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    Groupe d’ultra gauche qui créa la revue du même nom. C’est d’abord une tendance à l’intérieur du parti communiste internationaliste (PCI) d’obédience trotskiste. Animée par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, elle se définit comme marxiste et antistalinienne. Son titre est emprunté à Rosa Luxemburg. Il s’agit en quelque sorte de donner une autre dimension à l’idée communiste. Rapidement le groupe va désigner l’URSS non pas comme un communisme autoritaire, mais comme un capitalisme d’Etat.

      

    A partir de 1949, le groupe va publier une revue, Socialisme ou barbarie. Cette revue aura 40 numéros entre 1949 et 1965. Les articles sont de haute tenue, et peu à peu la revue se déplace vers l’ultra-gauche, se rapprochant des communistes de conseil hollandais dont Anton Pannekoeck.

    Les thèmes qui sont développés de façon récurrentes dans le revue sont : l’analyse de la révolution bolchévique comme une contre-révolution qui a confisqué le pouvoir des soviets et produit un capitalisme d’Etat (la bureaucratie est assimilée à une classe au sens marxiste du terme) où le but reste le même, l’asservissement des masses laborieuses ; l’aliénation des masses dans la sphère de la production et de la consommation ; l’organisation révolutionnaire que SOB tente de définir en dehors des structures hiérarchisées et autoritaires.

      

    La revue va devenir rapidement un point de référence du fait de la qualité de ses contributions. Castoriadis, Lefort, Lyotard sont des intellectuels brillants qui tous feront une grande carrière à l’université. Cet aspect est aussi un de ses défauts majeurs car SOB ne parviendra jamais, malgré ses intentions, à se faire entendre, à communiquer avec la classe ouvrière, il restera à la marge des grands mouvements de masse.

    Dans les milieux intellectuels de l'extrême-gauche, SOB eut une influence considérable, notamment sur les situationnistes et sur les petits groupes libertaires qui joueront un rôle non négligeable en Mai 68, donnant à ce mouvement un aspect singulier et inédit, puisque la majorité des révoltés de Mai 68 militaient pour un communisme non autoritaire et décentralisé, existant en dehors des partis.

    Guy Debord adhérera à SOB en 1960, payant ses cotisations jusqu’en 1961. Cette adhésion survient à un moment où Guy Debord se détourne du combat des avant-gardes artistiques. Que croyait-il trouver dans cette adhésion ? Il pensait tout d’abord que c’était un moyen indirect pour que l’IS rencontre enfin la classe ouvrière qu’il percevait comme étant seule capable de réaliser la révolution sociale. Mais il est probable qu’il y trouvait aussi des analyses théoriques qui non seulement confortaient ses positions, mais qui en outre lui ouvraient des perspectives nouvelles sur les modalités concrètes de la révolution.

    La jonction entre Guy Debord et SOB se fit en 1959 par l’intermédiaire de Daniel Blanchard avec qui il rédigera Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire. Blanchard participera également au tournage du film de Debord, Sur le passage de quelques personnes à travers de courtes unités de temps. Par là on voit bien ce qu’on put s’apporter les deux hommes. D’un côté Blanchard a permis à Debord d’avoir une meilleure connaissance des tendances autogestionnaires dans les mouvements révolutionnaires du passé, et de l’autre Blanchard a pu apprécier l’acuité de la critique radicale de Guy Debord au niveau de la vie quotidienne. On note que le texte qu’ils ont rédigé en commun insiste sur le caractère non-neutre de la technique dans les modalités d’exploitation de la classe ouvrière. C’est une idée de SOB, mais ils parlent aussi du « spectacle » comme d’une relation de pouvoir des hommes entre eux ce qui est un apport de Debord qui développera plus particulièrement ce point de vue dans La société du spectacle.

    Debord s’éloignera de SOB sur la pointe des pieds. Les raisons sont faciles à imaginer, d’une part Castoriadis contrôle d’une manière étroite son organisation, empêchant par là-même Debord d’y jouer un rôle décisif, et d’autre part, le style ouvriériste ne peut guère lui convenir longtemps. Mais il faut dire aussi que SOB connait à ce moment-là des luttes d’influences en son sein qui amèneront des scissions, puis sa disparition pure et simple. Or Debord cherche plutôt sa place dans une organisation de petite taille où dominent les relations non-hiérarchiques.

    Quoi qu’il en soit, SOB aura eu une influence considérable sur les nouvelles orientations de l’IS qu’on peut percevoir au début des années soixante et qui l’entraîneront à se définir comme une organisation révolutionnaire mettant en son centre le prolétariat, ce qui sera décisif pour sa reconnaissance publique dans les années postérieures à mai 68.

     

    Bibliographie

     

    Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie », un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre, Lausanne, Payot, 1997

    Daniel Blanchard, Debord, "dans le bruit de cataracte du temps" - Suivi de Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révolutionnaire, Sens&Tonka, 2000.

    Bernard Quiriny, Socialisme ou Barbarie et l’Internationale situationniste. Notes sur une « méprise », in, Archives et documents situationnistes, n°3, 2003

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  • En 1981, François Mitterrand, fraîchement élu président de la République soulignait que la réalité politique avait finalement rejoint la réalité sociologique. Il voulait dire par là qu'enfin les plus pauvres avaient enfin compris qu'ils n'avaient rien à attendre de la droite pour l'amélioration de leur situation. Cette réflexion s'accordait assez bien avec l'idée qu'on se faisait alors du rôle de la gauche : le monde devait progresser avec plus d'égalité dans la ditribution des richesses, mais aussi avec une plus grande intervention de l'Etat, soit une limitation progressive de la propriété privée. Ceci fut mis en place effectivement par le gourvernement de gauche de l'époque : on abaissa la durée du travail, généralisa la cinquième semaine de congés payés, nationalisa les banques qui étaient encore dans le secteur privé, ainsi que quelques grandes industries comme Péchiney.

    La question que pose Thomas Frank, journaliste militant de gauche, est la question inverse : comment les pauvres ont ils fini par adopter un programme politique qui accroît les inégalités à leur détriment et conforte le pouvoir des élites ?

    La réponse n'est pas simple. Pour essayer de le comprendre, Thomas Frank fait une sorte d'enquête dans son Kansas natal, rappelant au passage que celui-ci n'a pas toujours été un bastion de la réaction républicaine et de la bigoterie. La question est la suivante : comment un populisme de gauche peut-il se transformer en un populisme de droite où la bataille pour l'économie se transforme en une bataille pour les valeurs ? C'est évidemment une question centrale à une époque où l'effondrement de l'économie capitaliste ne semble pas promouvoir un contre-modèle économique qui nierait les valeurs de celui-ci.  

     

    Thomas Frank, originaire du Kansas

     Thomas Franck va mettre en lumière cette capacité des conservateurs à retourner à leur profit la réthorique populiste, par exemple, cette idée selon laquelle les Républicains même très riches comme George Bush junior peuvent apparaître comme des hommes du peuple : dans sa préface, Serge Halimi rappelle que Sarkozy, qui s'est visiblement inspiré des escroqueries intellectuelles de Ronald Reagan, se présentait lui aussi comme un homme du peuple, le candidat capable de défendre la valeur travail et les ouvriers, alors même que c'est le fils d'une riche famille  et qu'il n'a jamais travaillé. Mais évident cette propension au mensonge, aussi généralisée soit-elle ne suffit pas. Si les ultra-conservateurs prospèrent c'est parce que la gauche ou ce qu'il en reste a laissé le champ libre à un populisme de droite sur le plan des valeurs. C'est donc bien le virage à droite du Parti démocrate, ou du PS qui est responsable de la montée du fondamentalisme aus Etats-Unis et du FN en France.

    Deux autres points de l'ouvrage de Thomas Frank me paraissent importants : d'une part le fait que si les conservateurs les plus virulents aident les républicains modérés à prendre le pouvoir, ils ne gagnent pas la révolution culturelle, celle des moeurs, ce qu'ils obtiennent en échange de leur implication dans la lutte politique pour les valeurs, c'est le démantèlement de l'Etat providence et la baisse des impôts pour les plus riches, d'autre part le fait que tout cela n'est possible que parce que nous sommes dans une économie mondialisée où dans les pays développés la majorité du travail se trouve dans le secteur tertiaire or bien sûr ce n'est pas là que se trouve le fer de lance de la lutte des classes.


    Le livre est très bien écrit, bourré d'anecdotes qui nous font prendre un peu plus conscience du côté dégénéré des Etats-Unis, c'est comme s'il y avait deux pays qui ne communiquent plus, l'un représenté par les riches qui n'en ont jamais assez en termes de profits et de rentes, et de l'autre un territoire peuplé de créatures faméliques en voie d'acculturation.

    Ce n'est pas un ouvrage très réjouissant, mais cependant il y a une faille dans ce système, c'est l'économie : la déréglementation des marchés, le rtrait de l'Etat, a emmené une décomposition de l'économie qui se voit, la croissance, l'emploi, l'ascencion sociale, rien ne suit. Et forcément cette précarisation se retournera à plus ou moins long terme contre ses promoteurs. Une des leçons de ce livre est que si les démocrates ont connu une désaffection desélecteurs c'est pour deux raisons sur lesquelles le PS ferait bien de méditer : d'une part parce qu'ils se sont éloignés de leur base électorale et qu'ils se sont rapprochés des puissances d'argent, adoptant les principes d'une économie dérégulée ; et d'autre part parce qu'ils sont coupés du peupele. C'est cette deuxième raison qui a fait de la révolution conservatrice un mouvement populaire.

    L'ouvrage a été écrit en 2004, soit au plus haut de la révolution conservatrice. Les choses ont changé depuis. Comme on le voit sur les cartes ci-dessous, les Républicains (en rouge) ont perdu beaucoup de terrain par rapport aux démocrates (en bleu). La crise est passée par là évidemment et elle a montré à quel point la collusion des forces d'argent et du parti républicain était néfaste au pays. Cette évolution montre les limites de la révolution conservatrice, l'économie finit toujours par reprendre l'avantage et revenir poser les bonnes questions.

      

    Résultat des élections présidentielles en 2004

      

    Résultat des élections présidentielles en 2008

     

    Résultat des élections présidentielles en 2012

    C'est donc un ouvrage très important à tous les points de vue, mais il manque à mon sens quelques éléments d'explication. Derrière cette révolution conservatrice et cette défection du Parti démocrate, il y a un phénomène puissant qui est celui de l'effondrement des syndicats. Frank signale d'ailleurs que dans les années 50, les syndicats représentaient presque 40% des salariés, ils n'en représentent plus que 9% aujorud'hui. Dans les années soixante, ils finançaient pour partie la campagne électorale du représentant démocrate à l'élection présidentielle, ils en étaient la courroie sz transmission. Aujourd'hui c'est le monde de la finance qui met son argent au service de tous les candidats quels qu'ils soient. Il est donc bien difficile pour Obama de mettre aupoint une réforme bancaire digne de ce nom. Mais si les syndicats se sont effondrés il faut aussi en comprendre les raisons : d'un côté il y a eu une répression formidable des syndicats dans les premières années de la présidence de Reagan, mais d'un autre côté cet effondrement est presque naturel parce que l'économie américaine s'est désindustrialisée rapidement, et le développement du secteur tertiaire a toujours été moins favorable au syndicalisme.

    En lisant Frank on peut se demander en quoi ce qu'il dit sur les Etats-Unis nous concerne. D'abord il y a le fait que très souvent l'Amérique est en avance sur l'évolution des moeurs politiques, et on peut se dire que la montée en puissance du Front National est un symptôme semblable à la révolution conservatrice. Mais il ne faut pas oublier l'échec de Sarkozy en 2012 qui avait mis au coeur de sa campagne justement la question des valeurs en s'inspirant de ce qui se passait en Amérique. Or les valeurs ne sont pas les mêmes aux Etats-Unis et chez nous. Le Front National est bien moins bigot que l'aile droite du parti républicain, et il ne met pas la religion en son coeur, cela le ferait passer pour un parti ringard. En outre le Front National existe indépendamment de l'UMP, et donc celle-ci peut difficilement se servir du FN pour conserver le pouvoir, le FN roule pour lui-même. Ajoutons une profonde différence, c'est que la gauche ou du moins ce qu'il en reste aus Etats-Unis est profondément contre le libre-échange, contre l'ALENA, alors qu'en France ces idées pourtant de droite font l'objet d'une grande complaisance du point de vue de la gauche elle-même.

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  • A paraitre le 2 septembre 2013, l'étude de Jacques Sapir eet Philippe Murer sur les effets d'une dissolution de l'euro. Cette étude porte sur les modalités et les conséquences d'une dissolution concertée de l'euro. Elle prolonge les calculs que Jacques Sapir a déjà développés sur ce même thème sur son blog. La conclusion est que c'est la seule voie possible pour l'instant pour retrouver de la croissance et des emplois. Emmanuel Todd, avec qui je suis d'accord sur ce point, suppose aussi que c'est la seule voie pour retrouver le goût de faire de la politique, c'est-à-dire sortir de cette impasse où voter pour le PS ou pour l'UMP aboutit toujours aux mêmes solutions, avec d'aussi médiocres résultats.

    Ci dessous le lien du blog de Jacques Sapir

    http://russeurope.hypotheses.org/

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    Le thème est assez bien connu et porte sur la fabrication de l'information et sa diffusion. Le titre renvoie à l'ouvrage de Paul Nizan, Les chiens de garde, paru en 1932, qui traitait non pas de l'information, mais de la philosophie en général comme une pensée de classe, et appelait à un renversement de perspective.

    Le film de Balbastre et Kergoat met donc en scène les thèses de Serge Halimi, thèses qui avaient connu un grand succès en 1997 et qui dénonçaient non seulement la connivence entre les journalistes, mais aussi l'absence de débats de fonds sur les grands sujets du moment. C'est à partir de l'ouvrage de Serge Halimi qu'on a dénoncé de plus en plus souvent la "pensée unique", terme qui sera ensuite repris et détourné par des conservateurs comme Nicolas Sarkozy pour se donner la posture d'un homme qui avance et fait l'histoire.

    Quoique ces idées soient bien connues dans les milieux un peu contestataires, la mise en image de cette soumission des journalistes à une pensée de classe est tout à fait parlante. On touche du doigt si on peut dire le degré de corruption et d'imbécilité aussi bien des journalistes que des soi-disant experts. Les médiatiques qui se font remarquer le plus sont probablement les "économistes" qui envahissent les plateaux télé pour répéter depuis trente ans toujours la même chose : on n'a plus les moyens d'entretenir un Etat glouton, on ne travaille pas assez, le SMIC est trop élevé, il faut pouvoir licencier pour embaucher, etc. Le fait de voir le monstrueux Michel Godet répéter depuis trente ans toujours la même chose au nom de la nécessité du changement, montre que celui-ci n'a finalement pas beaucoup d'imagination.

    La palme de la canaillerie revenant sans doute à des journalistes comme Michel Field, passé avec aisance du gauchisme militant, au soutien de Mitterrand pour finir par se vautrer dans les petits gueuletons stipendiés par le patronat.

    Ce n'est pas très original finalement de dénoncer les journalistes comme le soutien de la bourgeoisie. Ils ont toujours été comme ça. Ce qui a changé par contre, c'est qu'avant il y avait une presse d'opinion, et que le développement de la télévision notamment, à travers une démultiplication à l'infini du nombre des chaînes, non seulement à policé les discours - c'est assez drôle de voir dans le film Jacques Julliard et Luc Ferry débattre à fleuret plus que moucheté - mais a rendu les présentateurs comme les experts complètement interchangeables.

    La meilleure partie du film est sans-doute la fin, lorsque Bernard Henry-Lévy qui décidemment n'en rate pas une, nous explique - en tant qu'expert on suppose - qu'il est inacceptable que des ouvriers fassent preuve de violence et séquestrent des patrons ou du personnel d'encadrement. Manifestement, il ne comprend rien à la situation de cette classe ouvrière en perdition. Il aurait été bon d'ailleurs de rappeler que BHL était lui aussi dans le temps un gauchiste assez débile du reste puisqu'il avait commis un opuscule pour célébrer l'avènement du socialisme au Bengladesh. Car c'est pas seulement le manque de conviction qui caractérise la classe qui fabrique et façonne nos idées, mais aussi cette capacité à en changer comme on change de chemise.

    Ceci dit, il reste beaucoup de questions à se poser :

    1. pourquoi finalement le peuple s'accommode-t-il aussi facilement de ces faux experts et de ces maîtres à penser d'un nouveau genre ? Il faut s'interroger à cette volonté mortifère d'avaler des couleuvres.

    2. que faire pour contrecarrer ce pouvoir ? On peut bien sûr attendre qu'il tombe de lui-même et se disqualifie devant l'énormité de ses mensonges, mais il faudrait peut-être aussi réfléchir à produire un type nouveau d'information. Il n'est en effet pas certain que ce genre de film change quoi que ce soit, car en effet il s'adresse d'abord aux convaincus, diffusé dans les circuits militants, son public lui est acquis et donc il ne dépasse pas le cercle habituel de ce genre d'événement.

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  • Les ouvrages de Susan George ont un grand succès un peu partout. Elle est devenue au fil du temps une des critiques les plus connues du capitalisme moderne et de ses dérives. C’est un ouvrage qui envisage la crise globale que traverse le monde dans son entier : crise démographique, économique, écologique et aussi institutionnelle. S’appuyant sur des faits qui commencent maintenant à être bien connus, il est présenté comme une œuvre de fiction puisqu’il se présente comme émanant d’un groupe d’experts qui conseillent les puissants de l’économie mondiale pour consolider leur pouvoir et rendre celui-ci durable. C’est au fond un peu le même principe que ce qui avait été à l’œuvre pour la rédaction et la mise en musique du rapport de Censor[1]qui avait été publié en 1976 et qui était l’œuvre de Gianfranco Sanguinetti avec l’aide de Guy Debord et qui semblait dans un premier temps avoir été rédigé par une forte personnalité de l’élite économique italienne. Sauf qu’ici nous sommes à visage découvert et que nous savons tout de suite que c’est Susan George qui l’a produit.

    Le but de ce texte est multiple, d’abord nous faire prendre conscience de la réalité de la crise, ensuite de dévoiler la logique des puissants pour maintenir et accroître leur pouvoir dans un monde qui semble s’en aller à vau l’eau à grande vitesse. Le plus important est sans doute la disparition progressive de la démocratie formelle, reléguant le rôle des parlements à la gestion des problèmes minuscules des questions de société – et non pas des problèmes sociaux. Jürgen Habermas  a, concernant l’Union européenne, de post-démocratie.

    Il y a beaucoup d’erreurs factuelles, par exemple concernant les nouveaux traités européens qui privent les Etats démocratiquement élus de toute possibilité d’action concrète sur ce qui est important, à savoir la politique économique, à avoir le partage de la richesse, les formes de production de la richesse – il faudrait dire ici la « valeur », et aussi les modes de consommation. L’Union européenne par le biais de ses différentes boutiques, la Commission européenne, la Banque centrale européenne ou encore le MES, agit ouvertement maintenant comme une institution fascisme – même s’il s’agit encore d’une forme « molle » de fascisme.

    L’ouvrage pointe principalement les difficultés pour ne pas dire plus pour les simples citoyens d’agir maintenant sur le monde en vue de le transformer.

    Mais à mon sens l’ouvrage ne va pas au-delà d’un simple constat et n’imagine pas comment la tendance pourrait être inversée à court et moyen terme, à moins d’admettre qu’une nouvelle crise financière mette finalement bas le pouvoir financier. Celui-ci paraît avoir verrouillé toutes les possibilités de contester sa puissance, agissant sans retenue, presqu’au grand jour contre les peuples qui paraissent de plus en plus asservis.

    Le point le plus intéressant de l’ouvrage est dans la description des mécanismes d’une révolution culturelle qui a disqualifié au fil des ans tous les discours alternatifs. Et c’est bien ce qui manque à la pensée radicale aujourd’hui une méthode d’action articulée sur une vision claire de ce qu’il est possible de faire. En outre cette mouvance radicale qui aurait la volonté de travailler à un changement des formes d’une société qui ne satisfait plus qu’une toute petite partie de la population, est divisée sur ses objectifs, passant un temps infini à se disputer autour de querelles microscopiques[2].

      

    Mais Susan George, si elle mesure à peu près bien les enjeux, appartient au mouvement altermondialiste qui n’a strictement aucune efficacité parce qu’il attend que le degré de conscience s’élève et que les peuples se mobilisent en réinventant des formes organisationnelles nouvelles. Cette attente risque évidemment de se révéler illusoire et marquée par l’impuissance face à un pouvoir assez bien organisé.

    Autrement dit, nous avons face à face un groupe très étroit, mais très organisé, et le reste de la population mondiale qui reste passive devant les dégâts que la lutte des classes a engagée ouvertement depuis la contre-révolution conservatrice du début des années quatre-vingts sur tous les fronts, celui de la culture comme sur celui de l’économie.

    Il nous semble cependant que le principal va résider dans les années qui viennent dans les possibilités que cet ordre nouveau aura de maintenir les masses dans ce niveau d’hébétude. Il est d’ailleurs remarquable que les eurocrates – qui selon moi méritent d’être pendus pour crimes contre l’humanité – ne promettent plus comme avant la crise de 2008 une amélioration de l’emploi et du bien-être. Comme il est tout aussi remarquable que ce soit à la faveur de la grande crise de 2008 que le modèle qui a mené à la catastrophe que l’on sait, se soit trouvé renforcé. Mais en réalité, les tendances de l’économie mondiale aujourd’hui ne permettent pas aux puissants de ce monde d’être optimistes, essentiellement parce qu’ils ne peuvent relancer l’économie et assurer un minimum vital à la masse des peuples des pays développés.

    La première issue que nous devons envisagée, c’est tout d’abord que l’Union européenne s’effondre littéralement. L’impossibilité pour les pays les plus pauvres de la zone euro de payer une partie significative de leurs dettes rend l’application des plans d’austérité et le démantèlement de l’ensemble des services publics dont l’Europe était si fière il y a peu, plus que difficile et ne peut plonger l’Europe que dans le chaos, au moins la partie occidentale de celle-ci. Or ce chaos n’est pas profitable en termes d’accumulation du capital. Le krach financier de 2008 a engendré des pertes évaluées à 50 000 milliards de dollars, soit presque une année de PIB. Certes depuis le développement de la crise les puissances financières ont redressé leurs positions de belle manière, mais c’est reculer pour mieux sauter, car cette puissance est bâtie sur du sable. L’argent ne peut pas tout seul produire de l’argent. Il faut encore que celui-ci puisse capter une partie de la richesse réelle et matérielle. Or la marasme des économies les plus développées ne le permet pas. On peut spéculer pendant un temps sur les dettes publiques, sur le cours des matières alimentaires, mais cela n’a qu’un temps.

     

    L’AVENIR EST ECONOMIQUE, Guy Debord, 1953.

     

    C’est ainsi que depuis quelques mois on annonce une récession économique en Allemagne, celle-ci ayant mangé son pain blanc, c’est-à-dire les prélèvements qu’elle peut réaliser, grâce la monnaie unique, sur le reste de l’Europe. Ce modèle néo-mercantiliste, dans la mesure où il vise à ne plus s’appuyer sur la demande interne, n’a pas d’avenir, contrairement à ce que pense Angela Merkel qui pense que les principes de l’austérité budgétaire sont gravés dans le marbre pour les 1000 ans à venir – toujours le rêve imbécile d’un grand Reich.

    Que se passera-t-il lorsque les dettes publiques qui ne peuvent que croître et croître encore, ne seront pas remboursées ? Elles ne vaudront plus rien et les banques qui les classent dans leurs actifs, non plus.

    Deux issues sont alors possibles : le développement de guerres civiles qui vont mener au pouvoir des régimes fascistes, la tendance est déjà à l’œuvre en Grèce, ou alors un retour à la logique keynésienne dans un cadre national, avec le redéploiement d’un Etat national interventionniste qui prenne les choses en mains, en nationalisant le secteur bancaire et le crédit et qui oriente les investissements, la production et la consommation à partir des besoins matériels de première nécessité.

    La plus grande erreur de l’IS et de Guy Debord fut probablement de croire – mais les événements de Mai 68 ont semblé leur donner raison – qu’une révolution pouvait se construire en dehors des logiques économiques[3]. On se souvient de la phrase de Raoul Vaneigem énonçant un peu inconsidérément : « Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui »[4]. Or nous vivons aujourd’hui dans un monde où justement on peut mourir de faim. Le capitalisme pouvait jusqu’à une date récente arguer de sa supériorité sur le plan matériel, le système prétendait avoir éradiqué la pénurie matérielle. Cette ambition est maintenant désuète. Nous mourrons peut-être d’ennui, mais avant nous serons affamés.

     


    [1]Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme, Champ libre, 1976.

    [2] La mouvance situationniste est exemplaire à ce titre !

    [3]La fin d’une époque, Internationale situationniste, n° 12, 1969.

    [4]Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1969.

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