• Ces dernières semaines se sont traduites par une défaite importante de l’armée ukrainienne officielle. Malgré l’appui de mercenaires polonais et américains, Porochenko, le milliardaire-président de l’Ukraine, n’est pas arrivé à reprendre Donetsk, et peu à peu il se fait éjecter du Donbass. C’est ce qui a motivé principalement l’Union européenne, l’OTAN et les Etats-Unis pour étendre les sanctions économiques, pensant que cette stratégie étranglera peu à peu l’économie russe et obligera Poutine à se contenter de la Crimée. La tactique serait alors d’accroître la pression  sur la Russie en augmentant par exemple le nombre des bases de l’OTAN.

    Porochenko prétend qu’il va œuvrer pour réintégrer la Crimée à l’intérieur de l’Ukraine qu’il s’obstine à présenter comme une nation unie qui voit seulement cette unité menacée par l’intervention extérieure de la Russie. Il ne semble pas que quelqu’un croie à cette fable. Mais au fond ce n’est pas ce qui est le plus important. Dans la mesure où les Américains et encore moins l’Europe ne sont pas disposés à s’engager directement pour reprendre  par la force la Crimée, il semble bien que la situation va pourrir sur pied. Le cessez-le-feu semble par ailleurs globalement respecté.

    Des sanctions et des contre-sanctions

    La première question qui se pose est l’effet des sanctions sur l’économie russe. Dans un article fort intéressant, Jacques Sapir montre qu’antérieurement à la crise ukrainienne, l’économie russe avait commencé à se réorienter, de façon à être moins dépendante des marchés extérieurs, et aussi moins dépendante de l’Europe et des Etats-Unis. Par exemple la Russie a signé des contrats importants de livraisons de gaz avec la Chine, et ces livraisons vont monter en puissance dans les années qui viennent. Parallèlement, les Chinois investissent aussi en Russie, dans des partenariats industriels. Une des raisons de cette réorientation est que l’Union européenne est une économie stagnante et sans grand avenir à court terme au moins. Parallèlement, les Russes ont réactivé des relations économiques et financières avec les autres pays du groupe BRICS, avec l’idée de créer une banque conjointe de développement qui mettrait en place des nouveaux circuits financiers qui se passeraient du dollar et de l’euro.

      

    Depuis déjà quelques années, la Russie investit volontairement et massivement dans l’agriculture et l’industrie. Mais il est probable aussi que la technologie que les Russes ne trouveraient plus sur les marchés occidentaux, ils la trouveraient aussi à travers les filiales asiatiques des multinationales européennes et américaines. La Chine pouvant jouer le rôle de pivot assez facilement.

    Pour l’instant les sanctions et les contre-sanctions n’ont pas eu d’effet sur l’économie russe, si ce n’est que les Russes sont privés de Mcdo et Coca-Cola. Celle-ci, contre l’avis d’ailleurs de certains « experts » américains ne semblait pas être aussi fragile qu’ils le prétendaient, et dès le printemps elle a redémarré. Le graphique suivant que j’emprunte à Jacques Sapir monte que la croissance du PIB est soutenue aussi bien par la consommation que par l’investissement depuis une dizaine d’années. On ne se trouve donc pas dans le cas du syndrome hollandais.

    Source Jacques Sapir

     

    L’Europe est le grand perdant

    Le commerce entre l’Europe et la Russie est d’un volume de 450 milliards de dollars, contre environ 28 milliards entre les USA et la Russie. A l’évidence l’affrontement économique avec la Russie est bien plus coûteux pour l’Europe que pour les USA. En outre, il est clair que la croissance américaine étant structurellement plus soutenue que la croissance européenne, l’effet d’une réorientation des échanges commerciaux gênera plus l’Union européenne dont l’économie est en panne depuis la mise en place de la monnaie unique.

    Parmi les secteurs touchés par la réaction russe, il y a l’agriculture pour un volume compris entre 5 milliards et 10 milliards d’euros. C’est un marché important puisque la Russie importe environ un tiers de ses besoins alimentaires. Les Russes importent depuis l’Europe une quinzaine de milliards d’euros en produits agricoles, soit environ 10% des exportations européennes. Il s’agit de fruits et légumes frais, de fromages, de vins. Ce qui veut dire que le marché agricole européen va être saturé. Déjà les prix des denrées s’effondrent en Pologne, en Espagne, en Norvège, en France. Dans un marché unifié, les répercussions se réalisent en chaîne. Les agriculteurs bretons ont manifesté leur colère en menant plusieurs opérations, incendies du centre des impôts de Morlaix, incendie des locaux de la mutuelle Sociale Agricole de Saint-Martin-des-Champs. Cela accompagné chaque fois de la destruction des fruits ou des légumes.

    Les agriculteurs incendient le centre des impôts à Morlaix

    L’Europe a demandé à l’OMC de sanctionner la Russie, estimant que l’embargo russe est illégitime. Cette action en justice, non seulement prendra beaucoup de temps, mais elle a peu de chance d’aboutir à un résultat quelconque. En outre, il est difficile de se placer d’un point e vue moral parce qu’on ne voit pas au nom de quoi la Russie n’aurait pas le droit de répondre à des restrictions dans les mouvements de capitaux par des restrictions dans les mouvements de marchandises.

    L’Union européenne a donc été obligée d’imaginer des aides en catastrophes. Elle a commencé par débloquer une somme de 125 millions d’euros, puis elle s’est rétractée, notamment parce que les demandes de la Pologne étaient extravagantes et sans rapport avec leurs productions effectives. Les aides spécifiques de l’Union européenne aux légumiers seront rediscutées ces jours prochains. Entre temps le gouvernement français va discuter des aides ces jours ci également avec les représentants des producteurs de fruits et de légumes.

    La France qui devrait perdre 229 millions d’euros n’est pas le pays le plus touché par l’embargo pour ce qui concerne ses produits agricoles, mais la Pologne devrait perdre un marché de près d’un milliard d’euros, comme la Lituanie.

    Le secteur financier exposé

    Mais il faut aussi évoquer les conséquences des sanctions et des contre-sanctions en matière financière. En effet, si le blocage des avoirs russes devait s’étendre et se poursuivre, les Russes prendraient des mesures symétriques. Pour ce qui concerne l’Europe, celle-ci a placé environ 200 milliards en investissements directs, tandis qu’à l’inverse, les Russes n’ont investi en Europe que 90 milliards. Même chose pour ce qui concerne les investissements de portefeuille : ceux-ci sont évalués à 90 milliards d’euros, tandis qu’à l’inverse les Russes ne détiendraient que 31 milliards d’investissements de portefeuille en Europe.

    Il faut également prendre en considération les effets d’un embargo généralisé et prolongé. Les banques européennes détiennent les ¾ des créances internationales russes. La France est concernée au premier chef puisque les banques françaises en détiennent 20%.

    Nouveaux partenariats avec la Russie

    L’embargo russe profite évidemment à d’autres pays. Déjà des partenariats nouveaux avec le Brésil, la Turquie, l’Iran ou Israël et l’Argentine sont en cours, ce qui fait que les consommateurs russes ne vont pas trop souffrir. La plupart des observateurs européens et américains doutent de l’efficacité des sanctions économiques pour contraindre la Russie.

    Ces nouveaux partenariats peuvent s’appuyer sur de nouvelles structures financières. En effet, les BRICS[1]. Cette banque destinée d’abord à financer des travaux d’infrastructure sera basée en Chine, à Shanghai. Mais elle pourrait assez rapidement avoir un rôle plus étendu. L’ensemble de ces BRICS représente environ 40% de la population mondiale, et 20% du PIB mondial, mais en outre ce sont des pays qui globalement ont des excédents commerciaux importants et par suite des réserves de devises colossales. Or, en juillet dernier, au sixième sommet des BRICS, dans un communiqué final, ceux-ci ont appelé au dialogue et refusé de condamner la Russie.

     

    Le pouvoir de Poutine renforcé

    La crise ukrainienne a renforcé le sentiment national russe et partant a consolidé le pouvoir de Poutine. C’est tellement vrai que celui-ci peut se permettre de laisser, le 21 septembre dernier, se développer en plein Moscou une manifestation pour la paix en Ukraine qui dénonce la politique russe. Cette manifestation donne même un label de démocratie au pouvoir poutinien. La police russe comptait 5000 personnes, les manifestants se disaient être 100 000, mais les journalistes sur place considéraient qu’il y avait entre 30 000 et 40 000 personnes. Les images diffusées par francetvinfo.fr ne disent pas grand-chose, mais sûrement cela n’a pas été un succès massif. Cette manifestation organisée par ce qu’on appelle l’opposition à Poutine et qui représente la tentative de mettre en place un parti libéral en Russie, visait principalement Poutine en jouant sur la peur d’un affrontement militaire. Mais Alexei Navalny qui aux yeux des Russes passent pour être l’homme des Américains est aujourd’hui en prison.

    Manifestation pour la paix en Ukraine à Moscou le 21 septembre 2014

    Avant la crise ukrainienne, Poutine était crédité de 65% de bonnes opinions. Ce pourcentage est monté à 68%, mais en outre, sa politique en Ukraine est approuvée par plus de 80 % de la population. Pour l’instant toutes les tentatives de déstabilisation de la Russie par la coalition occidentale et donc l’OTAN se sont soldées par des échecs. Et à l’échelle internationale, qu’on la critique ou pas, Poutine semble être un des seuls dirigeants à avoir une politique étrangère claire, tandis que la ligne suivie par les Européens et les Américains apparaît à la fois peu claire et sinueuse, manquant singulièrement de suite dans les idées.

    Conclusion

    Ce rapide tour d’horizon semble montrer que ce n’est pas la Russie qui est le plus isolée sur la scène internationale, ni la plus ébranlée, mais plutôt la coalition américano-européenne. Du reste si les Russes sont massivement derrière Poutine, en Occident l’opinion est bien plus partagée, le soutien à la politique des sanctions contre la Russie ne semble pas être majoritaire, soit parce que le conflit semble être le résultat de la politique étrangère américaine, soit parce que les conséquences économiques sont difficiles à supporter en Europe. Cet isolement semble donner un sens inattendu au fameux Traité transatlantique qui semble là, entre autres choses, pour verrouiller les marchés. Bien évidemment si le conflit avec la Russie était une nécessité impérieuse du point de vue de la morale, le coût économique de ce conflit serait secondaire. Mais ce n’est pas le cas. Le conflit est fait pour durer, et on ne voit pas clairement quels sont les objectifs des Occidentaux. Veulent-ils récupérer la Crimée ? Cela semble absurde, et les rodomontades de Porochenko ne sont guère crédibles. Veulent-ils conserver le Donbass ? Mais sous quelle forme ?

    Mearsheimer dans un article récent publié sur le site Foreign affairs, considérait que la réaction de Poutine était simplement la réponse aux provocations de l’OTAN et de sa volonté d’encerclement de la Russie par des bases de plus en plus nombreuses. Le coût de la politique internationale fantasque américano-européenne va être très élevé et probablement alourdir encore le climat économique et social en Europe. Et cela est d’autant plus vrai que pour l’instant les Occidentaux semblent vouloir mettre le paquet pour éradiquer l’Etat Islamique.

     

    Liens

     

    http://russeurope.hypotheses.org/2803

    http://www.foreignaffairs.com/articles/141769/john-j-mearsheimer/why-the-ukraine-crisis-is-the-wests-fault

    http://www.agrisalon.com/fr/permalien/article/7006030/L-UE-suspend-les-mesures-de-soutien-aux-maraichers.html

    http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2014/03/24/pourquoi-des-sanctions-economiques-contre-la-russie-ne-sont-pas-si-evidentes-a-prendre/

    http://affaires.lapresse.ca/economie/international/201407/15/01-4783895-les-brics-creent-leur-banque-de-developpement.php

    http://christroi.over-blog.com/article-la-russie-repond-aux-sanctions-economiques-des-occidentaux-les-occidentaux-reproche-a-la-russie-de-124321615.html

    https://fr.news.yahoo.com/video-milliers-russes-d%C3%A9filent-%C3%A0-moscou-paix-ukraine-153436100.html

    http://www.courrierinternational.com/article/2014/03/12/la-cote-de-popularite-de-poutine-en-hausse



    [1] Les BRICS sont les pays émergents suivants, Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud.

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  •  L’hypocrisie d’un journal bourgeois

     

    Un article récent du Monde, signé des fameux « décodeurs » tentait une attaque qui se voulait radicale contre le FN et tentant de démontrer l’absurdité de vouloir sortir de l’euro. On remarque au passage que Le Monde a renoncé à critiquer le FN sur le reste, notamment sur ses valeurs, et que la seule cartouche qui lui reste est de s’attaquer au FN pour défendre l’Europe, l’euro et ses valeurs. Mais comme il se trouve que les propositions de Marine Le Pen reprennent des analyses de Jacques Sapir qui est un économiste classé à gauche et qui n’a rien à voir ni de près ni de loin avec le FN ? On est bien obligé de discuter de tout cela.

    Je ferais remarquer que l’hypocrisie de ce journal n’a pas de limite. En effet, sachant que le FN pour des raisons tactiques reprend les idées de Jacques Sapir, le plumitif de ce journal aurait dû directement attaquer cet économiste, et non pas le FN. Mais l’idée sournoise est de faire croire que tous ceux qui veulent une sortie de l’euro sont des fascistes, des gens pas recommandables. Or bien évidemment Jacques Sapir défendait la sortie de l’euro bien avant que le FN ne se convertisse à ce thème. De même je défendais l’idée de sortir de l’Union européenne alors que Jean-Marie Le Pen en restait dans sa campagne pour les présidentielles de 2002 à un catalogue de recettes libérales inspirées par Ronald Reagan, en gros le discours économique de François Hollande, de Valls et de Macron aujourd’hui.

    Le déni du politique

    L’absurdité du raisonnement est troublante. En effet, Le Monde semble avoir renoncé à défendre l’idée selon laquelle l’euro serait une bonne chose. La bataille se situe sur le terrain de la faisabilité. Le raisonnement bourgeois est le suivant : ce n’est pas tant que l’euro soit bon, mais il serait très coûteux, et pour tout dire impossible d’en sortir. On voit ici le conservatisme de la pensée. Comme nous devons payer cette dette absurde que le système politique et social nous a collée sur le dos jusqu’à la fin des temps, nous devons vivre avec l’euro jusqu’à en crever parce que les traités et le droit international nous y oblige.

    On retrouve cette idée chère aux bureaucrates européens et à l’abominable Margaret Thatcher et à la canaille du PS selon laquelle il n’y a pas d’alternative (TINA en anglais). Et donc toute velléité de changer les formes institutionnelles dans lesquelles notre vie sociale et économique se déploie est tout simplement interdite. Or bien entendu la      politique dans sa forme la plus rudimentaire c’est toujours un choix, la possibilité de choisir entre des modèles différents et antagonistes. C’est même l’essence de la démocratie bourgeoise de laisser se développer des idées politiques concurrentes.

    Pour ce qui  concerne l’euro, on se doute bien que si on y est rentré, finalement assez facilement, on doit pouvoir en sortir tout aussi facilement. Et ceux qui admettent volontiers que la Nation n’est pas forcément le cadre définit de la politique, devraient aussi admettre que des institutions aussi farfelues et aussi peu légitimes que l’Union européenne et la monnaie unique, peuvent tout aussi bien disparaître.

    Des calculs hasardeux

    Deux critiques principales vont être avancées pour nous interdire finalement de vouloir choisir une sortie de l’euro. La première est que si nous revenions au franc, notre monnaie serait dévaluée de 25% et donc renchérirait la dette détenue par les étrangers d’autant. Cette idée est fausse, d’abord parce que les calculs de Patrick Artus de Natixis ou de Jacques Sapir montre que la dévaluation du franc par rapport au mark – nouvellement installé – serait de 18% seulement. Mais surtout ce que Le Monde oublie volontairement c’est que si la France sortait de l’euro – par exemple à l’issue d’un référendum – cela signifierait que l’euro disparaîtrait probablement puisqu’en effet on ne voit pas comment l’Espagne, l’Italie, la Grèce ou le Portugal pourrait encore utiliser cette monnaie. L’euro se réduirait alors à une zone mark autour de l’Allemagne avec les Pays Bas et l’Autriche. Et on se demande bien encore pourquoi l’Allemagne à son tour conserverait ce fétiche dans de telles conditions qui la pénaliserait lourdement sur les marchés extérieurs, alors que les opposants à l’euro deviennent de plus en plus nombreux dans ce pays.

    Mais ce qui est à remarquer dans l’article du Monde c’est l’effort que fait le plumitif de service, le malheureux Maxime Vaudano, pour essayer de comprendre le surcoût que nous imposerait une sortie de l’euro. Par exemple il arrive à un surcoût compris entre 107 milliards € et 14 milliards €. Le problème ne se poserait que pour la dette publique libellée en droit étranger. Comme la somme est relativement basse, il faut chercher un autre argument : pour cela on va essayer d’évaluer la dette privée à rembourser en termes de droit étranger. Là encore les chiffres sont incertains. Mais Vaudano, le décodeur, préfère choisir le chiffre calculé par deux étudiants proches du PS, genre Terra Nova, celui de 293 milliards €.

    Pour autant ce n’est pas ce chiffre qui importe dans la dynamique de la sortie de l’euro, mais le bénéfice net que l’économie française en tirerait : pour la firme Nomura, le gain serait pour les entreprises privées, un bénéfice de 21% sur l’ensemble des actifs. Les secteurs qui seraient les plus gros perdants seraient les banques et les assurances, mais à ce moment-là, puisque nous ne serions plus dans l’euro, on pourrait très bien les laisser faire faillite et les nationaliser en douce.

    La défiance des marchés extérieurs

     L’autre argument souvent avancé pour démontrer qu’il ne faut surtout pas sortir de l’euro, est de dire que cela entraînerait une forte défiance des marchés internationaux et donc que les taux d’intérêt seraient tellement élevés que nous ne pourrions plus emprunté sur les marchés extérieurs, ce qui nuirait aux investissements des grandes entreprises et partant à notre compétitivité. C’est plutôt vrai comme diraient les langoureux décodeurs du Monde. Cela voudrait dire que la France ne pourrait plus compter que sur ses propres forces. Mais après tout cela serait une chance que de sortir d’un modèle économique à bout de souffle. Cela fait des décennies qu’on nous bassine avec les « champions français » qui performent à l’étranger. Et pendant ce temps-là l’ensemble de la société se vide de sa substance, le chômage augmente et la vie devient de plus en plus difficile. En vérité la sortie de l’euro doit être une possibilité de reconstruire un modèle de production et de consommation plus proche des besoins des populations, plus local si on veut et moins dépendant des marchés extérieurs. N’est-il pas absurde que la France dépende pour son alimentation de fruits et légumes venus d’Espagne ?

    La voie de l’indépendance nationale est aussi celle qui se met en place en Russie où la crise ukrainienne accélère les réformes nécessaires pour que l’alimentation dépende de moins en moins des marchés européens.

    Conclusion, l’euro ou le chaos

    Le « décodeur » de service viserait à travers cette étude très incertaine, fondée sur des chiffres variables et hasardeux à dissuader ses lecteurs de s’évader du conservatisme intellectuel qui consiste à penser que l’euro est une bonne chose. Mais comme le montre Jens Norvidg, l’euro crée le chômage et la stagnation, alors qu’il promettait croissance et emploie.

     

    PIB par tête dans la zone euro, base 100 2007


    Taux de chômage dans la zone euro et aux USA

     

    Outre le fait que Vaudano amalgame le FN avec l’idée de sortir de l’euro, il suggère que l’impossibilité de sortir de l’euro est la preuve de l’incapacité du FN à devenir un parti de gouvernement. Cet argument fait bien rigoler car s’il y a des partis qui ont fait la preuve de leur incapacité à gouverner ce sont plutôt le PS et l’UMP. Je l’ai déjà dit ici cette peur du FN est irraisonnée, non seulement parce que ce parti ne peut pas arriver au pouvoir mais parce que les dernières élections montre que les Français se méfient beaucoup de ce parti qu’ils jugent à juste titre plutôt facho. Mais le but est de gouverner par la peur et quand on ne nous fait pas peur avec la sortie de l’euro on tente de nous terroriser en nous menaçant de l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Personnellement je me refuse à céder à ce type de chantage, et si je ne voterais jamais pour le FN, cela ne m’incitera pas plus à voter pour des sinistres partis de gouvernement à bout de souffle. Il est probable qu’en 2017 on nous refera le coup du vote utile : votez pour Sarkozy pour faire barrage au fascisme ! Je regrette, plutôt me couper une main. Je crois que d’ores et déjà il faut méditer sur des formes d’organisation de la vie sociale qui ne dépendraient plus de cette fausse démocratie, qui resteraient indépendantes des banques et des marchés internationaux. Laissons mourir ces formes épuisées de la démocratie bourgeoise une bonne fois pour toutes.

     

    Liens

    http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/visuel/2014/09/20/sortir-de-l-euro-le-scenario-du-fn-a-l-epreuve-des-faits_4488587_4355770.html

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/09/04/le-front-national-et-la-sortie-de-l-euro-des-simplifications-dangereuses_4481528_3232.html

    Bibliographie

    Jens Nordvig, The fall of the euro : reinventing the eurozone and the future of global investing, McGraw Hill, 2013.

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    Dans une interview récente, Dominique Schnapper explique pourquoi on a raison de contrôler les chômeurs. Solidaire de la classe dominante, elle vient ainsi au secours des « socialistes » Valls et Rebsamen qui ont mis en avant l’idée de renforcer le contrôle des chômeurs. Sont-ils bien chômeurs, n’abusent-ils pas ? Cette femme qu’on peut appeler « une petite canaille », prétend nous parler de la « vérité ». Et bien évidemment dès que quelqu’un se croit obligé de nous dire qu’il va parler de la vérité, chose des plus relatives, on peut être sûr qu’il va mentir et mentir en général sur plusieurs points.

     

    D’où parle-t-elle ?

     

    Dominique Schnapper pour légitimer son discours petit bourgeois, se présente en fait comme une sociologue. La sociologie étant une discipline aux caractères encore plus flous que l’économie, on ne saurait en déduire quelque chose de précis. L’idée est de paré son discours de café du commerce d’une aura d’académisme, de respectabilité et de neutralité « scientifique ». Mais Dominique Schnapper n’a pas beaucoup de titres de gloire à son actif. Universitaire plutôt médiocre, elle doit sa carrière à son père Raymond Aron, penseur de droite, libéral plus ou moins convaincu. Il doit son succès au fait que la bourgeoisie à une époque de déliquescence de son mode de représentation avait besoin d’un porte-parole qui ne laisse pas le champ libre à la gauche dans le domaine des sciences humaines. Femme de réseaux[1], elle a écrit un petit ouvrage au début des années quatre-vingts, L’épreuve du chômage, publié en 1981 chez Gallimard. Ouvrage que j’ai du reste lu, et que j’ai encore dans ma bibliothèque puisque de tels rossignols ne peuvent se revendre sur le marché du livre d’occasion.

     

    L’objet de la querelle

     

    L’inénarrable François Rebsamen, ministre « socialiste » du chômage et accessoirement du travail – celui qui annonce mois après mois l’augmentation du nombre de chômeur, a provoqué l’ire de la gauche en déclarant qu’il fallait lutter contre la fraude aux allocations chômage. Autrement qu’il y avait des petits salopiots qui ne voulaient rien branler et qui profitaient indûment des allocations pour se la faire bien grasse et bien crapuleuse. Et cette Dominique Schnapper en bonne conservatrice qu’elle est, nous dit qu’il est bel et bon de renforcer le contrôle des chômeurs. Que c’est normal puisqu’on leur octroie gracieusement du pognon, qu’ils soient contrôlés. Discours de bon sens qui ressemble à celui de Macron, le jeune ignorant qu’on a promu à cause de ses compétences de banquier au poste de Ministre de l’économie, qui disait que sa grand-mère lui avait bien expliqué qu’on ne pouvait pas dépenser plus qu’on ne gagne.

    Ce qui est intéressant c’est évidemment les non-dits de ce discours. D’abord la vérité n’est pas celle que raconte Dominique Schnapper pour une raison très simple c’est que le discours de Rebsamen a pour objet non pas de faire quelque chose, mais de bien mettre dans la tête de tout le monde qu’il est un homme de droite comme n’importe quel sarkozyste. Puisqu’en effet en admettant même qu’il veuille contrôler de plus près, il faudrait embaucher du personnel supplémentaire, le former, ce qui coûte cher au moment même où on réduit les crédits de Pôle emploi.

    Mais il y a un autre mensonge, plus théorique celui-là. C’est de laisser entendre que le chômage, au moins en partie, est volontaire. C’est faux, comme le montre le graphique suivant : plus le taux de croissance est faible, plus de taux de chômage est élevé. Cela ressemble à un truisme, mais en réalité ce n’en est pas un parce que cela ruine toute velléité de considérer le chômage comme volontaire. En effet s’il était le résultat d’une trop généreuse distribution d’allocations chômage, ce taux serait constant parce qu’on peut supposer qu’au moins à court terme le pourcentage de fainéants et de filous est le même. Du reste dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne, là où le marché du travail n’est pas entravé par des allocations trop généreuses, et malgré une baisse drastique des salaires (du coût du travail si on veut parler comme les « socialistes » et le MEDEF), l’emploi ne redémarre pas. Certes on sait au moins depuis Keynes que le chômage n’est pas volontaire[2].

      

    Autrement dit, si on considère comme le montre le graphique suivant que la relation entre croissance et chômage est négative, alors il n’y a aucun intérêt de faire passer les chômeurs pour des fainéants. Mais cela reviendra alors à considérer que le chômage est de la responsabilité des entreprises qui ne créent pas assez d’emplois. Donnons un simple exemple, entre 1997 et 2002, sans que les conditions d’éligibilité et les contrôles aient été durcis, la croissance était forte et le chômage baissa d’un tiers en 5 ans, passant de 3 millions à 2 millions. On ne comprend pas pourquoi entre ces deux dates très rapprochées le nombre de chômeurs volontaires auraient diminué. On voit donc bien que ce n’est pas en renforçant des contrôles plus nombreux et plus pointus qu’on va faire baisser le nombre de chômeurs. Rappelons qu’à la fin du mois de juillet 2014, la France métropolitaine comptait un peu plus de 5 millions de chômeurs. Face à cette réalité on considère qu’il y aurait entre 200 000 et 500 000 offres d’emploi non satisfaites. Disons que 200 000 correspondraient à des emplois normaux et à temps plein. Mais laissons cette querelle, supposons même qu’il y ait un potentiel de 500 000 emplois, cela correspondrait à seulement 10% des besoins et le problème resterait entier. On serait encore au-dessus de 4 millions de chômeurs.

     

    La vérité chiffrée

     

    La politique est toujours une question de priorité. Pourquoi s’en prendre à Pôle emploi et aux chômeurs ? La fraude aux allocations chômage serait-elle si importante que cela qu’elle en devienne la priorité des priorités ? La fraude est globalement estimée à 100 millions d’euros en France pour une année, dont la moitié est le fait non pas des chômeurs, mais des patrons qui oublient de payer leurs cotisations (un peu comme le sinistre Thévenoud). Sur ces 100 millions les enquêteurs de Pôle emploi et de l’URSSAF en récupèrent environ 42 millions, il reste donc 58 millions qui sont fraudés. Ce qui n’est évidemment pas bien, mais si on considère que seulement la moitié procède de la filouterie de faux chômeurs, on arrive à 29 millions, soit environ 1% des allocations versées puisque celles-ci sont d’environ une trentaine de milliards d’euros. Finalement on peut dire qu’avec un si faible taux de fraude, Pôle emploi gère correctement les cotisations que cette boutique distribue. Cela tend à montrer, non pas que les contrôles sont utiles ou inutiles, mais que le discours sur le contrôle légitime est là pour expliquer qu’au fond les chômeurs seraient finalement responsables de leur sort.

    Certains mauvais esprits se sont amusés à comparer ces chiffres à ceux de la fraude fiscale. Comme on s’y attend la fraude fiscale ne peut pas venir des pauvres et des chômeurs, elle est principalement le fait des hauts revenus et des entrepreneurs. Nous ne parlons même pas ici des petites crapules comme Gérard Depardieu ou Bernard Arnault qui planquent leur blé pour échapper à l’impôt en Belgique par exemple. C’est la conséquence de la mondialisation en général et du dumping fiscal en Europe en particulier.

    Cette fraude fiscale coûterait entre 60 et 80 milliards de manque à gagner au fisc. Soit entre six mille et huit mille fois plus que la fraude à Pôle emploi ! Mais surtout le volume de la fraude fiscale est évalué entre 16 et 22 % des recettes fiscales, ce qui est autre chose que le misérable 1 % de fraude aux allocations chômage. Dès lors on se demande pourquoi un gouvernement « socialiste » soi-disant de gauche appui par provocation imbécile sur la nécessité de contrôler les chômeurs, plutôt que sur celle de contrôler l’évasion fiscale des entreprises et des hauts revenus. La réponse est simple et cela est une vérité pour Madame Schnapper : ce gouvernement est un gouvernement de droite !! Ou dit autrement il est plus facile de pointer du doigt la mauvaise conduite de ces « salauds de pauvres » que de dénoncer les canailles qui pillent le pays en toute impunité. Après tout, les pauvres ne financent pas les partis, fussent-ils de gauche.

     

    Il arrive que certains de mes lecteurs (bien moins de 1% cependant, ce qui explique que je ne les chasse pas de mon blog) me reprochent de parler trop crûment, de traiter un tel ou une telle de crapule ou d’imbécile, voire les deux à la fois. Mais c’est mon caractère, et en plus ils le méritent. Ceci étant j’espère que Dominique Schnapper me lira, appréciera ma démonstration et qu’à l’avenir elle se tiendra à carreaux.

     

    Liens

     

    http://rue89.nouvelobs.com/2014/09/07/schnapper-quand-gauche-dit-verites-cela-fait-scandale-254689?utm_source=outbrain&utm_medium=widget&utm_campaign=obclick&obref=obinlocal

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20130122trib000744020/en-france-la-fraude-fiscale-couterait-60-a-80-milliards-d-euros-par-an.html



    [1] Ella a par exemple été membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010, nommée par Christian Poncelet, président du Sénat et homme très à droite sur l’échiquier politique. Il a d’ailleurs été impliqué dans de nombreuses affaires.

    [2] Rappelons qu’au début de la crise, J. M. Keynes, économiste bourgeois, marchait dans cette combine qui consiste à dire que le chômage serait provoqué par des allocations trop généreuses – l’homme étant fainéant par nature  –, mais il changera d’avis durant la crise des années trente, quand il vit de ces yeux que malgré la baisse radicale des allocations chômage, celui-ci continuait de grimper en flèche. 

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    Au-delà des choix politiques et des analyses, notre monde moderne fabrique et détourne du langage qui fut longtemps celui des opprimés. Ce détournement à vaste échelle fait qu’on ne sait plus de quoi l’on parle. Or évidemment, les choses ont besoin d’être nommées avant que d’être analysées. Je ne suis pas le premier à m’insurger contre l’usage d’une Novlangue[1] qui consiste à consolider le pouvoir des classes dominantes. Mustapha Khayati avait écrit un article important, une sorte de préface à un dictionnaire, intitulé les mots captifs[2].  

     

    Le déclin de la pensée radicale accroît considérablement le pouvoir des mots, les mots du pouvoir. « Le pouvoir ne crée rien, il récupère. » (cf. I.S. 8). Les mots forgés par la critique révolutionnaire sont comme les armes des partisans, abandonnées sur un champ de bataille : ils passent à la contre-révolution ; et comme les prisonniers de guerre, ils sont soumis au régime des travaux forcés.

    Mustapha Khayati

     

    Ce n’est pas un sujet nouveau, mais il me semble qu’auparavant le mensonge linguistique n’avait jamais été aussi loin. Donnons quelques exemples et corrigeons notre époque dans sa langue et dans son usage. C’est un combat quotidien, et il convient de refuser catégoriquement l’usage des mots tel que nous l’impose les classes dominantes à travers ses médias.

     

    La réforme

    Qui n’accepte pas la réforme n’est pas moderne. Cette antienne on la connaît depuis longtemps. Réformer voudrait dire s’adapter et aller dans le sens du progrès. C’est du moins le sens de ce mot en politique. En vérité la réforme est un terme qu’on emploie aussi pour les animaux qui ont trop servis, qui sont usés et qu’il faut envoyer à l’abattoir.

    Jusque dans les années quatre-vingts, la réforme signifiait une production accrue de lois et de règles qui allaient dans le sens de l’intérêt des classes inférieures. Par exemple, la mise en place d’un salaire minimum – en dessous duquel l’employeur ne pouvait pas descendre – était une réforme. Et ceux qui refusaient la réforme étaient dénoncés comme des conservateurs puisqu’ils voulaient conserver leurs privilèges et les règles sociales et économiques qui les consolidaient. Ce retournement est bien la preuve que le mot conservateur a conservé sa puissance négative. 

     

    Depuis les débuts de la contre-révolution conservatrice, la réforme va, au nom de la liberté des individus, dans le sens d’une diminution des règles. Le FMI, l’Union européenne et toutes les boutiques qui travaillent pour l’accumulation du capital, réclament des « réformes structurelles »[3]. C’est-à-dire à un retour vers les règles sociales et économiques qui régnaient au XIXème siècle. Il est supposé que nous allons de l’avant ainsi, bien que les résultats économiques et sociaux soient désastreux. Ainsi on voit des prétendus socialistes, des socialistes d’un nouveau genre comme Pascal Lamy, Philippe Aghion et quelques autres nous proposer une réforme du marché du travail qui par exemple en finirait avec le SMIC. Comme on le voit la réforme proposée s’inscrit dans l’ide de privilégier les intérêts de l’entreprise – entité du reste assez floue – et non plus les travailleurs.

    Prenons un autre exemple celui des privatisations, exercice auquel le gouvernement de Lionel Jospin s’est beaucoup livré, sans qu’on en connaisse la raison. C’est considéré comme « moderne », donc comme allant dans le sens de l’histoire. Mais à moins d’être idiot, on se rend compte que les nationalisations n’ont pas pu être mises en place avant les privatisations. Et en réalité ce sont les nationalisations qui sont forcément la conséquence des privatisations. Les nationalisations sont forcément plus modernes que les privatisations. Et donc si on voudrait réformer dans le sens de la modernité représentée par le sens de l’histoire, il conviendrait plutôt d’envisager un dépassement des nationalisations, mais au-delà de la propriété privée, quelque chose de nouveau, plutôt que d’un misérable retour en arrière.

    Du temps où les conservateurs ne s’étaient pas saisis encore de ce mot, le mot réforme avait un tout autre sens. Il était un simple moyen pour aller au socialisme, une manière d’éviter une révolution sanglante pour construire un système social nouveau inéluctable. C’est d’ailleurs le thème de l’ouvrage de l’économiste Joseph A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie publié en 1942. 

    Le socialisme

    Comme on le sait le socialisme est un mot qui à l’origine recouvre d’abord l’idée d’une mise en commun des moyens de production, donc de lutter contre la propriété privée des moyens de production. Cette lutte est définie dans sa nécessité de plusieurs manières, mais elle revient toujours à dire que la propriété des moyens de production engendre des inégalités qui sont injustes et également que cette privatisation est source de gaspillages, notamment pour cause de concurrence qui nécessairement détruit le capital des entreprises les plus faibles. On pourrait dire d’ailleurs que si le langage de la bourgeoisie met en scène la concurrence, elle se sert pourtant aussi de la coopération, ne serait-ce qu’à travers la division du travail. C’est pourquoi Marx pensait voir sous le capitalisme poindre les prémisses d’une société socialiste.

    Le socialisme prône donc la coopération contre la compétition. On peut discuter autant qu’on veut des méthodes et des voies qu’il faudrait suivre pour y arriver, mais le socialisme est nécessairement le développement de la coopération, et le refus qu’une fraction particulière de la société s’approprie le résultat du travail d’autrui.

     

     Or aujourd’hui le « socialisme moderne », celui de Valls[4], d’Hollande et de quelques autres voudraient nous faire croire, se résumerait à une défense des entreprises plutôt que des travailleurs, et à améliorer la compétitivité de celles-ci sur les marchés internationaux. C’est ce positionnement mensonger qui explique fondamentalement et non pas à la marge le naufrage du Parti « socialiste », et non pas le fait que le peuple aurait décidé une fois pour toute de voter à droite. Ce qui est assez paradoxal, c’est que justement ce reniement du « socialisme » intervient alors même que le capitalisme affronte une de ses plus graves crises et que ses fondements sont remis en question un peu partout. Pour le coup, on peut dire que le PS n’est pas du tout moderne et que sa cécité l’empêche de se projeter vers l’avant.

    La bataille est d’importance, d’ailleurs Manuel Valls hésite, il voudrait bien abandonner le mot « socialisme ». Mais il sait que de se dire de gauche ou encore de se dire social est un marqueur pour former une opposition lorsque la droite décomplexée est au pouvoir. Alors on ajoute des mots à « social », on parle à tort de social-démocratie ou de social-libéralisme. Ce sont des oxymores, aussi incongrus que « croissance négative » pour parler comme les économistes qui n’osent employer le mot de dépression, ou même de récession. Cette deuxième gauche pourrie qui n’a de gauche que le nom, a mis la main sur le PS, lui imposant de se plier à la logique de la nécessité : le monde change, adaptons-nous à la mondialisation et à ses exigences. On voit le glissement puisqu’originellement les socialistes ont pour vocation non pas de s’adapter à la situation, mais à construire un mode nouveau. Le discours de l’adaptation nécessaire est comme celui de  la compétitivité, un discours de droite, un discours bourgeois, un discours réactionnaire. Les conservateurs et les bourgeois prétendent que c’est comme ça on n’y peut rien, il y a toujours eu des riches et des pauvres, nous vivons finalement dans le meilleur des mondes. Les socialistes,  radicaux ou non, pensent qu’à l’inverse on peut agir sur le monde et l’adapter à nos désirs comme à nos besoins. Les conservateurs sont pessimistes sur les capacités de nous soustraire à une réalité qui nous écrase, les socialistes au contraire sont optimistes et pensent que la réalité peut être positivement transformée.

     

    Gauche radicale

     

    Cependant la bourgeoisie a gagné une bataille très importante en désignant tout ce qui est à gauche du PS comme étant une « gauche radicale ». Donc on désignera des partis très réformistes et médiocrement pugnaces contre le capitalisme et ses institutions comme formant la « gauche radicale ». On mettra dans ce sac aussi bien les restes du PCF que Mélenchon ou encore Syriza. C’est un mensonge, mais c’est un mensonge auquel certaines personnes pourtant bien intentionnées se prêtent assez facilement. Par exemple, Aurélien Bernier titre son dernier ouvrage, La gauche radicale et ses tabous[5]. C’est un ouvrage que j’apprécie par ailleurs, mais qui cède à la tentation d’utiliser les mots de la bourgeoisie. En vérité la bourgeoisie a catégorisé les partis de la gauche « molle » de gauche radicale pour s’en servir de repoussoir. Un peu comme quand l’UMP au moment des élections reprend les mots de coalition socialo-communiste pour désigner la gauche de gouvernement, comme si celle-ci était encore bolchévique.

      

    Front populaire


     Mai 68

     

    Il y a une soixantaine d’années, le terme « gauche radicale » désignait tout ce qui se trouvait à gauche du PCF et qui contestait l’idée d’aller au socialisme par la voie parlementaire en se privant d’une bonne petite révolution. La gauche radicale remettait en question les institutions et notamment la démocratie bourgeoise qui à l’évidence est aujourd’hui tellement à bout de souffle qu’on la remplace par des traités.

    Or bien entendu, cette gauche radicale dont on parle aujourd’hui n’a rien de radical – le terme radical signifiant qu’on doit se saisir des problèmes à la racine et donc ne pas transiger avec les formes bourgeoises du pouvoir. Mélenchon sous ses airs de grande gueule est en fait un grand timide, il est « rose » profondément attaché aux institutions dans lesquelles il baigne depuis tout petit, tellement même qu’il n’ose pas imaginer remettre en questions les acquis tout à fait  imaginaires de l’Union européenne. Tsipras, le flamboyant représentant de Syriza, est de la même veine, il n’ose pas proposer que la Grèce sorte d’une institution, l’Union européenne, ou de l’euro, qui pourtant l’étrangle et la saigne jour après jour, la renvoyant dans les limbes des pays en voie de développement.

     

    Grèce 2012

     

    En conclusion, on réservera la locution « gauche réformiste » à Mélenchon, le PCF, celle de « gauche radicale », aux organisations et aux personnes qui contestent les institutions et qui veulent en changer « radicalement ». On appliquera au PS, aux écolo de EELV et à Daniel Cohn-Bendit qui fut considéré bien à tort comme un héros de Mai 68, la terminologie de Frédéric Lordon, « droite complexée » par opposition à la droite de type UMP qui affirme haut et fort son amour pour les inégalités et pour le pognon.

    A mon sens, lutter pour « parler propre » c’est un combat de tous les jours, et il faudrait l’étendre à d’autres mots, comme par exemple à démocratie, à austérité, voire au mot de liberté. La discussion pied à pied des termes même du vocabulaire qu’on utilise tous les jours sans trop faire attention est une nécessité et un combat de longue haleine. Mais le fait qu’aujourd’hui même la bourgeoisie détourne le langage de ceux qui l’ont contestée est quelque part aussi le signe d’une défaite pour elle-même, puisqu’elle ne peut plus vanter ses propres mérites, sans les travestir des oripeaux de la réforme, du socialisme et de la nécessité de lutter contre une menace extérieure.



    [1] Le terme de Novlangue est tiré du roman de George Orwell, 1984, publié en 1944.

    [2] « Les mots captifs, préface à un dictionnaire situationniste », in, Internationale situationniste, numéro 10, 1966. 

    [3] C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnait les gens de droite au fait qu’au mot réforme ils ajoutent structurelles, ce vocabulaire qui se voudrait neutre, est un euphémisme qu’on peut traduire par : diminution de la protection sociale, abaissement du service public et déréglementation du marché du travail.

    [4] A l’Université du MEDEF en 2014, Manuel Valls s’est exclamé : « Moi, j’aime l’entreprise », et bien nous non !

    [5] Le seuil, 2014.

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  • Actualités 6

     

    A bout de souffle

    Ces jours-ci tout le monde se pose la question de savoir quel sera le futur d’Hollande. Ou plutôt quelles marges de manœuvres lui reste-t-il pour essayer d’évoluer positivement, alors qu’il atteint un niveau inédit de méfiance dans l’opinion et qu’il est en passe de perdre sa majorité à l’Assemblée nationale. Ridiculisé dans sa vie privée comme dans sa vie publique, on se pose de plus en plus de question sur sa capacité à terminer son mandat. Certes les institutions le protègent, mais la situation est un peu plus complexe. La politique de Hollande, dans la stricte continuité de celle de Sarkozy, est un échec complet, et en outre elle a aggravé la situation dans la mesure où cette désindustrialisation accélérée obère durablement les possibilités de la France de sortir enfin de la stagnation. 

    Jacques Sapir dans un billet récent suggérait que la seule solution pour Hollande était une dissolution rapide de l’Assemblée. Il suppose en effet que Valls sera rapidement obligé de trahir Hollande s’il ne veut plonger avec lui dans les poubelles de l’histoire. En outre, en dissolvant l’Assemblée, Hollande prendrait de court aussi bien l’UMP que le FN, deux partis qui ne sont pas prêts à gouverner et qui seraient obligés pour le faire de s’allier. En outre, en se mettant en retrait Hollande enrayerait sa dégringolade dans l’opinion et pourrait faire apparaître ainsi l’opposition comme aussi nulle que lui, préservant alors ses chances de revenir en 2017, c’est un peu ce qu’a fait Chirac en 1997.

    C’est ce qu’on nommerait une tactique intelligente. Mais je ne pense pas qu’Hollande l’adopte pour plusieurs raisons. La première est que les députés du PS feront tout pour préserver leur siège. Ils savent qu’une dissolution aujourd’hui serait une catastrophe pour eux. La seconde est que Hollande, comme Macron et sans doute quelques autres vont penser que la conjoncture économique pourrait bien se retourner et qu’enfin une éclaircie apparaisse sur le front de la croissance et de l’emploi. Cette idée est confortée par le fait que maintenant les choses commencent aussi à aller mal en Allemagne et qu’il semble que celle-ci soit dans l’obligation de changer de stratégie. Et en effet si l’Allemagne change son fusil d’épaule, après avoir ruiné l’ensemble de l’Europe, cela peut améliorer un peu la situation, au moins à très court terme. L’autre raison tient au caractère d’Hollande. Sous ses dehors bonnasses et mous, Hollande est un caractère têtu. Je pense qu’il veut apparaître comme l’homme qui a réformé la France en profondeur, le Schröder français en quelque sorte.

    Mais au-delà de la déconfiture de Hollande qui en est à se justifier d’aimer les pauvres après la publication du livre de son ancienne maîtresse, ce qui est important c’est je crois la méfiance de l’opinion vis-à-vis des institutions. En effet, si Hollande est dans une telle situation c’est bien sa faute et son égarement qui en sont responsable, mais c’est aussi parce que les institutions lui permettent de jouer une partition différente de celle pour laquelle il a été élu en 2012. Borné et arrogant, Hollande n’a même pas fait l’effort d’adopter une seule mesure de gauche sur le plan économique. Au contraire, il a aggravé la dérive libérale de la France, que ce soit par sa volonté de conforter les tendances antérieures de la fiscalité, ou que ce soit dans l’absence d’une réforme bancaire digne de ce nom. On remarque d’ailleurs que ce n’est pas tant la droite parlementaire qui voit sa cote s’améliorer que la gauche parlementaire, PS en tête, qui s’effondre au motif que voter finalement ne change rien.

    Y aura-t-il en France un mouvement suffisamment puissant pour que les institutions évoluent, comme par exemple en Islande où le peuple fut appelé à réécrire la Constitution ? Cela semble être un peu tôt encore. On remarque à cet égard que la petite taille de l’Islande fut un atout décisif pour ce genre d’exercice. Deux points me semblent importants pour l’avenir, le mode de désignation des élus et les modalités de contrôle de ceux-ci. C’est un débat qu’il faut ouvrir et approfondir dès maintenant. Certains commencent à évoquer l’idée d’en finir avec la démocratie représentative, arguant à juste titre que celle-ci finit toujours par s’éloigner de ses missions et donc par trahir le peuple. Cet argument même s’il est juste ne doit cependant pas masquer le fait qu’une grande majorité de la population n’a pas l’intention de perdre beaucoup de temps dans les affaires politiques et partant, s’accommodera toujours de la représentativité.

     

    L’exemple Thévenoud

      

    Comme si Hollande n’avait pas de souci, voilà l’affaire Thévenoud. Thomas Thévenoud avait été nommé, après la formation du deuxième gouvernement Valls, secrétaire d’Etat au Commerce extérieur. Quelques jours après sa nomination, il a été contraint de renoncer à son poste. La raison était qu’il avait « oubli » de déclarer ses revenus pendant plusieurs années. Bien qu’il se soit mis à jour de ses impôts, le personnage est apparu pour ce qu’il est : une canaille avide d’argent, pensant pouvoir bénéficier de passe-droit. C’est ainsi qu’on révéla dans la foulée de sa démission que pendant trois ans également il avait pris des libertés singulières avec le paiement de son loyer. Mais cerise sur le gâteau, on s’aperçut aussi que se femme qui avait obtenu le poste de secrétaire du président du Sénat, avait été mise en congé sans traitement, au motif qu’elle était nécessairement solidaire de son époux dans ses relâchements vis-à-vis du fisc.

    L’ambiance s’est encore un peu plus crispée quand Thévenoud a refusé de lâcher son siège de député, préférant abandonner le radeau à la dérive du PS plutôt que son poste. Cette histoire est exemplaire de la canaillerie des représentants élus. Ils prennent des libertés avec un peu toutes les règles, mais surtout ils se veulent au-dessus de tout contrôle populaire. Il va de soi qu’une telle attitude achève de ruiner l’image de nos professionnels de la politique.  Certes la carrière politique de Thévenoud est finie, mais tout de même, tout cela nous renvoie au slogan « tous pourris ». En tous les cas cette nouvelle défection fragilise un peu plus la majorité susceptible de soutenir Valls à l’Assemblée, les « frondeurs » du PS ayant décidé de s’abstenir, et donc donne un peu plus de consistance à l’idée d’une dissolution.

     

    Le Front National et son avenir

    Evidemment le Front National est le grand gagnant de la décomposition accélérée de la scène politique. N’ayant jamais exercé le pouvoir ce parti peut se targuer d’une certaine virginité et s’abriter derrière le slogan évoqué plus haut : « tous pourris ». Marine Le Pen a bien sûr sauté sur l’occasion de dire que son parti est prêt à gouverner, prenant le contrepied de l’UMP qui avait décidé de ne pas cohabiter avec Hollande. Elle apparait ainsi plus sérieuse et plus respectueuse des institutions que les couillons de l’UMP.

    En vérité elle n’est pas prête à gouverner pour au moins deux raisons. La première est que son parti n’arrive pas à produire des cadres de bon niveau, et on voit que certains des maires FN qui ont été élus en mars dernier, sombrent dans la caricature. La seconde est qu’elle n’a pas les moyens pour l’instant d’imposer une alliance électorale à l’UMP. Or seul le FN est bien loin de pouvoir se saisir de la majorité.

    Les alliances pour le FN sont impossibles. La raison en est que l’UMP est tellement dévalorisé, que de lui proposer une alliance pour gouverner dévaloriserait l’image de marque du FN pour longtemps. En outre, le voudrait-telle que l’UMP n’en voudrait pas. Leur tactique est plutôt de gagner le premier tour des élections présidentielles et ensuite d’affronter au second tour Marine Le Pen, pensant que même avec une forte abstention, celle-ci sera rejetée par l’électorat. Et ce calcul est juste à court et à moyen terme.

    Cet ensemble de raisons montre qu'il est enfantin de nous faire croire à un vote utile qui nous préserverait du fascisme incarné par le FN. Ce n'est plus qu'un argument de basse cuisine électorale0 La seule manière de combattre le FN, et le PS et l'UMP, c'est de proposer un programme et une pratique qui les renvoient dans les limbes de la politique. Car la montée toute relative du FN quoiqu'on en pense par ailleurs est d'abord le résultat de l'incurie des deux principaux partis de gouvernement.

    L’Ecosse indépendante

      

    Les éditorialistes font semblant de découvrir la possibilité de l’Ecosse d’accéder à l’indépendance. Pourtant c’est ce que j’évoquais au mois d’avril dernier. Les choses se précisent aujourd’hui et que le « oui » va l’emporter. Dans le débat électoral on a vu plusieurs arguments s’avancer : d’abord les indépendantistes écossais affirment ainsi rejeter la politique économique et sociale conservatrice de David Cameron. Ensuite, on a vu le même Cameron s’allier curieusement au Labour pour vanter les mérites de l’association au sein du Royaume Uni. Cette alliance ressemble à s’y méprendre à celle de l’UMP et du PS lorsque par exemple il s’agit de voter les traités européens. Mais justement cette alliance « anglaise » semble avoir les effets inverses sur l’électorat. Plus le temps passe et plus les Ecossais se rendent compte que d’être un petit pays n’est pas forcément un handicap, au contraire. Un peu comme en 2005 lorsqu’on voulait nous dissuader de voter contre le TCE, plus les arguments des politiciens hostiles à l’indépendance sont avancés, et plus le oui progresse. Il faut dire que David Cameron représente toute l’arrogance anglaise, ce qui ne peut qu’heurter les Ecossais qui ont déjà beaucoup souffert de cette condescendance. On a même été cherché l’abominable Barroso pour menacer l’Ecosse de représailles si elle votait mal : elle serait alors privée de rejoindre l’Union européenne ! Cet argument autoritaire est assez extravagant. Coup de pied à l’âne, on a vu aussi les « orangistes » irlandais se proposer de défiler en faveur du non à Edinburg même ! Du plus mauvais effet, les républicains écossais considèrent cette démarche comme une provocation.

    Quoi qu’il en soit, ce séisme d’un probable « oui » au référendum, appelle deux remarques. La première est que l’Ecosse est aujourd’hui un pays plus riche que l’Angleterre, grâce au pétrole. Cette richesse lui permet d’avoir un taux de chômage relativement faible et un niveau d’éducation plus élevé que de partout en Europe, y compris en Allemagne.

    La seconde est que cette séparation de l’Ecosse d’avec le Royaume Uni est un modèle pour les pays qui pour l’instant craignent de sortir de l’Europe. Si l’Ecosse peut sortir à son avantage du Royaume Uni, il n’y a guère de raison pour que la France ne puisse pas sortir de l’UE à son profit !

    Les Anglais craignent effectivement cette sortie, parce que le Royaume Uni serait alors réduit à la portion congrue et l’Angleterre paraîtrait lors très petite. Quand on compare ce qui va rester du Royaume Uni, à ce qu’était l’Empire britannique, c’est très étonnant comme la tendance historique paraît aller à l’encontre des dogmes libéraux qui laissent croire qu’il n’y a de salut que dans la mise en œuvre de vastes ensembles compliqués comme l’UE ou celui qui se dessine à travers le Traité transatlantique.

    Par ailleurs Paul Krugman a mis en garde l’Ecosse sur le fait qu’elle soit indépendante tout en continuant à utiliser la monnaie anglaise. Certains en ont déduit que Krugman était opposé à l’indépendance de l’Ecosse, ce qui est faux, il souligne que le fait de dépendre de la Livre sera sûrement un handicap assez rapidement. Mais je pense que cela est exagéré, les Ecossais auront toujours la possibilité de créer ultérieurement leur propre monnaie. Ils pourraient également avoir la folie de se jeter dans l’aventure de l’euro.

     

    Liens

     

    http://russeurope.hypotheses.org/2788

    http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20140909.OBS8665/thomas-thevenoud-n-a-pas-non-plus-paye-son-loyer-pendant-trois-ans.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20140907trib000847710/marine-le-pen-reclame-a-nouveau-une-dissolution.html

    http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/09/09/que-peserait-une-ecosse-independante_4483812_4355770.html?xtmc=ecosse&xtcr=2

    http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/09/09/independance-de-l-ecosse-les-orangistes-nord-irlandais-s-en-melent_4483763_3214.html

    http://www.courrierinternational.com/article/2014/09/10/paul-krugman-l-ecosse-serait-une-espagne-sans-soleil

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