fera que les aggraver. C’est également vrai, mais si on règle la question dans le sens d’une austérité aggravée en Grèce – soit de sa reddition – la croissance ne redémarrera pas pour autant et la dette publique ne diminuera pas non plus. On en revient à cette lancinante question : soit on sort de l’euro et on répudie les dettes publiques, chaque pays reprenant le cours d’une politique économique nationale, soit on protège les banquiers, mais c’est reculer pour mieux sauter. Cette fuite en avant a toujours été le moteur de l’Union européenne, mais comme maintenant les résultats en matière économique et sociale extrêmement mauvais pour ne pas dire plus, on ne voit plus au nom de quoi on pourrait ranimer la confiance.

    Dernier point les Eurodéputés ont demandé à ce qu’il y ait plus de transparence dans les négociations entre l’Eurogroupe et le gouvernement grec. Plus de transparence signifierait plus de démocratie, ce n’est pourtant pas dans la manière de l’Union européenne et de ses différentes boutiques. Il est à parier que ce vœux restera lettre morte. Tout ça pour dire que moi aussi je suis loin du dossier et pour le commenter je suis bien obligé de faire preuve d’imagination … comme les autres !

     

    Liens

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-un-plan-jucnker-pour-sortir-de-l-impasse-476959.html

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/05/13/grece-les-eurodeputes-reclament-plus-de-transparence-dans-les-negociations_4633223_3234.html?xtmc=grece_eurogroupe&xtcr=1

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-athenes-lance-un-ultimatum-a-ses-creanciers-477496.html

     


    [1] C’est le chiffre haut, soixante milliards pour les banques allemandes et 40 milliards pour les banques françaises, mais il existe aussi d’autres chiffres qui évaluent ce risque à presque la moitié.

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