•  

    Encore un traité !

     

    Il y a quelques jours L’Humanité dénonçait les tractations qui ont lieu en Suisse à propos d’un nouvel accord de libre échange sur les services. Puis Marianne a pris le relais pour mettre en garde cette tendance qui pourrait aboutir à une privatisation accélérée des services publics. Cela fait pourtant quelques mois que diverses organisations comme World-PSI dénoncent cette marchandisation accélérée. L’Union européenne et les Etats-Unis sont à la manœuvre, il faut dire que ces pays sont ceux qui sont le plus travaillés par les multinationales. Encore une fois, les « socialistes » ont donné leur accord pour avancer sur de telles négociations, et encore une fois la négociation se déroule en catimini, dans le plus grand secret.

     

     

    De quoi s’agit-il ? En vérité il s’agit de poursuivre les accords de libre-échange qui ont échoué sur les services à Doha en ce qui concerne les services financiers mais aussi les services publics. Ces accords comportent plusieurs volets. D’une part éviter que les Etats nationaux contrôlent les activités financières des banques et mettent un frein à la création de nouveaux produits financiers avec les risques que l’on sait. Mais d’autre part il s’agit de progresser vers la privatisation des services publics en prenant des dispositions statutaires pour que ces services publics ne soient pas re-municipalisés par exemple. L’idée est de rendre avec la patience de l’araignée tout retour en arrière impossible à réaliser. Ne seraient exclus de la privatisation que les services publics expressément consignés dans l’accord.

     

    Logique apparente et logique cachée

     

    On pourrait dire que c’est le complément des accords transatlantiques. La logique apparente suppose que l’élargissement de la concurrence dans le domaine des services va engendrer comme par miracle de la croissance et de l’emploi. Dans la réalité il n’a jamais été démontré qu’aucun accord de libre-échange ait généré de la croissance et de l’emploi, c’est même l’inverse qu’il est loisible de prouver. D’un point de vue théorique, on regarde donc du côté de la théorie de l’offre et de l’amélioration de la sempiternelle compétitivité. Mais il y une autre idée : le secteur privé serait plus efficace dans la gestion de ces services. C’est une idée complètement absurde et erronée, notamment en ce qui concerne les services de la couverture de santé. On sait par exemple que la Sécurité Sociale à la française est bien plus performante que le système assurantiel américain. Paul Krugman dans L’Amérique que nous voulons publié chez Flammarion en 2008, montre que les Américains dépensent environ deux fois plus que les Français pour leur santé, avec des performances moins bonnes puisque l’espérance de vie est plus basse aux Etats-Unis. La fable de l’inefficacité du service public est un cheval de Troie pour privatiser tout ce qui peut l’être.

    Mais pourquoi privatiser des services publics ? Il y a deux raisons à cela. La première est presque comptable. Les grandes multinationales qui peuvent se procurer des liquidités d’une manière presqu’infinie sont toujours à la recherche de possibilité d’investir de faire de l’argent avec de l’argent. Or pour cela la dynamique du capitalisme a besoin de se saisir de domaines qui n’appartiennent pas encore à la sphère marchande – ou pas tout à fait – elle a besoin de détruire les liens sociaux pour les inclure dans une logique marchande et en faire des profits. L’avantage est aussi que ce sont le plus souvent des marchés captifs dont la rentabilité à moyen terme peut être garantie par l’Etat.

    A travers ce mouvement qui est à l’œuvre depuis une trentaine d’années avec la patience de l’araignée, il y a une logique du profit, mais également une logique politique qui vise à gouverner par les règles et non par la loi, et donc de détourner un peu plus le peu de démocratie qui nous reste. C’est certainement là l’avancée la plus importante du libéralisme. A l’issue de la crise de 2008, on accélère cette forme de gouvernement sans légitimité, pensant naïvement que cela pourra être irréversible et donc installera définitivement l’ordre libéral dans nos cœurs et dans nos têtes. Le problème est que le libéralisme ça ne marche pas. Comme je l’ai dit, il n’y a aucun exemple empirique qui démontre que des traités de libre-échange aient entraîné une dynamique vertueuse de croissance, la principale raison est que la politique de l’offre ne règle pas le problème de la demande et par suite le problème de la valorisation du capital. Tant que le capitalisme avançait en proposant une amélioration générale des conditions matérielles de la vie, il possédait une certaine légitimité, mais à partir du moment où il démontre qu’il n’engendre qu’une dégradation continue de ces mêmes conditions, il est condamné à disparaître et plus facilement encore que se préparent de nouvelles crises financières de grande importance.

     

    Combattre les traités

     

    Bien entendu il faut combattre ces traités et les dénoncer. Mais on ne peut pas le faire d’une manière abstraite. Tout combat politique a lieu dans un cadre institutionnel bien précis. L’enjeu aujourd’hui est la question de l’Etat. Soit on empêche l’Etat de tomber dans les mains des multinationales et on s’en réapproprie la logique pour en faire quelque chose au service de l’intérêt général, soit on subit la loi des marchés et on court vers un appauvrissement continu de la vie matérielle comme du lien social. Mais pour retrouver un sens du service public, il faut rompre d’abord avec l’Union européenne et sa logique, et ramener les institutions à un cadre lisible, à hauteur d’homme, compréhensible par le citoyen. C’est une nouvelle raison de sortir de l’Union européenne : car en effet si comme cela est probable ce maudit traité sera signé, il le sera par l’Union européenne, et rien ne nous obligera à en respecter les termes si nous en sortons.

     

    Liens

     

    http://www.marianne.net/Vous-avez-aime-le-traite-transatlantique-vous-adorerez-TISA-_a239731.html

    http://www.humanite.fr/la-souverainete-etouffee-545430

    http://www.world-psi.org/sites/default/files/documents/research/fr_tisapaper_final_hqp_internal.pdf

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    Syriza et Bruxelles 

    Pour ceux qui pensaient que le renouveau à gauche viendrait d’Alexis Tsipras et de son parti Syriza, il y a de quoi déchanter. Certes on ne pensait pas que Tsipras avancerait dans la bonne direction, on le voyait faire la danse du ventre à Bruxelles et rester dans l’ambiguïté par rapport aux institutions européennes. Alors que la Grèce est le pays qui paie le plus lourd tribu à la logique européiste, il n’a jamais fait un seul pas pour se débarrasser de ce carcan qui continue tous les jours à ruiner un peu plus les Grecs et leur économie. Mais dans sa bureaucratisation forcenée, qui fait de lui un représentant de l’oligarchie au même titre que les autres, il n’avait jamais été si loin dans le sens d’une allégeance à Bruxelles et ses compromis douteux. Alors qu’il se présente lui-même au poste de président de la Commission européenne, il appelle finalement à voter pour le vieux bureaucrate Jean-Claude Juncker. Le soubassement de ce raisonnement politicien est plus que douteux : il s’agirait de respecter le choix des électeurs. Mais dans la mesure où les taux d’abstention ont atteint des records, on se demande bien de quoi il parle. Il n’a même pas l’idée de remettre en question les institutions et leur fonctionnement peu démocratique qui ont amené la Grèce dans l’état que l’on sait. Le pire est sans doute qu’en France il est pris pour un exemple par le PCF, le Parti de Gauche et ATTAC.

    C’est d’ailleurs le même motif qui a été avancé par la canaille dite social-démocrate pour justifier son soutien à ce même Juncker pourtant le représentant  des lobbies les plus troubles en Europe, l’homme des multinationales et du démantèlement du service public.

     

    L’enseignement de l’économie

     

    Le formatage de la pensée passe évidemment par l’enseignement. Or enseigner une discipline comme l’économie n’est pas anodin puisque cela touche à la forme de société dans laquelle nous voulons vivre. Il y a en effet deux façons d’analyser l’économie, soit on considère que cette discipline relève du politique et on peut débattre du rôle du marché, du rôle de l’Etat, de la question de la propriété privée et du travail, soit on considère qu’il s’agit d’une science et que cette science ne peut pas exister sans des experts, donc qu’elle échappe finalement au débat politique. Jacques Sapir dans un récent billet relevait les questions insidieuses qui avaient été posées au bac ES. Le sujet était libellé ainsi :

    1. Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ?

    2. À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ?

    Il est évidemment facile de voir que la réponse est contenue dans la question à chaque fois. Or évidemment dans les deux cas il y a une impossibilité de démontrer empiriquement de telles stupidités. Sans aller chercher bien loin, on voit que la Grèce, l’Espagne et le Portugal ont mis en place un marché du travail sans presque plus de rigidité et le chômage ne baisse pas. Cette idée loufoque est un des avatars de la théorie de l’offre qui suppose qu’en baissant les coûts de production on élargit le marché et que la production générera toujours une demande suffisante pour l’aborber.

    La seconde question suppose que l’abaissement des barrières douanières, ou des barrières non tarifaires accroit le volume des échanges et par suite que les échanges tirent la croissance. Cette idée est fausse aujourd’hui comme hier. Sapir le montre en prenant des faits avérés concernant le XIXème siècle. Mais on aurait pu le montrer plus précisément pour aujourd’hui en rappelant que si l’Union européenne est la zone la plus ouverte de la planète, c’est aussi celle où le taux de croissance est le plus faible. Evidemment supposer que les échanges tirent la croissance c’est ce qui justifie le traité transatlantique : ouvrez les frontières, abaissez les réglementations et vous aurez de l’emploi et de la croissance. Or la mise en place de l’ALENA qui devait selon Bill Clinton aboutir à la création de 20 millions d’emplois aurait abouti plutôt à une destruction nette de 900 000 emplois sur la zone. La Commission européenne pourtant peu suspecte de gauchisme, a calculé qu’au mieux en 2019 la croissance supplémentaire due à la mise en place de ce traité maudit serait de 0,1% c’est-à-dire rien, la marge d’erreur statistique, en tout cas une marge de manœuvre bien insuffisante pour laisser croire que cela créera de l’emploi. Ce qui est au fond logique puisqu’un excès de concurrence tuera les entreprises les moins performantes.

      

    Relation entre ouverture et croissance dans les pays développés Source CHELEM 2003 

     Dans le graphique ci-dessus, on voit tout de suite qu’ouverture et croissance évoluent en sens inverse : on peut même affirmer que c’est l’ouverture qui à l’inverse à engendrer une croissance molle. Une théorie qui est infirmée par les faits sur une durée de trente ans est forcément une théorie erronée.

    Ce curieux épisode de l’enseignement de l’économie dans les lycées montre à tout le moins que le corps enseignant est maintenant travaillé par la logique libérale. 

    Dans un article du Monde un collectif PEPS-Économie s’alarmait de l’effondrement de la concurrence des idées au sein même des universités où s’enseigne « la science économique ». Alors que manifestement le modèle dominant a fait faillite dans les faits avec la crise des subprimes été ses conséquences, on continue à enseigner les dogmes de l’économie libérale

    Les enseignements d’histoire des faits économiques, d’histoire de la pensée économique ont quasiment disparus des universités. De même les enseignants hétérodoxes – c’est-à-dire ceux qui nient que les lois du marché seraient immanentes et bénéfiques – n’existent presque plus alors même qu’en France ils représentaient un courant important. Je ne parle même pas de l’enseignement de Marx. Or cette évolution est importante, parce que ce sont les professeurs d’économie qui fabriquent les logiciels qui serviront à nos hommes politiques ensuite à percevoir le réel. N’est-ce pas aussi parce qu’il a fait de très mauvaises études d’économie à HEC que François Hollande est incapable d’imaginer autre chose que le marché et le libéralisme qui va avec ?

    L’Europe, la mesure du PIB et la croissance

     

    Une des idées les plus fumeuses de la Commission européenne est de proposer d’intégrer dans l’évaluation du PIB une partie des activités illégales, voire criminelles, par exemple le trafic de drogue ou la prostitution. Cette directive pose un grand nombre de problèmes. D’abord sur le plan moral : en effet, c’est une nouvelle façon d’abaisser les barrières entre l’argent sale et l’argent propre, une manière de valoriser le crime comme activité économique « normale ». Cela révèle il me semble le caractère fondamentale pervers du capitalisme et de l’argent. Mais glissons sur ce point, il y a bien longtemps que l’économie libérale veut se situer au-delà de la morale, voir la fable de Bertrand de Mandeville. Déjà les eurocrates se frottent les mains : en intégrant les activités illégales dans l’évaluation du PIB, celui-ci va faire un bond en avant. On pense qu’en Italie cela permettra d’accroître le PIB d’au moins 6 %, en effet les activités des quatre plus grandes organisations criminelles italiennes – 'Ndrangheta, Cosa Nostra, Calabre, Sacra Corona Unita – ont un chiffre d’affaires de 120 milliards d’euros. Le Royaume Uni, l’Espagne, l’Italie et la Belgique vont s’y mettre.

    Les conséquences de ce changement dans l’évaluation de la richesse sont très nombreuses. D’abord les Etats européens apparaîtront ainsi plus riches qu’ils ne sont, ce qui permettra de faire baisser le ratio de la dette publique par rapport au PIB ! Il sera ainsi plus facile de faire semblant qu’on respecte les directives de Bruxelles. Mais ensuite il va falloir évaluer régulièrement tout cet argent qui circule clandestinement et qui n’est enregistré dans aucune comptabilité qui voit le jour. On rappelle que la contribution de chaque pays au budget européen est calculée sur la base de son PIB. Donc si celui-ci est plus élevé, il faudra un peu plus payer à Bruxelles. Evidemment on passera facilement du PIB révisé en tenant compte des activités illicites à une révision des statistiques du chômage. Tous ceux qui sont impliqués dans la prostitution ou le trafic de drogue ne seront plus considérés comme des chômeurs.

    Le pire est sans doute la logique de cette imbécilité. En effet dans le commerce de la drogue ou du sexe, l’Etat n’est pas présent, il est juste un en-dehors comme une calamité naturelle qui peut envoyer tel ou tel entrepreneur de ce nouveau genre en prison, l’exclure du marché. C’est donc dans cette criminalité qu’on trouve le marché le plus parfait. Là la flexibilité du travail est parfaite, la concurrence est libre et non faussée. C’est là que s’exerce au mieux le darwinisme du marché. C’est là que se révèle le mieux les capacités individuelles à entreprendre. Cependant, on fera remarquer que face à cette régression, l’histoire économique a raconté justement une autre histoire. L’exercice de l’Etat c’est au fond de limiter le champ de l’illicite, de le réduire à sa plus petite portion.

    Quoi qu’il en soit, cette nouvelle offensive européenne démontre un peu plus s’il en était besoin que ce qui l’intéresse ce sont les flux monétaires, que ceux-ci soient ou non corrélés avec une amélioration du bien-être. En effet, il est bien difficile de montrer que la consommation de drogue augmente le bien-être individuel. Gary S. Becker, pourtant un représentant le plus farouche du libéralisme débridé de l’Ecole de Chicago a démontré que la consommation de drogue faisait baisser le niveau d’accumulation du capital humain, sauf à en augmenter constamment les volumes consommés !

    Enfin la réflexion qu’on peut se faire en ce qui concerne l’initiative bruxelloise est de savoir si ce n’est pas la porte ouverte à la reconnaissance d’une autre forme de marché, celle-là plus pure que celle que nous connaissons, comme une nouvelle norme à atteindre ! Sauf que ce que ne veut pas voir la Commission européenne c’est que l’économie illégale, drogue, prostitution et autres trafics illicites a besoin d’une instance de régulation qui prélève aussi un impôt : on appelle ça la mafia dans le langage vulgaire. Notez aussi que la mafia est déjà subventionnée par la Commission européenne, on estime par exemple à 15% des dépenses de la PAC les sommes qui aboutissent dans la poche des différentes mafias.

     

    Liens

     

    http://www.euractiv.fr/sections/elections-2014/alexis-tsipras-appelle-au-respect-du-choix-des-citoyens-europeens-302541

    http://russeurope.hypotheses.org/2421

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/02/la-crise-economique-est-aussi-une-crise-de-l-enseignement-de-l-economie_3151936_3234.html

    http://campus.lemonde.fr/education/article/2014/04/02/profs-d-economie-neoclassiques-1-heterodoxes-0_4394162_1473685.html

    http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/pourquoi-la-france-ne-veut-pas-de-drogue-et-de-prostitution-dans-son-pib_1548973.html

    Partager via Gmail

    1 commentaire
  •  La grève à la SNCF

      

    Les cheminots ont manifesté devant l’Assemblée nationale

    La grève à la SNCF dure depuis plusieurs jours, avec tous les embarras que cela entraîne pour les populations. Le principal enjeu de cette grève est la question du démantèlement du service public. Menée par la CGT et SUD Rail qui représentent la majorité des cheminots, appuyée également par FO et First, elle revendique à la fois un retour au monopole public, une réunification de Réseau Ferré de France et de la SNCF dans une seule et unique entreprise, une amélioration des salaires, des embauches et que l’Etat abandonne sa dette sur la SNCF. Elle fait suite à la signature d’un accord entre des syndicats minoritaires, la CFDT (comme d’habitude) et l’UNSA et la direction, accord qui tente de ramener la  durée du travail à la SNCF à des horaires plus longs, à réorganiser le roulement. Bref de ramener la logique de la SNCF à une logique de « compétitivité ». Le conflit a déjà coûté plusieurs centaines de millions d’euros à l’entreprise. Ce chiffre est mis en avant par le président de la SNCF comme un argument décisif pour que les salariés prennent conscience de leurs responsabilités et reprennent le travail, mais aussi pour que l’opinion fasse pression sur les cheminots.

    Cette grève n’est pas populaire, essentiellement parce que cela gêne les voyageurs et qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leur fatigue. Valls et Hollande parient là-dessus, donc sur le pourrissement. Le second reprenant l’antienne selon laquelle il faut savoir terminer une grève, relayé par le syndicat jaune CFDT. La CFDT a atteint un tel niveau de collaboration que leurs délégués se font systématiquement agresser par le personnel gréviste. Ils en sont venus à demander la protection de l’Etat et de sa police !

    L’issue cependant ne fait aucun doute : les cheminots sont isolés et devront plier. Le gouvernement « socialiste » démontrant une fois de plus qu’il est dans une logique libérale de démantèlement du service public, à la fois pour faire plaisir à Bruxelles et probablement pour anticiper la privatisation prochaine de la SNCF : les superprofits de ces dernières années sont un peu partout à la recherche d’une possible valorisation. En attendant, ce conflit montre une combattivité très forte de ce qui reste de la classe ouvrière, creusant un peu plus la tombe du Parti Socialiste qui dévoile un peu plus tous les jours sa nature de classe.

    Dans le même temps le FN par la voix de Florian Philippot soutient les cheminots au nom de la défense du service public !! Cette prise de position explique évidemment que le FN est plus à gauche sur les questions économiques et sociales que le PS, et cela malgré les rodomontades de Jean-Marie Le Pen qui fait tout pour casser le travail de ceux qui voudraient rendre le FN respectable ! Si cela ne nous incite toujours pas à faire confiance au FN, cela démontre qu’il n’y a pas plus de raisons de sauver l’UMPS de son naufrage absolu.


    Les intermittents

     

    C’est un autre conflit dur qui oppose le malheureux gouvernement d’Hollande à une partie de la population qui est censée représenter la jeunesse et la culture. Deux thèmes traditionnels pour un gouvernement de gauche. Le conflit est latent depuis quelques années, on reproche au régime des intermittents que coûter cher en matière de couverture sociale et d’allocations chômage. La Cour des comptes évalue à 1 milliard le déficit de ce régime, et comme nous sommes dans une phase d’austérité qui va durer probablement jusqu’à la disparition de l’Etat providence, le gouvernement cherche à gratter quelque argent sur le dos de ces travailleurs précaires. Le mal vient une fois de plus de l’accord qui a été signé le 22 mars par le syndicat patronal la CFDT, FO et la CFTC. Cet accord n’a pas été signé par la CGT. Si le gouvernement semble vouloir l’épreuve de force, la CGT propose au contraire un compromis, notamment en faisant payer un peu plus les intermittents qui gagnent le plus.

    Le conflit est aigu et durera probablement jusqu’au 30 juin. En attendant les intermittents menacent de boycotter les festivals de l’été, festivals qui sont pourtant leur meilleur gagne-pain. Les commentaires sur cette question sont assez partagés, la droite analyse le régime des intermittents comme un régime beaucoup plus favorable que le régime général et demande donc son alignement. Quelques voix timides à gauche expliquent que ce régime d’exception vient du fait que dans l’univers du spectacle les contrats sont le plus souvent à durée déterminée et donc que le sort des intermittents est très précaire, qu’en outre les salaires sont relativement faibles. D’autres encore nous disent que sans ce régime spécial c’est la culture qui en mourra.

      

    La confusion dans l’analyse est constante. Pour bien comprendre le problème que pose les intermittents, il faut se souvenir qu’ils sont environ 250 000 à émarger à ce régime. Et si on ajoute les très occasionnels qui sont plus ou moins bénévoles, on se rend compte que le secteur de la culture fonctionne principalement comme un laboratoire de la précarité. Ils dessinent le futur de l’organisation du travail fondée sur une flexibilité maximum. Contrairement à ce qu’on pense les rémunérations dans le secteur de la culture sont relativement faibles. Alors pourquoi y  a-t-il autant de monde dans ce secteur ? Essentiellement parce que les hautes rémunérations de quelques-uns, assorties à l’image positive de ce secteur, attirent les candidats, et comme ailleurs le chômage sévi…

    Quoiqu’il en soit, le problème vient essentiellement du fait que les intermittents sont analysés comme une catégorie à part. en les dissociant du régime général, on rompt de fait la solidarité nécessaire entre les travailleurs pour ce qui concerne la couverture sociale.

    La culture est-elle en danger ? Ça c’est une autre question, parce que la culture qui circule dans les festivals est tout de même très particulière. C’est à la fois un produit marchand pour touristes qui ont du mal à s’occuper, et une manière de dépenser des subventions importantes, ce qui donne toujours du pouvoir aux bailleurs de fond. Malgré le monde que les festivals drainent, ce sont des manifestations le plus souvent réservées à l’élite, du moins à ce qui se prend pour telle. C’est le cas du festival d’Aix-en-Provence consacré à l’opéra : les places sont très chères, le public trié sur le volet n’est pas forcément très regardant sur la qualité, il se fit à ce que lui en dit Télérama…. Au mieux.  

     

    La guerre en Irak

     

    La politique internationale américaine est de moins en moins lisible. Elle va d’échec en échec, non seulement cela est  dû à l’héritage de George Bush, mais c’est aussi le résultat de l’indétermination de l’administration Obama. Cette année les déconvenues pour l’administration américaine sont nombreuses. L’évolution de la situation en Syrie n’est guère prévisible, sauf en ce qui concerne la grande quantité de morts qui va s’ensuivre. La situation en Ukraine n’est pas gaie non plus : en effet les pressions américaines et européennes ont abouti à la perte de la Crimée sans retour, et à une possible nouvelle partition du pays. Les sanctions économiques proposées par l’Europe et les USA sont seulement des effets de rhétorique pour ne pas perdre complètement la face. Il apparait clairement que les Etats-Unis n’ont pas les moyens de peser. Enfin il y a l’Irak. La dernière intervention en Irak était déjà catastrophique, tant sur le plan monétaire, que géostratégique, sans parler des dégâts humains engendrés. On s’aperçoit aujourd’hui que les Etats-Unis ont une fois de plus mal anticipé l’évolution de ce pays morcelé entre sunnites et chiites entre Irakiens et Kurdes. L’idée qu’on allait pouvoir en faire un pays « démocratique » à l’occidentale ne tenait pas debout, c’est pourtant celle-ci qu’on nous a vendue, à commencer par les « intellectuels » atlantistes à la Bernard Henry-Lévy. En éradiquant Saddam Hussein et son pouvoir, les Américains ont généré de l’instabilité : un peu la même que celle qui s’est déployée en Afghanistan.

    L’EIIL a ouvert un large front qui englobe aussi une partie de la Syrie. Mais ce n’est pas un mouvement uni, et les différents groupes qui le composent se font une guerre acharnée pour tenter de capter une partie de l’aide militaire occidentale en Syrie justement. Le paradoxe est que dans le même temps les Américains se proposent d’aider le gouvernement de Bagdad pour rétablir un semblant de calme. Ils ont envoyé la semaine dernière 300 conseillers militaires. En attendant les rebelles sont en train de mettre la main sur des ressources pétrolières importantes, ce qui va sans doute obliger les Etats-Unis à intervenir directement. En tous les cas l’année 2014 semble nous indiquer que nous allons à grands pas vers une multiplication des conflits militaires ruineux. N’est-ce pas là aussi la conséquence de la crise économique et morale de l’Occident ?

    Football

     

    La France a battu comme on le sait le Honduras 3-0 et la Suisse 5-2. C’est une bonne entrée en matière. Evidemment il y a tous les problèmes sociaux qui se bousculent au Brésil et que justement la Coupe du Monde a permis de mettre dans la lumière. On a vu aussi Michel Platini inciter les Brésiliens à taire leurs problèmes et à reprendre les luttes après la cérémonie de clôture du mondial. C’est bien dans la manière corrompue de la FIFA. Notez que très rapidement, après le mondial justement, il est probable que la corruption de la FIFA, entre autre le mondial de 2022 qui devrait se passer au Qatar, revienne sur le devant de la scène. Est-ce que cela sera suffisant pour mettre un semblant d’ordre dans l’univers du ballon rond ? Je ne le pense pas.  

     

    La France bat le Honduras 3-0 

    Pendant ce temps la France a bien commencé la compétition et montre un visage offensif très intéressant. Le Honduras fut considéré comme une formalité. Par contre on s’attendait à une résistance plus acharnée de la part des Suisses qui auraient pu encaisser une défaite encore plus sévère. A ce propos, le journal suisse Bilan avait la veille pronostiqué que la Suisse l’emporterait. Bilan est un journal « économique » entendez un journal patronal à la gloire du capital. Ce qui prouve que les journaux de ce type racontent toujours un peu n’importe quoi. L’argumentaire de Bilan se voulait un peu ironique, mais aussi sérieux puisqu’il reposait sur une analyse économique. Par exemple parmi les raisons invoquées pour anticiper une victoire de la Suisse, ils avançaient le salaire de l’entraîneur allemand Ottmar Hitzfeld qui avoisinerait les 3 millions de francs suisses, contre les maigres émoluments de Didier Deschamps, à peine 1,8 millions.  Evidemment ce prestigieux entraîneur allemand – il a entrainé le Bayern de Munich et le Borrussia Dortmund -  faisait une triste figure vendredi soir. D’autres arguments venaient étayer cette curieuse démonstration, notamment que le taux de croissance de la Suisse était de 2,1% cette année contre un maigre 0,5% en France. Si cela permet de souligner les énormes avantages qu’il y a pour une économie de ne pas être engagée dans l’euro, c’est tout de même mélanger un peu les genres.

    Les Français sont souvent présentés à eux-mêmes comme un peuple chauvin et peu ouvert aux autres. Pourtant la presse française se tient mieux sur ce point que la presse anglaise qui passe son temps à cracher sur notre pays, pour ne pas dire plus. Mais même la Suisse s’est révélée durant ce début de mondial bien plus chauvine que la France. Par exemple il y avait un titre marquant dans Le Matin : «  Plumez ce coq ! ». Certes ce n’était pas bien méchant, mais c’est comme si en France avant un match France-Allemagne Le monde titrait « Ecrasez le Boche ! ».

    La France bat la Suisse 5-2

    Profitons-en pour signaler la parution de l’ouvrage de Michéa qui rassemble ses chroniques sur le football. C’est une nécessité que de comprendre pourquoi le football, malgré ses pires dérives marchandes, est le sport le plus populaire de la planète. Le titre, Le plus beau but était une passe, met en avant l’importance du collectif par rapport à l’individuel, et explique sans doute la résurrection de l’équipe de France où, malgré tout on sent un collectif et un plaisir de jouer ensemble.


     

    Liens

     

    https://fr.news.yahoo.com/gr%C3%A8ve-sncf-pepy-temps-remettre-au-travail-114800033.html

    http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/06/18/florian-philippot-soutient-les-cheminots-en-greve_4440772_823448.html

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/06/13/irak-l-eiil-se-nourrit-de-la-guerre-en-syrie_4437690_3232.html#xtor=AL-32280515

    http://blogs.mediapart.fr/blog/greg-cl420/130614/nouvelle-guerre-en-irak

    http://www.bilan.ch/economie-plus-de-redaction/10-raisons-eco-suisse-va-battre-france

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    Maurizio Lazzarato s’était fait connaître il y a quelques années par un petit ouvrage, L’homme endetté. Il essayait de dépasser la vision économiciste de la dette, pour en montrer le caractère fondateur d’une nouvelle forme d’oppression. Cet essai m’avait paru très intéressant. Dans ce nouvel ouvrage, paru aux éditions Les prairies ordinaires, il revient sur cette question pour montrer que la dette n’a pas tellement de sens d’un point de vue comptable ou économique, mais qu’elle est un instrument de contrôle politique, ou mieux encore un autre mode de civilisation. Cette approche me plait, parce qu’elle montre que, contrairement à ce que pense des marxistes un peu trop traditionnalistes, il n’y a guère de déterminisme qui ne saurait être contourné. Pour démontrer à quel point l’endettement est un nouveau mode d’être, il prend le cas des étudiants aux Etats-Unis qui, pour financer leurs études, et pour tenter d’accéder à un emploi valorisant, s’endettent dans des proportions assez incroyables. Mais il y a aussi la dette pour les prêts immobiliers qui ne cesse de croître, malgré le coup de tabac de 2008 sur les subprimes.

    La dette, telle que la présente Lazzarato est d’abord un instrument de pouvoir avant d’être une réalité comptable. C’est une manière de gouvernement, la construction d’une culpabilité à l’intention des peuples. Mais c’est également une façon de détruire les formes plus anciennes d’économie mixte : en effet après la crise de 1930 aux Etats-Unis, et après la guerre en Europe, les Etats s’étaient résolus à un compromis de classes. Ils limitaient l’expansion de la propriété privée, et redistribuaient de la richesse vers les plus pauvres, sous la forme de transferts ou de services publics. Lazzarato a raison de dire clairement que ce qui est en jeu derrière cette question de la dette, c’est la propriété privée.

    La dette et sa gestion vont, au contraire de ce qui s’était passé après la mise en place du New Deal, permettre de transférer à nouveau de la richesse des pauvres vers les riches. Les riches récupérant ce qui leur avait été arraché par les luttes sociales et par les Etats Providence.  L’étape à venir est maintenant de privatiser tout le secteur public, la santé, l’éducation, tout en faisant financer ces services par l’impôt. Donc le but n’est pas pour la classe possédante de détruire l’Etat – d’ailleurs aucun système économique n’a jamais existé sans Etat – mais de se l’approprier. On trouve déjà cette thèse au moins dans deux ouvrages importants, La stratégie du choc de Naomi Klein, parue en 2008, et L’Etat prédateur, dont la traduction française date de 2009. On pourrait dire que c’est là le sens du partenariat public-privé.

    Gouverner par la dette c’est impliquer l’Etat et son personnel qui va permettre de choisir quelles sont les dettes qu’on rembourse et celles qu’on ne rembourse pas. C’est ainsi que l’Etat en Europe a choisi de soutenir massivement de faire payer ce qui est dû aux banques, quitte à ce que la société soit détruite dans ses fondements, comme cela est le cas en Grèce. A travers cette gestion de la dette on voit apparaître clairement une figure nouvelle « le capitalisme d’Etat ». Cette formulation que Lazzarato emprunte à Deleuze et Gattari est intéressante parce qu’elle montre comment le capitalisme financier a besoin de l’Etat pour exister, mais pas d’un Etat qui redistribue la richesse, d’un Etat qui au contraire la capte à son profit. Dans les années 50, le terme de capitalisme d’Etat était apparu pour désigner en priorité les formes sociales existantes en URSS et dans les pays satellites où la propriété collective des moyens de production était détournée au profit d’une classe particulière, la bureaucratie. Mais cette comparaison est abusive, nous sommes en effet dans une nouvelle phase de développement du capitalisme. Une crise qui dure aussi longtemps est forcément un changement de régime politique et économique. Lazzarato suppose que les institutions sont atteintes, il en prend pour exemple le fait que le jeu démocratique ne sert plus à rien. Dans le cas européen, les ordres viennent d’institutions hors sol, non élues, non représentatives. La démonstration est cinglante en ce qui concerne le cas que l’on fait du vote des électeurs depuis 2005, mais aussi en ce qui concerne la façon dont la dette publique grecque est gérée : cette fameuse troïka.

      

    Mais évidemment la construction d’un univers géré par la dette est aussi le résultat d’une transformation du système capitalise. Lazzarato passe un temps très long à détailler ces nouvelles formes qui apparaissent avec la mondialisation et la fluidification de l’ensemble des rapports sociaux. Les mutations se font par le biais du développement du capitalisme financier. On peut cependant regretter qu’il ne montre pas comment cela a été possible, parce qu’en effet ce n’était ni une nécessité, ni une fatalité. Les formes qu’emprunte le procès d’accumulation n’existent que par la grâce du politique et il a donc fallu que les élites qui exercent le pouvoir au titre de la représentativité étatique changent leur fusil d’épaule : au lieu de chercher le compromis de classe comme dans la forme keynésienne, ils vont chercher l’affrontement en se rangeant du côté du capital. C’est comme ça qu’ils ont pu remettre le pouvoir monétaire au secteur privé en réformant le système bancaire vers la fin des années quatre-vingts. La contrepartie de cette révolution qu’on a appelée conservatrice a été de mettre au cœur de la réflexion l’individu comme une petite entreprise, en développant des modèles plus ou moins tordus de capital humain à la Gary S. Becker.

     

    Il y aurait beaucoup à dire que sur les approximations de Lazzarato concernant les mécanismes concrets de l’économie. Mais en fait cela ne nuit pas vraiment à sa thèse centrale et relève de l’ordre du détail. Ce qui me paraît plus gênant c’est que Lazzarato n’intègre pas un fait majeur : l’économie mondialisée, l’économie de l’offre ça ne marche pas, ni pour créer des emplois, ni pour faire repartir la croissance. Et ça commence à se voir, même les plus bornés s’en rendent compte. Bien sûr il voit très bien que ce système est instable, mais il ne fait pas de l’instabilité une des conditions de sa disparition. En bon révolutionnaire il en appelle à l’autogestion, à ce que les hommes et les femmes se réapproprient leur propre vie en la réinventant, refuser le travail et partir des besoins. Mais cela apparaît comme des simples banalités de base qui ne s’inscrivent dans aucune forme sociale clairement définie. Certes, je comprends bien que la révolution est ce moment particulier où les institutions se réinventent et émergent à partir de considérations inédites. L’action politique ne peut s’exercer qu’à partir d’un classement des priorités. On voit bien qu’aujourd’hui la priorité pour le peuple est de reconquérir l’Etat, de s’en réapproprier ses fonctions, que ce soit à travers les nationalisations des banques ou des réseaux de distribution, du contrôle du partage de la valeur entre le salaire et le profit, et aussi de changer en profondeur le système de production : effectivement partir des besoins, de la demande si on veut, et non pas des nécessités de l’accumulation. Il y a de ce côté-là beaucoup à faire : redéfinir une agriculture saine qui n’épuise pas les sols par exemple, limiter le poids de la grande distribution, limiter les déplacements domicile-travail ou encore les déplacements de marchandises transfrontaliers. Rendre le travail utile à la collectivité en quelque sorte. Or tout cela passe par une réappropriation du pouvoir politique et d’abord celui de contrôler la monnaie. Seul l’Etat a cette possibilité, bien sûr à condition que le peuple en contrôle l’usage d’une manière assez ferme. Il est probable que l’organisation actuelle de l’économie mène tout droit à de nouvelles crises et donc à encore plus de misère. Dans ces conditions, il est inutile de croire que spontanément on puisse réorganiser la société autour de critères autogestionnaires simples, à moins évidemment que tout ce soit effondré.

    Il y a une autre ambigüité chez Lazzarato à propos de technique. Il pense que la machine est quelque part neutre et qu’elle n’a pas d’opinion politique, donc que son usage peut être détourné. C’était la position initiale des situationnistes qui prônaient eux aussi l’abolition du travail. Implicitement ils revinrent sur ce point parce qu’il n’est pas compatible avec l’idée autogestionnaire et celle des conseils ouvriers. Mais plus encore c’est un abandon de la lutte pour la propriété collective des moyens de production et une manière de sanctuariser la division du travail entre les concepteurs de la technologie et les usagers ou ceux qui la fabriqueraient.

    Le livre a un autre défaut, c’est qu’il s’adresse d’abord à des intellectuels, c’est-à-dire à ceux qui connaissent non seulement Nietzsche et Marx, mais aussi Foucault, Deleuze et Gattari.  

     

    Bibliographie

     

    James Galbraith, L’Etat prédateur, Le seuil, 2009

    Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2008

    Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, Editions d’Amsterdam, 2011 

    Bruno Rizzi, L’URSS : collectivisme bureaucratique, Champ Libre, 1976

    Partager via Gmail

    2 commentaires
  •  

    Le littérature offre des possibilités infinies et parfois a bien plus de percussion qu’un traité d’économie ou de sociologie. Malgré les critiques dures qui lui ont été adressées, elle joue toujours un rôle d’éveil des consciences, même si bien entendu elle ne remplace pas le combat politique, et même si les écrivains se laissent parfois aller à un rôle passif vis-à-vis d’une société qu’il faut réformer. En outre, elle a la vertu de renouveler les formes de la sensibilité.

    Le modèle économique et social américain est en passe de s’imposer à l’ensemble de la planète, même si cela ne durera peut-être pas, tant les formes nous apparaissent chancelantes, il parait aujourd’hui être l’horizon indépassable de notre malheureuse planète. Cette forme particulière de darwinisme est fondée sur la croyance dans le talent, dans la justesse et la vérité immanente des inégalités sociales que les forces du marché dégagent. Pourtant l’histoire n’était pas écrite à l’avance. Marx croyait, vers la fin de sa vie, que le socialisme verrait le jour ici, sur la façade ouest de l’Atlantique. Il ne pensait pas que le socialisme pourrait advenir dans un pays où le capitalisme n’aurait été pleinement développé. L’histoire a failli lui donner raison. Contrairement à ce qu’on croie, le mouvement social révolutionnaire était très puissant aux Etats-Unis, et son échec est d’abord celui d’une féroce répression. Mais en même temps c’est le développement d’une culture particulière qui va faire envie et se répandre ensuite sur la totalité de la planète. Si on veut comprendre le capitalisme aujourd’hui, il me semble qu’il faut d’abord comprendre pourquoi et comment les Etats-Unis en sont devenus le fer de lance et les meilleurs propagandistes.

      

    USA est une lourde trilogie, une fiction. C’est une œuvre majeure du XXème siècle, à la fois par son propos et par son style. Tous ceux qui s’intéressent à la littérature et à son évolution le notent comme une avancée dans la composition des formes fictionnelles. USA se compose de trois épais volumes, 42ème Parallèle, 1919 et La grosse galette. Le premier volume est paru en 1930, le second en 1932 et le troisième en 1936. Ces dates sont importantes car ces romans accompagnent le développement du New Deal qui, quoi qu’on en dise, fut une rupture avec le capitalisme sauvage.

    L’objet de cette suite est de retracer des vies diverses et variées, les faire se télescoper ici ou là, à Chicago ou à New York, à Miami ou à Rome et Paris. Et à travers elles regarder comment se forme « l’esprit américain ». Derrière ce capitalisme sauvage et cette frénésie d’enrichissement, il y a des êtres humains dont la plupart inscrivent leurs trajectoires, bonnes ou mauvaises, à partir d’une sorte de prédétermination. C’est donc un ouvrage matérialiste, où les conditions de vie sont déterminantes, s’adapter pour survivre. Ces histoires individuelles remontent souvent à l’immigration de certaines catégories d’Européens pour le Nouveau Monde. C’est donc, contraint et forcé, un peuple de bâtisseurs. Mais c’est un peuple qui n’a pas de racine, pas d’histoire et qui fait de la mobilité son caractère principal. Même si ces dérives laissent le plus souvent les protagonistes amers.

     

    Quand Dos Passos était de gauche… 

    La modernité du propos tient à la fois dans la façon dont le patronat joue L’ensemble des trois ouvrages traite plus particulièrement des années décisives 1900-1930. Ça commence dans la boue et la misère et ça se termine à peu près à Hollywood. Entretemps la classe ouvrière aura été défaite, vaincue presque militairement par la collaboration entre l’Etat, sa justice et sa police, et les milices patronales. A lire Dos Passos, on se rend compte combien il fallait de courage alors pour se lancer dans la lutte des classes, travailler pour un syndicat ou simplement faire grève. La moindre manifestation, le moindre discours était sanctionné par de la prison ou par un passage à tabac en règle qui pouvait parfois entraîner la mort.

    de l’opposition des ethnies différentes, et de cette cupidité, ce cynisme affiché. On a l’impression que rien n’a vraiment changé, en dehors de cette parenthèse singulière des Trente Glorieuses. L’écriture de Dos Passos est compliquée. Il alterne la fiction avec le portrait de personnalités flamboyantes du capitalisme triomphant, Frank Wright, ou J.P. Morgan, le futur banquier qui déjà faisait des siennes – je rappelle que cette banque fut encore accusée de malversation en 2008, et a été condamnée récemment à plusieurs amendes de plusieurs milliards de dollars après avoir été sauvée de la faillite par de l’argent public. L’ironie avec laquelle ces caractères plus ou moins flamboyants du capitalisme américains sont décrits, donne une distance étonnante d’avec son sujet. D’ailleurs le style se passe de psychologie et de jugement moral : il rend compte,  mais cela suffit bien à amener la conscience critique, peut-être même mieux que vingt traités théoriques sur la question.

    L’ouvrage est écrit sur quatre niveaux différents :

    - au premier niveau il y a les histoires de personnages de papier, inventés comme les porte-paroles de telle ou telle couche particulière ;

    - le second niveau est celui des biographies dont nous avons parlé plus haut ;

    - le troisième niveau est celui de ce que Dos Passos appelle « l’œil caméra », une approche impressionniste de la réalité sociale, politique et économique :

    - enfin à un quatrième niveau, il y a périodiquement des collages de morceaux tronqués de titres de journaux, d’articles ou de discours. Ces fragments épars procèdent de la technique que Guy Debord théorisera, le détournement. Isoler quelques mots, les sortir de leur contexte pour en faire ressortir un sens singulier.

    Une grande place est accordée à la guerre de 14-18, celle-ci intervient comme sonnant le glas des ambitions révolutionnaires de la classe ouvrière américaine, même si la révolution russe pour un temps semble ranimer la flamme. Mais cette guerre est aussi le moment où s’établie l’hégémonie des Etats-Unis sur le reste du monde dans tous les domaines, y compris celui du cinéma.

    L’autre dimension importante de cet ensemble est la spatialité du récit. Non seulement les Américains ont la bougeotte, refusent de s’enraciner, mais en même temps, leur vie se déroule sur des plans spatiaux différents. Cela conduit à présenter des formes familiales décomposées et éclatées. L’hypocrisie du puritanisme américain, cette manière de faire toujours référence à la famille et à Dieu comme des réalités indépassables, est décrite comme une impasse culturelle et civilisationnelle. La morale est toujours présente, même si elle se noie très souvent dans l’alcool, même si elle couvre de sombres manœuvres en Bourse ou ailleurs pour laisser croire que la richesse est toujours la récompense du talent, alors qu’elle est au mieux le résultat de la malice pour détourner les lois, les subventions de l’Etat ou encore des brevets découverts par d’autres. L’ensemble n’est guère optimiste.

     

    Après l’écriture de cette trilogie, John Dos Passos va changer de camp. Il semble que ce qui déterminera cette curieuse évolution c’est d’abord l’attitude de Staline et de ses sbires dans la Guerre d’Espagne. C’est à ce propos qu’il se fâchera avec Ernest Hemingway. Il faut convenir que Staline et ses espions étaient un sacré repoussoir. Mais est-ce qu’il fallait choisir entre Staline et la droite américaine ? Entre deux solutions il est souvent plus sage de choisir la troisième. D’autant que l’administration Roosevelt n’était pas particulièrement bolchévique. Dos Passos finira assez mal puisqu’il en viendra vers la fin de sa vie à soutenir Barry Goldwater, sénateur ouvertement raciste et Richard Nixon. Vous me direz que c’est souvent comme ça, on commence sa carrière politique très à gauche, en croyant naïvement à la révolution, et puis en vieillissant on devient de plus en plus réactionnaire, en faisant mine de défendre des valeurs traditionnelles passablement éventées, ou encore en affirmant qu’on fait preuve de réalisme et que le monde a changé. Et Bernard Henry-Lévy va dîner avec Sarkozy ou Hollande.

     

    Quoique soit devenu par la suite Dos Passos, USA est un ouvrage remarquable, un chef d’œuvre de la littérature sociale, mais aussi un chef d’œuvre de la littérature tout court. 

    Partager via Gmail

    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires