•  

    Au cœur de la révolution libérale, il y a sur le plan théorique une haine de l’Etat manifeste. Celui-ci doit être le plus petit possible et juste s’intéresser à la défense de la propriété privée. Les raisons invoquées sont très nombreuses, mais probablement toutes complètement fausses.

     

    Effet d’éviction

     

      

    La première critique avancée à l’existence même de l’Etat est que son financement est très cher, et en le prélevant sur les ressources de la nation, on empêche les investissements productifs, donc on ralentit la croissance. C’est une analyse bien connue qui date des débuts mêmes de l’économie politique classique. Le représentant emblématique de ce courant est Frédéric Bastiat. Un auteur assez niais dont les chroniques ressemblait à un éditorial du Figaro et que Marx présentait comme un économiste vulgaire. Les économistes modernes appellent cela un « effet d’éviction ». C’est la même idée, mais les mots sont mieux choisis pour donner un corps à cette élucubration. Et en effet c’est une grossière erreur car l’idée de l’effet d’éviction ne tient pas compte du fait que le poids de l’Etat n’a cessé de croître depuis Bastiat, sans que cela n’entrave la croissance économique bien au contraire.

     

     

    Etats-Unis

    Japon

    France

    Allemagne

    Royaume-Uni

    1978

    30

    30

    44,6

    47,3

    41,4

    1980

    31,8

    32

    46,1

    47,9

    43

    1985

    33,2

    31,6

    52,2

    47,

    44

    1990

    33,3

    31,7

    49,8

    45,1

    39,9

    1995

    33,4

    37,4

    53,9

    49,1

    41,6

    2000

    34,2

    38,3

    52,5

    45,8

    37,5

    2005

    35,9

    37,3

    54,5

    47,1

    44,5

    Evolution des dépenses publiques en % du PIB dans quelques pays de l’OCDE

    En vérité les investissements de l’Etat accompagnent toujours le développement de l’économie, parce que celle-ci, même si elle est mue par les « lois » du marché a besoin d’un renouvellement des infrastructures, que celles-ci portent sur les réseaux de distribution, ou sur le développement du capital humain, santé, éducation. Ils sont indispensables. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est très difficile, sinon impossible de faire reculer les dépenses de l’Etat, sans endommager gravement le fonctionnement de la production. Margaret Thatcher s’est essayé à faire reculer sérieusement les dépenses de l’Etat. Elle y est arrivé, mais son successeur John Major a dû revenir sur cette diminution et faire repartir les dépenses étatiques en avant. La raison principale est que plus rien ne fonctionnait, ni les écoles, ni les routes et les ponts qui étaient devenus de moins en moins sûrs.

     

    Efficience

     

    La deuxième critique serait que l’Etat est un mauvais gestionnaire. Les entreprises ayant comme souci de maximiser leurs profits, elles seraient plus efficaces. Evidemment la réalité est presqu’à l’inverse. Les crises, les faillites bancaires et autres destructions du capital démontrent un gaspillage évident des ressources. Et je ne parle pas ici du fait que le secteur bancaire a démontré récemment son inefficacité, venant pleurnicher dans le giron de l’Etat pour que celui-ci le renfloue.

    Cette idée assez imbécile du manque d’efficience de l’Etat repose en outre sur une évaluation à court terme de son action. En réalité on ne peut pas mettre l’Etat et l’entreprise privée sur le même plan parce que leurs objectifs ne sont pas les mêmes : l’entreprise privée vise le profit à court terme, tandis que l’Etat vise la cohésion sociale et l’investissement à long terme dans les infrastructures de base. C’est cette idée fausse de vouloir faire passer l’évaluation de l’action étatique sous les fourches caudines des critères de rentabilité, qui aboutit à une partie du démantèlement du service public. Vouloir appliquer les méthodes de gestion du secteur privé à l’Etat révèle d’une incompréhension de ce qu’est l’Etat. C’est également une preuve d’ignorance, car si nos libéraux avaient lu Léon Walras qu’on désigne souvent comme le père de l’économie moderne, parce que mathématisée, ils auraient compris[1] que l’économie marchait toujours sur deux jambes, un secteur marchand et un secteur étatique, le premier représentant la rationalité individuelle, le second la rationalité collective qui s’étend au-delà des générations.

     

    De la liberté

     

    Les libéraux prônent la diminution du poids de l’Etat au nom du sacro-saint principe de la liberté individuelle. Mais de quoi parle-t-on ? En vérité pour eux cette liberté se rapporte presqu’essentiellement à la liberté d’entreprendre et de faire du profit dont procède selon eux à la fois la prospérité et l’harmonie sociale, c’est pourquoi les parangons du libéralisme, Friedman, Hayek et quelques autres n’étaient pas plus gênés que ça par les dictatures qui se sont mis en place au nom du libéralisme au Chili ou ailleurs. En vérité cette liberté est la liberté que confère l’argent puisqu’il est impossible d’entreprendre  pour qui n’en a pas. Mais il est assez facile de voir que depuis qu’a été entreprise la contre-révolution conservatrice, les libertés se sont à l’inverse réduites. C’est évident pour les chômeurs qui se multiplient au fur et à mesure que la réforme avance. C’est pourtant aussi vrai en ce qui concerne les libertés politiques : en rabaissant l’Etat au rang de coquille vide, le gouvernement des démocraties modernes passe essentiellement par les experts, ce qui conduit inévitablement à ne pas respecter le vote des électeurs. La démonstration est peut-être encore plus évidente en Europe où nous subissons la dictature molle de Bruxelles, que ses projets soient ou non approuvés, ils avancent tout de même.

    L’Etat libéral, c’est-à-dire le marché, s’appuie sur la destruction systématique des avancées en matière de droit du travail. Ce qui veut dire que quand on augmente la liberté des entrepreneurs d’embaucher, de licencier, de flexibiliser le travail, on restreint du même coup celle des travailleurs. On voit encore par-là que le vrai citoyen n’est pas n’importe qui, mais c’est au contraire seulement celui qui a de l’argent. Quand la loi défend la minorité riche contre la masse des pauvres, c’est le recul des libertés pour le plus grand nombre.

    Bien sûr nous ne voulons pas d’un Etat tatillon qui briderait toutes nos libertés individuelles, mais aujourd’hui, le libéralisme va avec une multiplication des interdictions : interdiction de fumer, interdiction de rouler trop vite. Et puis si le libéralisme amène la misère, il accroît nécessairement le nombre des criminels. Par exemple aux Etats-Unis, ce sont plus de deux millions de personnes qui sont privées de liberté et qui croupissent dans les prisons… privatisées, cela va de soi, car il n’y a pas de petits profits, et comme le nombre des criminels n’est pas près de baisser, tolérance zéro ou pas, c’est une affaire très rentable. Les réseaux de surveillance se multiplient, les caméras, Facebook, les radars, les parcomètres. Tout ce qui nous ramène à un apprentissage d’une discipline infantile.

    Dans le même ordre d’idées, on remarque que le développement de l’Etat libéral s’accompagne d’une montée en puissance du juridisme. La multiplication des lois et des sanctions pour des raisons diverses et variées – l’imagination est infinie en la matière – restreint bien sûr les libertés publiques.

     

    De la théorie à la pratique de la destruction de l’Etat

     

    Voilà dont les raisons de la théorie, mais en réalité il y a plusieurs façon puissants de ce monde détruisent l’Etat. L’imagination sur ce terrain est infinie. D’abord il y a le cercle infernal de l’endettement de l’Etat et du financement de celui-ci par les marchés financiers. En obligeant l’Etat à se financer auprès des marchés et non plus auprès de la Banque centrale, on fait d’une pierre deux coups :

    - d’une part on réalise des bénéfices considérables. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, la zone située entre les deux courbes, la rouge et la bleue, représente un transfert de ressources publiques – puisque prélevées sur nos impôts – vers le secteur privé. C’est de l’argent facile à gagner, peu risqué étant donné qu’il bénéficie d’une sorte de garantie de l’Etat, surtout si celui-ci est engagé dans la lutte contre l’inflation. Les banques de second rang empruntent des liquidités à la banque centrale à un taux d’intérêt dérisoire, puis elles les prêtent  à nouveau à l’Etat à un taux bien plus élevé.

     

     

     

    - d’autre part, en accroissant l’endettement de l’Etat, grâce aux intérêts composés, l’Etat devient plus vulnérable et on lui suggère alors de privatiser, de vendre le capital pour financer une partie de la dette. Evidemment les privatisations sont toujours – à cent pour cent – entachées de corruption, que ce soit en Russie ou en France. Le plus souvent on parle de grande braderie. On sait par exemple que les autoroutes du Sud de la France ont été bradées à Vinci pour le tiers de leur valeur. La Cour des comptes s’en est ému, mais le mal était fait, les autoroutes ne reviendront plus avant longtemps dans le giron de l’Etat. Mais la privatisation des réseaux en position de « monopole naturel » permet aussi des bénéfices colossaux, que ce soit la Poste, Orange ou la SNCF. Quand on a privatisé Gaz de France – c’était sous Sarkozy, quelques mois seulement après qu’il ait dit qu’il ne le ferait pas – le premier geste que le nouveau patron de GDF-Suez a fait a été de se doubler le salaire. Les privatisations sont souvent défendus par les guignols de Bruxelles comme une nécessité pour activer la concurrence et faire baisser grâce à elle le prix de l’énergie ou du transport par exemple. Evidemment c’est presque toujours l’inverse qui se produit puisqu’en situation de monopole, et pour peu qu’on ait quelques amis au gouvernement, il est facile d’augmenter les prix. Il n’y a pas d’exemple d’un mouvement de privatisation de la distribution de l’énergie qui en fait baisser le prix pour l’usager.

    Le fait que la dette soit financée par les marchés et que l’inflation soit très faible, entraîne automatiquement une croissance de la dette. Et ce mouvement infernal devient d’autant plus inarrêtable que du fait de la mondialisation la croissance s’est encore affaiblie. Les marchés demandent alors une compression accrue des dépenses sociales, que ce soit les retraites, les allocations chômage, etc. Mais cela permet aussi aux ennemis de l’Etat de s’emparer des biens services collectifs qui semblent concerne une clientèle captive dont le financement est assuré par l’Etat. C’est une évidence pour tout le monde que le secteur des assurances – qui longtemps a financé cette vieille canaille de DSK – guigne une modification de la loi qui développerait le principe de la « capitalisation » pout les retraites, et celui de l’assurance individuelle pour la couverture des dépenses de santé. Ce serait là un nouveau transfert de dépenses publiques vers le secteur privé.

    Les Américains sont bien plus avancés que nous en matière de dépeçage de l’Etat. Ce mouvement de liquidation entamé par l’abominable Ronald Reagan, a été parfait par les deux présidents Bush. Le second a d’ailleurs commencé à privatiser l’armée, à l’occasion de la Guerre d’Irak : l’Etat ne devient plus qu’une caisse qui paye quasiment des armées de mercenaire. On peut lire sur ce thème d’édifiante analyse de Naomi Klein dans La stratégie du choc. Mais Bush s’est également illustré dans la gestion des séquelles de l’ouragan Katrina qui s’est abattu sur la Floride, finançant dans un grand désordre  des entreprises privées qui remplaçaient l’Etat dans l’organisation des secours et des reconstructions. Dans ce domaine le secteur privé a fait tout à fait la preuve de son incapacité à prendre en compte l’intérêt de la collectivité, de sa grande corruption aussi, le principal des contrats étant passés sans appel d’offre, ce fut une gabegie. Il est à remarquer que cette prédation de l’Etat par des intérêts privés est pour partie à l’origine du creusement des inégalités de revenus. On fait toujours fortune de la même façon, que ce soit en Russie, au Mexique ou aux Etats-Unis, on privatise un bien public et on devient milliardaires. Ça s’est toujours passé ainsi.

     

    Conséquences

     

    Les conséquences de cette destruction programmée de l’Etat sont très nombreuses. La première est d’abord un recul de la croissance, la montée du chômage et la récurrence des crises économiques et financières et bien sûr l’accumulation d’une dette publique incontrôlable, car le libéralisme, quel que soit le critère qu’on choisit, ça ne marche pas. Autrement dit tous les indicateurs économiques standards utilisés pour évaluer la bonne performance d’une politique économique sont dans le rouge. Et depuis une trentaine d’années ça ne s’améliore pas, malgré les réformes libérales à répétition qui ont été engagées. C’est donc un échec. Il faut le répéter sans se lasser.

    La mondialisation est un des avatars de cette décomposition de l’Etat. Et c’est au nom de cette même mondialisation qu’on avance qu’il faudrait aller encore plus loin dans la réforme. Cela rappelle la logique stalinienne : si les résultats ne sont pas là c’est que la doctrine n’a pas été appliquée avec assez de fermeté.

    La pensée libérale avance sur des arguments extrêmement pauvres, c’est sans doute ce qui fait son succès. On dirait un catéchisme produit à l’intention des imbéciles et rédigé par des idiots. Elle ment évidemment sur la théorie, puisqu’elle ne dit pas ses véritables intentions, mais elle ment aussi sur la description de la réalité, elle travestit les faits et masque les raisons de la déconfiture de l’Etat providence.

    Nos Etats nationaux sont aujourd’hui en lambeaux, et les vautours s’en disputent les miettes. C’est donc un outil à reconstruire sur une base très simple : défendre les droits à la décence et à la liberté du plus grand nombre contre les tentations prédatrices de la minorité. C’est aussi l’enjeu évidemment d’un nouveau lien social. L’image de l’Etat est mauvaise, souvent on le voit au service justement de ceux qui s’en sont emparé. C’est donc une question politique de première urgence, reprendre le contrôle de l’Etat par les citoyens.

     

    Lectures

     

    James K. Galbraith, L’Etat prédateur, Le seuil, 2009

    Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2008

     

     



    [1] Études d’économie politique appliquée, Rouge, 1898.

     

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  • En relisant le livre de Serge Halimi, Le grand bond en arrière, cela m’a fait penser à plusieurs évènements. D’abord le fait qu’il souligne comment les penseurs de la droite libérale, les Hayek, Friedman et tous ceux qui ont donné un corps de doctrine à la grande régression que nous vivons depuis trente ans, se sont préparés longuement, ils ont été patients, ils ont su trouver et construire les structures qui ont permis de diffuser leurs idées dans les médias, auprès des partis politiques, dans les universités, et aussi auprès des syndicats.

    Leur catéchisme était du reste très simple et tenait en quelques lignes, des vérités toujours ressassées et jamais démontrées, et le plus souvent les faits allaient dans le sens d’une infirmation de leurs postulats, ce qui fait que la science économique dominante est devenue une simple collection de mensonges :

    - La fiscalité trop élevée tue la croissance. Bien entendu, plus la fiscalité est favorable et aux entreprises et moins la croissance est au rendez-vous ;

    - Les rigidités (entendez le code du travail et les allocations chômage) si elles empêchent de licencier, elles empêchent aussi d’embaucher. Là encore plus on détricote le code du travail, et plus le chômage augmente. Il n’y a plus aujourd’hui que les idiots utiles du PS pour croire encore aux politiques actives du marché de l’emploi, alors que le chômage est un phénomène strictement lié à la conjoncture ;

    - L’Etat ne sait pas gérer les entreprises qui lui appartiennent, il faut les privatiser. Les exemples du secteur bancaire et du secteur de l’énergie prouvent très exactement l’inverse ;

    - La mondialisation et le libre-échange sont bénéfiques pour tous, les riches comme les pauvres car elle entraîne un surplus de croissance. Là encore c’est faux, en dehors des pays émergents qui ont enfin décollé, la croissance s’est d’autant plus affaiblie dans le monde que celui-ci était ouvert.


    Ils ont donc patienté et répété jusqu’à plus soif la même litanie, jusqu’à ce qu’elle devienne tellement évidente que de moins en moins de monde s’inquiète de ce qu’elle recouvrait vraiment. Une partie de leur victoire idéologique provient du fait justement qu’ils aient pu attendre avec la patience de l’araignée, et donc qu’ils en avaient les moyens matériels. Les pauvres, les ouvriers, les exclus n’ont évidemment pas cette possibilité, ils ne peuvent pas attendre au cœur d’une université, dans le cocon d’une fondation bienveillante qui les accueilleraient ; et le plus souvent ceux qui essaient de parler pour eux n’accèdent à une large diffusion que difficilement ou dans des moments exceptionnels comme par exemple en Mai 68 où les possibilités sont devenues meilleures. On a pu créer des journaux, monter des maisons d’éditions, bref faire avancer les idées. Et il a semblé alors que tout était facile, que les idées d’une marche vers une société meilleure, en rupture avec les codes de la société capitaliste pouvait émerger. Mais, et c’est là probablement qu’Halimi se trompe, à partir du moment où la pratique ne suivait plus, que les mouvements de grève, les manifestations s’étiolaient, ces idées ont sombré peu à peu dans l’indifférence. Plus les études sur le capital devenaient savantes et compliquées, et moins elles avaient de portée.


    Les conservateurs ont gagné une bataille

    Si on veut réfléchir à la stratégie adéquate, il faut bien sûr diffuser et produire des analyses, réfuter celles de l’ennemi, mais cela ne peut avoir d’intérêt que dans le mouvement, la mobilisation des énergies pour modifier le rapport de forces. En quelque sorte, il faudrait partir du postulat inverse au lieu de commence par penser, et ensuite d’agir, en attendant que nos idées sont dans toutes les têtes, il serait peut-être plus simple d’agir, en avançant que les idées de transformation de la société sont déjà un peu dans toutes les têtes.

    Comment imaginer aujourd’hui que la situation évolue positivement, alors que tout semble aller de mal en pis ? Il me semble que c’est ici que se pose la question de l’alternative entre réforme et révolution. La réforme au fond c’est une transformation graduelle des cadres institutionnels, avec l’assentiment plus ou moins tacite des populations. C’est ce qu’on fait les libéraux – de gauche et de droite – en détruisant peu à peu le code du travail, en privatisant le bien public, en modifiant la fiscalité à l’avantage des possédants. A mon sens la révolution intervient quand le système ne peut plus fonctionner et que suite à un choc de grande ampleur – guerre civile, conflit international, grande crise économique – il faut reconstruire en partant presque de rien. A ce titre on peut penser que le système politique et social qui s’est mis en place en 1945 est le résultat d’une révolution. La France étant à cette époque dans une situation catastrophique, il a fallu inventer des nouvelles formes de propriété des moyens de production (nationalisations), un nouveau contrat de travail qui donnait une place nouvelle aux syndicats et à la protection sociale, et même un nouveau rapport à la monnaie. Pour certains ces transformations n’étaient pas suffisantes pour évoquer une rupture véritable et ils avanceront que si ces orientations incontestablement nouvelles avaient transformé le système, il aurait été impossible d’y revenir par la suite.


    Taux de chômage dans la zone euro

    Dans le graphique ci-dessus qui présente l’évolution du chômage, on se rend compte que l’Union européenne, zone ouverte à tout vent a régulièrement un chômage supérieur aux autres pays développés

    Les conservateurs eux ont l’impression d’avoir réussi une révolution, essentiellement parce que, comme les partis de la gauche de gouvernement se sont mis faire la publicité pour leur catéchisme à la gloire de l’argent et du marché, ils n’imaginent pas un instant qu’il puisse y avoir un retour en arrière. Mais il est probable que le parti soviétique pensait aussi de cette façon, que sa forme de pouvoir était gravée dans le marbre comme la fin de l’histoire. C’est également l’illusion de ceux qui ont fait les traités européens qui s’imaginent qu’ils ont verrouillé pour les dix prochains siècles les formes sociales à l’intérieur de l’Union européenne.

    Il est vrai qu’aujourd’hui il ne semble pas que le rapport de forces soit en faveur d’une politique de gauche. Mais en réalité, ce qui nous donne des raisons d’espérer c’est qu’au moment où la canaille capitaliste pensent détenir tous les pouvoirs –économique, politique et culturel – il semble bien que le modèle soit en voie d’effondrement. La première raison, peut-être la principale, c’est qu’elle a tout misé sur l’économie, or ses résultats sont de plus en plus mauvais. C’est sans appel, à moins d’être aveugle, idiot ou de mauvaise foi, il est évident que la mondialisation a échoué sur ses propres critères d’évaluation puisqu’elle promettait croissance et emplois, et qu’à la place on a une décroissance non voulue (la pire évidemment), une montée inexorable du chômage avec tout son cortège de misère, et la montée des partis d’extrême droite. Comme cette orientation ultra-libérale a eu trente années pour faire ses preuves, on ne peut plus invoquer le manque de temps, ni même le fait que ces réformes n’aient pas été assez profondes. Les sondages le montrent les uns après les autres, on ne veut plus de l’Europe, pas parce qu’on est partisan du repli, mais parce que l’Union européenne, l’euro et la Commission européenne sont apparus comme porteurs d’une mort sociale. On demande à l’inverse que l’Etat fasse son boulot, celui d’organiser la vie sociale et de se porter au secours des plus faibles, au lieu de continuer à s’acharner d’enrichir encore un peu plus les puissants. Et bien sûr on est aussi scandalisé par le creusement des inégalités de revenus et d’une fiscalité qui écrase le peuple et soulage les riches. Je ne parle pas ici des autres problèmes comme ceux liés à l’environnement.

    On a l’impression qu’une simple brise emportera cet édifice mal conçu et branlant. Cela pourrait être d’ailleurs la prochaine crise budgétaire en Europe, ou la prochaine crise bancaire ou financière, puisqu’il ne semble pas que le mouvement populaire, le mouvement syndical, puisse mobiliser sur un projet de renversement de l’ordre actuel. Encore qu’il n’est pas impossible qu’une remontée trop brutale du chômage ne déclenche des mouvements incontrôlés, ou qu’un pays comme la Grèce ne finisse pas par se décider de sortir de l’euro


    Les sondages récents montrent que l’Union européenne convainc de moins en moins de monde un peu partout en Europe, et les jeunes sont encore plus méfiants vis-à-vis de cette boutique PewResearchCenter, The New Sick Man of Europe: the European Union, May 13th, 2013.

    Bien évidemment on ne va pas rester les bras croisés en attendant que ça se passe. A mon sens le plus urgent est aujourd’hui de définir un programme économique et social de gauche, ce qui serait à mon sens le plus sûr moyen de reconquérir l’électorat tenté par le Front National.

    Programme

    Ce programme doit être à la fois simple et précis, porter sur peu de points, mais sur des points essentiels, ne pas se perdre dans les combats qui fragmentent et dispersent les meilleures volontés.

    1. Sortir de l’euro, c’est la tâche la plus urgente, car c’est cela qui permet non seulement de combattre les déficits et le chômage, mais c’est également la meilleure manière de responsabiliser un gouvernement sur des objectifs qui tiennent compte des peuples plutôt que des marchés ;

    2. Nationaliser le système bancaire et réintroduire un contrôle des mouvements de capitaux. Cette mesure est le complément de la première, et bien sûr il faut en finir avec l’indépendance de la Banque centrale ;

    3. Produire une réforme fiscale qui réintroduise une forte progressivité de l’impôt sur le revenu et qui soulage les impôts indirects qui pénalisent les plus pauvres. C’est la mesure la plus efficace pour limiter les écarts de revenus. On remarque que cette mesure sera d’autant plus facile à appliquer que la Banque centrale opère un contrôle des mouvements de capitaux ;

    4. Reconstruire le service public. Renationaliser les monopoles publics comme la poste, les autoroutes et sûrement une partie du secteur hospitalier. Renationaliser les secteurs industriels nécessaires à l’indépendance de la France par rapport aux marchés. La sidérurgie par exemple qui contrairement à ce qu’on dit a un avenir.

    Ce sont les principales mesures à entreprendre en urgence. Je les conçois comme une première étape. Mais il va de soi qu’il en faudra bien d’autres qui visent aussi bien l’agriculture qui est dans un état d’épuisement avancé, ou la grande distribution qu’il faut songer à brider sérieusement.

    On voit que ces mesures vont dans un sens clairement socialiste, c’est-à-dire qui limite volontairement la propriété privée des moyens de production. Certains vont objecter que ce retour en arrière est bien la preuve de notre archaïsme. Mais il faut l’assumer, et on pourra toujours rétorquer facilement que le retour au capitalisme sauvage du XXème n’est pas vraiment un gage de modernité émancipatrice.

    La simplicité des mesures à envisager vise deux choses : d’une part rendre compréhensible un projet de transformation de la société, et d’autre part de produire le rassemblement populaire le plus large possible au-delà des polémiques que la gauche aime bien entretenir.

    Pour moi qui suit un adversaire de longue date du Front National et de l’extrême droite, il assez incompréhensible que ce soit ce parti qui propose à la fois la sortie de l’euro et une hausse généralisée des bas salaires. S’il en est ainsi, c’est bien la preuve qu’à gauche on n’a pas fait notre boulot !!

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    3 commentaires
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    C’est l’ouvrage qui a fait le plus pour la notoriété de Serge Halimi. En quelque sorte c’est le complément naturel de l’ouvrage de Naomi Klein, La stratégie du choc. C’est un livre d’histoire au fond qui nous compte comment les grandes fortunes, les multinationales, sont reparties au combat contre la classe pauvre. C’est donc l’histoire de la mondialisation, bourrée d’anecdotes et de portraits sur ceux qui ont mis en œuvre ce mouvement.

    Plus particulièrement centré sur les Etats-Unis, il montre comment la prise du pouvoir par les tenants d’une politique très conservatrice a été pensée et mise en œuvre. L’histoire est connue, c’est la revanche des élites de l’argent qui veulent en finir avec les avancées sociales du New Deal, et qui ont eu très peur à la fin des années soixante face à la montée des mouvements sociaux un peu partout dans le monde. Ils mettent donc en place des réseaux, se structurent pour faire passer le message du démantèlement de l’Etat, de la nécessité des inégalités sociales et de la fin de l’assistanat.

    La conquête des "élites"

    Qu’est-ce qui a fait leur succès ? D’abord la manière de se construire comme un groupe de scientifiques – les économistes de l’Ecole de Chicago – qui énoncent des vérités premières en les étayant sur des modèles mathématique. Ils vont avoir accès aux médias comme s’ils étaient des commentateurs sérieux. Ils se crédibilisent donc. Ensuite, ils vont profiter des difficultés du monde occidental face à la crise pétrolière pour disqualifier le modèle de compromis keynésien mis en place un peu partout à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils vont s’efforcer de montrer que la lutte contre l’inflation est la seule voie possible pour l’économie, et donc qu’on ne peut que comprimer les salaires et rétablir les profits.

    Si cette avancée a pu se réaliser dans un contexte porteur, elle a pris aussi appui sur le recul idéologique des partis de gauche qui se sont éloignés peu à peu du peuple. C’est l’idée que ces partis de gauche se sont embourgeoisés, qu’ils ont finis par mépriser ceux qu’ils étaient censé défendre. Et comme le dit si bien Halimi quand on commence à reculer, l’ennemi continue à vous traquer et à vous pourchasser, à vous demander toujours plus les preuves de votre reddition en bonne et due forme. On le voit aujourd’hui avec les grimaces d’un Pierre Moscovici qui n’arrête pas de donner des gages au patronat qui lui en demande toujours plus.

    Les passages les plus intéressants peut-être sont ceux où Halimi décrit cette conversion de la gauche aux idées libérales, c'est-à-dire aux idées de droite. Bien sûr il y a le fait que les caciques de ces partis de gauches viennent de milieux aisés et favorisés, mais aussi qu’ils ont été finalement élevés, formés et déformés par les mêmes professeurs d’économie. Hollande a fait HEC, que voulez-vous qu’il devienne ? Halimi aurait pu ajouter aussi que le système électoral interdit de plus en plus à des ouvriers, des personnes modestes d’être élus du peuple. Il le dit pour les Etats-Unis d’une manière assez indirecte en mettant en avant le fait que de plus en plus souvent les représentants du peuple américain sont des gens riches ou très riches qui achètent quasiment leur charge !

    Succès politique, échec économique

    Peut-être le défaut du livre est-il de ne pas s’attarder assez sur le fait que le libéralisme ça ne marche pas du tout. Même si on considère que le keynésianisme a trouvé ses limites dans les années soixante-dix, la déréglementation et la reconstitution d’inégalités inédites n’a permis ni de relancer la croissance, ni de créer des emplois, ni même de réduire le poids de l’Etat dans l’économie, sans même parler d’un retour à l’équilibre budgétaire. En effet les dérégulateurs vendaient leur soupe aigre en  avançant que les inégalités de revenus servaient à relancer la croissance et l’emploi. En réalité, c’était un mensonge éhonté – et sur ce point Halimi est un peu insuffisant – ils ne croyaient pas du tout à ce qu’ils racontaient. Or plus le capitalisme se dérégulait, et plus les crises se succédaient, entraînant dans leur sillage l’accroissement de la pauvreté et le recul de la croissance. La vérité est que cette ivresse de la cupidité n’avait de sens qu’à court terme, jouir puis mourir de ses propres turpitudes.

    C’est d’ailleurs probablement sur ce point que le modèle libéral est en train de s’effondrer. Qui peut croire encore aujourd’hui que les marchés sont efficients ? Qui, à part peut-être quelques caciques du PS ? Halimi s’intéresse fort justement à cette nécessité que la gauche a de renouer les fils avec le peuple. Cesser de le mépriser nous amènera peut être à mieux comprendre pourquoi le FN est en train d’obtenir des succès électoraux sans précédent, au lieu de nous lamenter sur cette idée stupide selon laquelle le FN est un simple ramassis de fachos stupides et avinés. Car si cette dernière assertion était juste il faudrait expliquer pour quelles raisons ils se multiplient aussi vite. J’ai déjà dit plusieurs fois ici que le FN arrivait à sortir de son ghetto principalement parce que c’est le seul parti qui vise directement à la sortie de l’euro. Il y a encore quelques années quand c’était Jean-Marie Le Pen qui le dirigeait, ce parti affichait au contraire un libéralisme débridé à la Reagan, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, et c’est ce qui accompagne sa dédiabolisation, même si on peut trouver cette réorientation peu sincère. Pendant ce temps la gauche de gouvernement continue de se déconsidérer dans tous les domaines.

    Les leçons pour la gauche

    En même temps le livre d’Halimi nous oblige à prendre en considération la logique d’un succès politique. Personnellement je suis persuadé que les idées fondamentalement de gauche sont redevenues dominantes dans la société. Par idées de gauche en économie j’entends : la lutte contre les inégalités de revenus, l’intervention de l’Etat dans la conduite de l’économie, et bien sûr la limitation de la propriété privée, par exemple en nationalisant les banques et les grandes entreprises en situation de monopole. C’est d’ailleurs ce que remarquait déjà Halimi en 2005 en utilisant des sondages américains sur ces thèmes. Alors pourquoi la gauche ne fait-elle rien, pourquoi le peuple s’en détourne-t-il ? Essentiellement pour deux raisons : - la première est que le personnel politique de gauche est peut-être encore plus convaincu de la vérité des théories libérales que ne le sont ceux qui les ont lancées sur le marché des idées dans les années soixante-dix,

    - la deuxième est que la gauche a intégré le fait que le peuple n’était bon à rien, incapable de comprendre ce qui est bon pour lui. Et donc par un juste retour des choses le peuple s’est détourné de la gauche de gouvernement. On le voit avec Hollande qui incarne jusqu’à la caricature la trahison des idéaux de gauche.

    Conclusion

    La conclusion est qu’il faut, sur le plan de la tactique, s’inspirer des succès de la droite néo-conservatrice et trouver le moyen d’être offensif contre elle. Comment ? On peut suggérer quelques pistes :

    – d’abord insister sur le fait que les idées libérales en économie sont complètement dépassées depuis Adam Smith et qu’on nous vend sous la forme d’une nouveauté des recettes qui étaient déjà inefficaces à l’époque ! Par exemple Smith soutenait que l’augmentation des dépenses étatiques freinait la croissance. Or à l’époque où il écrivait ses âneries, les dépenses publiques étaient inférieures à 10% du PIB. C’est à l’inverse toujours la croissance des dépenses publiques qui a tiré le marché et l’économie. C’est la même chose en ce qui concerne les inégalités : leur réduction est plutôt bonne pour l’emploi et la croissance.

    – ensuite montrer à quel point ce discours est ridicule et faible intellectuellement, dans ses fondements comme dans sa logique. La faillite du système bancaire en 2008 démontre que le secteur privé est bien moins efficace que le secteur public ! Montrer sans relâche l’inefficience des marchés est la priorité.

    – enfin écouter un peu plus le peuple et arrêter de croire qu’on est d’avant-garde parce qu’on a lu deux livres sur les bienfaits de la mondialisation ou de l’Union européenne. S’il y a une idée qui aujourd’hui est bien ancrée dans les populations c’est que l’Europe et ses institutions sont mauvaises. Pourquoi alors persister dans la défense d’un faux internationalisme qui n’est que celui des banques et des multinationales ? C’est d’ailleurs une des leçons de l’ouvrage d’Halimi : l’Internationale, ce n’est pas le prolétariat, c’est le capital à travers ses réseaux, la Société du Mont-Pèlerin, le Groupe Bilderberg, et autres sociétés qui ne pensent qu’à détruire l’Etat pour affermir leur pouvoir.

    Mais surtout je crois qu’il ne faut pas se disperser, cibler le bon combat – au passage Halimi souligne à juste titre que les sponsors de la pensée de gauche ne se sont pas centrés sur l’économie, ils ont délaissé ce terrain, pour se disperser vers les problèmes de société, la défense éclatée des minorités. Il faut parler d’économie à niveau d’homme, et non pas en s’abritant derrière des théories fumeuses.

    Il faut aussi faire l’effort de parler un langage simple et clair. Halimi, comme Naomi Klein, montre qu’aux Etats-Unis, les démocrates ont perdu le contact avec le peuple parce qu’ils se sont enfermés dans un langage technocratique et les républicains ont pu à l’inverse se faire passer pour des représentants de la simplicité populaire, même quand ils étaient multimilliardaires.

     

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  • Il est assez amusant devoir comment un certain nombre de commentateurs jouent à se faire peur avec le Front National. Et il faut dire que des adversaires tels que Libération ou Jean-François Copé tendraient plutôt à renforcer le côté populiste du FN. Deux points me semblent importants à développer, le premier est que le programme politique du Front National ne nous plaît pas, et le second que le Front National n’est pas le principal ennemi, même s’il a le vent en poupe aujourd’hui. C’est encore pour un moment au moins un épouvantail.

     

    Le programme politique du Front National

     

    Bien évidemment on ne peut adhérer à la logique du FN. Le programme politique du Front national n’est pas un programme de gauche qui vise à combattre les inégalités sociales. Il n’y a rien dans celui-ci sur la hausse des bas salaires, sur la réforme de l’impôt dans le sens d’une plus grande progressivité, et il n’y a rien sur la nécessité de limiter la propriété privée des moyens de production. De même le FN ne dit rien sur la nécessité de modifier le modèle de production dans lequel nous sommes englués et non plus sur la nécessité de faire baisser la durée du travail. Il n’a pas de plan pour modifier le partage de la valeur en faveur des travailleurs. Je ne m’attarderais pas ici sur le caractère raciste de ce parti  depuis ses origines

    Ce n’est donc pas un programme fait pour améliorer le sort du peuple. Le seul point qui lui reste est essentiellement sa volonté de sortir de l’euro. C’est la finesse des stratèges du FN que d’avoir perçu à quel point l’Europe et ses institutions étaient rejetées ainsi que le montre les sondages qui sont parus ces jours-ci. L’Union européenne et l’euro sont vus comme des calamités, et c’est sur ce point précisément que le FN a pris tout le monde de vitesse et a su attirer à lui certaines franges de l’électorat populaire. Marine Le Pen a été plus loin dans sa critique de l’Europe que Mélenchon dont la valse-hésitation à propos de l’euro laisse pantois, elle propose d’en sortir, et un référendum lui donnerait facilement raison sur ce point.

    L’hypocrisie du bloc libéral UMPS est de nous renvoyer à la figure que de préconiser la sortie de l’euro c’est faire le jeu de Marine Le Pen. Mais ce n’est pas parce que le FN est pour la sortie de l’euro que nous devons être contre, renoncer à cette idée. C’est évidemment l’inverse. Il y a de plus en plus de voix à gauche qui sont sur cette longueur d’onde, Jacques Sapir, Frédéric Lordon, François Ruffin  ou Emmanuel Todd, qui, comme moi, n’ont aucune sympathie pour le FN mais qui pour autant font le constat que la sortie de l’euro est le préalable à un renouvellement de la vie politique.

    C’est parce que les partis de gauche ont abandonné la critique de l’Europe, que Marine Le Pen a pu s’emparer de ce thème, comme elle a pu s’emparer du thème national parce que la gauche l’a abandonné, alors que la nation a bien été défendue dans son intégrité par la gauche dans la Résistance, mais aussi contre la domination des multinationales. La gauche française manque de cohérence à ce propos. En effet elle a soutenu par le passé les luttes d’indépendance nationale, elle salue la montée de la gauche dans les pays d’Amérique latine, montée qui se fait clairement sous la forme d’un nationalisme anti-américain, mais elle ne veut pas appliquer ces recettes en France. Or il est évident que si le pouvoir de l’Etat national est faible, dilué dans des structures comme l’Union européennes, les multinationales deviennent maitresses du jeu. Je rappelle ici qu'avant 1983 les partis de gauche, PS et PCF étaient violemment contre l'Europe pour des bonnes raisons. Celle-ci était vue comme portée par des hommes de droite, Valéry Giscard d'Estaing entre autres, et les européistes de "gauche" c'était la deuxième gauche celle de Delors - c'est-à-dire la droite avec un faux nez (celle-là même qui est en train d'échouer l'amentablement en France.

    Faut-il avoir peur du FN ?

     

    Pour moi la réponse à cette question est négative. On ne doit pas avoir plus peur du FN que des clowns de l’UMP. Certains font souvent un parallèle hâtif entre la situation présente et les années trente en Allemagne. Pour eux Hitler est arrivé au pouvoir subrepticement, par la voie des urnes, le FN fera pareil et ensuite dévoilera sa vraie nature. Je ne crois pas à un tel scénario. Même s’il y a de vrais fachos au FN, je pense qu’aujourd’hui ils y sont minoritaires. Les cadres du parti se sont émancipés de la tutelle de Jean-Marie Le Pen, et fonctionnent comme un parti normal. Une des différences entre le FN et le parti nazi au début des années trente, et que ce dernier consolidait son ascension en s’appuyant sur une organisation paramilitaire. Le FN a l’inverse se développe en mettant beaucoup d’eau démocratique dans son vin un peu aigre. Et plus ce parti va se développer, ce qui me parait à court terme inévitable, et plus les renforts qu’il va recevoir vont l’entraîner du côté d’une certaine normalité démocratique bourgeoise, car c’est seulement en s’amendant de ce côté-là qu’il continuera à attirer des troupes et qu’il consolidera ses résultats électoraux. Après tout, les cadres du FN sont aussi des professionnels de la politique et ils ont des obligations de résultats pour continuer à engranger des salaires d’élus.

    Pour moi, le plus effrayant ce n’est pas le FN, mais l’incapacité de la gauche à proposer quelque chose de consistant qui nous permettrait de rompre enfin avec le modèle libéral dans lequel nous pataugeons depuis trente ans. Que le PS soit devenu un parti de droite comme un autre, voilà qui est inquiétant, que le PCF soit devenu inaudible, voilà encore ce qui doit nous questionner.

     

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  • Deux événements récents sont venus confirmé les analyses que nous faisions à la mi-septembre en ce qui ressemble une montée inéluctable du Front National. Le premier est le résultat des élections cantonales partielles de Brignoles le 6 octobre qui place le FN très largement en tête devant l’UMP, avec 40% des suffrages exprimés, la gauche étant éliminée dès le premier tour. Le second est un sondage qui place le FN en tête des intentions de vote pour les élections européennes.

    Le premier fait a donné lieu à des analyses aussi biscornues qu’irréalistes, beaucoup se sont rassurés, à droite comme à gauche en arguant que la participation avait été très faible et que c’est ça qui à fait gagner le FN. Cet argument est erroné, et d’ailleurs le sondage parut le lendemain l’a démenti. Même s’il est vrai que l’abstention a été très forte, on constate que les électeurs du FN eux se sont mobilisés, ce qui prouve qu’ils ont le vent en poupe et qu’ils soutiennent un parti qu’ils jugent en ascension, il faut considérer aussi que le candidat du FN avait un adversaire sur sa droite, un dissident du FN qui a réalisé 9% des suffrages exprimés. En outre c’est semble-t-il à gauche que l’abstention a été la plus forte, n’oublions pas que le canton avait été gagné par un candidat communiste en 2012.

    Si l’élection de Brignoles n’est pas représentative d’une élection nationale, à tout le moins elle indique que c’est bien le FN qui est en ascension. L’UMP stagne et la gauche s’effondre. Elle paye sans doute la politique de François Hollande qui n’a de gauche que le nom, les records de chômage sont battus, la croissance est molle et les inégalités s’amplifient toujours un peu plus.

    Le second fait souligne le recul du PS, et toujours la montée du FN, celui-ci se classant maintenant en tête des intentions de vote au niveau national. Trépigner, affirmer que le FN est un parti d’extrême droite ne changera rien à l’affaire et surtout ne doit pas nous empêcher de tirer les leçons de ces évolutions finalement assez rapides.

    Un récent sondage montrait que les préoccupations des Français étaient dans l’ordre les suivantes :

    - le chômage, 33%

    - la protection sociale 12%

    - l’immigration 12%

    - les impôts 10%

    Sur les deux premiers points les socialistes se sont enfoncés, laissant le chômage grimper, défaisant un peu plus la protection sociale pour plaire à Bruxelles. C’est bien cet échec qui est d’abord responsable de la montée du Front National.

     

    Les raisons du succès

     

    Elles sont très nombreuses. Mais la première à mon sens c’est que la gauche de gouvernement a déçu. Les sondages le montrent, Hollande est aujourd’hui bien plus impopulaire que ne l’a jamais été Sarkozy même aux pires moments de son mandat. Et si la gauche de gouvernement a déçu, c’est parce qu’elle n’a jamais proposé de rupture franche d’avec la politique qui est suivie depuis une bonne dizaine d’années, c’est-à-dire depuis l’entrée de la France dans la zone euro. Les conséquences de ce choix sont dramatiques, malgré l’avertissement de 2005 qui avait vu le peuple français voter sa défiance vis-à-vis de la politique d’intégration européenne ultra-libérale.

    Cet ancrage du PS à la politique ultra-libérale bruxelloise sera son tombeau. Elle équivaut carrément à un suicide. Il est probable que le PS après la défaite de 2017 se scindera en deux, une aile droite ultra-libérale qui restera à croupir sur ses convictions européennes et qui se regroupera autour de Manuel Valls, rejetant peut-être même le mot de socialiste, et qui ira grossir le marais centriste des très enthousiasmant Borloo et Bayrou. Et l’autre qui reviendra un peu plus vers la gauche et qui sans doute se rapprochera du Parti de Gauche et des communistes.

    Le succès du FN est dû bien évidemment au fait que Marine Le Pen a tout fait pour dédiaboliser son propre parti, mettant d’ailleurs à l’écart les anciens soutiens de l’Algérie française et donc oubliant le pétainisme latent sur lequel son père s’appuyait. Mais cette tactique qui met en parenthèse de plus en plus les thèmes racistes, n’aurait pas eu de succès, si dans le même temps elle n’avait pas proposé directement une politique de sortie de l’euro. Ce que Jean-Luc Mélenchon n’a pas osé faire, laissant planer l’incertitude sur cette question, proposant de renégocier ceci et cela, sachant pourtant pertinemment que les traités européens sont quasiment impossibles à renégocier comme Hollande en a fait l’amère expérience.

    En s’attaquant directement à Bruxelles et à ses turpitudes, elle fait oublier les errements néo-fasciste de son parti et apparait comme la seule à incarner une politique économique différente qui soit aussi en faveur des ouvriers. Car en effet comment peut-on protéger l’industrie française qui s’enfonce de jour en jour, sans sortir de l’euro. On voit bien que la bonne volonté de Montebourg dans le cadre institutionnel actuel ne suffit pas.

    Avant de condamner la gauche ou la droite, ce que condamnent les électeurs dans les élections c’est le libéralisme économique et donc l’abandon de l’idée de nation. Dans une interview récente l’opportuniste Manuel Valls énonçait que la gauche avait failli en abandonnant la nation à la droite et à l’extrême-droite. Il avait tout à fait raison pour une fois sur ce point, mais il ne va pas assez loin dans son  raisonnement : on ne peut pas avoir les deux pieds dans le même soulier, être à la fois pro-européen, surtout dans les conditions d’aujourd’hui, il n’y a plus d’excuses, et en même temps défendre la nation. Je ne vais pas rappeler ici tout ce que la nation doit à la gauche, simplement que la CNR – Conseil National de la Résistance – qui a été tout de même en France à l’origine des grandes avancées sociales à l’aube des Trente glorieuses, se battait et faisait de la politique dans le cadre institutionnel de la nation. Pendant ce temps-là, à l’inverse, les thuriféraires du régime de Vichy, ceux-là même qui ont été à l’origine de la création du Front National, se battait pour la réalisation d’une Europe blanche sous la houlette de l’Allemagne.

     

    Le Front National peut-il se transformer ?

     

    A mon sens il s’est déjà transformé. Si l’avenir électoral du FN est plutôt rose, il n’en va pas de même pour son identité. En effet, pour sortir de son ghetto politique où les médias l’ont collé, il a dû faire de vrais concessions idéologiques. Par exemple Marine Le Pen a refusé l’adhésion d’un certain nombre d’identitaires – des vrais fachos purs et durs ceux-là. Ce que n’aurait pas fait son père lorsqu’il était aux manettes. Tout comme elle a récusé également son libéralisme économique qui rangeait le FN du côté du patronat, sans tendresse justement pour les classes pauvres. Il va de soi que les nouvelles adhésions qui vont s’y faire dans les années à venir vont modifier en profondeur la sociologie de ce parti qui passe insensiblement d’un parti de boutiquiers et de rentiers apeurés, de nostalgiques de Vichy ou de l’Algérie française à un parti plus rassembleur et aussi plus ouvert. Cette évolution qui me semble aujourd’hui irréversible n’est pas forcément tout à fait maîtrisée et elle va probablement faire des dégâts sur le long terme entre la tendance Philippot-Marine Le Pen et la tendance Golnisch.

    Posons la question clairement. Est-ce à dire pour autant que le FN est aujourd’hui un parti de gauche ? Pourrons-nous un jour voter pour lui ? La réponse pour moi est claire et catégorique : non, parce qu’évidemment je ne peux pas oublier que le FN est aussi un parti raciste et autoritaire et que ses desseins ne sont pas très clairs.

     

    Que peut la gauche ?

     

    A mon sens elle doit commencer par tirer les leçons de son attitude anti-démocratique qui consiste à ne pas tenir compte des volontés populaires. Cela a été déjà le cas pour le TCE en 2005 qui avait été rejeté après un long et passionnant débat au sein de la population.

    Elle pourrait donc commençait par proposer une évolution de nos institutions vers plus de démocratie, puisque justement dans le contexte d’aujourd’hui elle ne fonctionne manifestement plus du tout. Si en effet on choisissait nos députés par tirage au sort, ce qui est une proposition raisonnable à laquelle j’adhère, nous aurions une assemblée nationale étrangère à la tyrannie des partis. Mieux qu’une proportionnelle, une telle assemblée représenterait toutes les catégories socio-professionnelles de la nation et aussi toutes ces tendances politiques : on verrait alors à quelle misérable portion congrue serait réduite l’opinion du patronat et des banquiers qui est pourtant aujourd’hui dominante. Dans les sphères du pouvoir.

    Quels seraient alors l’ordre du jour d’une telle assemblée ? Il est probable qu’elle ne s’attaquerait pas à des problèmes de société qui ne concernent que quelques poignées d’individus, ou de savoir si on doit légiférer sur la cigarette électronique, mais plutôt à des questions fondamentales comme le chômage, la désindustrialisation, la distribution de la richesse, et que cela la conduirait immédiatement à une sortie de l’euro et des mécanismes institutionnels européens. Mais il est probable aussi qu’elle s’intéresserait autrement que d’un point de vue électoraliste à la question de la sécurité et de l’immigration, questions aussi que la gauche a abandonnées au FN, se contentant de nier leur réalité, évitant d’apporter des réponses concrètes à des phénomènes qui préoccupent les populations, et pas seulement celles de Neuilly.

    Faute d’une remise en cause de ses valeurs, la gauche disparaîtra et le FN deviendra majoritaire tout seul. Encore faut-il s’entendre sur la définition de la gauche. Pour moi la gauche c’est d’abord un programme économique qui consiste à :

    - faire diminuer les inégalités, aller vers plus de justice dans la distribution des revenus ;

    - limiter la propriété privée des moyens de production, soit par le développement des coopératives, soit par des nationalisations.

     

     

    Liens

     

    http://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-front-national-sera-majoritaire-predit-le-philosophe-bernard-stiegler_1280994.html

    http://decodeurs.blog.lemonde.fr/2013/10/09/manuel-valls-reinvente-la-nation/

    http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20131010.AFP8218/la-popularite-de-hollande-stable-celle-de-ayrault-s-erode.html

     

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