• L’Argentine essaie de payer ses dettes

    Un juge américain, Thomas Griesa, défraye la chronique ces jours ci. En effet, ce juge d’extrême-droite, nommé en son temps par Richard Nixon, vient, à l’âge de 84 ans, d’ordonner à l’Argentine de payer « les fonds vautours » pour une somme de 1,3 milliards de $. Il s’agit en vérité d’une très vieille dette qui remonte à 2001. Les « fonds vautours » ont en réalité achetée cette dette 50 millions de dollars au moment de la crise des subprimes, et avec la patience de l’araignée, ils viennent réclamer maintenant 1,3 milliards de dollars à l’Argentine ! Un bénéfice de 1800 %, ou comment s’enrichir en dormant. Entre-temps l’Argentine avait renégocié sa dette et obtenu une ristourne de 70% avec ses autres créanciers qui représentaient environ 93% de la dette totale à payer. Le juge bossu de New-York a cependant défendu à l’Argentine de payer ces 93% là !

     

    Le juge Thomas Griesa surnommé le juge zombie de Nixon

     

    L’affaire en est là et le 31 juillet 2014, l’Argentine a été officiellement en cessation de paiement. L’immoralité de la combinaison est évidente et plutôt répugnante. En effet si les autres créanciers de l’Argentine en viennent à réclamer 100% de leurs créances, l’Argentine devrait rembourser environ 100 milliards de dollars, alors qu’elle ne dispose que d’une quinzaine ou d’une vingtaine de milliards de dollars. D’une manière ou d’une autre les fonds vautour allié qui manipule le vieux juge Griesa ruinent l’Argentine. Mais cela ne semble pas émouvoir les autorités politiques américaines un peu plus que cela.

      

    Singer, le PDG du fonds vautour Elliott et proche du parti républicain

     

    Le pouvoir des juges

     

    Essayons d’aller un peu plus loin sur la signification de cette canaillerie qui démontre un peu plus que le néo-capitalisme ne s’embarrasse plus de masquer sa cupidité sous des dehors humanistes, soi-disant le bien privé et le bien collectif devaient coïncider grâce aux belles lois naturelles du marché. Le premier point important est qu’on ne sait pas si sur le plan juridique le juge Griesa a le droit de rendre un tel jugement, étant donné que les opérations visées ne sont pas déroulées sur son territoire, et elles ne sont même pas libellées en dollars. Ce qui veut dire qu’un juge, en l’occurrence un fils de banquier, s’arroge un droit exorbitant. C’est d’autant plus grave que les conséquences d’un tel jugement pourraient aller jusqu’à la saisie des avoirs argentins sur le territoire américain. On remarque que ce type de démarche coïncide à peu près avec les colossales amendes que les Etats-Unis ont distribuées aux banques étrangères, notamment à la BNP qui a écopé d’une amende de près de 7 milliards de dollars pour avoir enfreint des règles unilatérales édictées par les Etats-Unis. Bien entendu, il ne s’agit pas ici de soutenir des banquiers fussent-ils français contre l’Empire. Mais on remarque que les Etats-Unis ont une avance très grande dans l’utilisation du droit pour racketter les pays étrangers et ainsi faire baisser la pression sur leur propre monnaie. Alors bien sûr on peut aussi remarquer que les banques étrangères ne sont pas les seules à trinquer, J.P. Morgan a aussi eu droit à 12 milliards de dollars d’amende, cependant, il faut voir dans tous ces procès un usage élargi du droit. On peut d’ores et déjà anticiper le cauchemar que serait une application du droit international dans le cadre des accords TAFTA. Le droit est devenu aujourd’hui une source de captation de la valeur et malheur à ceux qui ne savent pas s’en servir.

     

    Déboires de la mondialisation

     

    Pour élargir notre point de vue, on peut dire que tout cela est la conséquence de la mondialisation : en permettant aux banques de second rang de créer des liquidités en veux-tu en voilà, le big bang financier de la fin des années 70 a rendu les emprunteurs, Etats, mais aussi entreprises et ménages, accros au crédit ! Il va de soi que les pays plus ou moins bien développés ont un intérêt évident à ne pas emprunter à l’étranger. C’est se passer la corde au cou et entraîner à terme le pillage de son propre pays. Le fonds vautour Elliott a également été très actif en rachetant de la dette Grèce et donc indirectement a aidé à la déstructuration de ce malheureux pays.

    Si on rapproche cette histoire de ce qui se passe à propos de l’Ukraine, on se rend compte que les Etats-Unis, et d’ailleurs avec la complicité de la canaille bruxelloise, ont poussé à la prise de sanctions contre la Russie dans le but de rendre ce pays moins inoffensif, moins dangereux pour la concurrence – si par hasard il lui venait l’idée de ne pas rentrer dans le rang. Leur idée est d’étrangler la Russie sur le plan économique. Mais une telle stratégie est-elle seulement intelligente ? Je crois qu’on peut parler d’erreur stratégique aussi bien que tactique. En effet, l’opération des fonds vautour va renforcer la haine – le mot n’est peut-être pas assez fort – que les pays d’Amérique latine portent à l’endroit des Etats-Unis depuis au moins les années soixante-dix et le soutien américain à des dictatures sanglantes. Quant aux Russes, ils n’ont jamais été aussi unis derrière Poutine et tous les jours ils souhaitent que celui-ci aille un peu plus dans le sens d’un développement agricole et industriel qui rendrait la Russie un peu moins dépendante des marchés extérieurs. N’est-ce pas à un début de démondialisation que nous assistons ?

    L’Empire américain qui a imposé la mondialisation au début des années quatre-vingt, convertissant à ce catéchisme idiot l’ensemble de la social-démocratie européenne, ne semble plus avoir de boussole, faute d’avoir les capacités de reconstruire un modèle économique et social performant.

     

    Liens

    http://www.europe1.fr/Economie/BNP-Paribas-pourrait-payer-une-amende-de-6-6-milliards-d-euros-aux-USA-2160223/

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/06/06/20002-20140606ARTFIG00376-amendes-a-repetition-pour-les-banques-americaines.php

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/07/31/a-buenos-aires-les-argentins-se-reveillent-sous-le-choc_4465061_3234.html

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  • Gaza et les manifestations pro-palestiniennes

     

    S’il est un sujet qui divise, c’est bien la question palestinienne. La gauche ayant fait depuis la fin des années soixante de la défense des Palestiniens un marqueur. Même une large partie du PS est, malgré le virage à droite de Hollande, encore largement acquis à la cause palestinienne. En ce mois de juillet 2014, l’armée israélienne est entrée dans Gaza après avoir bombardé ce petit territoire. Il y a des morts, des enfants, des femmes. Et l’indignation empêche de mener une analyse claire. Or, il ne suffit pas de dénoncer la guerre pour que celle-ci cesse, ou encore pour la comprendre. Tout le monde est contre la guerre… au moins en paroles.

      

    Manifestation à Paris le 19 juillet 2014

    Pourquoi en est-on là aujourd’hui ? Tout est parti de l’assassinat de trois adolescents israéliens qui avaient été enlevés  le 12 juin dernier et assassinés par le Hamas. En représailles, un colon israélien n’a rien trouvé de mieux que d’assassiner un enfant palestinien. Il a été rapidement arrêté par la police israélienne et sera jugé pour ce crime imbécile. Mais cela a donné le prétexte au Hamas pour relancer ses tirs de roquettes sur Israël à partir de Gaza. L’enchainement des ripostes israéliennes à fait le reste.

    A ce stade on peut faire deux remarques :

    - la première est que le Hamas complètement en perte de vitesse a besoin de se redorer le blason en se présentant comme le seul parti qui lutte vraiment contre les Israéliens. On remarque d’ailleurs que la Cisjordanie ne se presse pas de venir au secours de Gaza, ni même les voisins égyptiens et jordaniens ;

    - la deuxième est que cela a permis d’importer ce douloureux conflit en France même où on a vu des débordements inquiétants, non seulement parce qu’ils testent la résistance de l’Etat par la violence, mais aussi parce que de vieux thèmes antisémites ressortent à nouveau, alors que les Français de confession israélite ne sont pas responsable de ce qui se passe au Moyen Orient.

     

     A Paris des manifestants brûlent le drapeau israélien 

    Certes on peut toujours critiquer la politique israélienne qui traîne les pieds pour faire avancer les négociations qui verraient l’émergence d’un véritable Etat palestinien, mais c’est une approche insuffisante. Par exemple, le 19 juillet 2014, Le monde faisait état de près de 300 morts dans des combats en Syrie entre l’Etat Islamique et les forces de l’ordre syriennes pour le contrôle de champs de pétrole. Mais personne pour s’indigner. La veille on apprenait par le même journal que les chrétiens fuyaient massivement Mossoul sous contrôle de l’Etat Islamique, après que celui-ci leur ait lancé un ultimatum, soit de se convertir, soit de payer un impôt supplémentaire, soit de partir.

    Voilà ce qu’écrit Le monde du 18 juillet 2014.

    « Le « calife » Abou Bakr Al-Bagdadi donne jusqu'à samedi aux chrétiens pour se décider et, s'ils refusent de se convertir ou de payer l'impôt, « quitter le territoire du califat islamique ». « Après cette date, il n'y aura plus entre eux et nous que le glaive », souligne le communiqué. »

    Bien sûr ceci n’excuse pas cela. Mais on peut s’étonner de l’indignation sélective à gauche. Il y a là un manque de discernement qui est assez inquiétant.

     

    Le Moyen Orient brûle

    La situation se dégrade très rapidement au Moyen Orient, non seulement dans les Territoires palestiniens, mais également en Irak et en Syrie. Se met en place un « califat » aussi appelé EIIL pour « Etat Islamique en Irak été au Levant » dans une grande partie de l’Irak.

      

    Des combattants du groupe appelé Etat islamique en Irak et au Levant paradent dans la ville de Tel Abyad en Syrie, en janvier 2014, près de la frontière avec la Turquie

    C’est pour l’instant une armée qui, depuis quelques mois, prend le contrôle de vastes territoires en Irak et en Syrie. Plusieurs questions se posent :

    - quelles capacités l’EIIL a de se transformer en un véritable Etat ?

    - qui a armé l’EILL ?

    La première question trouve une réponse assez simple pour l’instant l’EILL tente de mettre la main sur le maximum de ressources pétrolières pour pouvoir continuer son action. La réponse à la deuxième question est les Américains et le Qatar. Une fois encore on voit la politique étrangère inepte de l’Amérique, une politique à courte vue qui masque de plus en plus difficilement l’absence de stratégie de la présidence Obama.

    Chômage et modèle de croissance

     

    Le monde est en guerre, de l’Ukraine à la Syrie, de l’Irak à l’Afrique noire. Cependant, le modèle économique de l’Occident est de moins ne moins solide. Dans un article fort intéressant d’Acrimed, la collusion entre les médias (les journalistes) et le  MEDEF devient de plus en plus évidente. L’offensive porte depuis plusieurs années contre le travail en général et les travailleurs. Le but est de défaire le droit du travail et de faire baisser les salaires ou le coût du travail. Le patronat se sent fort et principalement depuis que les « socialistes » sont revenus au pouvoir. Le but est de dire que le droit du travail empêche l’embauche et donc n’est plus adapté pour lutter contre le chômage qui ne cesse de monter. Le MEDEF part en guerre aussi bien contre la durée du travail qu’il voudrait bien voir augmenter, que contre le salaire minimum qu’on a mis tant de temps à imposer.

    Le MEDEF se sent fort, et à l’aide de sondages plus ou moins bidons essaie de faire apparaître que les Français seraient ouverts à des réformes récessives. Mais cette vision est erronée et n’a pas d’avenir. En effet, si les salaires baissent, si le droit du travail est encore un peu plus rogné, on ne voit pas très bien comment la demande pourrait rester soutenue, et par suite comment l’embauche pourrait se réaliser, étant donné qu’il n’y a pas de travail en quantité suffisante. Les rares emplois qui se créent encore c’est essentiellement dans le commerce, mais on n’a jamais vu pour le coup que le commerce par lui-même crée des emplois en quantité suffisante. C’est la même idée fausse qui prétend que les échanges entraînent la croissance. Par ailleurs la désindustrialisation de la France et des pays développés continue. Le pire est cependant à venir. En effet, la numérisation de l’économie, de l’industrie avec la robotisation accélérée et des services, est en passe de détruire rapidement des emplois par millions dans le monde entier. Il est loin le temps où la baisse de l’emploi dans les secteurs industriels pouvait être compensée par une hausse accélérée dans les services. Ce sont des centaines de millions d’emplois qui vont disparaître à l’échelle de la planète.  Des chiffres ont été avancés dans l’industrie, 340 millions d’emplois sont concernés dans les toutes prochaines années. Comment imaginer une évolution positive ?

    En vérité la seule solution est de changer de modèle économique au moins dans trois sens :

    - d’abord il est clair que se dessine une baisse massive du temps de travail, l’évolution technologique le veut. Et du reste le chômage de masse est déjà un signe évident de cela ;

    - ensuite il est obligatoire – plus que souhaitable encore – de procéder à une redistribution de la valeur entre le travail et le capital : en continuant à laminer les salaires c’est le monde qui va à sa perte ;

    - enfin il est impératif de travailler autrement. En effet, le seul moyen qui apparaisse de créer des emplois est de viser la qualité. C’est déjà le cas dans l’agriculture. Ceux qui travaillent proprement – en préservant la qualité des sols et en produisant des productions qui n’empoisonnent pas les consommateurs, créent des emplois.

    Ce qui veut dire en clair qu’il faut casser le système actuel de production et de distribution, produire local et imposer des normes de qualité. C’est à une véritable révolution visant la socialisation des moyens de production qu’il faut se préparer. On voit que le socialisme au sens étymologique du terme, est tout à l’inverse de ce qui se fait dans l’Union européenne, ou encore avec le Traité Transatlantique dont les politiques apparaissent clairement comme des combats d’arrière-garde. Du même coup il faudra s’interroger aussi sur tous ces emplois qui se sont multipliés ces dernières années et qui ne servent strictement à rien.

     

    Liens

     

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/07/19/des-manifestants-pro-palestiniens-se-rassemblent-a-paris-malgre-l-interdiction_4460098_3224.html

    http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/07/18/irak-l-etat-islamique-force-les-chretiens-a-fuir-mossoul_4459855_3218.html

    http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/07/19/en-syrie-270-morts-dans-les-combats-qui-ont-permis-a-l-etat-islamique-de-prendre-un-champ-gazier-a-homs_4459880_3218.html

    http://www.slate.fr/story/88347/eiil-irak-syrie

    http://www.acrimed.org/article4400.html

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    Jean Pisani-Ferry est l’exemple parfait du bureaucrate lisse et sans saveur qui abreuve les gouvernants de la droite décomplexée ou de la droite complexé de rapports, de notes et d’indications sur ce qu’il faudrait faire. Lui-même fils d’un ancien ministre, Edgard Pisani, gaulliste puis vaguement socialiste, on peut dire qu’il a été élevé dans le sérail de l’oligarchie. Adepte de tous les virages à droite, il fut deloriste, puis strausskhanien, puis évidemment européiste et hollandiste. Il a une formation d’ingénieur, ce qui ne serait pas grave s’il n’avait pas la prétention de développer des leçons de prospective et de géopolitique. Au mieux son travail est du niveau de Jacques Attali, autre apparatchik de la nomenclature libérale,  au pire, d’un mémoire d’étudiant de seconde année de Sciences-Po. Il nous dit que, pour arriver à ce résultat qui semble avoir été écrit par un ordinateur, il a consulté de très nombreux « experts ». En fait ce sont des experts comme lui qui sont autoproclamés compétents, alors pourtant que leurs travaux et leurs prévisions aient toujours été à côté de la plaque. On a eu le rapport Attali, puis le rapport Gallois, on a maintenant le rapport de Jean-Pisany-Ferry. Si cela montre bien qu’avec le temps Jean Pisany-Ferry a pris du galon, ce n’est pas pour autant que le discours change.

     

    Jean Pisani-Ferry remettant son rapport à François Hollande

     

    Méthode

     

    Je pourrais faire une critique de toutes les pages de ce rapport, tant il y a d’erreurs et d’approximations. Mais je me contenterais de relever quelques points qui sont souvent communs à l’approche libérale consensuelle des économistes. C’est une commande de François Hollande destinée à lui servir de guide pour les réformes à venir. On comprend à la lecture de ce rapport pourquoi le gouvernement actuel a finalement si peu d’audace et d’imagination. La première difficulté de ce rapport est qu’il se fonde sur des projections : comme si la France devait s’adapter à une tendance lourde qui n’allait pas se modifier. Donnant lui-même le bâton pour se faire battre, Jean Pisani-Ferry nous montre pourtant que la catastrophe de 2008 a engendré un changement de trajectoire qui remet en cause le modèle passé, non seulement en ce qui concerne la croissance future mais en ce qui concerne ses fondements. C’est ce qu’on voit dans le graphique ci-dessous. Ce graphique montre que cette crise a largement démenti les prévisions. L’allure de la croissance a totalement changé, or si elle a changé, ce n’est pas un accident. C’est parce que le modèle de la mondialisation dérégulée en engendré toute une série de déséquilibres – l’endettement des Etats, des entreprises et des ménages – qui ne pouvaient se perpétuer.

      

    Or le modèle d’une économie mondialisée Pisany-Ferry ne veut pas le mettre en question. En bon libéral obtus, il fait semblant de croire que ce modèle est naturel, et donc qu’il ne répond pas à une vision particulière de la société, des classes et de leur horizon, mais qu’il existe comme une donnée, comme l’eau et le vent. C’est aussi la même chose pour l’Europe. Comme il n’est pas complètement idiot, il se rend compte que l’Europe n’a pas produit les résultats annoncés en matière d’emploi et de croissance. Et s’il sent bien que de plus en plus d’Européens se méfient de cette construction bizarre, il propose d’aller toujours plus loin dans le sens d’une intégration européenne. Ça ne marche pas, donc on continue dans le même sens, tel est le message. Curieusement il est pour la croissance, même s’il connaît les critiques qui sont faites à ce principe d’éternité de la pensée conservatrice. Il va avancer que la croissance est bonne pour améliorer les revenus des plus pauvres et l’emploi. Mais il est facile de voir que

    1. le modèle hyperconcurrentiel de la mondialisation débridé dans lequel il veut nous conforter ne produit qu’une croissance très faible, voire nulle ;

    2. qu’on peut imaginer que le problème est plutôt celui d’une mauvaise répartition des revenus. Comme le montre le graphique ci-dessous, les salariés reçoivent de moins en moins de rémunération pour leur participation à la production. Pourtant si en une trentaine d’années la répartition des revenus a été modifiée aussi fortement, c’est bien la preuve que cette répartition n’a strictement rien de naturel mais dépend des formes de ce partage : quand les salariés sont à l’offensive de la lutte des classes, cette part augmente, quand au contraire c’est le patronat appuyé par l’Etat qui mène la danse, c’est l’inverse qui se passe. Il semble assez clair que cette modification a eu des conséquences en ce qui concerne la demande et par suite on peut dire que c’est elle qui a été aussi à l’origine de la grande crise de 2008.

      

    La question de l’égalité

     

    La question de l’égalité est également devenue centrale. Probablement parce que les écarts de richesses se sont accrus depuis le début de la contre-révolution conservatrice.  Mais en bon libéral friedmanien, la seule égalité qui l’intéresse est celle de l’accès aux biens qui permettent la compétition. Il suppose que la république doit préserver une égalité de chances en amont – comme si cela pouvait exister – et surtout ne pas déranger les inégalités de revenus et de fortune. Or à moins d’être idiot, il est facile de voir que les inégalités de revenu et de fortune conditionnent les inégalités dans la distribution des revenus. Donc il va reprendre l’antienne préférée de la bourgeoisie : améliorons l’école qui émancipe sur le plan économique parce qu’elle offre la possibilité d’accroître sa productivité individuelle et par suite assure la mobilité sociale.

    Ce discours est démenti par les faits : les fortunes se transmettent par l’héritage ou se construisent par la corruption de l’Etat – c’est-à-dire un détournement des biens publics – mais pratiquement jamais par le travail et le goût prononcé pour l’épargne. Pisany-Ferry n’est pas d’accord pour que l’Etat redistribue la richesse ex post : c’est-à-dire pour qu’il corrige les inégalités des revenus et des fortunes engendrées par les forces du marché. Pour quelle raison en est-il resté à ces vieilles idées datant du XIXème siècle, on ne le sait pas, en tous les cas il ne nous le dit pas.

    Il affiche une volonté de combattre toutes les discriminations, ce qui le fait apparaître à ses yeux sûrement comme un homme de progrès. Mais les inégalités de fortune à la naissance, ne sont-elles pas déjà une discrimination ? En outre ce type de raisonnement apparaît erroné dans la lecture de la crise qui nous secoue fortement depuis 2008 au moins. En effet, si on pense que cette crise est une crise de la demande. Il est même assurément inefficient de laisser se développer des inégalités dans la distribution des revenus et des fortunes. En la matière il reprend des généralités sur la mixité nécessaire des métiers, ou sur l’effort nécessaire qu’il faut réaliser pour les handicapés.

     

    L’Etat

     

    Comme tous les tenants de la deuxième gauche, il nous raconte que l’Etat est bien nécessaire, mais que l’Etat doit se transformer. L’idée c’est faire plus avec moins d’argent. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, les dépenses étatiques sont un facteur de production important puisqu’elles sont corrélées positivement avec la croissance. Pour autant Jean Pisany-Ferry persiste à penser qu’il faut diminuer la part des prélèvements obligatoires sur le PIB. Il voudrait que ce taux revienne en dessous de 48%. Pourquoi 48 et non pas 50 ou 35. On n’en saura rien. Ce raisonnement est erroné pour plusieurs raisons :

    1. D’abord parce que la baisse de la dépense publique agit négativement sur la croissance. Certes comme Pisany-Ferry est un tenant de la théorie de l’offre, il va nous dire que cette perte de croissance sera récupérée sur les marchés internationaux grâce à un surcroît de compétitivité. Mais en réalité, si tous les pays se lancent en même temps dans cette logique, il va de soi que cela ne peut aboutir qu’à une récession de grande ampleur. Le cas de la Grèce est exemplaire à cet égard. La dépense publique a été laminée, mais la croissance n’a pas été relancée, et en outre la dette publique a continué à croître.

    2. Le seconde raison est qu’il croie que la logique de la dépense publique relève de la logique d’entreprise. Or bien entendu ce n’est pas le cas, non seulement parce que l’horizon temporel de l’Etat n’est pas celui d’une entreprise, mais parce que sa réussite ne se lit pas dans un résultat comptable.

    3. Enfin, il y a un argument décisif : c’est que les dépenses publiques sont soumises à une loi de rendements décroissants très forts. Ce qui veut dire que pour assurer le même niveau de service public l’Etat doit croître plus rapidement que le PIB. C’est seulement à ce titre qu’il peut contribuer positivement à la croissance. Si cette croissance ralentit, alors la croissance du PIB ralentira aussi.

      

    Tout cela est bien connu des économistes qui ont fait des études sérieuses, et cela n’aurait pas échappé à Jean Pisany-Ferry si par exemple il avait lu Léon Walras. J’en donne la référence à la fin de mon billet, dès fois que Pisany-Ferry me lise et qu’il veuille s’améliorer, je serais toujours prêt à l’aider.

    En outre on pourra ajouter que ce qui fait progresser particulièrement vite les dépenses de l’Etat c’est essentiellement le service de la dette. Et donc ce n’est pas à cause d’une mauvaise gestion des dépenses que l’Etat est endetté, mais à cause de ses méthodes de financement : en effet, en privilégiant le financement de la dette par les marchés et en réduisant l’inflation, le ration endettement public/PIB ne pouvait que s’accroître d’une manière féroce.

     

    Menaces sur l’environnement

     

    Bien entendu Jean Pisany-Ferry se rend bien compte que l’environnement se dégrade. Mais comment combattre cela ? Trois solutions peuvent être avancées :

    1. D’abord renforcer les règles, donner un rôle plus important à l’Etat dans la détermination de ce qui peut être produit et ce qui est interdit. Cette solution ne plait pas aux libéraux.

    2. Ensuite viser à la décroissance. En limitant les consommations et les productions, on protège l’environnement. Mais évidemment cette solution ne peut être mise en œuvre que de manière coercitive, en limitant les déplacements, en favorisant les productions locales, en diminuant la concentration du capital. Bien sûr cette solution va à l’encontre de ce que nous proposent les libéraux et donc l’Europe. Cela reviendrait aussi à dénoncer le tourisme – où Pisany-Ferry voit d’abord des gisements d’emplois très nombreux – comme une calamité naturelle renforçant la pollution. Et bien évidemment cela remettrait en question la mondialisation comme une nécessité naturelle, un prolongement nécessaire au progrès économique et social.

    3. Enfin il y a la solution avancée par les tenants du marché, de la concurrence libre et non faussée. C’est celle qui plait à Pisany-Ferry. Il suppose que grâce à la croissance – qui aurait entretemps fait des progrès pour être plus économe – on pourra mieux financer la protection de l’environnement. C’est le vieux dada des conservateurs et généralement de la droite américaine. Jean Pisany-Ferry qui ne fait jamais de vagues par rapport à la doxa dominante, pense également qu’on peut résoudre la question environnementale en étendant une logique de marché sur les ressources naturelles : si le bien est rare  il est cher, et donc en augmentant les prix des biens naturels menacés et bien on les protège. C’est une idée farfelue qui a été déjà dénoncé mille fois. Combattre les désordres engendrés par le marché par plus de logique du marché, cela ne semble pas correct. En fait il s’agit de refuser une fois de plus les tendances latentes à la socialisation de la production et de la consommation, et en rester à la vieille logique libérale et anglaise de « l’individualisme possessif »[1].

     

    Compétitivité

     

    En bon économiste de droite, Pisany-Ferry raisonne uniquement du point de vue de la compétitivité. Sans même se rendre compte que ce darwinisme économique ne peut qu’amener à la ruine et à la faillite des plus faibles. N’est-ce pas la compétition européenne qui a ruiné la Grèce et l’Espagne ? Il suppose sans le démontrer – comment le pourrait-il – que c’est la compétition qui engendre le progrès social et économique. Ainsi il en vient à rêver de l’innovation. Il croie que c’est l’innovation qui va nous tirer d’affaire et nous rendre plus compétitif. Si la France a perdu de la compétitivité par rapport à l’Allemagne, ce n’est pas la faute de l’euro – la question n’est même pas envisagée – c’est parce que la créativité est bridée, soit par l’Etat qui n’a pas fait son travail correctement pour réformer l’éducation, soit par le manque de capitaux se portant vers l’innovation. Il rêve d’un développement des fonds de pension, n’ayant pas songé encore à faire le lien justement entre le développement des fonds de pension et le délitement de l’économie mondiale en 2008.

     

    Conclusion

     

    C’est dans l’ensemble un tissu de généralités assez peu fondées sur ce qu’il faudrait faire. Cependant, il y a, en dehors des remarques que nous venons de faire, un manque évident qui saute aux yeux. C’est que Pisany-Ferry rêve de mettre tout le monde au travail, bien sûr en maîtrisant les coûts, c’est-à-dire en évitant d’augmenter les salaires. Mais il n’envisage pas concrètement ce que peut être dans les années à venir la transformation du travail. Il semble que nous soyons au début d’une révolution radicale à venir. Les applications du numérique dans les services comme dans l’industrie vont engendrer une hausse globale de la productivité qui entraînera à son tour une baisse radicale de l’emploi dans le monde entier. Deux pistes s’offrent à nous :

    - Soit on continue sur le vieux schéma de la concurrence pure et parfaite, mais alors il y aura une baisse radicale des salaires – les travailleurs étant en surnombre de partout – qui va poser des problèmes pour la réalisation de la valeur puisque la demande s’effondrera ;

    - Soit on réinvente la manière de travailler. Mais alors il faut modifier le partage de la valeur, recentrer le travail sur des valeurs d’usage socialement utile. Ne pas produire plus, mais produire  mieux. Pisany-Ferry pense que c’est le sens de l’histoire qui fait que l’économie se développe par l’agriculture, puis par l’industrie et enfin par les services. Sous-entendant par-là que le travail va disparaitre dans l’industrie comme il disparaîtra complètement dans l’agriculture. C’est une idée idiote, et pour deux raisons :

    - la première est que le développement d’une nation ne peut pas être durable pour le coup si cette nation n’équilibre pas le rapport entre les différents secteurs, c’est une contrainte disons pour garantir l’indépendance ;

    - la seconde est que la hausse radicale de la productivité ne coïncide pas avec une amélioration de la qualité. C’est typique dans l’agriculture. L’explosion des rendements a engendré une dégradation brutale de la qualité des aliments. Or évidemment si on relance la production agricole de qualité, cela nécessitera des emplois nouveaux. Mais ces emplois ne pourront pas par ailleurs être des supports pour des profits faramineux et se trouveront en contradiction avec cette logique de la concentration du capital que par ailleurs Pisany-Ferry appelle de ses vœux. Il passe son temps à gémir sur le sort des entreprises qui en France seraient trop petites.

    J’ai peut-être été trop long dans mon analyse de ce énième rapport prônant "la réforme". Mais ce qui est intéressant est ici de descendre dans la tête des « experts » qui conseillent, au nom de leur sérieux, les gouvernements et les ministres. On ne sait pas s’ils sont corrompus ou tout simplement idiots, mais les lacunes dans leur approche de la crise et de sa sortie ne laisse rien augurer de bon. Cela confirmera tout simplement Hollande dans son coming out libéral, mais en tous les cas ne nous engagera pas forcément dans une politique audacieuse qui nous sortira de l’ornière. Il n’est pas certain que notre président, ni ses ministres ne prennent la peine de lire ce pensum comme je l’ai fait avec conscience et obstination.

     

    Bibliographie

     

    C.B. McPherson, L’individualisme possessif, Gallimard, 1971

    Léon Walras, Études d’économie politique appliquée. Théorie de la production de la richesse sociale (1898), on peut le télécharger sur le site de la BNF Gallica, mais on peut également s’en procurer une version papier chez Economica qui a republié le texte en 1992.



    [1] Ce terme est le titre de l’excellent ouvrage de C.B. McPherson qui analyse la genèse de ce libéralisme individualiste qui se développe d’abord en Angleterre au XVIIème siècle.

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    Réformer la gauche, le PS et la société française

      

    Manuel Valls vise la présidentielle de 2017, pensant qu’Hollande est complètement carbonisé et qu’il ne représentera pas.  Il suppose qu’en montrant ses muscles, il va attirer suffisamment de gens de droite sur son nom – des électeurs lassés des combines de Sarkozy, Copé et compagnie – et qu’au second tour il battra aisément Marine Le Pen, le FN faisant encore office d’épouvantail. Son thème est la réforme. Comme le souligne le rapport de Jean Pisany-Ferry il faut réformer la société. Mais réformer qu’est-ce que ça veut dire ? Pendant longtemps, réformer ça signifiait limiter le pouvoir du marché, œuvrer à mieux répartir la richesse entre le travail et le capital, améliorer la protection sociale. Pour les tenants de la seconde gauche – ceux qui justement sont en train de liquider toute la gauche – cela veut dire qu’il faut accélérer la transformation d’une économie mixte en une économie de marché quasi-pure. Les éléments de langage sont les suivants : la mondialisation étant là, nous devons nous y adapter et donc s’employer à renforcer notre compétitivité. Tout se passe comme si la mondialisation était un état de nature, qu’il ne s’agissait pas d’une forme institutionnelle particulière mise en place par des hommes et des Etats. Mais tout se passe aussi comme si la mondialisation accélérée depuis une trentaine d’années avait également fait la preuve de son efficacité économique en matière de croissance, d’emploi et de bien-être.  Donc pour sauver le modèle français de protection sociale on va tout simplement le tuer.

    Trop occupé à faire les couloirs et à consolider ses réseaux Manuel Valls ne s’est pas aperçu que le libéralisme ça ne marche pas, même du point de vue des critères étroits et bêtement économiques, ça engendre le désordre et l’appauvrissement. Néanmoins, fort de cette certitude, Valls veut adapter la gauche au principe de réalité, du moins à ce qu’il croit être un principe de réalité et qui n’est qu’une illusion qui lui a été soufflée par un membre du MEDEF. Il nous a dit que la gauche pouvait mourir et donc pour la sauver, il se propose de la transformer en parti de droite. Quelle audace !! Le PS étant quasi moribond, comme son alter ego l’UMP, il croit que c’est la gauche qui est morte, ou du moins ses idées. Je suppose que le résultat des élections européennes lui a fait croire que ses vues étaient justes puisque la droite alliée à l’extrême droite est majoritaire en nombre de sièges. Mais c’est une approche un rien légère puisque non seulement l’extrême droite est plus à gauche que le PS maintenant, mais surtout elle est anti-européenne. A la limite on peut amalgamer l’UMP et le PS dans leurs ambitions européistes, mais pas le FN et l’UMP. En vérité à l’échelle de l’Union européenne ce qui est majoritaire aujourd’hui c’est plutôt le sentiment anti-européen.

    Quoi qu’il en soit, Hollande et Valls se préparent à nous administrer une potion amère. L’idée est la suivante : on ne peut pas faire la réforme (sous-entendu libérale) à dose homéopathique, il faut frapper fort et éviter le gradualisme. C’est ce qu’on avait fait par exemple en Russie lors de la chute de l’URSS. On fait tout d’un coup et on n’y revient plus. On remarque que c’est sur ce même créneau d’un anti-gradualisme que s’est positionné aussi François Fillon qui raconte à tout le monde qu’il a été bridé dans ses velléités réformatrices par le petit Nicolas.

    Valls lui annonce une baisse des impôts à venir – on croirait Reagan au début des années 80 – et un soutien renouvelé aux entreprises, c’est-à-dire au patronat ! Pour lui c’est ça la nouvelle gauche !! Il y a quelque temps Valls avait proposé de débaptiser le PS, pensant que « socialiste » était un mot grossier. Mais on ne voit pas ce qui le retient de débaptiser aussi la gauche : il pourrait l’appeler la nouvelle droite, ça irait plus vite.

     

    Les affaires du petit Nicolas

     

    La classe politique n’en finit pas de se décomposer sous nos yeux. Si le PS donne l’image d’un parti sans boussole et sans idée, l’UMP se vautre dans les affaires. Un jour c’est le couple Balkany qui est inquiété pour des détournements de fonds. Un autre jour c’est Jean-François Copé qui se trouve pris dans la nasse pour avoir en favorisant des entreprises amies plombé les comptes de l’UMP qui se trouve au bord de la faillite. Jean-François Copé est par ailleurs accusé d’avoir fait rembourser 24000 € de billets d’avion à sa propre femme. Et comme les dettes de ce parti atteignent 80 millions d’euros il semble bien que cela va obliger l’UMP à disparaitre. D’autant que Nicolas Sarkozy a fait plus que dépasser le plafond de dépenses dans ses campagnes présidentielles et aurait fait financer une partie de celle de 2012 par l’UMP. Il s’agirait d’un dépassement de 30 millions d’euros !!

    Le nombre des affaires que traîne Sarkozy est impressionnant. Je ne vais pas en faire le détail ici. Le dernier rebondissement a été sa mise en examen, après une garde à vue, pour corruption active. Du jamais vu sous la cinquième république, et cela ne semble être que le commencement. Devant cette situation, alors que Sarkozy espérait profiter de la très basse popularité de Hollande pour se déclarer à nouveau candidat, il semble que sa volonté d’être à nouveau président soit contrariée. Pour cette raison il a choisi d’attaquer les juges et la justice la dénonçant à la fois comme partisane et aux ordres de François Hollande. Mais si cette attaque est de bonne guerre, il ne semble pas que le but ait été atteint. Les sondages restent très mauvais pour lui et 60 % des Français ne souhaitent pas son retour aux affaires.

      

    Chômage

     

    Pendant ce temps-là le chômage continue de grimper, au point que le ministre du travail, François Rebsamen, ne se hasarde plus à rien promettre du tout, ni d’abaisser le nombre de chômeurs, ni d’inverser la courbe. Comme solution, il a avancé ce que même Sarkozy n’aurait pas avancé : diminuer les seuils sociaux, supposant que la syndicalisation outrancière des entreprises françaises était un obstacle à l’emploi.  Si Rebsamen avait fait des études il aurait remarqué à l’inverse que moins il y a de syndiqués et plus le chômage augmente.

      

    évolution en pourcentage du nombre de salariés syndiqués


    Deux ans et un peu plus après son accession au pouvoir, alors que le PS monopolisait tous les pouvoirs, c’est un échec complet et prévisible. C’est d’ailleurs la principale raison de l’impopularité de François Hollande qui avait été élu justement pour changer de politique de l’emploi. Mais à vrai dire, en restant sous la tutelle de l’euro et de l’Europe, en acceptant bêtement de se plier aux injonctions de Bruxelles, Hollande et son équipe, ne peuvent avoir que des mauvais résultats.

      

    Une des raisons de cette hausse continue du chômage est dans la désindustrialisation accélérée de l’économie française. Celle-ci a commencé après le tournant de la rigueur de 1983. Cela correspond à la volonté d’insérer la France dans la compétition mondiale et de la réformer pour satisfaire aux standards européens de l’ordre nouveau. Mais probablement les élites socialistes pensaient à cette époque que de se débarrasser de l’industrie était une preuve de modernité avérée. Le problème en réalité c’est le multiplicateur d’emploi. En effet quand on détruit un emploi dans la finance on détruit aussi quelques emplois induits, parce qu’un salarié qui perd son emploi consomme moins. Mais dans l’industrie on détruit des emplois en amont et en aval de la filière de production. On calcule comme ça des multiplicateurs d’emplois. Par exemple dans l’industrie lourde le multiplicateur d’emploi oscillait entre 7 et 9. Ce qui veut dire que quand on met à la casse un travailleur des chantiers navals ou des charbonnages, c’est 7, 8 ou 9 autres emplois qu’on supprime. D’autant que ce multiplicateur d’emplois augmentera encore avec une augmentation des déséquilibres commerciaux. Par contre si je regarde du côté des services informatiques, le multiplicateur d’emploi est compris entre 1 et 2.

      

    C’est bien pour cette raison que la désindustrialisation de la France – désindustrialisation qu’i s’est encore accélérée après l’entrée dans l’euro – est un phénomène aussi important. Cela nous prive d’emplois en quantité. Comme le montre le graphique ci-dessus, la désindustrialisation n’est pas une fatalité. Cependant, il semble bien que les élites françaises aient maintenant fait le choix de la désindustrialisation. Le fait que la part de l’industrie dans la valeur ajoutée de la France atteigne à peine 10%, est la conséquence des dégâts que ce secteur a subis. C’est une perte de savoir-faire dont il s’agit et qui nous rend dépendant des marchés extérieurs. On voit bien que pour reconstruire le tissu industriel, cela prendra des années et ne pourra pas se faire dans une économie qui ne serait pas protégée par des barrières douanières, tarifaires et non tarifaires.  

     

    Des nouvelles du traité transatlantique

    Le traité transatlantique en cours de négociation est présenté souvent comme le cheval de Troie des multinationales américaines pour pénétrer et piller le marché européen. En vérité l’Union européenne, harcelée par ses puissants lobbies financiers, pousse à une déréglementation accélérée de la finance des deux côtés de l’Atlantique. Le principe du traité transatlantique est de s’aligner sur le moins disant en matière de réglementation. Or le moins disant est aujourd’hui en Europe. C’est en Europe que la finance est la moins régulée. Du coup les banques américaines poussent à adopter les normes européennes car elles sont moins contraignantes que les normes dites « Volcker », normes qui avaient été adoptées dans la foulée de la débâcle de 2008. Le plus simple pour nous serait évidemment de sortir de l'Europe et de l'euro et de mettre au pas la finance dans le cadre national.

     

    Liens

     

    http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/07/06/valls-veut-reformer-la-france-la-gauche-et-le-ps_4451974_823448.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20140706.OBS2860/le-retour-de-sarkozy-loin-d-etre-plebiscite-par-les-francais.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20140706.OBS2871/billet-d-avions-salaires-le-surprenant-audit-de-l-ump-sous-cope.html

    http://russeurope.hypotheses.org/2522

    http://www.marianne.net/Traite-transatlantique-quand-l-Europe-veut-dereguler-la-finance-mondiale_a239869.html

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    La fin du compromis keynésien

    Voilà un autre ouvrage dont le propos est de revenir à une analyse marxiste de la crise et donc d’analyser celle-ci comme étant le résultat de la difficulté de valoriser le capital. L’idée est que la crise est le résultat d’une impossibilité interne de trouver de nouvelles occasions de réinvestir les profits et donc d’élargir le système d’accumulation à de nouveaux secteurs. Les surprofits se heurtent soit à une insuffisance de la demande, soit à l’absence de nouveaux secteurs productifs. C’est une analyse à laquelle j’adhère assez largement : depuis une quarantaine d’années les occasions d’investir se sont amenuisées. Il s’en est suivi une modification de la politique économique à l’échelle planétaire. De 1945 à 1975 à peu de choses prêt, le développement économique  s’est appuyé sur un compromis de classes. L’Etat assurant le contrôle de la répartition de la valeur entre les propriétaires et les salariés, ceux-ci profitant à la fois de salaires en augmentation et donc relançant la consommation, et de services publics financés collectivement par les impôts. Vers le milieu des années soixante-dix, ce modèle se défait et une crise de surproduction commence à apparaître.

    Pour répondre à cette crise, les politiques remettent en question le compromis d’après-guerre. Cela se traduit par deux modifications radicales :

    1. la monnaie n’est plus sous contrôle public, elle passe dans les mains des banques privées ;

    2. les Etats et les organisations internationales se lancent dans un processus de mondialisation.

    Cela va entraîner des délocalisations en masse des pays riches vers les pays émergents, entraînant peu à peu une montée inexorable du chômage et donc aussi une baisse relative du salaire. On le voit facilement dans la façon dont sont captés les gains de productivité par le capital et les actionnaires. On le voit facilement dans le graphique ci-dessous pour la France, mais c’est un peu le même schéma pour les autres pays. C’est évidemment le résultat direct de la concurrence entre les travailleurs qui sont maintenant en surnombre à l’échelle planétaire.

    Dès la fin des années soixante-dix, avec un rythme plus ou moins lent, les Etats vont se mettre au service du capital et rentrer dans la logique dites de l’offre qui consiste à organiser un formidable transfert de valeur vers les plus riches. Cela se fait par le biais de la remontée des taux de rendement exigés par les actionnaires, des taux « déments » de 15% ou plus, alors que sur le long terme le taux de rendement du capital ne peut pas être longtemps supérieur au taux de croissance réel. Mais la captation de la richesse se fait également par cette astuce à courte vue d’un pillage systématique de l’Etat et du bien public. Ce pillage s’est exercé de plusieurs façons différentes, j’en compte au moins trois :

    1. les privatisations qui comme en Russie ou ailleurs ont permis la constitution de très grandes fortunes par l’appropriation des monopoles publics. En France le cas le plus extravagant est sans doute celui de la privatisation des autoroutes ou encore celui de l’eau.

    2. une baisse radicale de la progressivité de l’impôt sur le revenu.

    3. la possibilité d’investir dans la dette publique.

     

    Causalités

     

    Lohoff et Trenkle pourtant essaient d’analyser un peu différemment la crise dans laquelle nous nous trouvons. Ils vont pointer effectivement deux phénomènes nouveaux. D’abord l’épuisement du modèle keynésien. Selon eux ce modèle n’arrive plus à assurer la continuité de la valorisation du capital : l’épisode de la stagflation des années soixante-dix oblige le système à s’orienter vers d’autres solutions. Ces nouvelles solutions se trouvent dans la création d’un capital fictif, extrêmement mobile qui va chercher à se valoriser en dehors des pays capitalistes développés. Contrairement à Duménil et Lévy, leur idée est que la financiarisation de l’économie n’est pas la cause de la mise en place d’un modèle néolibéral, mais sa conséquence. Presque une nécessité biologique. Ils s‘appuient sur une analyse historique à la rigueur toute germanique pour le démontrer. Tout comme ils font de la lutte que les gouvernements vont entreprendre contre les syndicats une autre conséquence de cette nécessité. Certes il va de soi que le capital a toujours besoin de se valoriser et quand il ne trouve pas de nouveaux secteurs pour le faire, il organise une hausse de la plus-value. Je ne suis pas entièrement hostile à cette idée, sauf que la mise en place d’une nouvelle forme de capitalisme, rompant avec le compromis keynésien, ne peut se faire qu’à l’aide des gouvernements, ne serait-ce que parce qu’il faut modifier la loi : rendre les banques centrales indépendants, permettre aux banques de second rang de créer ce capital fictif, ou encore ouvrir les frontières à la libre circulation du capital, des marchandises et des hommes. On peut supposer donc, contrairement à Lohoff et Trenkle, que si au milieu des années soixante-dix le modèle économique doit changer, il peut aller dans deux directions différents : soit il renforce la socialisation de la production en allant vers un partage de la richesse plus en faveur de ceux qui la produisent, et vers un abaissement du temps de travail, soit, il s’oriente vers un démantèlement de cette socialisation apparue dans les pays développés, non pas après la Seconde Guerre mondiale comme le croient Lohoff et Trenkle, mais dans les années trente avec le New Deal. Cela ne dépend pas de la nécessité « biologique » de l’économie, mais plutôt du rapport de forces entre les classes sociales. Or si les tendances néolibérales apparaissent à la fin des années soixante-dix, c’est parce que les mouvements de lutte de la fin des années soixante se sont épuisés, incapables de promouvoir de nouvelles formes de société, mais c’est aussi parce que les élites – la bureaucratie étatique – a changé de camp, passant avec armes et bagages du côté du capital. Si l’économie et son système évoluent suivant des logiques assez faciles à décrire et à comprendre, il n’en demeure pas moins que le futur est assez aléatoire. Donnons un exemple : le système mis en place aux Etats-Unis dans les années trente et au Europe après la Seconde Guerre mondiale – système qu’on appelle par abus de langage « keynésianisme » – a toujours été critiqué par l’ultra gauche comme un palliatif peu durable, instable, seulement une manière de ravauder un système à bout de souffle. Mais un système qui fonctionne pendant plusieurs décennies, qui produit de la richesse, qui améliore le bien être de larges masses, ne peut plus être analysé comme une simple continuation, ne serait-ce que parce qu’il a laissé des traces matérielles à la surface de la planète.

     

    Le capital fictif

     

    Le capital fictif c’est ce capital sous forme de titre de propriété ou d’argent qui se déplace à toute vitesse et qui génère des intérêts, donc de la richesse. Lohoff et Trenkle refusent de le regarder comme une incongruité, comme s’opposant au capital réel qui s’investirait dans la valorisation du travail en produisant des marchandises bien réelles, plus ou moins utiles à quelque chose. Au contraire ils le présentent comme la vérité révélée du mode de production capitaliste, c’est seulement un des aspects du capital. Et s’il s’est développé de plus en plus ses dernières décennies ce n’est pas sans raison.

    Pour analyser le rôle de ce capital fictif dans l’économie, ils reviennent sur le caractère « fétiche » de la marchandise, et comme le capital sous la forme de titres de toutes se sorte se trouve  être aussi une marchandise, il est marqué par son caractère fétiche. Cette analyse leur permet de récuser à l’inverse toutes les tentatives de produire une analyse « naturaliste » du capital, comme si pour celui-ci l’aspect utilitaire des marchandises produites avait un sens.

    Cependant, même si c’est une bonne idée que de montrer la démence d’un tel système fondé sur l’idée que le capital s’accumule tout seul, il n’en demeure pas moins que tôt ou tard le capital sous sa forme argent est confronté à sa propre valorisation. Lohoff et Trenkle vont relater l’histoire du développement du capital-argent, il montre que s’il a été toujours présent, il ne devient déterminant de la production même de la valeur qu’à partir du moment où la référence à l’étalon-or va être abandonnée. C’est l’importance de ce capital-argent qui a permis de sortir de la crise des années trente, mais à cette époque l’Etat maitrisait la production de la monnaie, et puis c’est ce même capital-argent – à tout le moins la façon dont on a permis aux banques de second rang de créer massivement de la monnaie – qui a engendré le mouvement de mondialisation de l’économie avec les conséquences misérables qu’on connait aujourd’hui. L’endettement des Etats n’est qu’une manière parmi d’autres de générer du capital-argent qui tôt ou tard se retrouvera dans l’économie réelle. Mais évidemment plus le capital-argent croie en valeur, et plus sa réalisation dans l’économie réelle est problématique. Ce n’est qu’une manière de repousser la contradiction. Les auteurs doutent d’ailleurs qu’il soit possible de trouver des palliatifs valables pour continuer la comédie. Pour eux le keynésianisme a été une première manière de repousser les limites de la valorisation, et ensuite la révolution néolibérale une autre dans la mesure où elle a permis une nouvelle poussée de la production de l’industrie financière, avec les conséquences qu’on sait en matière d’instabilité, de croissance molle et d’abaissement des conditions d’existence pour les pauvres.

     

    Dévalorisation du travail

     

    L’autre point important de l’ouvrage de Lohoff et Trenkle, est la question du travail. Ils partent de l’idée que la productivité du travail s’est accrue considérablement, et encore plus avec la troisième révolution industrielle qui est issue du numérique. La robotisation des processus industriels est telle que le travail n’est plus nécessaire, la force de travail est de partout en surnombre, ce qui veut dire qu’elle ne vaut plus rien. Ce processus est encore loin d’avoir atteint toute sa dimension. La robotisation s’accélère dans la grande industrie, rendant illusoire cette idée qu’il puisse y avoir du travail pour tout le monde si on entend par travail l’activité d’aujourd’hui.

     

     

     

    Cette nouvelle révolution industrielle qui se passe à l’échelle planétaire va entrainer des bouleversements radicaux dans la gestion de la main d’œuvre. Ce sont des millions de personnes qui sont promises au chômage de partout. Un point intéressant est que selon Lohoff et Trenkle, la Chine est elle aussi menacée par ce mouvement. En effet, ce pays est très en retard en matière de robotisation, et il semble que nous sommes au début d’une relocalisation des productions industrielles dans les pays du centre. Dans cette perspective, la théorie de l’offre apparaît comme une fuite en avant qui précipitera encore plus vite la catastrophe.

     

    Issues

     

    Malgré ses lourdeurs – le livre n’est pas fait pour les feignants et ceux qui ne maitrisent pas le jargon économique et la logique marxienne qui plus est – la démonstration est très convaincante. Bien évidemment l’analyse ne remplace pas l’action politique, elle aide seulement à nous orienter le moins mal possible. Sur ce plan le livre de Lohoff et Trenkle est complètement lacunaire. Au moins sur deux points : le premier tient à l’interprétation de la période qui s’est ouverte dans les convulsions de la grande crise des années Trente et qui s’est refermée à la fin des années soixante-dix. Cette période est souvent appelée « fordiste » ou « keynésienne ». Les marxistes sont souvent enclins à l’analyser seulement comme une tentative de sauvetage plus ou moins consciente du capitalisme, une manière de repousser les limites de l’accumulation. Ce n’est pas faux, mais c’est insuffisant. D’abord parce que l’immixtion de l’Etat dans la conduite des affaires économiques a modifié le modèle occidental en deux sens : d’une part il a limité la progression des inégalités de revenus en instaurant un système de redistribution par l’impôt, en prenant en charge la production d’un certain nombre de biens publics comme l’éducation, la santé et quelques autres ; et d’autre part par son interventionnisme il a modifié radicalement les contours de la propriété privée. Un grand nombre d’entreprises – souvent des monopoles – sont devenus des entreprises d’Etat dont  le but n’était pas le profit. Il est difficile de soutenir que c’est seulement dans le but de sauver le capitalisme et de lui permettre de continuer à accumuler du capital que cela a été entrepris.

    Dès lors présenter la contre-révolution conservatrice de la fin des années soixante-dix seulement comme une nécessité économique, c’est donner une lecture très mécaniste de ce qu’est l’économie. Il semble qu’on puisse avancer une autre hypothèse : la croissance de la valeur poussant toujours dans le sens d’un partage en faveur des salariés quand la croissance est forte, cela minait le pouvoir des grandes firmes. Or à la fin des années soixante celui-ci avait été ébranlé par les mouvements sociaux à répétition. Dès lors il fallait envisager, soit d’aller vers un peu plus de « socialisme », en étendant un peu plus la socialisation des moyens de production, en acceptant de travailler moins, en acceptant de limiter ses ambitions pécuniaires, soit il fallait au contraire renverser le mouvement et restaurer l’ordre capitalisme, au besoin par les armes comme cela s’est fait au Chili et dans plusieurs autres pays du Tiers Monde qui ont servi les premiers de modèles. C’est cette voie qui a été choisie, la raison en est que le mouvement révolutionnaire et contestataire qui récusait les critères de développement proposés s’est effondré faute de perspectives lisibles.

    Aujourd’hui on se trouve une fois de plus à la croisée des chemins, le grand boom de l’économie libérale est terminé et le système capitaliste est moribond. Mais il n’est pas du tout fatal qu’on aille pour autant vers le mieux. Le modèle capitaliste néo-libéral peut disparaître dans des convulsions politiques dramatiques, ou encore évoluer graduellement vers une socialisation des moyens de production. C’est dans un cadre institutionnel rénové qu’il faut penser le devenir de la société et aussi aux formes de l’exercice du pouvoir. Car en même temps que le modèle économique inauguré en fanfare par Ronald Reagan et Margaret Thatcher il y a une trentaine d’années, modèle tardivement adoubé à contretemps par les partis socialistes européens, les ersatz de démocratie qu’on a utilisé sont eux aussi complètement dépassés. De même les institutions, faites de bric et de broc de l’Union européenne ne sont plus crédibles non plus.

    Si dans les trente dernières années le système s’est déployé dans une fuite en avant destiné à consommer tout l’espace de la planète, il semble que le temps d’un rétrécissement de l’espace de socialisation soit maintenant une nécessité : produire et consommer local par exemple, mais aussi adopter un mode de vie qui refuse le déplacement pour le déplacement et qui en revienne à faire l’éloge de l’immobilité pour réinventer le travail et la vie.

     

     

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